La survivante

Part 3

Chapter 33,843 wordsPublic domain

Élisabeth ouvrit ses fenêtres et commença de mettre un peu d’ordre. La brise qui gonflait sur le fleuve une grande voile rapiécée secoua ses rideaux. Les lettres s’envolèrent jusque sous le lit. Après s’être agenouillée pour les rechercher, elle se releva et regarda encore longuement sa vie. Combien elle avait eu raison de toujours se taire: ses parents, s’ils avaient connu ses angoisses, ses crises de doute, auraient pu croire que Georges et elle ne s’étaient pas vraiment aimés. Et leur amour restait un si grand amour! Il fallait comprendre la vie, qui n’est point comme on le croit sûre et uniforme; il fallait admettre qu’un peintre, plus encore qu’à son amour, serait à son art. Maintenant que son cœur n’était plus tiraillé par tant de souffrances déraisonnables, mais ramassé sur le sentiment affreux de la mort, tout cela semblait si facile. On ne se marie pas pour être heureux, on se marie pour _être_, pour vivre avec celui qui est le souffle de votre souffle... C’était cela qu’elle devait toujours continuer. Mais quelle douleur aiguë de penser que peut-être maintenant il l’eût mieux aimée! Le chagrin, les longues réflexions solitaires, les contraintes terribles de la mort lui avaient tellement appris sur l’amour!

* * * * *

Midi sonnait. Élisabeth ferma ses fenêtres. Une vache échappée broutait les rosiers. Sur le petit port, deux hommes vidaient une gabare chargée de grave. Elle les voyait aller et venir, portant la charge sur une sorte de brancard, et faisant fléchir sous leurs espadrilles une planche jetée du pont à la cale.

Élisabeth achevait de ranger sa chambre. Sur une étagère, à côté d’un prie-Dieu en tapisserie, elle prit un à un, pour les essuyer, quelques livres qui formaient la bibliothèque préférée de Georges. Elle les replaçait... _Le Rouge et le Noir_, _le Cousin Pons_... Un petit volume s’ouvrit tout seul sur un brin de menthe roussie: c’étaient _les Rêveries d’un promeneur solitaire_. Élisabeth le referma, le rouvrit encore... d’autres fleurs... une feuille de vigne vierge nuancée du rouge-brun au jaune, comme une grande étoile d’automne. Ah! ce petit livre plein de Georges! Cette sensation que les empreintes de ses mains y étaient encore fraîches!

Il était trop tard pour qu’elle commençât de répondre à Lucien. Elle s’assit pourtant devant sa table. Une phrase au premier moment l’avait fait frémir: _Quoi qu’il vous en coûte de rouvrir l’atelier de Georges, de rentrer seule dans l’appartement où vous fûtes deux_... Mais elle sentait qu’elle aurait la force. Les premiers temps, sa chair souffrant trop, elle n’aurait pas pu. Seuls l’obsédaient les plus sensuels de ses souvenirs. Ce visage dont le sien se détachait avec tant de peine, où était-il? Dans quel état? Qu’est-ce qui pouvait égaler l’horreur de se réveiller, en pleine jeunesse, une femme seule? Ah! s’il n’était que disparu! Elle aurait usé sa vie sur les routes. Mais elle avait ramené jusqu’au cimetière la boîte de chêne; sur la croix de bois déracinée, le nom peint en noir n’était pas encore effacé. Il était bien mort. Mais qu’avaient-ils donc, sauf un seul, à lui dire que c’était fini? Elle-même oubliait combien de fois, la tête envahie par une nuit profonde, elle avait de ces mots désespérés martelé son cœur. Non, non, elle était toujours la femme de Georges Borderie. Ce nom rayonnant de beauté profonde la revêtait entièrement. Elle était seule à le porter. C’était sa part dans ces grandes choses qu’on rêve à vingt ans. Même dépouillée de lui, elle restait si riche: voici qu’elle revoyait son petit appartement, si longtemps fermé, avec quatre pièces tapissées en gris, qui lui semblaient les cabines d’un grand navire; et tout en haut, lanterne au front de la vieille maison parisienne, l’atelier de Georges. Non, elle n’avait pas peur d’y revenir. Elle y rentrerait, en survivante, tellement sûre de l’y retrouver. La plupart de ses œuvres y étalent restées, et cette quantité de toiles, de dessins, à la veille de reparaître sous ses yeux chauds, prenaient de loin une beauté de terre promise.

En vérité, jamais la Gironde n’avait été peinte avec cette délicatesse. Il y avait de vieux jardins, avec des perrons envahis de jasmins, serrant contre des marches usées leurs rampes de fer; et aussi, sous le pont de bois en dos d’âne, «l’estey» envasé où dort au soleil la barque échouée, toute cette vie puissante du fleuve, rose les matins d’été dans les brouillards gris, jaune et plombé sous les ciels d’orage, coulant à pleins bords dans les roseaux que le courant rebrousse ou découvrant des bures de vases. Il y avait de petites grèves raclées par le tresson des pêcheurs d’aloses, où l’eau allongeait son ourlet d’écume en ces jours de brises rapides qui courbent la tête des jeunes peupliers. Tout ce pays, avec ses rectangles de vignes, ses cuviers sombres et comme un parfum de vendanges imprégnant les «rapes» violettes. Les soirs y exhalaient un charme infini. Jamais elle n’avait senti, comme en face de ces toiles pénétrées de clarté nocturne, le mystère d’une fenêtre ouverte sur une chambre sombre... ou encore la douceur d’une petite lumière flottante, faible et balancée, au bout d’un filet.

C’était cela qu’il lui laissait. La Gironde, qu’elle aimait si passionnément, l’attendait baignée d’une ineffable poésie. Mais il en est des œuvres comme des enfants, qui ne vivent, et se développent, et s’embellissent que sous des regards pénétrés d’amour. Elle viendrait, et après elle ces esprits d’élite qui font la vraie gloire. Peu à peu se révéleraient les trésors cachés. Et Georges vivrait, de cette autre vie vers laquelle un artiste tend, avec une grande faim obscure de son être. Qu’importait qu’elle eût à souffrir et qu’elle pleurât de solitude le soir, la tête enfouie dans le grand divan...

* * * * *

Au déjeuner, elle parut si distraite que Mme Virelade répétait chacune de ses phrases, avec un son de voix désolé, sans pouvoir la tirer de sa rêverie. Elle avait une grande facilité de parole et l’habitude de se lamenter. Dans quel état reviendrait le soir son mari? A son âge, passer ses journées dans l’humidité, c’était de la folie! Il avait trois paires de bottes qui ne séchaient pas. Pendant ce temps, dans la propriété, personne n’était surveillé. On la dérangeait à toute minute.

Seconde, précisément, poussant avec peine la porte gonflée, passait dans l’entre-bâillement sa tête de Parque ceinte d’un foulard.

--Madame, Élie demande la clé du chai.

Mme Virelade se leva en gémissant pour l’aller chercher, cette grosse clé, qui faisait dans la serrure un bruit de mâchoire, et qu’on voyait si souvent traîner au coin du buffet ou sur la table de la cuisine. A chaque instant, il était d’ailleurs question de rouvrir ce beau grand chai, à droite de la cour, embaumé par le vin nouveau, et où l’on mettait deux ou trois fois plus de temps que partout ailleurs pour ouiller ou pour soutirer.

Élisabeth traversa le vestibule carrelé, décrocha une veste de laine à un portemanteau surchargé de châles et de pèlerines, et ouvrit la porte vitrée. L’après-midi était assez beau. Le ciel s’étendait d’un gris lumineux sur le paysage éclairé par une eau glissante. Les arbres dépouillés semblaient tracés à la sépia sur un fond fumeux. C’était une de ces calmes journées de novembre où tremble encore de loin en loin quelque feuille d’or oubliée. Élisabeth aimait ces belles harmonies où chante dans une atmosphère voilée la gamme des ocres, des bruns et des rouilles. La terre était encore tout imbibée d’eau. Elle respira profondément le bon air humide. Sur le chemin de halage s’y mêlaient des odeurs marines, cette senteur si particulière de varech et de bois pourri qui monte des berges.

Le petit port était désert, avec deux barques hissées sur la route. Il y avait aussi, ses moignons en l’air, une souche d’aubier déracinée, qu’une inondation entraîna, et qu’un marin avait pêchée la veille dans les eaux gonflées, la prenant dans une corde comme au lasso, la tirant à terre, pour l’amarrer enfin à une des bornes de pierre verdie plantées sur le port.

Combien Élisabeth aimait ce chemin dévoré d’herbe que tous appelaient «le bord de l’eau»! Les grandes marées, en le couvrant, le feutraient de débris d’écorce et de paille, maintenant brisés, émiettés, tapis élastique d’épaisse poudre brune. A certains endroits, des plantations d’aubiers avaient été faites, les vases retenues par des piquets pour défendre la rive creusée en dessous par les courants. Tout racontait la longue lutte contre le fleuve; au-dessus des terres, ainsi que de larges jetées herbeuses, s’allongeaient les digues sur lesquelles de grosses haies d’épines criblées de baies rouges étaient cramponnées.

Élisabeth regardait en marchant les propriétés, bien abritées derrière le double rempart des oseraies et de leurs talus. A certains endroits, les fourrés, en ces dernières années, s’étaient épaissis. La vue était plus dégagée au temps où enfant, puis jeune fille, elle rencontrait Georges sur ce petit chemin; ou bien elle savait qu’il était parti en bateau, avec la marée, emportant ses toiles et son chevalet et elle attendait de voir reparaître son embarcation qui longeait la berge. Il débarquait presque en face de chez lui, au bas d’un «peyrat» qui formait une petite presqu’île feuillue dans laquelle tâtonnait la gaffe. Parfois il lui jetait, pour qu’elle le halât jusqu’à terre, une grosse corde de chanvre qui l’éclaboussait... Plus tard, que de fois ils étaient partis tous les deux, dans les brumes glacées du matin, suivant les contours sinueux du fleuve et reconnaissant au passage les petits ports égrenés au pied des coteaux. Les panaches mouillés des roseaux balayaient parfois sa figure. Le soleil d’été perçait le brouillard; les étincelles d’argent vif commençaient de courir sur l’eau soyeuse battue par les rames. Et c’était la recherche, pour la sieste de l’après-midi, d’un coin ombreux. Parfois ils remontaient aussi loin que possible, à la marée haute, un «estey» couvert par les arbres. Des demoiselles d’émail vert et bleu se posaient sur le livre qu’elle ne lisait pas. Son visage riait au fond de l’eau, dans le tremblant paysage de ciel et de feuilles sur lequel sa joie se penchait. Puis le retour dans une impression de torpeur heureuse, la tête lourde d’avoir bu tant d’air et tant de soleil, les yeux qui se ferment.

Que de fois aussi, depuis son deuil, elle était venue, seule, le soir, pour réciter son chapelet devant l’eau dorée et rougie qui se décolorait lentement comme de somptueuses soies anciennes. Les flammes du couchant s’étaient effacées que leur reflet vivait encore. De ce double miroir, le ciel et le fleuve, c’était celui-ci qui retenait le plus longuement les couleurs fuyantes. A peine le globe de braise s’était-il enfoncé derrière l’autre berge que commençait la fête étrange des verts, des roses, des aigues-marines, évoquant pour elle l’amour dont les mirages persistent après la mort même. Son esprit, plus encore que ses yeux, suivait le drame mélancolique qui se joue chaque soir au seuil de l’ombre.

Tout occupée de ses souvenirs, elle était presque arrivée, sans l’apercevoir, devant un portail bien repeint, entre deux haies taillées au cordeau. Mais un instinct l’avertit et elle revint sur ses pas d’un mouvement rapide. Il lui eût été insupportable d’entrer ce jour-là chez sa belle-mère. Demain, sans doute, quand elle devrait lui annoncer sa décision, son ardeur se heurterait aux arguments les plus vulgaires. Aujourd’hui elle voulait garder, comme une joie grave qui l’oppressait, ce sentiment si beau de sa mission. C’était un secret entre Dieu et elle. Puis elle imagina, tout en marchant, ce qu’elle ferait: il faudrait trouver une salle d’exposition, susciter l’intérêt et la sympathie, tant de choses qu’elle ne voyait pas très clairement mais vers lesquelles sa volonté passionnée se tendait d’avance.

* * * * *

--A quoi penses-tu, que dira ton père, commença précipitamment Mme Virelade, le soir où sa fille s’ouvrit à elle de ses intentions. Dès le premier moment, elle entrevit une ère de difficultés qui l’épouvanta. C’était une femme excellente et faible, sans initiative, dominée depuis sa jeunesse par son mari et qui consumait sa vie à chercher la paix.

--Tu t’ennuies ici, tu ne veux plus rester avec nous?

Ceci se passait dans un petit salon meublé de chaises italiennes, en ébène et ivoire comme des dominos. Le soir tombait, un de ces crépuscules rapides et humides qui font si tristes les vieux jardins. Élisabeth, assise, la tête appuyée à un haut dossier, regardait pâlir au-dessus du fleuve la longue bande orange du ciel. L’angoisse de sa mère lui serrait le cœur. Elle sentait bien que tout serait tenté pour la retenir, supplications, larmes et colères. Son âme ardente souffrait d’avance les peines aiguës qu’elle allait causer; mais de céder, de renoncer à son projet, la pensée ne la touchait pas.

--Il faut que je parte, dit-elle doucement.

Elle se rapprocha un peu de sa mère. Brièvement, de sa belle voix grave et triste, elle lui expliqua comment cette idée de faire une exposition des œuvres de son mari lui était venue: quand il avait été tué, dans la dernière année de la guerre, elle ne s’était occupée de rien. Elle ne voulait que se noyer dans ses souvenirs. Maintenant, elle se reprochait de rester oisive:

--Un ami de Georges m’a écrit. Vous vous souvenez bien de Lucien Portets qui venait aux vacances chez les de Lagarette. Nous l’avions vu souvent à Paris. C’est un esprit très délicat, difficile à satisfaire, et que Georges estimait beaucoup. Lui aussi trouve que tant d’études, d’une qualité si belle et si rare, ne devraient pas être oubliées.

Elle ajouta d’une voix plus basse et un peu meurtrie:

--Je ne sais pas si vous avez jamais bien compris ce que Georges était...

Mme Virelade soupire à plusieurs reprises. La pénombre dissimule quelle compassion vague se peint sur son visage aux traits fatigués. Mais Élisabeth a le sentiment que ses paroles sont inutiles. Jamais, jamais, elle ne pourra faire jaillir jusque dans le cœur de sa mère cette flamme profonde qui est dans sa vie et, comme tant de fois, elle arrête la voix intérieure qui s’élève dans sa solitude:

--Non, vous n’avez pas senti, ni vous ni mon père, quelle âme se cachait sous ses apparences modestes. D’autres, à Paris, l’ont admiré. Vous, vous n’avez pas compris que son être était pénétré de ce qu’il y a chez nous de plus précieux, et que Dieu ne recomposera peut-être jamais une âme pareille. Moi, je jouissais en lui de ce qui m’a le plus intimement charmée dans ce pays que nous aimions tant. Il suffit d’un dessin, de quelques touches sur une toile pour que je le retrouve. Et moi aussi, qui vous aime tant, je sens que vous me regardez comme des aveugles. Vous ne voyez pas la femme que je suis et combien je souffre d’être prisonnière! Votre amour jaloux est une prison. Pourquoi suis-je ici, inutile, alors que d’autres femmes agissent et luttent pour continuer ceux qu’elles ont perdus?

Elle avait pris la main de sa mère, cette main un peu forte et gonflée de veines, et la pressait contre sa bouche. Quoi qu’on pût tenter pour la retenir, elle repartirait. Après avoir tant attendu quelque chose à faire, elle voyait enfin l’emploi de sa vie, un dernier chaînon brillant de bonheur.

Le ciel était maintenant derrière les arbres noirs d’un bleu enfumé. Mais que lui importait l’obscurité, le silence des choses dans son avenir! Elle avait la foi. Celui qu’elle avait aimé lui laissait ses œuvres, pauvres parcelles de beauté, obscures pour les autres, mais à ses yeux plus éblouissantes que des diamants. C’était le trésor de son amour. Et elle espérait comme on aime, avec un entêtement illuminé, que sur cette œuvre un jour merveilleux allait se lever.

III

Le soir même, au visage irrité de son père, Élisabeth sut que sa mère lui avait parlé. Mme Virelade, gémissante, venait d’essuyer les premiers feux de sa colère: quelle était cette nouvelle folie de prétendre faire une exposition? Ce n’était un mystère pour personne que le pauvre Georges n’avait jamais eu le moindre succès. Maintenant qu’il était mort, on voulait qu’il eût du génie. Élisabeth, avec ses idées fixes, finirait par devenir folle.

--Parle-lui toi-même, répétait sa femme, en le suivant d’une pièce à l’autre. Mais il tempêta que tout cela ne le regardait pas et qu’elle pouvait bien agir comme elle l’entendrait.

Le lendemain matin, il se leva très sombre et n’en parla plus. Élisabeth s’était habillée plus tôt que de coutume pour passer avec lui dans l’île. Mais elle hésitait à le lui proposer. Neuf heures sonnèrent. Elle allait et venait dans le vestibule aux carreaux humides, autour du billard houssé de toile grise. Au même moment, devant le chai ouvert, M. Auguste refusait d’une voix violente à un courtier, survenu en automobile, de goûter son vin: «Je le vendrai, monsieur, quand il me plaira.» Les domestiques filaient de tous les côtés.

Mme Virelade, entrée précipitamment dans le vestibule, racontait déjà la scène à sa fille. Elle tremblait aussi que son mari réclamât un des paysans, Élie Couture, dont elle venait d’apprendre qu’il était parti au petit jour pour chercher des cèpes. Élisabeth, découragée, remonta dans sa chambre.

Elle comprenait, elle, tout ce qui se cachait de sensibilité blessée dans la nature de son père. Personne plus que lui ne l’avait aimée, d’un sentiment profond, orgueilleux, qui se refusait au partage. Quoi qu’elle pût dire, il était jaloux. Il l’avait été de son gendre. Les Borderie lui paraissaient d’une autre race, mesquine, égoïste, dénuée de cet instinct de grandeur qu’il sentait en lui et chez les siens. Lorsqu’il se heurtait aux droits de ces «gens-là» sur Élisabeth, son cœur se cabrait. Il ne pouvait supporter qu’elle leur appartînt. Pourquoi avait-elle fait ce mariage? Néanmoins, entre sa fille et lui, un flot de tendresse rejaillissait sans cesse qui emportait tout.

* * * * *

La nouvelle du prochain départ d’Élisabeth ayant commencé à se répandre, Mme Borderie accourut. Le dépit de n’avoir pas été prévenue la première enflait sa personne courte, ronde et roulante, engoncée dans une de ces toilettes qui font de l’effet à la campagne.

Les petits froissements qui entretenaient quelque excitation entre les Virelade et les Borderie ne pouvaient surprendre personne. Il n’était pas possible de trouver des gens plus différents dans les goûts et les habitudes. C’est ainsi que M. Auguste donnait libéralement à ses paysans son vin le meilleur. Mme Borderie, au contraire, ne leur accordait par an qu’une ou deux barriques, et encore prises dans le vin de presse. Les années passaient sans étouffer le souvenir d’un après-midi de septembre, où ses vendangeurs assis sur leurs paniers et bastes renversés au bout d’une vigne, lui envoyèrent une délégation pour des affaires de piquette tournée et de soupe claire.

Mme Borderie répétait chaque jour qu’elle entendait être maîtresse dans sa maison. Son mari même ne s’était jamais hasardé à lui disputer cette autorité. Tous deux d’ailleurs se ressemblaient par le goût de l’ordre: leur idéal était de s’assurer dans les meilleures conditions une vie confortable. M. Borderie, comme les Eyquem qu’illustra Montaigne, s’était patiemment enrichi dans le commerce des morues. Son esprit de prudence était renommé: jusqu’à sa mort survenue quelques mois avant la guerre, il n’avait jamais manqué d’examiner toutes choses à tête reposée, ne se décidant qu’avec la plus extrême circonspection. De même, il entretenait sa maison et ses vignes avec une application scrupuleuse. Son grand souci était de drainer l’humide palud. Nulle part les canalisations n’étaient si bien entretenues, les fossés si larges. Au moment du phylloxera, quand M. Virelade, surexcité, vint lui proposer d’inonder, il le regarda avec une sorte de pitié glacée et lui répondit: «Non, monsieur, je ne mettrai jamais l’eau chez moi. J’ai passé ma vie à l’en faire sortir.»

Qu’un artiste naquît, sensible et rêveur, dans ce milieu de vieille bourgeoisie admirablement solide et équilibré, cela avait été une singulière fantaisie de la Providence. Sans doute fallait-il que fût humilié, par cette extraordinaire aventure, l’orgueil de ce ménage qui se flattait d’avoir tout prévu. M. Borderie, avec ses yeux peu animés dans un visage rasé, ne comprit jamais. Il opposa à son fils un entêtement qui fut approuvé par son entourage.

M. Auguste allait chez ses voisins de mauvaise grâce, Mme Borderie ne découpant pas une volaille sans lui dire qu’il n’en mangeait point chez lui d’aussi bonne. Et ainsi de tout. Quant à Élisabeth, elle avait conscience qu’il n’était rien dans sa personne qui ne parût mauvais à sa belle-mère. A peine était-elle entrée dans cette grande maison carrée, astiquée et nette, qu’elle s’y sentait une étrangère. Cette sensation de déplaire l’accablait vraiment. Partout où elle était passée, avec son regard chaud, son intelligence vive et attrayante, elle réussissait si vite à prendre les cœurs: au temps où elle faisait ses études, dans un cours de Bordeaux, les professeurs ne s’étaient jamais lassés de la préférer; à Paris, les amitiés l’avaient entourée. C’était alors que s’épanouissait sa beauté marquée surtout de sensibilité et d’intelligence. Mais, dans ce milieu hostile, sa physionomie se fermait: que répondre quand sa belle-mère en revenait toujours aux tracas quotidiens et au prix des choses; et si quelquefois elle essayait de ramener l’entretien vers Georges, il lui semblait que le cher visage se détruisait peu à peu dans l’ombre.

Mme Borderie, apparaissant à la Flaütat, causait un peu de saisissement. Chacun se sentait vaguement en faute. La cuisinière, Seconde, qui la vit venir, retourna d’un geste rapide son tablier bleu. Dans le vestibule, sur les grands fauteuils Louis XIII à verdures et sur le billard, le linge de la dernière lessive était entassé. Elle s’en excusa avec toutes sortes de considérations paysannes sur la difficulté de «faire sécher» et le mauvais temps.

Cependant Mme Borderie montait d’un pas lourd l’escalier un peu délabré, parcourait la galerie dans toute sa longueur, entrait dans le grand salon dont Seconde, allant vivement d’une fenêtre à l’autre, ouvrait les volets.

Un moment s’écoula. Mme Virelade, que les visites surprenaient toujours, se faisait attendre. Élisabeth avait été porter des lettres à la poste. Mme Borderie, installée dans une bergère, eut le temps de braquer son face-à-main sur toutes les choses. Ce grand salon avait bien du charme, avec ses fenêtres claires sur le jardin et tant de meubles très divers, mais d’un caractère noble et délicat, et qui semblaient associés par une longue et douce habitude. Il y avait, au-dessous d’une glace vénitienne, une table massive. Des feuillages d’automne, mêlés de perles vermillon, débordaient d’une coupe japonaise. Sans doute était-elle venue autrefois par la malle des Indes, avec d’autres porcelaines parfumées de thé. Dans une encoignure, sur un petit guéridon en marqueterie, une touffe de roses d’arrière-saison--neige et soie flammée, grenats presque noirs--avaient laissé choir deux ou trois pétales. Mme Borderie, en chapeau rond, ses vieux diamants jaunes aux oreilles, leur jeta un coup d’œil sévère. Son regard inquisiteur dénombra aussi les lézardes de la corniche; sur le papier gris salpêtré, une bordure décollée pendait.

Mme Virelade, entrée enfin, s’excusait sur un ton aimable et peiné, avec une grande facilité de parole: c’était à ces moments qu’elle aussi prenait conscience de tout ce qu’il y avait dans la maison d’un peu négligé. Ses yeux allaient, avec une sorte de surprise désolée, de la rosace délabrée aux grandes taches d’humidité: «Sur cette palud mouvante, les vieilles demeures s’affaissaient peu à peu... Le piano aussi s’abîmait.» Mais Mme Borderie, interrompant ses lamentations sur l’hiver proche, la pressait déjà de questions nettes et coupantes.