La Suggestibilité

Chapter 7

Chapter 73,734 wordsPublic domain

Si on prie une personne de tracer une ligne droite sur une feuille de papier, sans ajouter d'autre indication a cette invitation, on pourra constater deja, des cette premiere experience si simple, que les individus sont soumis a un grand nombre d'habitudes communes et que tous ou presque tous se comportent de la meme facon; la ligne droite demandee sera tracee de la main droite (par tous les droitiers); elle sera tracee le plus souvent dans le sens horizontal et non dans le sens vertical; ou pour etre plus exact, nous dirons que le sens suivi est legerement oblique de gauche en haut; elle sera tracee de gauche a droite, sens ordinaire de notre ecriture et de notre lecture; tout cela est fait machinalement, sans volonte deliberee. La longueur de la ligne tracee, quoiqu'elle paraisse dependre entierement des caprices de notre volonte, est au contraire soumise a des conditions aussi etroites que la direction de la ligne; seulement quelques-unes de ces conditions varient avec: 1 deg. l'age des individus: 2 deg. la position de leur corps; 3 deg. la grandeur du papier. Je ne veux parler ici que de la position du corps. Pour se rendre compte de son influence sur la grandeur de la ligne et des lettres tracees, je citerai seulement l'experience suivante: le sujet est assis a une table, la main appuyee, il trace une lettre ou une ligne; on le prie, sans changer la position de sa main et de son avant-bras, de rapprocher ses yeux du papier, aussi pres que possible, et on lui fait ecrire la meme lettre; ensuite, on lui fait eloigner autant que possible la tete du papier, il la porte en arriere, la position de la main restant invariable, et on lui fait ecrire de nouveau la meme lettre; dans ce cas on observe que le deuxieme specimen d'ecriture est plus petit que le premier, et que le troisieme est beaucoup plus grand; la difference de grandeur depend de l'etat d'esprit du sujet, il peut soit ecrire machinalement sans se preoccuper de la grandeur qu'il donne a sa lettre ou a son trait, soit faire un effort pour conserver dans toutes les positions la meme amplitude; dans ce dernier cas la difference de grandeur est moins considerable, mais elle subsiste, ce qui prouve qu'il y a la un fait d'adaptation qui ne peut pas etre completement supprime par la volonte. Je ne me rends pas un compte exact du mecanisme de cette adaptation. Il faut remarquer qu'on peut disposer l'experience de maniere a ce que ce soient les memes muscles de l'avant-bras qui entrent en jeu dans tous les cas; ce n'est donc pas une difference dans la nature des muscles qui explique les differences de grandeur; l'effet tiendrait plutot a une adaptation a la distance de vision; on ecrirait en donnant aux lettres la grandeur necessaire pour qu'elles puissent etre lues a la distance ou se trouve la tete du scripteur; par consequent on ferait de plus grandes lettres quand on ecrit de loin, le bras tendu.

2 deg. UNE LIGNE DROITE COUPEE EN TRAVERS PAR UNE AUTRE LIGNE DROITE

Je trace sur une feuille de papier une ligne epaisse, de gauche a droite; je donne a cette ligne horizontale une longueur de 2 a 3 centimetres; puis, je me tourne vers une personne presente, qui a suivi mon mouvement, et je la prie "de tracer une autre ligne en travers de la premiere". La plupart des personnes tracent la seconde ligne de maniere a former une croix avec la premiere (fig. 1). En realite, on aurait pu obeir a la demande de l'experimentateur en faisant une figure tout a fait differente. Or, remarquons a combien de suggestions le sujet a obei sans s'en douter: 1 deg. il fait la seconde ligne au milieu de la premiere; 2 deg. il la fait perpendiculaire a la premiere; 3 deg. de longueur egale a la premiere, en general un peu plus courte; 4 deg. les deux moities de la ligne ajoutee sont egales entre elles. Toutes ces suggestions n'operent pas constamment en bloc; certaines peuvent faire defaut; ainsi, il est arrive deux fois seulement qu'on a fait une oblique au lieu d'une perpendiculaire; deux fois aussi l'oblique s'est arretee a la ligne sans la couper; dans tous les cas l'oblique etait dirigee de haut a gauche.

L'etat mental des sujets dans les experiences de ce genre est facile a decrire d'une maniere generale; quand on leur demande pourquoi ils ont dessine une croix plutot que telle autre figure, ils ont en general l'une ou l'autre de ces deux reponses: "Vous m'aviez dit de faire une croix", ou bien: "J'ai trace la croix machinalement, sans y penser, parce que cela m'etait plus commode." Dans les autres experiences que nous decrirons, l'etat mental du sujet est de meme nature; c'est en somme un etat de subconscience, d'automatisme. Comment expliquer cette uniformite des dessins? J'ai imagine deux explications:

_a_. La premiere invoque une tendance a la symetrie.

Nos yeux sont habitues des l'enfance a la symetrie des formes; notre corps, celui de la plupart des animaux, les organes des plantes, les objets que nous fabriquons et dont nous nous servons habituellement presentent a des degres divers, une symetrie bilaterale ou radiaire; nous sommes en outre habitues a attacher une idee de beaute a la symetrie. Si donc nous avons une tendance a dessiner une figure symetrique c'est parce que l'habitude a fourni notre memoire d'un grand nombre de figures de ce genre, et qu'en outre nous attachons a ces sortes de figures un sentiment de plaisir esthetique. Cette premiere explication est un peu vague. En voici une seconde qui me parait plus precise.

6. La premiere ligne, tracee par l'experimentateur, rappelle le premier bras d'une croix, et donne la suggestion de cette figure, qui est connue de tout le monde; on a une tendance a realiser l'image evoquee, puisqu'il n'y a pas de motif special pour la repousser, et par consequent on trace la seconde ligne de maniere a ce qu'elle forme une croix avec la premiere.

L'incertitude sur le vrai mobile de l'acte montre a quel point nos actes habituels se produisent en dehors de notre conscience claire.

3e UN POINT DANS UN CERCLE

Je fais tracer un cercle au crayon, en suivant le contour d'une piece de monnaie, puis je demande a ce qu'on trace dans le cercle un point aussi leger que possible, a peine visible. Quatorze sujets sur quinze ont trace leur point au centre, ou rapproche du centre. Ils ont obei, je suppose, a un besoin de symetrie, peut-etre aussi a l'habitude que nous avons d'attacher de l'importance au centre du cercle. Beaucoup de personnes avant de marquer le point demandent s'il faut le marquer au centre; au lieu de repondre directement on insiste sur la necessite de faire un point a peine visible.

4 LIGNES DANS UN CARRE

On trace un carre ayant 3 centimetres de cote, puis on demande a une personne de tracer une ligne droite dans ce carre; la ligne faite, on en demande une seconde, et ainsi de suite jusqu'a cinq (fig. 2). Pour comprendre les resultats qu'on obtient, il faut d'abord se rendre compte des suggestions que provoque l'aspect d'un carre: on pense le plus facilement a des lignes passant par le milieu du carre, c'est-a-dire a une ligne verticale, a une ligne horizontale partant toutes deux du milieu d'un cote, et a une diagonale. Dans la majorite des cas, les sujets tracent une ligne verticale ou une ligne horizontale pour commencer, et non une diagonale; et cela se comprend, car l'une ou l'autre des deux premieres lignes donne a la figure un aspect satisfaisant, tandis que le diagonale donne une impression de figure inachevee. Telle est donc la premiere suggestion a laquelle on obeit, et il faut remarquer que cette suggestion resulte d'une tendance a la symetrie. Les quatre autres lignes qu'on trace sont egalement le developpement d'une idee de symetrie; mais le type choisi varie avec les individus; les uns se bornent a des lignes paralleles, les autres font un quadrille, les autres font intervenir les diagonales. Ce qu'il y a de curieux, c'est que lorsque l'idee de symetrie qui a dirige les premieres lignes est epuisee, le sujet s'arrete avec embarras; nous l'avons observe notamment dans le cas de symetrie des figures 3 et 4; la cinquieme ligne est dans ce cas difficile a trouver parce qu'il faut adopter une idee differente.

Deux personnes seulement ont fait des lignes au hasard, semble-t-il, dans l'interieur du carre; mais on trouve encore dans ces lignes quelques traces de symetrie: quelques-unes en effet sont paralleles. Si on interroge les personnes qui ont fait ces dessins de type aberrant, elles avouent le plus souvent que leur premiere idee a ete de faire un dessin symetrique, mais que pour une raison ou une autre elles ont resiste a cette idee, au lieu de s'y conformer. Leur cas n'est donc pas une negation de l'habitude.

Comme il est tout a fait vraisemblable que l'idee de la symetrie a guide la main des sujets, j'ai voulu savoir comment se comporteraient des personnes auxquelles l'idee de la symetrie ne serait pas imposee par les habitudes de l'ecriture et du dessin. Je me suis adresse a une classe de 43 enfants d'ecole primaire, ayant en moyenne six ans, et ne sachant pas encore ecrire autre chose que des barres. Je leur fais tracer un carre, et ensuite des lignes dans le carre, a leur fantaisie; l'experience est faite collectivement. Or, dans toutes les figures, sauf deux, le dessin des lignes traduit la symetrie la plus nette; les lignes sont tracees d'un bout a l'autre du carre; dans 34 figures, il y a des horizontales, dans 38 des verticales, et dans 10 seulement des diagonales (ce qui prouve que l'idee de la diagonale est plus complexe que celle de l'horizontale et de la verticale). Ces experiences demontrent par consequent que la tendance a la symetrie dans les dessins est anterieure a la periode d'instruction. (Voir p. 78 la serie de figures qui ont ete dessinees; nous indiquons au-dessous de chacune le nombre d'enfants qui l'ont dessinee.)

Pour completer nos renseignements sur cette experience, ajoutons que les feuilles de papier sur lesquelles les enfants ont fait leurs dessins avaient 16 centimetres sur 10 centimetres; les carres qu'ils ont traces ont en moyenne deux centimetres de cote.

5 deg. LES DEUX CERCLES

On trace un petit cercle d'un centimetre de diametre, et on prie le sujet de tracer, exactement a 3 centimetres de distance, un second cercle. La tendance spontanee et presque universelle est de tracer un second cercle egal au premier. On recommence en faisant un cercle assez grand, de 6 centimetres de diametre, et la personne, en cherchant a garder cette meme distance de 3 centimetres, se conforme de nouveau au modele qu'on lui fournit et fait un cercle de 6 centimetres environ; rien n'est plus curieux et comique que ces changements que le sujet fait subir au cercle qu'il trace pour imiter l'experimentateur. Si on analyse avec grand soin son etat mental, on voit qu'il ne s'est pas imagine nettement qu'on lui avait dit de faire des cercles semblables; il peut le soutenir a tort; en realite, il n'a pas cru se conformer a une demande expresse, il a fait cela _machinalement_, en se laissant impressionner a son insu par l'image du cercle qu'il avait sous les yeux. C'est de la meme facon qu'on eleve la voix pour parler a quelqu'un qui parle fort ou qu'au contraire on se met a l'unisson de quelqu'un qui parle bas et lentement, ou qu'on racle sa gorge dans une bibliotheque quand on entend quelqu'un en faire autant.

Notons en passant que la copie se fait d'ordinaire a droite du modele, et que la distance placee entre les deux cercles croit avec la grandeur de ceux-ci; mais ce sont la des effets tenant a d'autres causes que l'imitation; nous ne les examinerons pas ici.

6 deg. LE CHOIX D'UN CARRE

On prend une feuille de papier de dimensions ordinaires (17 sur 22 centimetres), on la divise en seize carres egaux en la pliant, on montre la feuille depliee a une personne, et on lui demande de marquer un point au crayon dans le centre de l'un des carres; peu importe le carre, lui dit-on, l'essentiel est que le point en occupe exactement le centre.

A priori on pourrait supposer que le sujet a seize carres qui sont tous egalement a sa disposition, et qu'il peut, a son choix, prendre le premier, ou le septieme, enfin l'un quelconque de ces seize carres; mais, en realite, si on fait l'experience, on trouve que la plupart des personnes choisissent les carres du milieu; en numerotant les carres de haut en bas, par colonnes descendantes, et en commencant par les colonnes de gauche, on trouve que les carres choisis le plus souvent sont le sixieme, le septieme, le dixieme, le onzieme, c'est-a-dire les quatre du centre (fig. 3)[33]. Voici quelques chiffres; nous indiquons, en face de chaque carre, par combien d'eleves il a ete choisi.

[Note 33: La figure 3 est explicative, rien de plus; il est evident que lorsqu'on a fait l'experience, tous les carres etaient vides, aucun n'etait pointille; de plus, les points marques sur la figure 3 indiquent seulement le nombre de fois que tel carre a ete choisi; ils ne reproduisent pas la position des points qui ont ete reellement marques.]

12 sujets....... 7e carre 8 -- ....... 6e -- 4 -- ....... 11e -- 5 -- ....... 10e -- 2 -- ....... 1er -- 4 -- ....... 2e --

Les carres centraux ont ete choisis le plus souvent, et parmi les centraux ceux qui se trouvent a gauche du centre. Il y a donc eu une sorte d'attraction exercee par le centre de la figure. Probablement aussi on a marque les carres du centre parce qu'ils offrent plus de commodite a la main. Notons aussi la tendance a ecrire sur la partie laterale gauche de la feuille, ce qui provient certainement de l'habitude qu'on a d'ecrire en commencant par la gauche de son papier.

Les experiences precedentes montrent qu'il existe un determinisme de nos actes habituels, automatiques, c'est-a-dire des actes que nous executons avec une demi-conscience, sans exercer d'une maniere particuliere notre attention et notre volonte. Le hasard des recherches m'a mis sous les yeux toute une serie d'experiences qui montrent avec une pleine evidence que ces actes, en apparence capricieux et sans regle, s'executent avec une telle uniformite qu'on peut le plus souvent les prevoir d'avance. La demonstration experimentale de ce que j'avance tient dans la proposition suivante: tout individu place dans certaines conditions, et croyant agir librement, se comporte en realite de la meme maniere que les autres individus; ce qu'ils ont en commun, c'est l'activite automatique. Mais precisement parce que cette activite automatique est commune aux individus, elle ne peut servir a la psychologie individuelle.

CHAPITRE II

L'IDEE DIRECTRICE

Les experiences dont le recit va suivre ont ete faites principalement dans une petite ecole primaire elementaire de Paris; le nombre des eleves n'y depasse pas 150, ils sont repartis en quatre classes. J'ai choisi cette petite ecole parce que j'avais besoin d'avoir des renseignements nombreux et intimes non seulement sur l'intelligence mais sur le caractere des eleves, et un directeur de petite ecole connait mieux ses eleves qu'un directeur d'une ecole plus importante. Autant que possible, il ne faut rien laisser au hasard. Quand on fait un travail pour lequel on a besoin d'un grand nombre de sujets, par exemple dans les etudes anthropologiques sur la taille, la force musculaire, les relations entre l'intelligence et certaines qualites physiques, il faut preferer les ecoles nombreuses; pour les recherches dans lesquelles on a besoin d'experiences delicates, prolongees sur un petit nombre de sujets bien connus, il faut aller dans les petites ecoles.

Toutes les experiences ont eu lieu dans le cabinet du directeur et en presence de celui-ci; le directeur n'a ete absent que deux ou trois fois. Il restait dans la piece avec nous, et le plus souvent s'occupait de son cote a un paisible travail de bureau. Il agissait donc par action de presence; quelquefois il a surveille une experience, repetant a un eleve la question que je lui avais posee, quand l'eleve semblait ne pas la comprendre; mais c'etait assez rare. Jamais il n'a gronde les enfants a propos des experiences. C'est un maitre qui me semble doue de serieuses aptitudes pedagogiques, il a beaucoup de douceur et de fermete et sait se faire obeir sans elever la voix et sans punir.

Chaque eleve entrait seul dans le cabinet du directeur, ou il etait envoye a son tour par le professeur de la classe. Les enfants etaient calmes, polis, curieux des experiences. Je n'ai eu a reprimer aucun acte d'indiscipline, et ce n'est pas etonnant, puisque chacun d'eux restait en tete a tete avec moi. J'ai donc pu me laisser aller a une certaine familiarite avec eux, pour eveiller leur sympathie et dissiper leur timidite. On sait que lorsqu'on experimente collectivement sur un groupe, il faut se surveiller davantage, car la familiarite de l'experimentateur provoque facilement l'impertinence des enfants. Mais ce danger etait ecarte, car jamais un enfant n'a attendu dans le cabinet son tour de passer a l'experience; ceux qui attendaient restaient en classe, par consequent chaque eleve etait parfaitement bien isole.

La petite ecole dont je parle a donc ete mon centre d'operations. Mais de temps en temps, je l'ai quittee pour aller repeter mes experiences dans une autre ecole primaire, situee dans un autre quartier de Paris. Cette seconde ecole etait pour moi une ecole de verification. Les recherches par la suggestion sont tres delicates; une indiscretion d'eleve peut quelquefois les fausser; je desirais donc me transporter parfois dans un milieu nouveau, pour rechercher si j'y obtiendrais les memes resultats[34].

[Note 34: Je prie MM. Baltenweck et Pichorel de bien vouloir accepter mes remerciements pour la complaisance inepuisable avec laquelle ils ont favorise mes recherches.]

Enfin, quand toutes les experiences sur les enfants furent terminees, je jugeai utile de reprendre le travail sur des adultes, pour eclaircir quelques points douteux, et je fis des recherches dans deux ecoles primaires superieures de Paris, et dans une ecole normale d'instituteurs de province.

Je passe tout de suite a la description de mes experiences. Je vais d'abord parler de celles que j'ai faites sur l'influence d'une idee directrice.

Dans les pages precedentes, on a lu le compte rendu de plusieurs experiences dans lesquelles la suggestion donnee aux personnes etait a peu pres affranchie de toute action morale; cependant l'exclusion de l'action morale n'etait pas complete; on n'etait pas encore arrive a la reduire a zero. Par exemple, dans les etudes que nous avons faites en collaboration avec M. Henri, nous demandions a un certain moment a l'eleve de chercher dans un tableau la ligne que nous lui avions montree isolee. Cette ligne ne se trouvait pas dans le tableau; et cependant l'eleve croyait souvent l'y trouver. Pourquoi commettait-il cette erreur? La principale raison, sans contredit, c'est que ce meme eleve avait deja, dans deux experiences anterieures, cherche dans le tableau une autre ligne, et avait pu l'y reconnaitre, car cette ligne existait reellement au tableau; l'eleve etait donc determine par ses essais anterieurs a croire qu'il pourrait trouver une troisieme fois la ligne cherchee; les deux essais anterieurs creaient une presomption. Voila la premiere raison, mais il y en a une autre, c'est la confiance que l'eleve a dans les experimentateurs. Quand nous le prions de chercher dans le tableau la ligne que nous lui montrons, l'eleve n'a pas l'idee de soupconner que nous lui tendons un piege, il nous croit sur parole, il se persuade que nous lui disons la verite. Il y a donc dans cette experience, sous une forme un peu indirecte il est vrai, une action personnelle, morale de l'experimentateur sur son sujet.

On peut faire les memes remarques a propos des experiences de Seashore, que nous avons decrites en detail; le plan de ces experiences est tres simple, avons-nous dit; il consiste a faire deux a quatre experiences sinceres, puis, quand la routine est venue, quand l'habitude s'est formee, on fait une experience a blanc, et le sujet se laissant entrainer par les essais anterieurs se comporte comme si la derniere experience etait sincere. Mais il est facile de comprendre que le succes depend en bonne partie de la presence de l'experimentateur et de la confiance qu'il inspire, ainsi que du milieu moral dans lequel il opere; le sujet ne songe pas que l'experimentateur cherche a le tromper; s'il avait cette idee, il serait peut-etre encore expose a la suggestion, mais il ne s'y laisserait pas prendre aussi souvent.

J'ai donc cherche a imaginer un dispositif nouveau dans lequel toute influence morale provenant de l'experimentateur serait rigoureusement exclue; et si je ne suis pas parvenu a atteindre completement le but, je crois m'en etre beaucoup plus rapproche qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Le dispositif auquel j'ai pense est destine a faire executer par une personne un petit travail qui fournit tres rapidement a cette personne une _idee directrice_. Cette idee directrice, c'est la personne elle-meme qui la concoit, par une operation d'auto-suggestion, et la suite de l'experience montre jusqu'a quel point la personne a ete sensible a cette idee directrice qui l'entraine a des erreurs d'observation. Des epreuves ainsi imaginees presentent un interet veritable pour ce qu'on peut appeler la critique scientifique; car il est bien rare que les hommes de science observent et experimentent sans avoir pour guide une idee directrice, dont ils poursuivent la verification; et il est par consequent utile d'avoir une methode qui pourrait a l'occasion nous apprendre quelle est l'impartialite d'observation que possede un individu, et quelles sont ses aptitudes scientifiques. Du reste, l'interet de ces etudes ne se confine pas dans le domaine des sciences; elles ont une application pratique beaucoup plus large, car a chaque instant dans la vie nous sommes appeles a observer, et a tirer des conclusions de nos observations. Ne serait-il pas des lors interessant de savoir jusqu'a quel point nos facultes d'observation et de jugement peuvent etre alterees par une idee preconcue? Idee directrice, idee preconcue, prejuge, parti pris, influence de la tradition, esprit conservateur, misoneisme des vieillards, tels sont les noms sous lesquels on designe, suivant les circonstances, le phenomene mental que nous allons chercher a etudier, en l'isolant et en le grossissant.