La tentatrice

Part 11

Chapter 113,775 wordsPublic domain

L’ingénieur l’avait à nouveau pressée de venir contempler les progrès des travaux du barrage; elle n’avait pas pu se dérober plus longtemps. Dans l’intérêt de sa tranquillité, il importait qu’elle rétablît l’équilibre entre Pirovani et le Français. Ce dernier n’avait pas de maison à offrir; il voulait du moins prouver à Hélène que, directeur des chantiers du fleuve, il était le supérieur de cet Italien, qui devait maintes fois s’incliner devant ses décisions.

L’employé de bureau avait été flatté qu’on l’invitât aussi; d’ailleurs il était temps à son gré qu’on cessât de le prendre pour un homme de tout repos.

Il venait à cheval derrière Hélène, qui ne s’occupait pas de lui le moins du monde. Elle semblait pourtant se souvenir de sa présence si Canterac devenait trop pressant, s’il tendait la main pour saisir la sienne ou pour se permettre sournoisement d’autres privautés.

--Moreno, ordonnait la marquise, avancez et placez-vous à ma gauche pour que le capitaine garde sa distance. Je n’aime pas les militaires, ils sont trop hardis.

Tous trois s’arrêtèrent de causer pour considérer _Manos Duras_ qui demeurait immobile au bord du chemin. Moreno prononça le nom du _gaucho_, et Hélène ressentit une telle curiosité qu’elle se décida à lui parler.

--C’est vous le fameux _Manos Duras_, de qui on m’a dit tant de choses?

Le rude cavalier semblait troublé par les paroles et le sourire de la dame. Il commença par ôter respectueusement son chapeau «comme devant une image sainte» pensa Moreno. Puis il dit avec l’air théâtral qui chez lui était naturel:

--Vous avez devant vous ce misérable, madame, et voici le plus beau moment de ma vie.

Le _gaucho_ la regardait avec des yeux brûlants d’adoration et de désir; elle sourit, heureuse de cet hommage barbare.

Canterac trouvait cette conversation ridicule; avec des gestes d’impatience et des murmures de protestation, il indiquait qu’il entendait poursuivre sa route; elle ne voulut pas l’écouter et continua de parler en souriant à ce _gaucho_ qui l’intéressait.

--Il court sur votre compte des histoires terribles. Sont-elles vraies? Combien de gens avez-vous tués?

--Pure calomnie, madame! répondit _Manos Duras_ en la regardant fixement. Mais, si vous me le demandez, je tuerai tous les jours qui vous voudrez.

Cette réponse plut à Hélène, qui dit en se tournant vers Canterac:

--Comme il est galant... à sa manière! Vous m’avouerez qu’un pareil hommage ne manque pas d’agrément.

Mais ce dialogue familier entre Hélène et le bandit semblait irriter de plus en plus l’ingénieur. A plusieurs reprises, il essaya de pousser son cheval entre les deux interlocuteurs pour mettre fin à la conversation, mais Hélène l’arrêtait chaque fois d’un geste contrarié.

Voyant qu’elle s’obstinait à causer avec _Manos Duras_, il se rabattit sur Moreno, incapable de garder pour lui seul sa colère.

--Ce _gaucho_ est un insolent, il faudra lui donner une leçon.

L’employé approuva sans réserves la première partie de la phrase, mais il haussa les épaules en entendant le Français parler de leçon. Que pouvaient-ils contre le nomade redoutable, quand le commissaire lui même lui témoignait une sorte de respect?

--Il vous faut obtenir, continua l’ingénieur, qu’on ne lui achète plus de viande au camp et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il proposera.

Moreno fit un geste affirmatif. S’il ne désirait que cela, c’était facile.

Hélène reprit enfin sa marche après avoir salué le _gaucho_ avec une certaine coquetterie; elle était satisfaite de le voir ému, ses yeux avides brillants de désirs.

--Pauvre homme! c’est un type bien curieux!

Tandis que les trois cavaliers s’éloignaient, _Manos Duras_ demeura immobile près du chemin. Il voulait voir cette femme quelques moments encore. Il avait sur le visage une expression grave et pensive, comme s’il pressentait que cette rencontre allait influer sur son existence. Mais lorsque Hélène eût disparu avec ses compagnons derrière un monticule de sable, le _gaucho_, que sa présence n’éblouissait plus eut un sourire cynique. Des images lascives défilèrent dans sa pensée, chassèrent ses hésitations et lui rendirent son audace coutumière.

--Pourquoi pas? se dit-il. Elle est toute pareille à celles qui dansent au bar du _Gallego_. Toutes sont des femmes.

La marquise et ses compagnons continuèrent leur promenade au bord du fleuve. Soudain elle se souleva un peu de sa selle pour voir plus loin.

Dans une prairie que des saules bas bordaient du côté du fleuve, on voyait deux chevaux sellés en liberté.

Un homme et un jeune garçon avaient mis pied à terre et semblaient s’amuser à lancer très haut le lasso. C’était un lasso de corde, léger et facile à manier, mais moins solide que le lasso de cuir qu’employaient les cavaliers du pays.

Son instinct de femme plutôt que ses yeux permit à Hélène de reconnaître le jeune garçon.

C’était la Fleur du Rio Negro qui apprenait à Watson à manier le lasso et qui s’amusait de la maladresse du _gringo_. Comme Torrebianca allait tous les jours diriger les travaux du fleuve, Richard avait maintenant plus de liberté; il en profitait pour suivre la fille de Rojas dans ses courses vagabondes.

Hélène fit signe à ses deux compagnons de ne pas la suivre et s’approcha de la prairie où se tenaient les deux jeunes gens.

Celinda l’aperçut la première et brusquement, elle tourna le dos avec un mouvement d’hostilité. En même temps, elle ordonna à Watson de lui ajuster un de ses éperons qu’elle avait peur de perdre.

Le jeune homme s’agenouilla, puis il fit mine de se relever; son aide était inutile; l’éperon de Celinda était solidement fixé. Mais elle insista pour le faire rester dans cette position.

--Voyons, _gringuito_, je vous dis qu’il va tomber. Regardez donc mieux.

Elle ne consentit à reconnaître son erreur et ne lui permit de se relever que lorsque l’autre eut tourné bride. Hélène avait deviné le stratagème et compris les gestes hostiles: elle s’éloigna, piquée.

Les trois cavaliers entrèrent dans la rue centrale du campement un peu après le coucher du soleil. Devant la maison de Pirovani, qu’elle considérait déjà comme la sienne, la marquise descendit de cheval en s’appuyant sur Moreno, car l’Espagnol avait devancé l’autre pour jouir de son agréable contact.

Le Français salua avec une raideur militaire et s’éloigna tandis qu’Hélène entrait dans la maison. Un jour perdu! Il était furieux contre lui-même et contre les autres.

Pirovani parut à l’entrée d’une rue et voyant que Moreno se dirigeait vers son logement il courut à sa rencontre. Il désirait ardemment connaître les péripéties de cette excursion où il n’avait pas été invité. Naïf comme le sont les jaloux il craignait que pendant cette courte promenade Canterac ait pris une grande avance sur lui. Il sourit avec une joie puérile quand l’employé lui raconta comment «madame la marquise» lui avait demandé de se placer entre elle et l’ingénieur français pour le tenir à distance.

--Oh! je sais bien qu’elle ne peut le souffrir, dit l’Italien, j’en ai la preuve... Mais comme il dirige les travaux et rend parfois service à Robledo et à son mari, elle n’a pas osé dire ce qu’elle pense de lui.

Un nuage passa sur son bonheur lorsque Moreno lui parla de leur rencontre avec _Manos Duras_ et de l’amicale conversation du _gaucho_ et de la marquise.

De cela surtout, l’entrepreneur fut scandalisé.

--Nous sommes forcés de vivre ici comme des égaux, parce que nous sommes tous reclus dans le même désert, dit-il avec indignation. Un beau jour ce _gaucho_ voleur se croira en droit d’assister tout comme nous aux réunions du soir chez la marquise. C’est inouï!

--Le capitaine, ajouta Moreno, demande qu’on n’achète plus de viande à _Manos Duras_ et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il pourrait proposer. Mais c’est vous, plutôt que lui, qui pourrez décider la chose.

Pirovani approuva avec véhémence.

--Nous le ferons; le Français a raison... c’est la première fois depuis longtemps que je suis d’accord avec lui.

X

Quelques mois après le début des travaux à la Presa, les habitants des diverses colonies établies au bord du Rio Negro se mirent à parler avec admiration du nouveau bar du _Gallego_ et le proclamèrent le plus bel établissement de la région. Le propriétaire avait apporté à l’intérieur des améliorations nouvelles aussi instructives qu’intéressantes.

Parmi les premiers ouvriers venus à la Presa se trouvait un Anglais qui pendant ses années d’aventures avait poussé jusqu’au centre sauvage du Paraguay; il en avait rapporté comme uniques bénéfices quatres caïmans empaillés et un boa de plusieurs mètres dont les indigènes avaient bourré le ventre avec des herbes. Il était mort du delirium tremens, quelques semaines après son arrivée, et l’honorable cabaretier, son créancier, s’était emparé des animaux pour en décorer le plafond de sa boutique. En réalité Antonio Gonzalez regardait avec une appréhension héréditaire l’énorme reptile, mais ces ornements d’un nouveau genre plaisaient aux plus notoires ivrognes du pays. Couvert de mouches, le serpent s’étendait au milieu du plafond et les quatre caïmans se balançaient aux quatre coins, montrant au public leurs ventres jaunes et la plante de leurs pattes. On accourait d’abord pour admirer ces objets insolites. Cependant, la première curiosité passée, le patron du cabaret remarqua que cette décoration n’était pas du goût de tous ses clients. Les Italiens et les Andalous auraient à la rigueur consenti à boire sous la panse jaunâtre des caïmans, mais ils n’osaient plus lever la tête pour vider leur verre de peur d’apercevoir la forme sinistre de l’énorme serpent rongé de mouches. Les plus audacieux ne se décidaient cependant à entrer, que s’ils avaient fermé la main droite, et avancé comme des cornes l’index et l’auriculaire tout en murmurant «_Lagarto! Lagarto!_» pour conjurer le mauvais sort.

Le _Gallego_ se sacrifia une fois de plus. Le boa fut décroché et vendu à un cabaretier de Buenos-Ayres et seuls les quatre caïmans continuèrent à se balancer au plafond comme des lampes funéraires éteintes.

L’intérieur du cabaret était orné d’une infinité de drapeaux, destinés à flotter tous sur le toit aux jours de fête. Il y avait là, revendiqués par les ouvriers des divers pays du globe, tous les rectangles de couleur que les hommes ont inventés pour se séparer de leurs semblables. Antonio Gonzalez les admettait tous: celui de l’Irlande libre aussi bien que celui de la République sioniste. Il avait eu cependant une sérieuse discussion avec certains compatriotes natifs de Barcelone, qui avaient voulu lui imposer le drapeau catalan.

--Je l’accepte, disait-il avec une solennité diplomatique. Je ne discute que ses dimensions.

Il arrêta enfin qu’il resterait quatre fois plus petit que le drapeau espagnol.

Les jours de fêtes patriotiques il pavoisait sa maison avec l’aide de Fritérini et il donnait des explications au commissaire, seul représentant de l’autorité.

--Vous êtes très savant, don Roque, mais pour ce qui est des drapeaux, je connais mon affaire mieux que personne. D’abord, au-dessus de tous les autres il faut placer celui de l’Argentine; puis à sa droite, sans discussion possible, celui de l’Espagne. C’est nous qui venons après les Argentins dans ce pays. Oui, vous savez bien, Isabelle la Catholique, et Solis et don Pedro de Mendoza et don Juan de Garay... Il citait au hasard, encore, des noms de navigateurs et de conquérants. Et maintenant Fritérini, _mio caro_, place les autres drapeaux à ton idée car nous sommes tous égaux et cette terre comme dit don Manuel est la terre de tous.

En été les mouches envahissaient la salle du bar. Elles tombaient dans les verres, pénétraient dans les bouches, les narines et les oreilles. Elles se laissaient tuer, mais il y en avait tant que les clients lassés renonçaient à les chasser et se contentaient de cracher ou de souffler quand elles se glissaient dans leur bouche ou leurs oreilles. Des cloisons de bois ou de planches surgissaient aussi des insectes sanguinaires qui perforaient les épidermes et suçaient le sang de l’homme.

En hiver, toutes les portes étaient fermées et l’atmosphère épaisse du cabaret était chargée d’odeurs de tabac, de genièvre, de vin âcre, de linge mouillé et de cuir de souliers. Les règles commerciales les plus illogiques guidaient la marche de l’établissement. Il n’y avait presque pas de chaises dans la salle. Les guitaristes reposaient leur fondement sur des crânes de chevaux et une partie des clients s’asseyaient sur le sol quand la fatigue les prenait; cependant derrière le comptoir, les files de bouteilles de champagne étaient renouvelées sur les étagères chaque semaine.

Les soirs de paie, les ouvriers sans famille instauraient des orgies babyloniennes. Ils arrosaient les boîtes de sardines et de foie gras avec des bouteilles de Pommery-Greno; toute la nuit le whisky et le gin déliaient les langues.

Du reste le pain manquait et il fallait ronger du biscuit dans la semaine. On parlait beaucoup du chemin de fer et on faisait des paris sur le jour où les trains s’arrêteraient enfin régulièrement à la Presa. Dans l’ancien monde les voies ferrées étaient établies entre les villes déjà construites; mais dans ce monde nouveau on lançait d’abord les rails à travers le désert; puis, de cinquante en cinquante kilomètres, on créait une station autour de laquelle un village se développait.

--Pourquoi n’y aurait-il pas une station ici, à la Presa, où nous sommes plus de mille habitants? clamait Antonio Gonzalez, le patron du cabaret. Par contre le train s’arrête à des endroits où il n’y a qu’un cheval attaché à un poteau pour attendre la correspondance. Nous devrions envoyer une délégation à Buenos-Ayres.

Certains groupes causaient à part, sans paraître intéressés par le bal ni par les femmes attachées à l’établissement.

Les défricheurs parlaient de l’_alpataco_, cet odieux arbuste du pays dont la tête broussailleuse n’atteint qu’une faible hauteur mais qui pousse dans le sol des racines longues parfois de trente mètres. Son bois était dur comme du bronze et faisait rebondir les haches quand il ne les brisait pas. Pour arracher un de ces arbustes il fallait plusieurs hommes et un jour de travail; si les défricheurs qui le rencontraient travaillaient à forfait, ils avaient un fier sujet de jurer et de se lamenter.

Le garçon qui portait le surnom de Fritérini était un jeune homme pâle aux cheveux rejetés en arrière, aux yeux fiévreux; lorsqu’il avait fini de servir les clients, il s’approchait d’une table occupée par quelques ouvriers espagnols et il leur décrivait les beautés de sa ville natale dans un langage d’Italien arrivé depuis deux ans seulement dans le pays.

--Je ne dis pas que qué Brescia sia une grande cita: questo no; ma, quand c’est le soir, les jeunes gens ils vont avec la mandoline faire des serenatas, et chacun a son amore... Oh! plus beau qu’ici... Ah! Brescia!

Le _Gallego_, accoudé sur le comptoir, écoutait parler les plus vieux des clients, des cavaliers du pays qui avaient chevauché des Andes à l’Atlantique, du Colorado au détroit de Magellan pour guider les acheteurs de bétail ou pour découvrir dans le désert des trous d’eau et des pâturages nouveaux. Leur patience défiait le temps, et les semaines ou les mois qu’avaient duré leurs voyages, ils en parlaient comme de jours.

L’un deux aimait à raconter sa dernière expédition dans les chaînons des Andes méridionales et sa visite aux lacs les plus solitaires. Il avait servi de guide pendant ce voyage à un savant européen que lui adressait un autre savant à qui, vingt années auparavant, il avait rendu le même service. Au cours de la première expédition, ils avaient trouvé des restes d’animaux monstrueux, qui dataient d’une période préhistorique: des squelettes gigantesques qu’ils étiquetaient et mettaient en caisse pour qu’on pût les reconstituer dans les musées de l’ancien continent.

Son dernier voyage avait été plus original. Le deuxième savant recherchait aussi des animaux pré-historiques, mais il prétendait les trouver vivants. Chez les rares habitants campés au pied de la Cordillère, la croyance se perpétuait qu’il existait encore dans certaines régions du désert patagon des bêtes énormes de formes inouïes, derniers vestiges de la faune des époques où la vie apparut sur la planète.

Certains juraient de fort bonne foi avoir vu de loin le plésiosaure s’engloutir dans le cristal mort des lacs andins ou brouter l’herbe qui croît sur les bords.

Mais ils l’avaient vu le soir, quand l’ombre immense et violette de la Cordillère s’étend sur la plaine. Les incrédules soutenaient que cette vision surgissait toujours tandis que l’observateur rentrait avec plus d’un verre dans le corps, de quelque bar lointain.

Le vieux guide exposait le pour et le contre et terminait ainsi:

--En une année entière de recherches nous n’avons jamais rencontré un seul de ces animaux, et pourtant nous avons marché, de lac en lac, du Nahuel Huapi presque jusqu’à Magellan. Mais j’ai vu de mes yeux sur la terre des traces de pieds plus grands que des pieds d’éléphants, que les habitants de l’endroit nous montraient. J’ai vu aussi au bord d’un lac des masses d’excréments séchés aussi hautes que moi, et qui ne pouvaient provenir d’aucune bête connue. Quand je l’interrogeais, mon savant se taisait, sans dire oui ni non. Qui sait ce que nous aurions trouvé si nous étions restés là-bas plus longtemps! Peut-être quand les habitants deviendront plus nombreux dans ces contrées découvrira-t-on un de ces monstres solitaires.

Le patron du bar aimait lui aussi interroger ses plus vieux clients au sujet de certains hommes mystérieux qui étaient passés dans le pays aux premiers temps de la domination, tout juste après l’expulsion des Indiens.

C’étaient des personnages de sang royal, devenus des vagabonds pour connaître l’âpre volupté d’une liberté sauvage.

Le _Gallego_ avait lu dans des livres et des journaux l’histoire de Jean Ort, cet archiduc d’Autriche, qui avait renoncé à son titre pour parcourir les mers sur son yacht luxueux plein de belles femmes et de musiciens.

Un jour le bruit avait couru que le bateau s’était perdu corps et biens au cap Horn. Mais Jean Ort n’était pas mort.

--Je l’ai connu, disait un ancien de la Presa; c’était un homme comme vous et moi, ni plus ni moins, un de ceux qui arrivent avec leur sac sur le dos pour demander du travail. Il était grand, blond et il buvait toujours seul. Il n’avait jamais dit à personne qu’il s’appelait Jean Ort, mais nous le savions tous. D’ailleurs il portait dans son sac un gobelet d’argent avec l’écusson royal de sa famille et il aimait à s’en servir pour boire tout seul dans son petit _rancho_ parce que c’était celui qu’il avait tout enfant quand il allait à l’école. Puis brusquement ce vagabond avait disparu. Certains supposaient qu’il se cachait dans les pires quartiers de Buenos-Ayres; d’autres assuraient l’avoir rencontré à Paysandu où il s’était établi photographe. Nul ne savait où il était mort.

--Des blagues! disaient les sceptiques en écoutant ces récits. Tous les _gringos_ qui viennent par ici sans avoir envie de travailler posent au Jean Ort pour se faire admirer des imbéciles.

D’autres consommateurs, ceux d’aspect aisé, s’inquiétaient de l’avenir de ce village naissant. Le sort en était lié à celui de ce Gonzalez qui pour l’heure étalait à l’air sa poitrine velue, dépeigné, souillé de poussière, les manches retroussées et fixées par des élastiques pour lui dégager les mains. Le garçon lui-même avait meilleure apparence que le patron, mais celui-ci avait en dépôt au «_Banco español_» de Bahia Blanca des économies et quelques milliers de _pesos_, et de plus il était propriétaire de mille hectares de terrain aux environs du campement.

Mais qu’était cette prospérité actuelle en comparaison des millions de _pesos_ qui allaient lui échoir le jour où la Presa, aujourd’hui simple camp de travailleurs, deviendrait une agglomération importante, où son magasin se transformerait en un luxueux établissement comparable à ceux de Buenos-Ayres, où les terres poudreuses qu’il avait acquises donneraient une infinité de parcelles pour lesquelles les colons italiens et espagnols lui verseraient d’importantes redevances. Ce jour-là, il pourrait revenir dans sa patrie et s’installer à Madrid. Pourquoi ne serait-il pas, alors, député ou sénateur? Peut-être même le ferait-on vicomte ou marquis comme tant de cabaretiers enrichis en Amérique!

Il arrêtait bientôt le cours ambitieux de ses pensées pour revenir à la rude réalité qui l’entourait encore. Devant ses clients, intéressés comme lui à l’irrigation des terres, il dénigrait leur aspect actuel pour rendre plus frappant le contraste avec leur prospérité future.

--Qu’y a-t-il ici, si on met à part les habitants de la Presa? Des autruches et des pumas, voilà tout.

Ses auditeurs se divertissaient au souvenir des bandes d’autruches qui descendaient du plateau jusqu’au bassin du fleuve, attirées sans doute par ce spectacle nouveau: les travaux effectués par l’homme au bord de l’eau.

La demoiselle de l’_estancia_ de Rojas s’amusait à poursuivre ces troupeaux de bêtes haut perchées qui s’enfuyaient en ouvrant largement le compas de leurs pattes solides; parfois le lasso de l’amazone les atteignait à la course.

Le puma, poussé par la faim, descendait lui aussi des hauteurs pendant l’hiver et venait rôder autour des _ranchos_ et des baraques de la Presa.

Quand on parlait du puma quelques clients se mettaient à sourire en regardant Fritérini. Un beau matin, le garçon qui était sorti dans la cour du bar avait vu bondir du fond d’un tonneau vide une espèce de tigre tacheté, de la grosseur d’un chien. C’était un puma qui s’était blotti dans ce refuge pour dormir et pour l’effroi du nostalgique évocateur des sérénades de Brescia.

--Quand nous aurons de l’eau, disait Gonzalez, quand nous pourrons enfin irriguer nos terres, des milliers d’hommes viendront vivre ici.

Comme lui, ses rustiques clients prenaient sans effort un accent plus que lyrique pour célébrer les merveilles de l’eau. Pas très loin de la Presa, se trouvait Fort Samiento, où l’on allait prendre le train. Ce village avait poussé autour d’un fortin de l’époque de l’expulsion des Indiens. L’armée d’occupation avait ouvert sans peine un petit canal en profitant de la pente du fleuve, et l’eau avait fait de l’endroit une oasis prodigieuse au milieu des terres desséchées. Des peupliers énormes protégeaient de leur muraille les enclos. La vigne, tous les légumes et tous les arbres fruitiers poussaient à profusion dans cette terre vigoureuse qui commençait à procréer après des milliers d’années de sommeil. Sa richesse étonnait davantage par son contraste avec le désert qui s’étendait de nouveau au delà des points où les canaux poussaient leurs ramifications dernières.

Mais les gens de la Presa admiraient surtout une autre oasis située à quelques lieues en aval, en un point où le fleuve subissait une dénivellation naturelle qui avait permis de pratiquer facilement une saignée pour l’irrigation.

C’était un Basque qui avait ouvert là sans peine des canaux et conduit l’eau sur des lieues et des lieues de terre plantée de luzerne.

La qualité de cette pâture excitait l’admiration des clients du bar. Tous croyaient avec ferveur aux miracles de la luzerne bien arrosée. Il suffisait dans le territoire de Rio Negro de semer, une fois pour toutes, cette plante d’origine asiatique. Les champs de luzerne abondamment pourvus d’eau étaient perpétuels. A Fort Sarmiento on en trouvait qui dataient de l’époque qui avait immédiatement suivi l’expulsion des Indiens, et après trente et quelques années d’existence ils étaient meilleurs que le jour des semailles. On les fauchait et la plante repoussait plus vigoureuse et plus luxuriante.

--Si l’homme pouvait manger de la luzerne, déclarait sentencieusement le _Gallego_, la question sociale serait résolue pour toujours car chacun sur la terre aurait largement de quoi manger.