Part 10
Robledo haussa les épaules et continua sa marche, comme pour ne plus l’entendre. L’entrepreneur le suivit et, montrant une des fenêtres éclairées, il dit avec ferveur:
--Quelle voix d’ange! Quelle âme d’artiste!
Robledo eut un nouveau haussement d’épaules, et tous deux entrèrent dans la maison.
Au salon, ils s’arrêtèrent auprès des trois hommes qui écoutaient sans bouger; dès qu’Hélène eut lancé la dernière note de sa romance, l’Italien se mit à applaudir et à pousser des clameurs d’enthousiasme. Canterac et l’employé de bureau s’empressèrent alors d’exprimer aussi leur admiration, chacun à sa manière.
Dans la nouvelle maison, les réunions furent moins simples et moins austères que chez Robledo. Sébastienne, qui prisait par-dessus tout le _maté_, ce remède à toutes les maladies, ce nectar délicieux, dut servir, avec l’aide de deux petites métisses, des tasses d’eau chaude additionnée d’une chose appelée thé.
Hélène affectait de s’occuper de la bonne marche du service, pour évoluer parmi ces hommes qui la suivaient de leurs yeux avides, tandis que leurs mains tremblantes répandaient sur les soucoupes le contenu de leurs tasses. Ses trois admirateurs essayèrent à plusieurs reprises d’entrer en conversation avec elle; mais elle savait si bien les évincer, sans la moindre brusquerie, qu’ils finissaient par causer avec le marquis. Par contre, la marquise recherchait le seul homme qui n’eût pas essayé de lui parler. Elle réussit enfin, après diverses manœuvres, à s’asseoir à une extrémité du salon, près de Robledo.
--Il est certain que Watson n’a pas voulu venir, dit-elle à l’Espagnol. De plus en plus, je comprends que je ne lui suis pas sympathique... et à vous non plus.
Robledo eut un geste pour se défendre de cette accusation, mais il ne dit rien; elle insista, se prétendit victime de l’injuste antipathie des deux associés, et l’ingénieur finit par répondre:
--Nous sommes, Watson et moi, des amis de votre mari, et nous sommes effrayés de voir avec quelle légèreté vous laissez les gens qui viennent vous rendre visite concevoir des espoirs que je veux croire vains.
Hélène se mit à rire; les paroles de Robledo, prononcées d’un ton plein de gravité, semblaient l’amuser.
--Ne craignez rien, je ne suis pas née d’hier. Une femme qui connaît le monde comme je le connais n’ira pas se compromettre ni faire une folie pour ces hommes-là!
D’un regard ironique, elle enveloppa ses trois prétendants qui tenaient toujours compagnie au marquis.
--Je ne suppose rien, dit Robledo sans changer de ton. Je vois ce qui se passe; à Paris, j’ai vu aussi bien des choses... et l’avenir me fait peur.
Hélène, indécise, regarda son interlocuteur. Elle ne savait si elle devait rire encore ou se fâcher. Elle parla, enfin, avec l’accent d’une personne qu’on vient d’offenser.
--Je ne suis, je crois, ni meilleure ni pire qu’une autre. Je suis simplement une femme, née pour vivre dans l’abondance et le luxe, et jamais je n’ai trouvé de compagnon capable de me donner ce qui m’est dû.
Robledo la regarda en silence; elle ajouta, baissant la tête:
--Vous ne connaissez pas ma vie. Pendant la meilleure partie de ma jeunesse, j’ai couru après la richesse; quand je croyais la tenir, elle m’échappait et je reprenais ma course... Et ce fut ainsi toujours, toujours!
Un instant encore elle se tut, pour concentrer sa pensée, puis elle reprit sur le ton de la confession:
--Les hommes ne peuvent pas comprendre les angoisses et les ambitions qui torturent les femmes d’aujourd’hui. L’automobile et le collier de perles sont comme l’uniforme de la femme moderne. J’ai eu tout cela plus d’une fois, mais mon bonheur était incertain, fragile, et chaque jour je craignais de tout perdre. Nous avons tous besoin d’entendre chanter l’espérance, pour continuer à vivre; aussi veux-je espérer qu’ici mon mari fera fortune. Quand cela sera-t-il? je ne sais... mais cette pensée me fait supporter mon affreux exil.
Elle continua tristement:
--Et puis, que va-t-il gagner? Peut-être des centimes, quand déjà vous avez amassé des milliers et des milliers de _pesos_... Ah! j’aurais mérité un autre homme!
Elle releva la tête et sourit mélancoliquement en regardant l’Espagnol.
--Mon bonheur eût été, peut-être, de rencontrer un compagnon comme vous: entreprenant, énergique, capable de dompter la fortune rebelle... Il vous a manqué, à vous aussi, pour assurer votre triomphe, une femme inspiratrice d’enthousiasme.
Robledo à son tour sourit, l’air bon enfant.
--Il est bien tard pour parler de ces choses.
Mais elle le regarda dans les yeux, tout en protestant contre ce découragement.
--Il n’est jamais trop tard pour agir dans la vie. Les hommes énergiques sont semblables aux terres exubérantes des tropiques, qui connaissent la mort, jamais la vieillesse, car un printemps infatigable y fait lever une vie toujours nouvelle. Ils disposent de la volonté qui commande l’imagination; et l’imagination, comme un peintre fou, répand sur la toile grise de la réalité les couleurs éclatantes de sa palette.
Tout en parlant, Hélène avait approché son visage de celui de Robledo. Ses yeux semblaient vouloir pénétrer ceux de l’Espagnol; un moment, il se troubla, mais il se reprit aussitôt et secoua la tête.
--Ce que vous dites, chère amie, est sans doute fort intéressant; mais les hommes vraiment énergiques évitent de compliquer leur existence en ressuscitant des printemps trompeurs.
Ils continuèrent à parler. Elle voulut revenir sur son passé.
--Si je vous contais mon histoire! Toutes les femmes sont persuadées que leur vie fut un roman et que pour passionner le monde entier, il suffirait de la raconter avec quelque adresse. Pour moi je ne prétends pas que mon passé ait été intéressant; il fut, je crois, seulement attristé par la disproportion qui toujours exista entre ce que je crois mériter et ce que la vie a voulu m’accorder.
Un instant elle se tut, comme saisie d’une pensée pénible.
--N’allez pas croire que je sois une de ces parvenues qui ont faim de plaisirs et de luxe parce qu’elles ne les connurent jamais. Au contraire, si j’ai besoin d’argent et de luxe pour vivre, c’est que je les ai possédés en naissant. Mon enfance fut riche et ma jeunesse pauvre. Quels combats j’ai dû livrer pour recouvrer mon rang d’autrefois et pour me faire une existence conforme à mon éducation première! Et la lutte continue... les catastrophes se multiplient... et chaque fois je me retrouve plus éloignée du point d’où je suis partie. Me voici dans un des coins les plus ignorés de la terre; je suis réduite à vivre presque comme les premiers êtres que l’histoire connaisse; et vous me faites des reproches!
Robledo s’en excusa.
--Je suis votre ami et celui de votre mari; je me contente de vous prévenir que vous prenez une mauvaise voie. Vous jouez avec ces hommes un jeu dangereux.
Il montrait les trois hauts personnages de la Presa qui continuaient à causer avec Torrebianca.
--D’ailleurs avant votre arrivée, la vie était ici monotone, sans doute, mais calme et fraternelle. Votre présence semble avoir transformé ces hommes; ils se regardent en ennemis et j’ai peur que leur rivalité, un peu puérile aujourd’hui, ne tourne à la tragédie. Vous oubliez que nous vivons bien loin de tous les groupements humains, et que cet isolement nous ramène peu à peu à la vie barbare. Nos passions, que l’existence des villes avait domptées, secouent ici le joug de l’éducation et se déchaînent librement. Prenez garde, il est dangereux de jouer avec elles.
Hélène se moqua de ses craintes et sourit, un peu méprisante; elle ne pouvait admettre cette pusillanimité chez un homme aussi fort.
--Ne m’enlevez pas ma cour. J’ai besoin d’être entourée d’admirateurs, comme les grands artistes orgueilleux. Que deviendrais-je si je n’avais même pas le plaisir d’être coquette?
Puis, elle ajouta, le sourcil froncé, la voix dure:
--Que faire ici? Vous avez pour vous distraire votre travail, vos luttes contre le fleuve, les exigences des ouvriers. Moi, je m’ennuie tout le jour; certains soirs j’ai eu parfois l’idée de mourir; du moins, la nuit tombée, je retrouve mes admirateurs, mon exil se fait plus supportable... En tout autre lieu, peut-être aurais-je ri de ces hommes; ici, ils m’intéressent. Ils sont pour moi, dans ce désert, comme une heureuse trouvaille.
Son regard se dirigea, avec une ironie souriante, vers ses trois soupirants.
--Ne craignez rien, Robledo, je ne perdrai pas la tête pour eux. Je me rends bien compte de ma situation.
Elle se comparait à un voyageur, armé d’un revolver, mais avec une seule cartouche, et que les rôdeurs de la Cordillère attaquaient, dans la traversée du plateau patagon. S’il faisait feu, il ne tuerait qu’un seul ennemi; les autres se jetteraient sur lui, le voyant désarmé. Il valait mieux gagner du temps, en les menaçant tous, sans tirer.
--Je ris à la seule idée que je pourrais me décider pour l’un d’eux. Ce ne sont pas ces hommes-là qui me feront tourner la tête. D’ailleurs, même si l’un des trois venait à m’intéresser, je resterais prudente. Que diraient ou même que feraient les autres en se voyant mis à l’écart. J’aime mieux leur laisser à tous le bonheur incertain que donne l’espérance.
Elle remarqua que sa longue conversation avec l’Espagnol faisait naître un malaise et scandalisait les autres invités. Elle se leva.
--Qui va me donner une cigarette?
Tous trois s’avancèrent à la fois, offrant leurs étuis, et l’entourèrent; on eût dit qu’ils étaient prêts à se battre, pour s’arracher ses paroles et ses gestes.
La première soirée de la marquise de Torrebianca ne prit fin qu’après minuit, chose inouïe dans ce désert. Seules, les fêtes au bar du _Gallego_ s’achevaient aussi tard, certains samedis où les ouvriers avaient touché la paie de la quinzaine.
Le lendemain, Sébastienne eut toute la matinée les yeux lourds de sommeil et les pieds gourds. Elle s’était levée à l’aube, comme d’habitude, après avoir attendu, pour se coucher, que le dernier invité fût parti.
Elle se tenait sur une des galeries extérieures et grondait à voix basse les petites servantes métisses qui risquaient d’éveiller la maîtresse, en procédant bruyamment au nettoyage de la maison. Soudain, elle parut oublier sa colère et s’abrita d’une main les yeux pour mieux voir un cavalier qui faisait cabrer son cheval au milieu de la rue et agitait un bras pour la saluer.
--Ma jolie demoiselle!... Je n’arrive jamais à la reconnaître avec son costume de petit homme. Comment allez-vous?
Rapidement, elle descendit les marches de l’escalier de bois et traversa la rue, pour aller au-devant de Celinda Rojas.
Elles ne s’étaient pas revues, depuis le jour où Sébastienne avait quitté l’_estancia_; par haine de don Carlos la métisse crut devoir étaler les splendeurs de sa nouvelle situation.
--C’est une grande maison, mademoiselle, soit dit sans vouloir critiquer la vôtre. L’argent y coule comme l’eau, et puis, la patronne, une _gringa_ très bien, on dit qu’elle est née marquise, là-bas dans son pays. L’Italien, qui est pire que le diable pour rogner des sous aux ouvriers, devient à moitié fou quand il s’agit de faire plaisir à cette belle dame, et il s’arrange pour qu’elle ne manque de rien. Hier, elle a donné une réunion, avec de la musique. Je pensais à vous, ma jolie petite, et je me disais «Comme ma petite patronne serait heureuse d’entendre chanter cette marquise!»
L’amazone l’écoutait, en approuvant de la tête; le récit avait sans doute excité sa curiosité.
Pour l’éblouir davantage encore, Sébastienne énuméra toutes les personnes qui avaient assisté à la fête.
--Tu n’as pas oublié quelqu’un? demanda Celinda quand elle eut fini de débiter sa liste. Tu n’y a pas vu don Ricardo, l’homme qui travaille aux canaux avec don Manuel?
La métisse secoua la tête.
--Le _gringo_ n’a pas paru de la soirée.
Puis elle se mit à rire, en appliquant sur une de ses cuisses de pachyderme des claques qui mettaient en évidence, sous la jupe légère, ses puissantes rondeurs.
--Oui, oui, je sais, je sais, fillette... On m’a parlé de l’affaire; on vous voit tous les jours ensemble, à cheval, dans ces parages, le _gringo_ et toi, et vous ne laissez pas passer un jour sans vous rencontrer... Si quelquefois vous vous embrassez, cherchez un endroit bien caché. Attention, les gens d’ici sont très bavards et ne perdent pas une occasion de jaser. Et puis, méfiez-vous des hommes qui surveillent les travaux, ils ont de ces lunettes qui font tout voir de loin.
Celinda rougit et fit mine de protester.
--Oh! mais je trouve cela très bien, continua la métisse. Ce don Ricardo est un bon et beau garçon; il fera un fameux mari pour vous, si don Carlos, avec le fichu caractère que le bon Dieu lui a donné, ne se met pas en travers. Les _gringos_ d’Amérique sont de braves gens, quand ils ne boivent pas. J’ai une amie qui s’est mariée avec un qui est mécanicien et elle le mène où elle veut, par le bout du nez. J’en connais une autre qui...
Mais ces histoires n’intéressaient pas l’amazone:
--Alors, dit-elle, don Ricardo n’est pas venu, hier au soir?
--Ni hier, ni avant-hier. Il n’a encore jamais mis les pieds ici.
Sébastienne la regardait avec malice, et un sourire plein de bonté dilatait son visage joufflu et cuivré.
--Jalouse déjà, petite? Allons, il n’y a pas de quoi rougir. Nous sommes toutes pareilles, quand nous aimons un homme. On commence par penser que quelqu’un va nous l’enlever... mais rien à craindre pour vous. Vous êtes une perle, _patroncita_[21]. La dame est belle aussi, surtout quand elle vient de se peigner et de se mettre sur la figure toutes ces choses qui sentent bon, et qu’on lui porte de Buenos-Ayres. Mais à côté de vous... rien à faire! Je l’ai presque vue naître, ma petite fillette; quant à la marquise, elle ne doit plus savoir quand elle est née.
Puis, pour ne pas trop se vieillir elle-même, elle crut devoir ajouter:
--A vrai dire, la marquise ne doit pas être si âgée, mais qui ne paraîtrait pas vieille à côté de vous, mon trésor? Ah! tout le monde ne peut pas être un bouton de rose!
Un instant, elle cessa de parler pour regarder de côté et d’autre, puis, baissant la voix et se dressant sur la pointe des pieds, elle dit avec toute la joie d’une commère qui peut cancaner en paix:
--Il faut que vous sachiez, ma jolie, que beaucoup de gens lui courent après; mais pas don Ricardo. Le pauvre _gringo_ se contente de vous aimer, vous, mon petit jasmin. Les autres suivent la marquise... au pas! comme des autruches: le capitaine, l’Italien, l’homme aux papiers, tu sais, l’employé du gouvernement; ils sont tous fous et se regardent en chiens de faïence! Et le mari n’y voit rien; quant à elle, elle se moque de tous et elle s’amuse à les faire souffrir... Je crois que pas un des hommes qui viennent à la maison ne lui plaît.
Ces paroles ne semblaient pas rassurer Celinda: au contraire elle s’en effrayait mentalement, car elle pensait: «Watson, on ne peut pas le comparer aux autres.»
Elle sentit le besoin d’exprimer son idée.
--Oui, les autres ne lui plaisent pas peut-être, mais don Ricardo est plus jeune qu’eux tous, et ces femmes qui ont connu le monde et qui commencent à vieillir ont parfois de telles... fantaisies.
IX
Le fameux _Manos Duras_ vivait sur la bordure du haut plateau, face à la Pampa. Il apercevait au loin, devant lui, les limites de la Patagonie, et à ses pieds la vaste et tortueuse coupure du fleuve, avec un coin de l’_estancia_ de Rojas.
Sa maison, construite en briques crues, était entourée de cahutes plus misérables encore et d’enclos formés de quelques vieux madriers fichés en terre, où l’on ne voyait que de loin en loin paître des animaux.
Tout le monde connaissait, dans le pays, l’emplacement du _rancho_[22] de _Manos Duras_; mais bien peu y étaient allés, car l’endroit avait mauvaise réputation. Ceux qui passaient, inquiets, par ces parages, n’étaient rassurés que s’ils trouvaient les lieux déserts. Alors les chiens au pelage hirsute, aux yeux sanglants, aux crocs aigus, compagnons habituels du _gaucho_, n’accouraient pas en aboyant, vers le chemin. On ne voyait pas davantage ses chevaux tondre l’herbe maigre des environs.
_Manos Duras_ était parti. Peut-être était-il en maraude le long des rives du rio Colorado, où le bétail était plus abondant que près du rio Negro; peut-être poussait-il jusqu’aux contreforts des Andes, pour aller retrouver ses amis de la vallée de Bolson, peuplée surtout d’aventuriers chiliens, ou bien ceux qu’il avait sur les berges des lacs andins. Ces excursions dans la Cordillère, chuchotaient les gens, lui servaient à vendre au Chili les animaux volés en Argentine.
D’autres fois le _rancho_ de _Manos Duras_ présentait une animation extraordinaire. Des _gauchos_ errants s’installaient pendant quelques semaines dans les cahutes d’argile, et nul ne savait avec certitude d’où ils venaient ni où ils s’en iraient, en quittant le pays. Ces visites mettaient fort mal à l’aise le commissaire de la Presa qui craignait chaque matin d’apprendre qu’un vol avait été commis... Cependant, les jours passaient, sans que rien vînt troubler la paix du village ni des environs. Chez _Manos Duras_, on tuait et on écorchait les bêtes; le _gaucho_ vendait la viande dans tout le pays; mais comme nulle plainte ne parvenait à don Roque, celui-ci se gardait bien de rechercher la lointaine provenance des animaux.
Un beau jour, les compagnons de _Manos Duras_ se dispersaient; lui, continuait sa vie solitaire, ou disparaissait aussi pendant quelque temps, à la grande joie du commissaire.
Il vivait, en ce moment, avec trois laconiques compagnons aux faces sinistres qui, d’après les commérages du cabaret, étaient descendus d’une vallée de la Cordillère.
--Trois hommes de bien qui ont eu des malheurs, disait le _gaucho_, en parlant d’eux, trois bons amis qui sont venus habiter mon _rancho_ en attendant que les méchants se lassent de les calomnier.
Un jour qu’il faisait très chaud, _Manos Duras_ monta à cheval pour aller faire quelques achats au camp. On était aux premières heures de l’après-midi. C’était l’hiver en Europe; ici, régnait le terrible été d’un pays sec, au climat extrême.
La terre déserte paraissait trembler sous le soleil. La réverbération faisait onduler les lignes droites et déplaçait les contours des collines, des édifices et des êtres. Parfois aussi, sous cette lumière capricieuse, les objets apparaissaient doubles et renversés. Dans ce pays sans une goutte d’eau, on croyait les voir se refléter dans d’immenses lacs. C’étaient les mirages du désert, dont la forme est si changeante et si imprévisible qu’elle parvient même à étonner les fils du pays, habitués cependant à toutes les illusions d’optique.
A l’extrémité lointaine de la coupure ouverte par le fleuve, presque au niveau de l’horizon, se traînait comme un long ver noir, un flocon cotonneux en avant.
_Manos Duras_ fit halte pour mieux voir. Ce n’était par le courrier de Buenos-Ayres.
--C’est sans doute un train de marchandises qui vient de Bahia Blanca, se dit-il.
On le voyait quoiqu’il fût encore à bien des kilomètres de la Presa, qu’il allait dépasser d’autant, pour ne s’arrêter qu’à Fort Sarmiento.
Les yeux acquéraient, dans cette plaine, une puissance plus grande; la rétine embrassait de plus vastes étendues et les distances semblaient moindres qu’en d’autres pays.
Le _gaucho_ contempla un instant la marche du convoi lointain, puis il remit son cheval au galop. Pour raccourcir sa route, il avait coutume de traverser un grand morceau des domaines de Rojas, qui s’avançait entre son _rancho_ et l’agglomération éloignée.
Avec l’indifférence de l’habitude, il laissa son cheval suivre un sentier tortueux à peine tracé parmi les broussailles.
Mais il fit cette fois une fâcheuse rencontre. Don Carlos Rojas était sorti, lui aussi, pour visiter son _estancia_; il ruminait en marchant des projets pour l’avenir.
Les terres hautes resteraient toujours aussi pauvres et ne pourraient nourrir qu’un petit nombre d’animaux. Les jeunes taureaux étaient «_criollos_[23]» comme il disait lui même, avec quelque mépris; osseux, aux sabots durs, aux longues cornes, la chair parcheminée, forcés de se contenter d’une herbe grossière et peu abondante, ils étaient les descendants dégénérés du bétail que les colonisateurs espagnols avaient acclimaté là, des siècles auparavant, l’amenant à travers l’Atlantique sur leurs minuscules vaisseaux.
Plein de remords, il se rappelait les animaux de luxe de l’_estancia_ de son père, ces taureaux énormes, l’échine plane comme une table, aux cornes diminuées, aux os recouverts de chairs opulentes. C’étaient disait-il lui-même, de véritables montagnes de biftecks... Alors il se prenait à imaginer la fécondité future de ses terres basses que les miracles de l’irrigation allaient bientôt fertiliser.
Elles prodigueraient la luzerne avec autant d’abondance que la terre de Chanaan, et il pourrait nourrir au bord du Rio Negro un de ces merveilleux troupeaux comme on en voit dans les _estancias_ voisines de Buenos-Ayres. Le rude et maigre bétail du pays céderait la place à de superbes animaux, dus aux croisements des meilleures races de la terre.
Don Carlos cheminait, tout en rêvant à cette transformation magnifique avec la volupté d’un artiste qui polit dans son esprit l’œuvre future, lorsqu’il vit venir vers lui un cavalier.
Il plaça sa main au dessus de ses yeux pour mieux le voir et frémit de colère:
--Le diable m’écrase si ce n’est pas ce voleur de _Manos Duras_!
Le gaucho, en passant près de lui, porta une main à son chapeau pour le saluer; puis il éperonna son cheval.
Don Carlos hésita un instant, puis mit au galop sa monture qu’il poussa devant _Manos Duras_ pour lui barrer le passage et le forcer à s’arrêter.
--Qui vous a permis de traverser mes terres? demanda-t-il d’une voix sifflante et que la colère faisait trembler.
Les gens qui traitaient ainsi _Manos Duras_ n’obtenaient ordinairement d’autre réponse qu’un regard plein d’insolence et de silencieuse menace. Cette fois, ses yeux hardis évitaient de rencontrer le regard de l’_estanciero_ et il répondit d’une voix égale, comme pour s’excuser.
Il savait bien qu’il n’avait aucunement le droit d’emprunter ce chemin, sans l’autorisation du maître de ces terres; mais il évitait ainsi un long détour en se rendant à la Presa.
Il ajouta, argument sans réplique:
--Et puis, don Carlos, vous laissez passer tout le monde.
--Oui, mais pas toi, répondit Rojas, furieux. Si je te rencontre encore dans l’_estancia_, c’est avec une balle que je te saluerai.
A cette menace _Manos Duras_ dépouilla toute affectation de respect. Il regarda Rojas d’un air méprisant et dit en pesant sur les mots.
--Vous êtes un vieux, sans quoi vous ne parleriez pas ainsi.
Don Carlos tira son revolver de sa ceinture et le braqua sur la poitrine de _Manos Duras_.
--Et toi, tu es un voleur de bétail, dont tout le monde a peur, je ne sais trop pourquoi. Si jamais tu voles encore une de mes bêtes, le vieux que je suis se chargera de te régler ton compte.
Le _gaucho_ n’osa porter la main à ses armes, car l’_estanciero_ le visait toujours avec son revolver et l’expression de son visage laissait voir clairement qu’il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution. Sûr de recevoir une balle au premier geste suspect, le bandit se contenta de dire en le regardant avec des yeux pleins de rancune:
--Nous nous retrouverons, patron, et nous causerons plus à notre aise.
Sur cette promesse, il piqua son cheval et partit au galop sans tourner la tête, tandis que don Carlos restait immobile le revolver à la main.
Près du fleuve, le _gaucho_ fit une rencontre plus agréable. Un groupe de cavaliers s’avançait; il fit halte pour les reconnaître. C’était la marquise de Torrebianca, en amazone, escortée de Canterac et de Moreno.