La tentatrice

Part 14

Chapter 143,778 wordsPublic domain

--Il faut savoir vivre. Nul ne connaît ton malheur? Imagine-toi que la lettre n’est pas arrivée aujourd’hui et que tu ne peux pas la recevoir avant le courrier d’après-demain. C’est entendu, n’est-ce pas? Tu ignores la nouvelle et tu viens avec moi, ce soir. A quoi bon y penser maintenant? Tu as bien le temps de méditer sur ce triste événement.

Le marquis secoua la tête. Puis il porta une main à ses yeux et, appuyant son coude sur ses genoux il gémit d’une voix sourde:

--C’était ma mère... ma pauvre mère qui m’aimait tant!

Il y eut un long silence. Torrebianca se réfugia dans une pièce voisine comme pour dérober à sa femme son chagrin. Hélène, maussade et irritée, l’entendait gémir et marcher derrière la porte.

Le temps passait. Elle regarda la pendule: trois heures. Il fallait prendre une décision. Elle eut une moue cruelle et haussa les épaules. Puis elle marcha vers la porte par où son mari avait disparu:

--Reste ici, Frédéric, ne t’occupe pas de moi. J’irai seule et je trouverai un prétexte pour t’excuser. A bientôt, mon chéri. Crois bien que si je te laisse c’est uniquement pour ne pas peiner nos amis. Ah! quel supplice que les exigences du monde.

Sa voix avait des inflexions tendres, mais un rictus de rage tordait les coins de sa bouche. Elle mit son chapeau et sortit. Du haut du perron elle put voir la rue complètement déserte.

Tous les habitants du village se trouvaient autour du parc improvisé. Canterac et l’entrepreneur chacun de leur côté avaient décidé que ce jour serait férié et donné congé à leurs hommes.

Devant la maison attendait une petite voiture à quatre roues; un métis dormait sur le siège, gardant entre ses lèvres épaisses et bleues un cigare de Paraguay, tandis qu’un essaim de mouches bourdonnaient autour de son visage en sueur.

Hélène pensa à ses admirateurs qui sans doute guettaient avec impatience son arrivée. Ils s’étaient abstenus de venir la chercher parce que la veille elle avait exprimé le désir de se rendre à la fête seulement accompagnée de son époux. Une femme doit éviter de donner prise à la calomnie.

Elle s’écartait de la maison pour gagner la voiture, quand elle entendit un galop de cheval. Un cavalier venait de surgir d’une ruelle voisine. C’était la Fleur du Rio Negro.

Le mystérieux instinct de la haine fit qu’Hélène devina sa présence avant de l’avoir aperçue. Sans attendre que le cheval fût arrêté l’intrépide amazone se laissa glisser de sa selle. Puis elle s’avança avec la démarche lourde du cavalier qu’étonne encore le contact du sol:

--Madame, un mot seulement.

Et elle se plaça entre la marquise et le marchepied de la voiture pour lui barrer le passage.

Malgré sa fierté, Hélène fut troublée par le regard dur de la jeune fille. Cependant elle eut un mouvement hautain qui demandait «Est-ce bien moi que vous cherchez.» Celinda comprit et répondit d’un geste affirmatif.

La marquise, toujours muette, lui fit signe de parler, et la fille de Rojas dit d’un ton agressif:

--Vous n’avez donc pas assez de tous ces hommes que vous rendez fous? Il vous faut encore voler ceux qui sont à d’autres femmes?

Hélène la regarda des pieds à la tête sans répondre un mot. Elle essayait de l’impressionner avec des airs de supériorité...

--Je ne vous connais pas, petite! dit-elle enfin. J’ai idée, d’ailleurs, qu’il y a entre nous une trop grande différence de classe et d’éducation; nous en resterons là, s’il vous plaît.

Elle essaya de l’écarter et de passer, mais Celinda, irritée par cette réponse méprisante, leva le _rebenque_ qu’elle tenait dans sa main droite.

--Eh! diable en jupons!

Elle abattit son fouet sur le visage d’Hélène, mais l’autre se mit aussitôt en défense et saisit le bras de son adversaire. Une intense pâleur se répandit sur son visage et ses yeux, agrandis par la surprise, lancèrent un éclair fauve. Puis elle dit d’une voix rauque:

--Bien, petite, ne vous mettez pas en peine. Je compte ce coup comme reçu. C’est un cadeau que l’on n’oublie pas; je m’en souviendrai quand je le jugerai bon.

Elle lâcha le bras de Celinda; celle-ci, déjà calmée, le laissa retomber, comme honteuse de son agression.

Hélène profita de ce mouvement d’hésitation pour sauter dans la voiture. Elle toucha le conducteur à l’épaule. Le métis était resté endormi jusqu’à ce moment, le cigare à la bouche, et ne s’était pas rendu compte de ce qui s’était passé à côté de son véhicule.

A peine sortie du village, Hélène aperçut au loin le parc improvisé et la multitude qui s’agitait tout autour.

Un cavalier, qui semblait revenir du lieu de la fête, la croisa au trot et ôta son chapeau pour la saluer. Hélène reconnut _Manos Duras_ et sourit machinalement en réponse à son salut respectueux. Puis, sans bien se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle l’appela de la main. Le _gaucho_ fit faire demi-tour à son cheval, s’approcha de la voiture et se mit à marcher à hauteur des roues.

--Comment allez-vous, Madame la Marquise? Pourquoi êtes-vous si pâle?

Hélène fit un effort pour retrouver son calme.

Sans doute les traces de l’émotion qu’elle venait d’éprouver étaient encore visibles sur son visage; il fallait qu’elle arrivât à la fête tranquille et souriante, et que nul ne pût deviner l’outrage qu’elle avait reçu.

Comme pour mettre fin promptement à son entretien avec _Manos Duras_, elle lui demanda avec une gaieté forcée:

--Vous m’avez bien dit un jour que vous aviez beaucoup d’estime pour moi et que vous seriez toujours prêt à exécuter un de mes ordres, quelque terrible qu’il fût?

_Manos Duras_ salua, la main à son chapeau, et sourit en découvrant ses dents de loup.

--Ordonnez, Madame. Désirez-vous que je tue quelqu’un?

Tandis qu’il parlait, le désir brillait dans ses yeux. Elle eut un geste d’effroi hypocrite.

--Tuer? Oh! non... quelle horreur! Pour qui me prenez-vous?... Le service que j’aurai l’occasion de vous demander peut-être sera bien plus agréable pour vous... Nous en reparlerons.

Elle eut peur que le _gaucho_ ne tardât à prendre congé, et d’un geste énergique elle lui ordonna de se retirer. Elle était arrivée à proximité du lieu de la fête et il était peu convenable que, venant sans son mari, elle y arrivât avec un tel compagnon.

_Manos Duras_ retint son cheval et la voiture s’éloigna. Pendant quelques minutes il suivit des yeux cette femme, la plus extraordinaire qu’il eût jamais rencontrée; quand il l’eut perdue de vue, son regard de dogue soumis redevint dur et agressif.

Les invités pénétraient peu à peu dans le parc artificiel, entourés de la curiosité de la foule que le commissaire et ses quatre hommes, fort affairés, maintenaient derrière la clôture de fil de fer. Ces invités étaient des commerçants espagnols ou italiens établis dans les villages voisins ou venus de l’île lointaine de Choele-Choel, le dernier point où atteignent les rares bateaux capables de remonter le Rio Negro. Les contremaîtres et les mécaniciens du chantier se présentaient aussi avec leurs femmes qui avaient déballé leurs costumes de fête, réservés jusqu’ici aux brefs séjours qu’elles allaient faire à Bahia Blanca ou à Buenos-Ayres.

Robledo parcourait les courtes allées du parc et admirait ironiquement l’absurde création de Canterac. Moreno lui faisait noter avec un certain orgueil tous les détails de l’œuvre qu’il avait dirigée.

--Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est une espèce de berceau ou plutôt de sanctuaire de verdure qui se trouve au bout de la futaie. Le capitaine tentera certainement d’y amener la marquise. Mais elle est fine et elle saura lui glisser dans les mains.

Il clignait malicieusement de l’œil en parlant des projets de Canterac, puis il reprenait sa gravité pour affirmer la parfaite vertu de la marquise qui n’était pas la femme que beaucoup de gens croyaient.

Il se préparait à montrer à l’Espagnol le fameux «sanctuaire» de verdure, mais, soudain, sans transition, il l’abandonna en murmurant une excuse et s’élança vers l’entrée du parc. Hélène venait d’arriver. Les autres soupirants imitèrent Moreno et coururent à sa rencontre; mais après avoir salué les trois hommes, elle montra nettement sa préférence pour Watson, qui lui aussi était allé au-devant d’elle. Elle causa avec les autres, mais ses yeux caressants restaient fixés sur Richard. Robledo, qui de loin examinait le groupe, ne manqua pas de s’en apercevoir.

Contrarié par ce qu’il venait de découvrir, il s’approcha pour saluer la Torrebianca. Puis, à voix basse, il pria Watson de le suivre; mais le jeune homme faisait semblant de ne pas comprendre. Tout gonflé de son importance en tant qu’organisateur de la fête, l’ingénieur français s’interposa enfin entre Hélène et les invités et lui offrit son bras pour lui montrer toutes les beautés de sa création forestière.

Robledo en profita pour toucher du doigt le dos de Watson et pour l’inviter à l’accompagner dans sa promenade sous la futaie. Dès qu’ils furent seuls, l’Espagnol lui montra la femme qui s’éloignait appuyée au bras de Canterac et lui dit avec bonté:

--Méfiez-vous, Richard. Je crois que cette Circé ne demande qu’à vous enchanter à votre tour.

Watson, qui, jusqu’à cette heure, l’avait toujours écouté avec déférence, le regarda cette fois d’un air de hauteur.

--Je suis assez grand pour aller tout seul, répondit-il sèchement, et quand à vos conseils, vous me les donnerez quand je vous les demanderai.

Puis il tourna le dos en murmurant des mots inintelligibles et s’en fut à la recherche d’Hélène.

L’Espagnol demeura d’abord stupéfait de la brusque réponse de son associé; puis il s’indigna.

--Cette femme! pensa-t-il. Elle va encore m’enlever mon meilleur ami!

A ce moment commençait la partie de la fête qui, pour beaucoup des invités, était la plus intéressante. Fritérini donnait des ordres à pleine voix aux métisses chargées du service. Sur les tables, faites de planches supportées par des chevalets et couvertes de draps de lit fraîchement lavés en guise de nappes, apparurent les victuailles les plus riches et les plus extraordinaires qu’avaient pu fournir le magasin du _Gallego_ et tous les autres cabarets ou auberges des colonies proches de Rio Negro. C’étaient des mets européens ou nord-américains qui gardaient un goût de renfermé, un parfum d’étain et de fer blanc: porc de Chicago, saucisses de Francfort, foie gras, sardines de Galice, piments de la Rioja, olives de Séville, le tout venu, à travers l’océan, dans des boîtes métalliques ou des petits barils de bois.

Le choix des boissons était extraordinaire. Seuls quelques _gringos_ venus des pays dits latins recherchaient les bouteilles de vin rouge. Les autres, en particulier les fils du pays, tenaient pour une boisson grossière les liquides couleur de sang, et la transparence des vins blancs leur était signe d’aristocratie.

Les bouchons de champagne ne cessaient de sauter à grand bruit. On buvait le vin mousseux comme on eût bu de l’eau du fleuve.

--C’est cher en Europe, disait un Russe aux longs cheveux graisseux, mais ici, avec la différence du change!...

Le méticuleux Moreno s’inquiétait de la soif grandissante des invités. Il faisait des signes mystérieux à l’enthousiaste Fritérini et lui glissait au passage quelques mots dans l’oreille pour lui recommander l’économie et la prudence.

--Pourvu que les _pesos_ de Canterac y suffisent! pensait-il. Je commence à croire que nous n’aurons pas assez d’argent pour tout payer.

Cependant l’ingénieur français s’enfonçait avec Hélène au milieu des arbres et s’arrêtait parfois pour lui signaler les plus beaux.

--Ce parc n’est pas celui de Versailles, belle marquise, disait-il en imitant les façons galantes des siècles passés. Mais dans sa médiocrité, il vous exprime du moins le désir que j’ai eu de vous être agréable.

Pirovani, feignant la distraction, marchait derrière lui à quelque distance. Il ne pouvait cacher le dépit que lui causait cette fête imaginée par son rival. Il reconnaissait qu’il n’aurait pu inventer rien de semblable. Ah! l’instruction était bien utile!

En s’avançant dans le bois artificiel il donnait à la dérobée de rudes poussées aux arbres les plus proches pour essayer de les faire tomber. Mais ses mauvais desseins échouaient. Tous les arbres restaient debout. Cet imbécile de Moreno avait bien fait les choses quand il avait prêté son concours à Canterac.

Ses extrémités se glacèrent et tout son sang lui reflua au cœur lorsqu’il vit le couple pénétrer dans un épais berceau de feuillage, à l’extrémité d’une avenue. C’était le fameux sanctuaire dont Moreno avait parlé.

--La reine peut prendre place sur son trône, dit Canterac. Et il indiqua à Hélène un banc rustique surmonté d’une espèce de dais fait de guirlandes de verdure et de fleurs de papier.

Enhardi par la solitude, le Français exprima son amour en termes véhéments, et se dit prêt à tout sacrifier pour Hélène. Il lui avait souvent fait les mêmes aveux, mais cette fois ils étaient seuls et la fête semblait avoir rendu sa passion plus agressive.

Elle était assise sur le banc rustique, près de l’ingénieur, et elle montrait quelque inquiétude, sans perdre pour cela son sourire de tentatrice. Canterac lui saisit les deux mains et voulut aussitôt la baiser sur la bouche. Mais la Torrebianca, qui s’attendait à l’attaque, sut se défendre à temps et fit effort pour le repousser.

Ils luttaient de la sorte quand l’entrepreneur parut à l’entrée du cabinet. Aucun des deux ne le vit. Canterac s’obstinait à vouloir embrasser Hélène et, oubliant ses minauderies de coquette, elle le repoussait avec violence.

--C’est de la déloyauté, dit-elle d’une voix haletante. Je dois être décoiffée. Vous allez abîmer mon chapeau... Restez tranquille! Si vous persistez, je vous quitte.

Mais elle fut enfin réduite à se défendre si énergiquement que Pirovani crut le moment venu d’intervenir et pénétra résolument à l’intérieur du cabinet. L’ingénieur, en l’apercevant, abandonna Hélène et se leva, tandis qu’elle réparait le désordre de sa coiffure et de ses vêtements. Les deux hommes se regardèrent fixement; l’Italien se sentit contraint de prendre la parole.

--Vous êtes bien pressé, dit-il ironiquement, de vous faire payer les frais de la fête.

Canterac fut si étonné d’entendre un simple entrepreneur l’insulter à cet endroit même, dans un parc somptueux né de son esprit, qu’il resta un instant sans pouvoir parler. Puis sa colère d’homme autoritaire éclata, fulgurante et froide.

--De quel droit m’adressez-vous la parole? J’aurais dû m’abstenir d’inviter chez moi un émigrant sans éducation, qui a fait sa fortune on ne sait trop comment.

Furieux d’être ainsi outragé en présence d’Hélène, Pirovani fut pris d’une rage folle. La violence de son tempérament sanguin le poussait à l’action immédiate; pour toute réponse il se jeta sur l’ingénieur et le gifla. Immédiatement les deux hommes s’empoignèrent et se mirent à lutter à bras-le-corps, tandis que la Torrebianca, perdant la tête, poussait des cris d’épouvante.

Les invités accoururent, et les premiers à se présenter furent Robledo et Watson, chacun de leur côté.

L’ingénieur et l’entrepreneur, qui se roulaient sur le sol, étroitement enlacés, avaient en grande partie détruit le sanctuaire de verdure.

Pirovani, plus puissant et plus vigoureux que Canterac, l’étouffait de son poids. La colère lui faisait oublier tout ce qu’il savait d’espagnol et il blasphémait en italien, invoquant la Vierge et la plupart des habitants du ciel. Il priait à grands cris ceux qui tentaient de s’interposer de le laisser manger le foie de son rival. En quelques secondes, il était revenu aux années de sa jeunesse, où il se battait avec ses compagnons de misère dans quelque _trattoria_ du port de Gênes.

En les tiraillant avec énergie et en distribuant quelques bons coups de poing, des hommes de bonne volonté parvinrent à séparer leurs deux chefs. Watson, sans s’occuper des combattants, s’était élancé vers la marquise et s’était placé devant elle comme pour la défendre d’un péril.

Robledo regarda les deux adversaires. Contenus chacun par un groupe d’hommes ils s’insultaient de loin et bavaient des injures, les yeux injectés de sang. Tous deux avaient brusquement oublié l’espagnol et ils bredouillaient les mots les plus sales de leurs langues respectives.

Puis il contempla la marquise de Torrebianca qui, soutenue par Watson, gémissait comme une fillette.

«Il ne manquait plus que ce scandale! se dit-il. J’ai peur que cette femme ne soit bientôt cause de la mort d’un homme.»

XIII

Watson et Robledo, préoccupés par l’événement qui s’était produit quelques heures auparavant dans le parc inventé par Canterac, terminèrent silencieusement leur repas.

Un obstacle infranchissable semblait s’être élevé entre eux. Watson montrait un visage assombri et évitait de regarder Robledo qui levait de temps en temps les yeux sur son associé avec un sourire plein d’amertume. Il pensait à Hélène, ce cruel despote, qui peut-être avait excité Richard contre lui.

Le jeune homme quitta la table, prit congé en murmurant quelques mots indistincts et saisit son chapeau pour sortir.

--Il va la voir, se dit l’Espagnol; loin d’elle, il ne vit plus.

Dans la rue centrale, Watson rencontra des groupes qui discutaient avec ardeur. Les rectangles rouges que projetaient sur le sol les portes du bar étaient souvent voilés par l’ombre de gens qui entraient ou sortaient.

Il devina que tous commentaient l’événement du jour en prenant fait et cause soit pour l’ingénieur, soit pour l’entrepreneur.

Quand il arriva chez Hélène, Sébastienne le reçut au sommet du perron. La métisse elle-même était préoccupée par les incidents de l’après-midi.

Elle regarda Richard avec sévérité; sans doute, elle pensait à Celinda. «Ah! les hommes! Ce _gringo_ qu’elle avait pris pour un bon garçon, il était tout aussi vicieux que les autres.»

Le jeune homme passa sans remarquer ce regard et trouva dans la grande salle Hélène qui semblait l’attendre.

Il voulut prendre un fauteuil, mais la marquise s’y opposa.

--Non, ici, à côté de moi. Personne ainsi ne pourra nous entendre.

Et elle l’obligea à s’asseoir sur le sofa, tout près d’elle.

Son visage était pâle, son regard dur et elle semblait encore sous l’impression désagréable des événements récents. La rixe entre Pirovani et Canterac était passée dans sa mémoire au second plan, mais l’image de Celinda, le fouet levé, la tourmentait sans cesse, et elle en frémissait encore de rage. Elle oublia sa rancune en voyant arriver ponctuellement Richard qu’elle avait prié de venir passer la soirée chez elle. Elle remarqua que Watson regardait avec inquiétude les portes de la salle et crut devoir le rassurer.

--Personne ne viendra. Mon mari est dans sa chambre, accablé par une mauvaise nouvelle qu’il a reçue d’Europe... un malheur de famille que nous attendions depuis quelque temps et qui ne me touche pas beaucoup moi-même.

Puis, changeant de ton et de visage, elle continua:

--Combien je vous remercie d’être venu!... Je tremblais à la pensée qu’il me faudrait passer seule les longues heures de la soirée. Je m’ennuie tant ici!... C’est pour cela qu’aujourd’hui, en nous séparant, je vous ai supplié de ne pas m’abandonner...

Et en prononçant ces mots elle prit la main de Watson qu’elle contempla de ses yeux caressants.

Le jeune homme se sentit flatté par ce regard dans sa vanité masculine, mais immédiatement le souvenir des incidents de l’après-midi lui revint à la mémoire.

--Pourquoi ces deux hommes se sont-ils battus? Est-ce pour vous?

Elle hésita d’abord, puis, détournant les yeux, elle répondit avec détachement.

--Peut-être; mais je les méprise tous les deux. Vous seul existez pour moi, Richard.

Elle lui posa les mains sur les épaules et approcha de lui son visage; son corps souple s’étira avec une ondulation féline.

--Il me semble, murmura-t-elle, que nous sommes près de franchir les bornes d’une tranquille amitié. Vous ne savez pas comme vous m’intéressez.

Ils se sentaient enhardis par la solitude et par la force de leur désir. En quelques minutes ils allaient parcourir des étapes que dans son inexpérience le jeune homme s’attendait à voir durer fort longtemps. Hélène pensait à la jeune amazone qui avait tenté de la frapper. Outragée dans son orgueil, elle voulait une prompte vengeance, et cyniquement, elle se disait avec un rire contenu qui faisait briller son regard:

--Puisque tu es jalouse, ce ne sera pas sans motif. Je te rendrai bien ton coup de cravache.

De plus, elle songeait à ces deux hommes qui s’étaient colletés devant elle, sans qu’elle éprouvât aucune émotion véritable et, avec l’étrange logique d’un cerveau désordonné, elle arrêtait que le plus sûr moyen de rétablir la paix entre eux était de se donner à un troisième, plus digne qu’elle le distinguât.

Watson, de son côté, la trouvait plus belle et plus désirable depuis que deux hommes avaient essayé de se tuer pour elle. Un sentiment d’orgueil viril, de vanité sexuelle, s’unissait aux émotions qu’excitaient en lui les paroles de la Torrebianca et le contact de son corps.

Les deux mains qu’elle avait appuyées sur les épaules de Richard se rejoignaient lentement et le jeune homme se sentit emprisonné entre deux bras adorables. Quelque chose se réveilla dans son âme, comme une fleur mourante qui renaît. Il crut voir le noble et triste visage de l’ingénieur Torrebianca et soudain il voulut rompre le charme, se rejeter en arrière et repousser Hélène... Il ne pouvait trahir son compagnon. Il ne pouvait commettre cet acte honteux sous le toit même de cet homme à peine séparé de lui par quelques cloisons. Puis il se vit lui-même marchant joyeusement dans la campagne, aux côtés de Celinda. Encore une fois il voulut secouer la tête et ses paupières battirent avec angoisse; alors même qu’il tentait de se déprendre, il était certain d’en être incapable.

«Pauvre petite Fleur du Rio Negro!» pensa-t-il.

Les bras qui entouraient son cou se resserrèrent doucement et attirèrent peu à peu sa tête vers le visage féminin qui lui tendait ses lèvres avides et hardies. Leurs bouches s’unirent enfin et Richard crut que ce baiser n’aurait plus de fin.

Il était ivre comme un homme qui, trouvant toutes portes ouvertes, s’avance de salle en salle dans un palais merveilleux, et découvre chaque fois une chambre plus admirable et des perspectives plus éblouissantes au delà. Au moment où il s’imaginait que cette bouche, il l’avait possédée toute, les lèvres s’entr’ouvraient en un bâillement de fauve et le laissaient pénétrer plus avant pour lui révéler l’énervante volupté de contacts inconnus. Il croyait avoir épuisé toutes les sensations que recelaient en elles ces deux valves de chair humide et douce, et de nouveaux frissons de plaisir lui parcouraient le dos.

A ce moment, il eut la même pensée que tous les naïfs habitants de la Presa qui couraient affolés dans le sillage de la Torrebianca: «C’est elle la vraie femme. Les femmes qui ont connu l’existence élégante méritent seules qu’on les admire.»

Ses mains s’égarèrent sur les rondeurs de ce corps adorable, essayèrent d’écarter les vêtements importuns.

Soudain tous deux se repoussèrent sous le coup d’une violente surprise et se hâtèrent de réparer le désordre de leur aspect. Sébastienne venait de frapper à la porte et demandait la permission d’entrer.

La métisse était trop bien stylée pour ouvrir une porte sans autorisation; mais avant de la solliciter elle jugeait toujours bon de jeter un coup d’œil par le trou de la serrure.

Sa tête parut enfin dans l’entre-bâillement et elle dit, en voilant son regard malicieux:

--Mon ancien patron, don Pirovani, demande à voir Madame. Il dit que c’est très pressé.