Part 2
D’autres jeunes veuves ne s’étaient pas encore remariées. Mais aucune ne donnait à la fidélité un attrait si sensible. Bien qu’elle fût parfaitement simple, et d’un naturel qui charmait, il apparaissait aux plus bornés que cette femme de trente ans à peine était belle et faite pour l’amour. Tout semblait mystérieux en elle: son mariage avec ce jeune peintre qui parlait si peu, sa pâleur au lendemain du deuil qui la pétrifia, et à ce moment encore, après quatre années, une dignité frappante et cet éclat de lampe voilée. Quelque chose frémit le long de la nef quand elle passa.
La pluie maintenant battait les vitres de l’église sombre malgré les lumières. Un porte-drapeau, traversant le chœur, empêtrait dans le lustre de cristal la lance d’une hampe cravatée de crêpe. Les pendeloques emportées dans un mouvement giratoire tintèrent longuement. Un jeune prêtre, accablé par le poids de sa chape noire, se prosternait devant l’autel incendié. Dans les bas côtés, presque déserts chaque dimanche, se touchaient les têtes découvertes: on n’aurait pas imaginé qu’il y eût tant d’hommes dans la commune.
Élisabeth, agenouillée au bas de la chaire, sentait s’exalter dans son âme l’émotion profonde de cette journée. Comme tant de fois, mais avec une fièvre d’orgueil plus intense, se brisait sur les pieds divins sa douleur d’épouse.
Un aumônier militaire, loquace et barbu, couvert de médailles, sa croix suspendue à un ruban tressé noir et vert, lança du haut de la chaire un discours rempli de fusées, de grenades et de trous d’obus. La jeune femme, ses longues paupières brunes baissées sur ses yeux, regardait dans le monde immense de son cœur. Pourquoi disait-on autour d’elle: «Pauvre Élisabeth!» Le pire malheur eût été de ne pas épouser celui qu’elle avait aimé. La détresse la plus profonde devait être de ne pas connaître l’amour. La mort, malgré son avidité de tout prendre, lui laissait le nom qu’elle portait, et tant de choses mêlées à sa chair, incorporées à sa vie intime, dont ne s’épuiserait jamais la chaleur cachée. Ce moment effaçait les longues périodes de désœuvrement taciturne et d’aridité. Tant qu’elle vivrait, Georges Borderie revivrait en elle. Son œuvre aussi lui appartenait, ces toiles d’un sentiment délicat et rare, appréciées seulement de quelques amis. Dans son désastre, il lui restait encore cela qu’un artiste ne meurt jamais tout à fait. Ah! qu’elle avait hâte d’accomplir maintenant ce qu’elle différait depuis si longtemps.
* * * * *
Il n’y avait pas moins de cinq discours prêts. La foule, que l’église dégorgeait peu à peu sur la place, se couvrit de parapluies pour les écouter. Un photographe, sur une grande échelle ouverte, prenait des clichés.
Élisabeth, au plus épais du rassemblement, regardait devant elle un petit vieillard: l’architecte sans doute. Son nez en faucille plongeait dans une barbe blanche, son cou flottait dans un col trop grand. Ses voisins, qui le bousculaient, prétendirent être gênés par son parapluie: il le ferma docilement.
La stèle, maintenant découverte, éclairait de sa blancheur neuve ce jour ruisselant. L’adjoint, très croque-mort, avec ses gants noirs, commença l’appel émouvant. Les enfants des écoles, sous leurs petits capuchons, bien alignés contre la cage du monument, répondaient ensemble:
--Mort pour la France.
Ils étaient dix-sept, hommes de la classe, de la réserve, territoriaux même, dont les noms tombaient, chacun dans la nudité de quelques syllabes. _Georges Borderie_... Ce nom-là n’a-t-il pas pénétré dans la masse humaine plus profondément? Mais non, sauf la jeune femme aux paupières bistrées, dont se crispe un peu la bouche de madone, personne ne sait! Le maire, entravé dans ses phrases, n’a pas eu un mot pour cette jeune gloire; ni le conseiller général en cravate blanche; ni le sénateur, M. Lopès-Welsch, qui le reçut autrefois à Paris et acheta deux petites toiles. Tous ont oublié que ce peintre tombé à trente-deux ans était un grand peintre. Plutôt personne, sauf Élisabeth, ne l’a jamais compris. On ne croit pas si facilement que l’enfant grandi sous vos yeux, un peu timide et réservé, puisse porter en soi le trésor d’un Corot ou d’un Daubigny; on ne devine guère que le génie n’est pas, dès la vingtième année, un don fulgurant, et que les plus grands maîtres furent d’abord de jeunes hommes en apparence semblables aux autres. Dans l’esprit fortement positif de Mme Borderie, qui donc déracinera jamais cette opinion que son pauvre fils était paresseux? Quant à M. Virelade, dont se détache la tête bourrue de barbe, pas une fois il n’a convenu que la peinture de son gendre pût être autre chose qu’une insanité. Ce n’était pas ainsi qu’il peignait lui-même, dans sa jeunesse, au temps où il touchait un peu tous les arts.
Pourtant, Élisabeth s’est juré d’en faire la preuve éclatante, Georges Borderie, âme imprégnée de la lumière de la Gironde, était un grand peintre.
II
Pour les gens du pays, ce qui se passait dans le domaine de la Flaütat semblait extraordinaire et presque incroyable. C’était un proverbe que «rien ne s’y faisait comme nulle part ailleurs».
Entre toutes les maisons qui ornent les coteaux sur la rive droite de la Garonne, ou se disséminent parmi les arbres le long du fleuve, cette grande et ancienne demeure paraissait pourtant bien paisible. Sa façade basse, à un seul étage, décorée d’un petit péristyle, s’ouvrait au milieu d’un jardin humide et feuillu en face de l’eau.
Novembre, dépouillant les tilleuls et les marronniers, avait jonché de feuilles rousses les pelouses claires. Mais les hautes sapinettes de velours noir montaient au milieu des ramures nues. Il y avait près de la berge un grand peuplier envahi de lierre.
Les journées glissaient, silencieuses, dans ce jardin. S’il arrivait qu’une voiture s’arrêtât devant le péristyle, les ornières creusées par les roues restaient longtemps marquées dans les allées assez négligées. Un de ces domaines trop imprégnés par le passé, sans cris d’enfants, où l’on s’est lassé peu à peu de relever les choses qui tombent et de semer des fleurs.
Les paysans ne passaient guère dans ces allées, ni chaque matin la carriole du boulanger. Toute l’animation campagnarde se donnait rendez-vous de l’autre côté, où les écuries, la remise et les chais, encadrant la maison de deux ailes basses, formaient une de ces cours pittoresques comme on en voit tant au pays gascon. Des treilles couraient sous la pente des longs toits de tuile. Un rosier tapissait le mur de la cuisine. Des poules noires, ornées d’une crête en émail rouge, montaient à leur poulailler par une mince échelle; quelques-unes se juchaient le soir en fraude, au-dessus du puits couvert d’un auvent, sur la tête torse d’un cognassier. La porte du bûcher restait ouverte toute la journée, et aussi celle de la tonnellerie. Dans un angle, une cloche rouillée à laquelle pendait une chaîne... Quand elle sursautait, dans la paix morne du domaine, des aboiements éperdus de chiens éclataient soudain.
Chaque matin, M. Virelade, réveillé à cinq heures, levé à six, allumait sa lampe à pétrole et poussait dans la nuit ses volets humides sur lesquels étaient cloués des fers à cheval. C’était un souvenir de sa jument Bécasse, une fine tarbaise couleur pain brûlé, aux paturons blancs, qu’il couronna un dimanche soir à la descente d’une côte et vendit dès le lendemain, par chagrin de voir dégradée la bête qu’il aimait.
Auguste Virelade était un homme de soixante ans, grand et fort, d’une santé de fer. Au premier coup d’œil, il pouvait paraître négligé et rustre, avec son air de paysan du Danube, sa barbe inculte et les vieux habits verdis par la pluie, roussis par l’air et par le soleil, qu’il affectionnait. Les dames de la famille ne se privaient pas de dire qu’il était un ours. Malgré les supplications de sa femme, il entrait dans la maison avec ses gros souliers empâtés de boue et ses chiens mouillés. Il fumait jusque dans le salon sa courte pipe en bois de bruyère, au fourneau brûlé, dont il renversait la cendre sur un coin de la cheminée. Le marbre blanc gardait une tache couleur de rouille. Mais, sous ces apparences de rusticité, les façons du grand bourgeois ressortaient en lui, et il fallait bien découvrir peu à peu la finesse des traits, et une sorte d’aisance supérieure qui en imposait. La grande beauté de ce visage était dans les yeux, bruns et magnifiques, alourdis de poches, mais baignés de cette jeunesse qui est le signe des âmes passionnées.
La manie qu’avait M. Virelade de se lever aux étoiles était dans la maison un sujet de désolation. La cuisinière, Seconde, tirée de sa paillasse, soufflait en maugréant un feu de sarments. Le branle-bas gagnait l’étable. Une lanterne, accrochée parmi les toiles d’araignées, faisait surgir de l’ombre une rangée de bat-flancs, autrefois vernis, maintenant délabrés, entre lesquels haletaient de chaleur les belles hollandaises, rondes comme des mappemondes et largement souillées de purin. Un grand Landais, à la silhouette d’oiseau de proie, dégonflait les pis. Il était sourd, sentait le lait aigre, laissait au fond des filtres une couche de poils et avait toujours vécu dans la crasse. L’abrutissement des vachers dégoûtait de son troupeau M. Virelade. Le temps n’était plus où il allait, le fameux traité de Guenon au fond de sa valise, chercher en Hollande même de grandes laitières. C’était le drame de sa vie que le goût des choses belles et parfaites. L’impossibilité de les maintenir dans cet état lui faisait prendre en grippe l’univers.
Il avait toujours eu, dans son entourage, la réputation d’être original. Chacun sait avec quelle intonation de pitié et de blâme les lèvres bourgeoises prononcent ce mot. Beaucoup insinuaient, avec un fond caché d’amertume, que ses entreprises l’auraient dû déjà réduire à la pauvreté. Quelle fortune avait donc laissée son grand-père! Et l’on rappelait la vie singulière de ce Léonce Virelade, qui débuta comme capitaine de navire; puis entrepositaire, armateur, installant ses frères et ses cousins à Maurice et à la Réunion, achetant des bois de plus près de Langon, des vignes sur le bord de la Garonne et enfin une île au milieu du fleuve... A sa mort, toute une famille s’était partagé ses dépouilles.
Il y avait évidemment, en ces Virelade, une sorte de démon qui ne leur permettait pas de rester en paix. Le même génie, qui souleva si haut le grand-père, semblait prendre un cynique plaisir à détruire son œuvre en ses descendants. Parfois, dans un de ses accès d’humeur noire, Auguste Virelade récapitulait ses mécomptes: la batellerie à vapeur, qui avait été la grande affaire de sa jeunesse, déclinait chaque jour. Le long du fleuve, tous les cinq cents mètres, des passerelles en fer relevées marquaient seules l’emplacement des anciens pontons où depuis la guerre les gondoles ne s’arrêtaient plus. Le charbon était cher. Un petit train, établi au pied des coteaux, drainait le long de la route la clientèle paysanne. Les autobus mêmes s’en étaient mêlés. M. Auguste leur vouait une haine particulière. De sa petite flotte, qui s’amarrait à Bordeaux au quai de la Monnaie, seuls naviguaient encore quelques remorqueurs et aussi deux bateaux à aubes qui ne servaient qu’aux pèlerinages. On les voyait revenir, par les soirs d’été, sur le fond enflammé du ciel, le pont noir de foule, battant de leurs roues l’eau écumeuse et traînant des refrains d’_Ave Maria_...
Parfois, dans ses crises d’humeur, M. Auguste parlait de tout vendre. Quand pourrait-il vivre enfin en paix? Ses vignes aussi lui faisaient horreur. Que ne lui avaient-elles pas coûté, depuis ces temps dramatiques du phylloxera où, jeune homme et organisant la bataille, il installait une pompe à vapeur sur le bord du fleuve. Un savant préconisait d’inonder les terres. Il s’agissait de noyer l’insecte logé comme un chancre dans la racine. Pendant quarante jours, la machine pompant infatigablement couvrit d’eau les pièces de terre, dont on avait fait de vastes réservoirs en les entourant de digues. Les paysans, qui installaient un grillage au bout de la dalle, remplissaient des paniers d’anguilles. La nappe boueuse monta jusqu’au haut des ceps. On se promenait en barque dans les allées. Puis l’eau s’étant écoulée, les règes reparurent laquées de vase, et la vigne de nouveau florissante se couvrit d’une verdure de forêt vierge. Il fallait entendre M. Virelade, après tant d’années, énumérer quelles calamités s’étaient succédé: les «flages» passaient par-dessus les carassonnes et les fils de fer, il fallut les moucher six fois; l’humidité fut fatale aux mannes qui coulèrent, et seule resta la queue de la grappe dans des feuilles larges comme des assiettes. Puis chacun replanta des _américains_ que l’on dut défendre à leur tour contre un défilé de nouveaux fléaux.
Pourtant dans cette commune de la Rébédèche, comme dans la Gironde entière, il n’était guère de propriétaires dont le vignoble ne fût la vie même. M. Virelade prophétisait en vain qu’«ils en reviendraient».
Et maintenant, il y avait encore cette affaire de l’île dont les gens n’arrêtaient pas de dire qu’elle coûterait plus de trois cent mille francs.
* * * * *
Ce lundi matin, Élisabeth, réveillée par un bruit de pas précipités, savait que son père s’apprêtait à partir pour l’île. Tout un pan de berge rongé par les mascarets s’étant éboulé, il dirigeait de grands travaux de terrassement.
Mme Virelade, descendue à la cuisine en robe de chambre, préparait elle-même, dans un panier fermé, le déjeuner que la femme du régisseur ferait réchauffer. Elle insistait pour que son mari se chargeât de sa pèlerine. On entendait M. Auguste qui s’impatientait. Lui parti, un grand vide envahissait la maison entière.
Ce matin-là, un orage éclata au dernier moment. Cadiche Rouquey, le batelier, était en retard. Alors qu’on le croyait sur le petit port, occupé à passer son faubert de laine mouillée au fond de la yole ou à vider l’eau avec un sabot, il était allé au village. Sa femme, dans des flots de paroles, jurait ses grands dieux qu’elle ne savait où il pouvait être. Mais, par la petite porte de sa maison, elle avait déjà expédié son «drôle» qui courait à toutes jambes vers le café-buvette tenu par le buraliste. Chacun savait que c’était l’heure du vin blanc: «Un ivrogne, un f... ivrogne comme les autres», criait à sa femme désolée M. Virelade. Puis on entendit claquer la porte.
Élisabeth allait et venait lentement dans sa chambre. Elle demeurait parfois, un objet à la main, sans penser à rien. Ou bien elle se retrouvait devant un tiroir ouvert, ne sachant plus ce qu’elle y cherchait. Par la fenêtre, elle aperçut son père, dans le jardin, faisant les cent pas. Un moment après, sans qu’elle ait eu conscience du temps écoulé, elle vit sur l’eau gris de perle passer enfin la petite yole.
Il lui fallait toujours des heures pour s’habiller, tant étaient longs ses oublis des choses présentes. Parfois elle s’arrêtait, fatiguée d’être restée si longtemps debout; elle se laissait aller au creux d’un voltaire, amollie par l’intime jouissance de s’appartenir, d’être bien seule, seule avec sa vie.
«Qu’est-ce que tu peux faire dans ta chambre jusqu’à midi?» lui demandait Mme Virelade. C’était d’ailleurs le refrain de tous: Que faisait-elle? Comment pouvait-elle, si jeune, à la campagne, passer ses journées? On déplorait qu’elle n’eût pas d’enfant. Et ce n’était pas le moindre de ses ennuis que d’être «la pauvre Élisabeth», que chacun prétendait à sa manière plaindre et diriger.
Le rayon de soleil qui, à onze heures, toucha sa fenêtre, la trouva assise, des lettres ouvertes sur ses genoux. La lumière semblait prendre un plaisir divin à baigner son visage revêtu d’une expression de gravité et d’enthousiasme. C’était à ces moments, où nul ne la voyait, que ses traits s’éclairaient d’une ardente et tendre beauté. Ses cheveux noirs tordus sur le cou découvraient son front. L’ombre de ses cils glissait sur ses joues un peu amaigries.
Elle remua les lettres, en cherchant une: «Il faut que vous reveniez à Paris, lui écrivait Lucien Portets. Vous devez à celui qui nous fut si cher de ne pas laisser son œuvre dans l’ombre. Lui-même, pour s’être trop désintéressé du succès, n’a pas eu la place que son talent lui aurait faite. Peut-être le pressentiment de sa mort prochaine l’agitait-il d’une inquiétude secrète: les êtres infiniment sensibles frémissent d’avance sous leur destin. Il appréhendait aussi, pour ses petites toiles à la fois solides et précieuses, le jour vif des expositions et le contact brutal du public. Nous sommes tous ainsi, le cœur faible devant notre œuvre. Du moins nous l’étions, car les générations d’après-guerre sont autrement pressées et voraces. Combien, à trente-cinq ans, je leur parais déjà démodé, avec mes hésitations, mes scrupules, mon éternel recommencement de la page jamais finie! Vous-même, qui m’avez si souvent reproché ces dispositions d’esprit maladives, vous laisserez-vous décourager? Je désespérerais alors de tout. Quoi qu’il vous en coûte de rouvrir l’atelier de Georges, de rentrer seule dans l’appartement où vous fûtes deux, où le rayonnement de votre foyer nous pénétrait tous, je ne doute pas de vous revoir bientôt. Vous avez une si grande foi, vous êtes la seule, mon amie, que je n’aie jamais vue douter. Venez, nous organiserons cette exposition des œuvres de Georges dont vous me parlez depuis si longtemps... Tous ses amis vous entoureront. Ne renoncez pas à sa jeune gloire. Quant à moi, sans vous, je n’aurai pas la force; quoi que j’entreprenne, je me sens sombrer dans le désordre et dans le néant...»
Élisabeth replia la lettre, demeura un instant pensive, les paupières mi-closes, goûtant profondément cette joie de sentir que sa vie n’était pas finie. Celui-là du moins la connaissait qui ne lui parlait que de son amour.
L’image qu’un autre se fait de nous, quand elle est belle, produit toujours une exaltation secrète de nos qualités. C’est comme si l’on apercevait la figure idéale vers laquelle on tend. Élisabeth sentait affluer cette force généreuse qui était une réapparition de son âme ancienne. Tout en achevant de s’habiller, elle regardait sur la cheminée, à côté de la pendule en marbre blanc, une photographie: c’était, sous les marronniers de Versailles, un groupe d’amis entourant Georges assis sur un banc de pierre, son album ouvert; une seule femme, elle, le visage barré par un grand chapeau; et Lucien, un peu en arrière, accoudé à une vasque. Elle revoyait l’après-midi qu’ils avaient passée, les nefs vert tendre amincissant un fuseau de ciel orageux. Mais, malgré cette fraîcheur si douce à son âme, elle se sentait malheureuse et humiliée...
Elle se rappela ces premiers temps de leur mariage: les amis de Georges éveillaient en elle une jalousie intolérable, et qu’elle lui cachait; Lucien surtout lui inspirait de l’éloignement, parce que son regard de myope appuyé sur eux se dilatait à certains moments, singulièrement aigu et fouilleur, lui donnant la sensation de pénétrer ce qu’elle-même se dissimulait.
Mais à travers son ressentiment perçait une sorte de pitié, parce qu’elle savait Lucien malheureux: du même âge que Georges, petit et nerveux, ses cheveux rabattus sur une tempe jaune, il déplaisait souvent dans le monde par une disposition à critiquer et à contredire. Ses amis assuraient que ces dehors cachaient une sensibilité maladive. Élisabeth voulait bien le croire, tout en n’allant pas jusqu’à accepter sans contrôle certains jugements; les plus bienveillants étaient ceux de Mlle de Lagarette, la mère de Lucien, morte prématurément, ayant été sa meilleure amie: le pauvre enfant, disait-elle, avait été abandonné. Il fallait entendre par là que M. Portets, trop vite consolé, se trouvait réduit en esclavage par une seconde femme sur qui la faute était rejetée. Peut-être l’opinion publique était-elle portée à exagérer? Toujours était-il que l’enfant, éloigné des siens, interne à Paris, n’avait guère connu la vie de famille; Mlle de Lagarette, seule, en souvenir du passé, le faisait venir aux vacances. Son entourage prenait en pitié cette affection dépensée, qui semblait bien l’avoir été en pure perte; depuis plusieurs années, Lucien, répondant à peine à ses instances, ne paraissait plus. Mais Mlle de Lagarette trouvait à tout de bonnes raisons: il fallait attendre... Le plus grand chagrin de ce cœur excellent était que son protégé eût perdu la foi.
Élisabeth parcourut d’un regard ce qu’elle savait de cette destinée. Oui, elle convenait que Lucien avait dû souffrir, mais autrement que ses amis l’imaginaient, d’une manière plus subtile, plus aiguë aussi. Les choses n’avaient pas le même sens pour lui et pour eux. La preuve de ses erreurs n’était pas tant dans sa conduite, son insuccès même, que dans un certain désaccord de ses aspirations et de sa vie qui se traduisait par un état de mécontentement. Il était fait, disait-il souvent, pour quelque chose de mieux. Mais pour quelle chose?
Que de fois elle avait été frappée par l’idée que leur vie, à eux, celle de Georges, des jeunes gens qui les entouraient, était infiniment plus hasardeuse et plus complexe que ne pouvaient l’imaginer des natures paisibles et pondérées, comme celle de sa mère, de Mlle de Lagarette ou de leurs amis. Des états d’âme dont on eût souri, qu’on n’aurait pas même imaginés, jetaient sur l’existence une telle variété de lumière et d’ombre; surtout ils laissaient surgir des souffrances et des joies presque inépuisables. Et il lui semblait que c’étaient eux, les jeunes, qui avaient de la vie l’expérience la plus riche et la plus profonde. Ni sa mère, ni son père, d’une intelligence pourtant si forte, ne l’avaient préparée à rien. Maintenant même sa vie de femme leur restait cachée: à peine en avaient-ils entrevu les premiers moments, l’île d’or de certaines heures. Elle revit brusquement ce qu’ils ne savaient pas, son espèce de terreur devant l’inconnu, ce sentiment de honte parce que tout avait été donné, consommé, et jusqu’à son nom; mais, au-dessus de ces bas-fonds, l’envahissement d’une joie si puissante, l’ivresse d’être deux êtres qui n’en font plus qu’un, l’homme et la femme qui se sont choisis, qui s’attendent à voir dans tous les regards l’émerveillement...
Non, vraiment, elle n’avait pas imaginé ce qu’est le mariage. Peut-être Georges non plus ne le savait-il pas? Et elle revivait l’apprentissage difficile de leur vie commune, cette sensation qu’il se repliait, qu’il fermait son âme, inquiet de lui-même, craignant pour son art, et se ménageant une retraite inaccessible. Combien elle était exigeante alors et inconsciemment maladroite!
Un désir d’épanchement se glissait en elle, avec l’impression que Lucien était le seul à qui pût être fait l’aveu de ces choses; le seul aussi qui fût capable de l’éclairer, de l’aider à comprendre ce qui lui échappait. C’était encore une des déceptions du mariage que l’on se possédât sans se connaître!