Chapter 33
Nous terminons par l'observation d'Obre., qui est la plus complete de toutes; apres amorcage de 7 lettres seulement (fig. 31), il continue le mouvement spontanement; je cesse tres vite le contact, il continue a ecrire _pendant une minute environ_, il arrive au bout de son papier, je l'arrete et je l'interroge. Je lui demande s'il se rend compte des mouvements qu'il a executes. Il me repond: "Vous avez pris ma main, apres, vous l'avez lachee, et j'ai continue a ecrire. Je me suis embrouille pour compter (le metronome) je ne comptais pas juste; j'ai compte jusqu'a 100, et a partir de 50 je me suis embrouille, et meme a 29. J'ai senti que vous me lachiez et j'ai continue a ecrire."--_Demande_. Vous avez continue volontairement?--_Reponse_. Oui, j'ai vu qu'il fallait continuer a ecrire--_Demande_. Qu'avez-vous ecrit tout seul?--_Reponse_. Je ne sais pas au juste.--_Demande_. Sont-ce des mots ou bien des lettres qui n'ont pas de sens?--_Reponse_. Des lettres qui n'ont pas de sens.--_Demande_. Vous sentiez bien votre plume courir sur le papier?--_Reponse_. Oui, Monsieur, et je sentais aussi que je n'ecrivais pas droit.--_Demande_. Vous avais-je dit de continuer a ecrire tout seul?--_Reponse_. Non, monsieur, je ne savais pas, je croyais qu'il fallait encore ecrire." Je conviens alors avec lui que nous allons reprendre et qu'il devra ne faire lui-meme aucun mouvement; c'est moi seul qui me sers de sa main pour ecrire. A cette reprise (fig. 32) je lui fais encore tracer quelques boucles puis je reste en contact avec sa main; celle-ci repete automatiquement le mouvement, elle le repete 9 fois; alors je lache sa main completement, elle continue a faire trois boucles, puis s'arrete, et l'enfant se tourne vers moi en me disant que je l'ai lache; il faut remarquer qu'il a mis un certain temps a s'en apercevoir.
Cet interrogatoire, et ceux que nous avons fait subir a nos sujets dans l'experience precedente nous montrent que ces mouvements automatiques de repetition ne sont point franchement inconscients; le sujet sait que sa main execute des mouvements, il se rend bien compte de la materialite des mouvements. En outre, dans bien des cas, il apparait avec evidence que le sujet s'est apercu que les mouvements de sa main n'ont pas ete entierement passifs; il avoue qu'il a _un peu aide_ l'experimentateur, et il pense meme l'avoir fait volontairement, quelques-uns vont meme plus loin, et trouvent une raison quelconque pour expliquer leur acte. Nous connaissons la valeur de ces explications apres coup, qui ne peuvent en imposer qu'a des observateurs peu instruits; en realite, c'est bel et bien de l'automatisme; seulement les phenomenes se produisent au seuil de la conscience, d'ou des illusions frequentes sur leur nature.
J'ai remarque chez plusieurs sujets une vive rougeur qui se produisait au moment ou les phenomenes d'automatisme se manifestaient avec le plus d'intensite. Aucun d'eux n'a pu donner l'explication de cette rougeur.
Ces deux experiences sur l'automatisme moteur presentent-elles des resultats concordants? On peut en juger. Nous rapprochons les deux listes:
EXPERIENCE DE L'ECRITURE EXPERIENCE DU BALANCIER
Feli......) Pet.......) Blasch....) Poire.....) Uhl.......) Vasse.....) Aucun Motte.....) Aucun Demi......) mouvement. Vasse.....) mouvement. Uhl.......) Gesbe ....) Motte.....) Pet.......) Poire.....) Gesb......) Die.......) Bout......) Blasch....) Ebauche Feli......) d'automatisme. Lac.......) And.......) EXPERIENCE DE L'ECRITURE EXPERIENCE DU BALANCIER
Bien......) Bien......) Van.......) Ebauche Mien......) Lac.......) d'automatisme. Martin....) Automatisme Monne.....) Dew.......) net. Mien......) Monne.....) Pou.......) Saga......) Bout......) Automatisme Delans....) Pou.......) net. Obre......) Dew.......) Van.......) Automatisme Meri......) complet. Obre......) Gouje.....) Delans....) Automatisme Hub.......) Gouje.....) complet. Die.......) Hub.......)
Je crois que la comparaison de ces deux recherches donne des resultats concordants. Si on met a part deux tout jeunes enfants, Die. et Van., au sujet desquels s'est produite la petite erreur que j'ai signalee plus haut (defaut dans l'attitude de la main pour ecrire), on constate qu'aucun nom de sujet ne subit un deplacement de plus d'un groupe en passant d'une experience a l'autre. Ainsi, les sujets du groupe 1 peuvent se rencontrer dans le groupe 2, mais il n'y en a aucun qui tombe dans le groupe 3 ou dans le groupe 4; d'ou je crois pouvoir tirer provisoirement la conclusion que le developpement de l'automatisme pour des mouvements simples est un signe probable d'automatisme pour des mouvements plus compliques.
Ces experiences nous montrent deux faits principaux:
1 deg. Il est possible d'etudier rapidement sur des eleves d'ecole l'automatisme des mouvements;
2 deg. Cet automatisme ne parait pas coincider avec l'automatisme du jugement.
CONCLUSION
Cet ouvrage est l'execution d'une toute petite partie d'un plan beaucoup plus general. Ce plan, auquel je travaille depuis bien des annees, et pour lequel j'amasse des materiaux dont la plupart n'ont pas encore ete publies, consiste a etablir la psychologie experimentale des fonctions superieures de l'esprit, en vue d'une differenciation des individus. J'ai deja publie avec Victor Henri quelques apercus sur cet ensemble de recherches, en donnant a ces apercus le nom sommaire de psychologie individuelle[68].
[Note 68: Voir _Annee psychologique_, II, p. 414.]
Je veux, dans cette conclusion, examiner quelle contribution mes etudes sur la suggestibilite apportent a la psychologie individuelle.
Deux questions se posaient a nous. La premiere peut se formuler ainsi: l'appreciation de la suggestibilite des individus est-elle possible, en dehors des pratiques de l'hypnotisation? En d'autres termes, peut-on savoir si une personne est suggestible, et a quel degre elle l'est, sans avoir besoin de l'endormir?
La seconde question, bien distincte de la premiere, consiste a se demander si ces epreuves de suggestibilite que nous avons imaginees, ou si d'autres epreuves qui restent a imaginer, sont significatives.
Traitons ces deux points separement.
La premiere question est celle que j'ai eue constamment presente a l'esprit; et si je suis parvenu a la resoudre, je pense avoir atteint le but que je me proposais. Ce but etait de demontrer qu'on peut faire de la suggestion sans hypnotisme, par des methodes absolument inoffensives, des methodes scolaires, vraiment pedagogiques. Cette demonstration, ne l'ai-je point faite? Pendant plusieurs mois, j'ai pu etudier la suggestibilite d'enfants et de jeunes gens dans nombre d'ecoles sans soulever la moindre crainte de la part des maitres les plus prudents; je crois meme que personne ne s'est avise de voir une relation quelconque entre mes experiences et l'hypnotisme. C'est un point qui me parait acquis.
Les methodes par lesquelles j'ai cherche a mettre en lumiere l'influence des idees directrices, c'est-a-dire de la routine, me paraissent dignes d'etre conservees, et ameliorees bien entendu; telles qu'elles sont, elles donnent des resultats precis, qui s'expriment au moins en partie par des chiffres, et nous avons vu quelle importance il faut attacher aux coefficients de suggestibilite; quelles reserves aussi il faut faire. Il est incontestable que nos epreuves permettent un _classement_ des individus, par rapport au point sur lequel l'epreuve porte, et on arrive a determiner par exemple qu'une personne A est plus suggestible qu'une personne B, et moins suggestible qu'une personne C. N'est-ce point deja beaucoup de faire cette constatation, au moyen d'une epreuve ecrite qui est aussi inoffensive qu'un devoir de calcul ou d'orthographe? L'experience a meme pu etre poussee tres loin, et nous devoiler des degres extremement eleves de suggestibilite, et une absence complete de sens critique, par exemple chez ces eleves d'ecole primaire qui, pousses par la suggestion, donnent une longueur de 30 centimetres a une ligne qui en realite n'en a que 6. Nos tests de suggestibilite ne font pas seulement le classement des eleves; ils permettent de determiner, pour chacun des sujets, differents points importants, comme la promptitude a se corriger, l'aptitude a se rendre compte de ce qu'ils sentent; et par l'appel qui est fait a l'introspection, nous sommes parvenus a saisir quelques parties du mecanisme encore si obscur de la suggestion. Enfin, je rappelle--et ceci est extremement important--que nos experiences ne comportent aucun dressage, qu'elles n'augmentent pas, en se repetant, la docilite des sujets, et qu'on evite ainsi un des grands dangers moraux de l'hypnotisme. Bien au contraire, l'eleve apprend a exercer son sens critique, et a se faire une opinion personnelle.
Les recherches sur les mouvements inconscients, que j'ai faites dans les ecoles, n'ont point exige l'invention d'un procede nouveau; je me suis contente de repeter sur les ecoliers les operations tres simples que j'avais faites autrefois sur des malades et aussi sur des adultes; et je me suis convaincu que cette experience est pratique, facile et assez rapide.
Les recherches sur l'action personnelle sont d'un genre bien different, et sur ce point je crois qu'il y aura encore a faire beaucoup d'ameliorations experimentales. L'action personnelle est ce qui se rapproche le plus de l'hypnotisation; c'est en quelque sorte une forme adoucie et precisee de la suggestion hypnotique; l'erreur commise par le sujet, dans les experiences qui comportent une action personnelle, n'est point l'oeuvre du sujet, mais celle de l'experimentateur; c'est ce dernier qui, en realite, est responsable de l'erreur; c'est lui qui cherche a tromper l'eleve, et quand on a conduit quelques experiences de ce genre, on s'apercoit facilement qu'elles donnent a l'experimentateur une position un peu delicate. Il y a plus; dans certaines formes de l'action personnelle, nous exercons une action orale, et nous l'exercons en contredisant le sujet, en nous efforcant de le faire changer d'avis; il en resulte une lutte sourde entre deux personnalites, lutte qui n'est certes pas dans les habitudes de l'enseignement. Sans doute, ces deux inconvenients de l'action personnelle peuvent etre corriges apres coup par l'explication qu'on donne a l'eleve lorsque l'experience est terminee; il suffit alors de montrer qu'on a voulu faire une epreuve sur le sens critique de l'eleve pour enlever a la recherche son cachet de tromperie. Mais quoi qu'il en soit, je pense que les recherches sur l'action personnelle doivent toujours etre employees avec beaucoup de prudence, surtout dans les milieux scolaires, je pense aussi que le procede des questions ecrites, auquel j'ai eu recours en dernier lieu, doit etre prefere a tous les autres, parce qu'il a un double avantage; d'abord il a l'avantage d'etre plus precis qu'une parole verbale, toujours accompagnee d'une accentuation, parfois d'un geste, d'un regard qui en modifient la valeur dans des proportions inconnues; le second avantage est que la question ecrite, meme quand il est notoire qu'elle emane de l'experimentateur, engage moins sa responsabilite qu'une question orale, et ne presente pas, par consequent, tous les inconvenients que j'ai signales plus haut.
Je repete donc que nous possedons actuellement des tests capables de mesurer la suggestibilite individuelle, sans hypnotisation.
La seconde question que j'ai soulevee est celle de savoir si ces tests sont significatifs; il faut entendre par la si ces tests demontrent avec certitude la suggestibilite des individus. On peut se demander si tel sujet A qui, dans une de nos epreuves, a ete tres suggestible, le serait autant pour des epreuves differentes, ou pour les memes faites a d'autres occasions; ou si d'une maniere generale, dans sa vie reelle, ce sujet A n'est pas moins suggestible qu'un sujet B, qui cependant s'est montre bien plus refractaire a nos tests de suggestion. C'est une question tres importante, et tres difficile a resoudre; presque tout est encore a faire. Il faudra rechercher d'abord si les resultats de nos tests sont constants, ou si au contraire ils varient d'un jour a l'autre, et dans quelle mesure ils varient. Cette verification est d'autant plus difficile que le test de suggestion fait partie de toute une categorie d'experiences qui ne sont probantes que lorsque le sujet en ignore completement le but; et il est a craindre par consequent qu'en repetant une epreuve de suggestion, bien qu'on puisse donner chaque fois un motif different a l'epreuve--etude de la memoire, etude sur la justesse du coup d'oeil, etc.--il est a craindre que le sujet ne finisse par comprendre ce qu'on lui veut en realite, et cela changera completement les resultats. Ce probleme une fois resolu, il resterait encore a rechercher si la suggestibilite d'un sujet, quand elle est attestee par un de nos tests, peut etre controlee par des renseignements provenant d'une autre source. Entendons-nous sur ce point. En un sens, on peut dire que nos tests n'ont besoin d'aucune espece de controle; quand un de nos eleves succombe a un piege qui lui est tendu, c'est la un fait qui demeure acquis, quelles que soient les causes qui l'ont amene; il est donc certain, peut-on dire, qu'a tel moment, dans telles conditions, ce sujet a montre telle et telle suggestibilite. Mais, comme il n'existe point une seule et unique aptitude a la suggestion, mais qu'on est suggestible par toutes les voies possibles, et sur tous les points ou l'on percoit, ou l'on raisonne, ou l'on sent, et ou l'on veut, il y a lieu de se demander si la suggestibilite d'une personne, quand elle est verifiee pour le processus _a_, devient probable pour les processus _b, c, d_, et ainsi de suite.
On ne resoudra cette difficulte, ce me semble, qu'en employant differents moyens; il faudra, par exemple, rechercher si les personnes qui sont tres hypnotisables sont plus sensibles a nos tests que les personnes qui sont tres refractaires a l'hypnotisme; on verra aussi si, pendant les etats de somnambulisme qui produisent une augmentation notoire de la suggestibilite, les personnes deviennent plus sensibles a nos tests que pendant leur etat de veille; je pense aussi qu'il sera utile de faire des recherches analogues sur certains imbeciles et idiots, qui paraissent tres suggestibles. Il y a la tout un programme de recherches qui sont pleines de promesses. J'ai moi-meme commence a attaquer la difficulte, mais en prenant une autre voie. Repetant des epreuves tres differentes de suggestibilite sur les memes sujets, j'ai recherche si leur suggestibilite varie avec la nature des epreuves. Bien que cette etude ne soit qu'indiquee dans notre livre, et qu'elle meritat d'etre poussee plus loin, elle fournit deja d'utiles indications; l'aptitude aux mouvements subconscients, nous l'avons vu, parait independante des autres formes de suggestibilite; mais je repete que ces etudes sont a peine ebauchees.
Je n'ai pas traite davantage la question de savoir quel degre de suggestibilite il faut souhaiter et favoriser chez les enfants qu'on instruit. C'est une recherche qui ne releve pas de l'experimentation, mais bien plutot de la pedagogie, consideree comme art. Notre but, a nous experimentateurs, est d'organiser des methodes capables de mettre en lumiere cette suggestibilite dans des circonstances ou elle reste obscure; le pedagogue en se servant de ces methodes decidera dans chaque cas particulier le jugement qu'il doit porter et la conduite qu'il doit tenir.
Une tres forte suggestibilite est naturelle a l'enfant, elle fait partie de sa psychologie normale, au meme titre que le sentiment de la peur; et le developpement regulier des fonctions intellectuelles et morales diminue progressivement cette suggestibilite enfantine, sans qu'il soit le plus souvent necessaire d'aider l'oeuvre de la nature. Du reste, la suggestibilite est, pour l'enfant, qui ne sait rien encore et qui est incapable de raisonner, une forme de la confiance, et sans la confiance de l'eleve, sans l'autorite du maitre, il n'y a pas d'education possible. Le pedagogue doit surtout surveiller les ecarts, les anomalies de suggestibilite, de meme qu'il doit reprimer chez ses eleves l'esprit de contradiction et d'ergoterie, qui peut devenir un defaut intellectuel, aussi dangereux que la servilite. C'est sa tache; il ne me convient pas d'en parler; elle est en dehors de mon sujet; dans ce livre, je l'ai dit et je le repete, je me contente d'avoir expose, d'apres les experiences recentes, les methodes qui permettent d'evaluer la suggestibilite individuelle sans avoir recours a l'hypnotisme.
APPENDICE
EXPLICATION DES PLANCHES I ET II
La planche I contient les portraits de 4 eleves remarquables par leur suggestibilite: c'est d'abord Poire. (2), eleve de 1re classe, qui s'est comporte en automate pour toutes les experiences; And (4), eleve de 3e classe, jouissant de la meme suggestibilite; Bout. (1), eleve de 1re classe, tres suggestible pour les idees directrices, mais plus refractaire a l'action morale; enfin Hub. (3), eleve du cours elementaire, qui probablement doit a son jeune age son extreme suggestibilite.
La planche II contient les portraits de 4 eleves qui ont ete parmi les plus refractaires a la suggestion; Lac. (5), eleve de 2e classe, reflechi, circonspect, de caractere tres independant; Mien. (6), eleve plus jeune, peu suggestible; Blas. (8), qui a ete un leader dans les experiences de groupe, et enfin Van. (7), enfant tout jeune, assez suggestible pour les experiences sur les lignes et les poids, mais tres independant et tres vif dans les experiences de groupe.
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
CHAPITRE I. Historique
CHAPITRE II. Les idees directrices
CHAPITRE III. Les idees directrices (_suite_)
CHAPITRE IV. Les idees directrices (_fin_)
CHAPITRE V. L'action morale
CHAPITRE VI. L'interrogatoire
CHAPITRE VII. L'imitation
CHAPITRE VIII. Les mouvements subconscients
CHAPITRE IX. Conclusion
APPENDICE
PLANCHE I [Illustration: Planche1.png contient les 4 illustrations suivantes.]
PLANCHE II [Illustration: Planche2.png contient les 4 illustrations suivantes.]