La Save, le Danube et le Balkan
Part 7
Parmi les établissements fondés par l’État, il faut encore citer l’imprimerie royale, qui existe depuis de longues années, et qui est dirigée avec zèle et intelligence par M. Steva Raïtchevitch. Ses travaux sont très-soignés, et, dans une exposition internationale, ils mériteraient d’être distingués. Elle a été longtemps la seule imprimerie de Belgrade. Aujourd’hui, l’industrie privée lui fait une sérieuse concurrence. Le nombre des typographies s’est multiplié, en même temps que celui des journaux, et les journaux se sont accrus en raison du progrès des passions et des idées politiques. Nos confrères belgradiens se font remarquer par la violence de leurs polémiques. Ils ont un goût peut-être prématuré pour les questions sociales et la logomachie cosmopolite. Cela tient sans doute à ce que la plupart d’entre eux ont fait leur éducation à l’étranger. Il est bien tôt pour parler des rapports du travail et du capital dans un pays où l’industrie est encore dans l’enfance. Il serait plus pratique et plus patriotique de créer une industrie nationale, qui affranchirait le pays du monopole du marché autrichien.
La librairie se développe en même temps que l’imprimerie. Je me rappelle le temps où elle n’avait d’autre établissement que celui du sieur Valojitch, une papeterie de village. Aujourd’hui, le commerce des livres est représenté par des magasins à l’européenne; Belgrade a même des éditeurs. Leur commerce s’alimente en grande partie de travaux publiés à l’étranger, à Novi-Sad et à Pancsevo (Hongrie), à Pesth, à Vienne, à Raguse. La littérature serbe dépasse de beaucoup les limites restreintes du royaume; son territoire s’étend des bouches de Cattaro aux frontières de la Bulgarie, et de la Drave aux Balkans. Elle obéit à des influences très-diverses. Parmi les littérateurs distingués de Belgrade, beaucoup sont originaires des pays étrangers, de la Dalmatie, de la Syrmie, de la Hongrie méridionale. Les études historiques me paraissent être les plus florissantes; la poésie a des représentants de quelque mérite; le drame, le roman, vivent surtout de traductions et d’adaptations.
Si les progrès de l’instruction publique dans un pays dépendaient uniquement des mérites du ministre compétent, la Serbie ne tarderait pas à égaler les plus avancés des États européens. Le ministre actuel, M. Stoïan Novakovitch[28], est un des savants les plus remarquables du monde slave. Ses travaux d’histoire et de linguistique font autorité. Il est depuis de longues années l’âme de la Société des sciences; les Académies de Pétersbourg et d’Agram l’ont nommé membre correspondant. Ses amis regrettent que les labeurs de l’administration et de la politique l’aient arraché aux études qui ont assuré sa réputation. Malheureusement ni le talent, ni l’érudition ne peuvent faire jaillir du sol les instituteurs ou les écoles. M. Novakovitch a hérité d’une situation qui ne peut être modifiée qu’avec l’aide de deux facteurs indispensables, le temps et l’argent.
[28] M. Novakovitch a donné sa démission en septembre 1883.
M. Novakovitch a d’ailleurs d’autres soucis que ceux de l’instruction publique. Il est aussi ministre des cultes. Ce devrait être un portefeuille aisé à manier dans un pays où l’unité religieuse est à peu près absolue. Sauf quelques musulmans de passage, trois ou quatre mille catholiques, sujets étrangers, et deux mille Israélites, toute la population du royaume appartient à la religion orthodoxe. L’Église serbe n’a point de parti ultramontain. Cependant la Serbie, tout comme la Prusse, a eu son Kulturkampf.
La chose, au premier abord, semble assez singulière. S’il est un peuple chez lequel les passions religieuses paraissent peu capables de s’allumer, c’est le peuple serbe. Il pratique l’orthodoxie avec sobriété; son caractère est essentiellement flegmatique. Le fanatisme et le mysticisme n’ont guère prise sur lui. A ce point de vue, il offre peu de rapports avec le peuple russe. Vous ne verrez dans les rues de Belgrade ni génuflexions ni signes de croix devant les églises, ni saintes images pieusement baisées, ni cierges allumés devant la chapelle de tel patron miraculeux. Les pèlerinages sont surtout des prétextes à fêtes populaires et à réunions.
On compte en Serbie cinquante-quatre couvents avec cent trente-huit moines, soit, pour parler le langage rigoureux de la statistique, deux moines six dixièmes par monastère. Il n’y a point de couvents de femmes. Étant donné ces dispositions générales des esprits, on s’attendait peu à voir éclater un conflit entre l’Église et l’État.
Ce conflit a pourtant eu lieu; il s’est produit à propos d’une loi de finances. Le gouvernement prétendait frapper d’un impôt certaines fonctions ecclésiastiques; il voulait faire payer une taxe de cent francs à quiconque se faisait moine, une de cent cinquante à qui devenait hiéromonaque. Le métropolitain de Belgrade, Mgr Michel, protesta contre une mesure qui lui semblait contraire aux canons, aux constitutions apostoliques, et qui, paraît-il, entachait l’Église serbe du péché de simonie. Non-seulement il protesta par lettre, mais la première fois qu’il eut une consécration à célébrer, il se refusa à prélever l’impôt en question. Le gouvernement le frappa d’une amende égale à six fois la somme exigée. Le métropolitain soumit le conflit à un concile national composé des évêques de Nich, Negotin, Oujitsa et Schabats. Le concile se prononça également contre l’innovation gouvernementale. Le ministre répondit par la suspension du métropolitain, qui se vit relégué dans un monastère[29]. Le scandale a été grand dans le monde russe, à Moscou notamment.
[29] Mgr Michel a été remplacé (avril 1883) par M. Mraovitch; ce prélat a été sacré par le métropolitain serbe de Karlovtsi (Hongrie).
D’après les hommes d’État serbes, il s’agit d’une simple question de discipline intérieure; d’après les slavophiles moscovites, l’incident est beaucoup plus grave.
Le métropolitain, chef suprême de l’Église serbe, est le partisan le plus dévoué de la Russie dans le royaume. Or, le ministère actuel suit une politique entièrement docile à l’Autriche. Il a donc dû supprimer l’homme dont la présence à la tête du clergé national est une protestation vivante contre la tutelle autrichienne. Je ne prends point parti entre les deux opinions; je me contente de les exposer. Il m’a semblé qu’à Belgrade la suspension du métropolitain avait produit assez peu d’effet, du moins parmi les classes intelligentes.
Ceci m’amène à étudier la situation que les circonstances ont faite à la Serbie. Je suis depuis de longues années en rapport avec ses hommes politiques, avec les représentants de l’opinion publique en ce pays, et je crois pouvoir donner des appréciations assez exactes. Le peuple serbe n’est plus,--sauf telle ou telle exception individuelle,--capable ni de fanatisme religieux, ni même de fanatisme patriotique. Plusieurs siècles de servitude, de longs rapports avec les Osmanlis, lui ont appris qu’il faut savoir tour à tour se résigner et dissimuler. Si la Serbie, au début de notre siècle, s’est affranchie par les armes, elle s’est maintenue par la diplomatie. Elle a cherché tout d’abord d’où venait le vent, et elle a plié devant les plus forts, de crainte d’être brisée par eux. Pièce à pièce, morceau par morceau, elle a arraché à l’Europe et aux sultans les concessions successives avec lesquelles elle a fait son indépendance.
Les sympathies naturelles qu’elle peut avoir pour ses congénères slaves ou ses coreligionnaires orthodoxes, elle a toujours su les sacrifier aux nécessités du moment ou aux espérances de l’avenir. C’est ainsi que, pendant la guerre de Crimée, elle est restée neutre pour être agréable aux puissances alliées, et surtout par crainte de l’Autriche, sa puissante voisine. Certes, elle prévoyait bien qu’elle aurait un jour besoin de la Russie, et en Orient on regardait volontiers la Russie comme sa protectrice. Mais cette protection, elle la subissait plutôt qu’elle ne la désirait: «L’homme qui se noie se raccroche même à une paille», dit un proverbe indigène.
Causée par les abus de l’administration turque, fomentée peut-être en secret par le gouvernement autrichien, l’insurrection de la Bosnie et de l’Herzégovine a été, comme on sait, le point de départ des événements qui ont définitivement affranchi la Serbie et l’ont transformée en royaume. La principauté ne pouvait guère refuser l’aide que venaient lui apporter les volontaires russes. Elle en a profité, avec l’assentiment tacite de l’Autriche, bien entendu. Cependant, cette fraternité d’armes n’a peut-être pas beaucoup contribué à resserrer les liens d’affection avec les Russes et les Serbes. Si parmi les volontaires il y avait des héros, il y avait aussi beaucoup d’aventuriers. On les a subis, mais sans enthousiasme, et l’on n’en a pas gardé partout un excellent souvenir. D’ailleurs, l’empereur Alexandre II a fait payer cher à l’amour-propre des Serbes les secours qu’il leur envoyait. Dans le discours célèbre auquel je faisais plus haut allusion, il a grièvement blessé leur amour-propre. Il se servit même, m’assure-t-on, d’expressions que des raisons de haute convenance ne permettent pas de reproduire ici. Il n’est jamais habile d’humilier ceux à qui l’on vient de rendre service.
Un bienfait reproché tint toujours lieu d’offense.
Quand les Turcs arrivés devant Djunis se furent ouvert la route de Belgrade, la médiation russe vint tout à coup arrêter leur marche triomphante et rétablir le _statu quo ante bellum_. La Russie ne faisait que son devoir le plus strict en tirant le petit État d’une aventure où elle avait puissamment contribué à l’engager. Un peu plus tard, vers la fin de la campagne de Bulgarie, la Russie eut à son tour besoin de la principauté. Elle lui fit reprendre les armes, et cette intervention produisit une diversion utile sur l’aile gauche des Ottomans. Les Serbes prétendent donc que si la Russie leur a rendu quelques services, elle les leur a bien fait payer. Ils se considèrent comme quittes envers elle, et n’admettent point d’ailleurs que la reconnaissance ait un rôle quelconque à jouer dans la politique des nations. La Serbie, comme l’Autriche de Schwarzenberg, est prête à «étonner le monde par son ingratitude».
L’acquisition de dix mille kilomètres carrés alloués par le traité de Berlin, l’indépendance, le titre de royaume, peuvent-ils être considérés comme des compensations suffisantes pour les sacrifices que le petit État s’est imposés pendant la dernière guerre? Oui, sans doute, si ces avantages sont l’augure et le gage assuré d’un développement ultérieur. Non, s’ils tracent le cadre définitif où la nation serbe doit être renfermée _ne varietur_.
Le traité de Berlin, en accordant à la Serbie les districts de Nich et de Pirot, a donné à l’Autriche la Bosnie et l’Herzégovine; il a fauché jusque dans leurs racines les espérances de la Serbie; il a réduit le royaume à l’état de vassal du dangereux voisin, qui s’annonce dès maintenant comme l’héritier réservataire de la Turquie, et dont l’ambition vise, dit-on, les rivages de l’Archipel. Depuis que la Serbie régénérée a recommencé son existence politique, jamais un coup plus rude n’avait été porté à son avenir. Ces provinces maintenant livrées au _Schwaba_, elles avaient été l’objet des aspirations et des convoitises de tous les patriotes. De tout temps ils avaient rêvé de les affranchir du joug détesté et d’aller, par-dessus la Drina, donner la main aux frères du Monténégro.
Tant que les Osmanlis restaient les maîtres en Bosnie et en Herzégovine, on pouvait avoir l’espérance de les en chasser, comme on les a chassés jadis des forêts de la Schoumadia. Et voici que l’éternel ennemi des Slaves, l’Allemand, s’y établit avec la force militaire d’un empire de quarante millions d’hommes! Désormais la Serbie est surveillée par l’Autriche, non pas seulement sur la ligne si mal défendue de la Save et du Danube, mais encore sur la frontière occidentale de la Drina. Dans ces provinces où elle voyait naguère des frères prêts à l’accueillir comme une libératrice, elle ne voit plus désormais que des ennemis jaloux qui épient toutes ses démarches, contrôlent toutes ses ambitions.
Au sud de la Bosnie et de l’Herzégovine, il y a encore la Vieille Serbie, où les Autrichiens n’ont pas pénétré. C’est là que s’élèvent la ville de Prizren, où fut jadis la capitale du tsar Douchan, la ville de Petch, où siégeaient les patriarches; c’est là qu’est le champ de bataille de Kosovo, où succomba l’indépendance nationale. Il suffirait d’un coup de main heureux pour remettre les Serbes en possession de tous ces sanctuaires nationaux. Mais les Kaiserliks sont là, à deux pas, qui veillent sur le chemin de fer de Salonique.
Quelle rage a dû mordre le cœur des patriotes quand ils ont vu la diplomatie européenne briser ainsi toutes leurs espérances! En vingt-quatre heures les Autrichiens peuvent occuper Belgrade; en cinq ou six jours leur armée de Bosnie peut arriver à Kragouievats. La Serbie, pour renouer le fil brisé de ses destinées, ne doit plus compter que sur une guerre européenne.
Faut-il s’étonner si, au milieu de circonstances si délicates, le roi Milan et ses conseillers ont cru devoir courber la tête et s’incliner devant la loi inéluctable du plus fort? La Serbie est aujourd’hui dans la situation où se trouvait le Piémont après Novare. Elle se recueille et elle attend. _Tempus et meum jus_, dit l’exergue inscrit dans les armoiries de sa jeune royauté.
Il ne manque pas d’impatients à qui l’attente semble pénible et qui contiennent mal l’expression de leurs angoisses et de leurs aspirations. On m’a raconté à Belgrade une anecdote significative. L’an dernier, le roi faisait un voyage dans ses États; il se rendait à Oujitsa. C’est un chef-lieu de département à l’ouest du royaume, à dix lieues environ de la frontière bosniaque. Ainsi qu’il est d’usage entre pays monarchiques, une députation d’officiers autrichiens de l’armée d’occupation cantonnée en Bosnie devait venir le saluer au passage. Les habitants d’Oujitsa avaient imaginé d’élever à l’entrée de la ville un arc de triomphe portant deux inscriptions; d’un côté:
CECI EST LE CHEMIN DE LA BOSNIE.
De l’autre:
LA BOSNIE SERA A NOUS.
Le roi, arrivé à quelque distance de la ville, fut prévenu de cette incartade peu diplomatique. Il s’empressa de tourner bride et fit annoncer aux habitants d’Oujitsa qu’il n’irait point les visiter. Ceux-ci eurent beau lui envoyer une députation, prier, supplier, le roi resta inflexible: «Je reviendrai, répondit-il, quand vous serez plus sages.»
Le métier de roi a parfois de dures exigences. L’une des plus cruelles que Milan Ier ait eu à subir, c’est certainement ce vasselage autrichien qui lui est imposé par les circonstances. Ses conseillers l’acceptent avec une gaieté de cœur plus apparente peut-être que réelle. La masse de la nation est-elle d’accord avec son gouvernement? Oui, si l’on en croit certaines manifestations officielles de l’opinion publique; non, sans doute, si l’on fait parler à cœur ouvert ceux qui doivent, pour des raisons politiques, mettre une sourdine à leur pensée[30]. Royaume indépendant, la Serbie est aujourd’hui dans une situation plus précaire que n’était naguère la principauté vassale, même au temps où les forteresses étaient occupées par les Turcs. Elle avait alors le plus précieux des biens, l’espérance. Aujourd’hui, elle a dû y renoncer, du moins jusqu’à nouvel ordre. En attendant que les événements lui permettent de reprendre la marche brusquement interrompue de son développement normal, le petit royaume ne doit point s’endormir dans un lâche abandon. Qu’il se recueille, qu’il se civilise, qu’il travaille sans relâche. Instruction publique, industrie, commerce, voies de communication, tout est encore à créer. Si les hommes d’État serbes ne peuvent plus faire de grande politique, s’ils sont réduits à se traîner à la remorque d’un puissant voisin, ils peuvent du moins préparer à leurs successeurs une patrie plus intelligente, plus éclairée, plus riche, que celle qu’ils ont reçue de leurs rudes ancêtres, plus digne des hautes destinées que l’avenir lui réserve et qui tôt ou tard ne sauraient lui échapper.
[30] J’écrivais ceci dans la _Nouvelle Revue_ en avril 1882. Quatre mois après, les élections pour la Skoupchtina, la chute du ministère Pirotchanats, une insurrection redoutable confirmaient mes prévisions.
CHAPITRE VIII
SUR LE DANUBE.--LA TRAVERSÉE DES PORTES DE FER.
Le Danube sous Belgrade.--Smederevo.--Baziasch.--Les Portes de Fer.--Babakaï.--Le château de Goloubats.--Drenkova.--La table de Trajan.--La chapelle de la Couronne.--Adah-Kaleh.--Turn Severin.--La Bulgarie.
Le dimanche 6 août 1882, à six heures du matin, après avoir subi, pendant deux heures, non sans maugréer, les innombrables vexations que la police serbe et la douane autrichienne infligent au voyageur, je m’embarquais enfin sur l’_Albrecht_, un des plus puissants navires de la _Donaudampfschifffahrtgesellschaft_[31]. Sa machine est d’une force de cent cinquante chevaux; les voyageurs de première classe ont trois étages à leur disposition: un dortoir analogue à ceux des bâtiments transatlantiques, un salon et une terrasse. Le service et la table ne laissent rien à désirer. M. Kanitz raconte quelque part qu’un boïar valaque à moitié ruiné faisait tous les ans, aller et retour, la traversée de Giurgevo à Orsova pour retrouver pendant quelques jours les jouissances du confort européen. Ce boïar n’avait pas tout à fait tort.
[31] Compagnie de navigation à vapeur du Danube.
L’_Albrecht_ navigue sous le pavillon hongrois, qui depuis le dualisme a remplacé celui de l’empire. Société peu variée et peu intéressante. Allemands, Serbes ou Hongrois, tous portent le même costume et se servent entre eux du même idiome germanique. Pas un seul Turc. On voit bien que le Danube a cessé d’être un fleuve musulman. Je suis, au milieu de cette foule peu bigarrée, le seul représentant de l’Occident latin.
La machine siffle; le paquebot file, et nous avons bientôt perdu de vue la citadelle et la cathédrale de Belgrade; lourds bastions, clocher doré, tout s’enfonce en quelques minutes sous l’horizon. Le Danube est peut-être bleu aux environs de Lintz, de Passau ou de Vienne. Ici il roule des eaux jaunes et bourbeuses. Ses rives plates et peu pittoresques sont mal défendues contre les inondations: aussi ne sont-elles guère habitées. Les villes, fort rares, se tiennent à distance respectueuse du redoutable fleuve. Nous naviguons deux ou trois heures de suite sans rencontrer une station, un bateau remontant le courant ou même une barque de pêcheur. Après avoir dépassé l’embouchure de la Temes[32], nous atteignons la ville hongroise de Pancsevo (Pantchevo), dont les clochers s’aperçoivent à l’horizon derrière des bouquets d’arbres. Pancsevo appartient à la Hongrie, mais sa population est en grande partie serbe. Deux ou trois voitures boiteuses stationnent près du ponton désert; la ville est trop éloignée pour que les habitants puissent se donner régulièrement le plaisir d’assister au passage du paquebot. C’est une excursion évidemment réservée pour les dimanches, et que les bourgeois ingambes peuvent seuls se permettre.
[32] C’est la rivière qui donne son nom à la ville de Temesvar.
La rive serbe est plus élevée que la rive autrichienne, mieux plantée et plus fertile. Elle n’est guère plus habitée. Des osiers, des champs de maïs, des vignobles égayent parfois le paysage, mais l’homme y manque, et avec lui la vie. On ne la retrouve guère qu’en arrivant au petit port de Smederevo. Nos cartes le désignent sous le nom de Semendria. La ville est célèbre par ses vignobles, qui, suivant une tradition assez vague, remonteraient au temps de l’empereur Probus. Son nom et son origine sont également mystérieux. Elle a été certainement colonie romaine, et le château (grad) qui domine le Danube a été élevé sur les débris d’un ancien castellum. Smederevo n’appartient à l’histoire qu’à partir de la période slave. Elle a joué un rôle considérable au moyen âge.
Tel qu’il apparaît aujourd’hui, le château est l’œuvre du despote[33] Georges Brankovitch, qui, d’après une inscription encore aujourd’hui existante, l’aurait construit en 1430. Il a la forme d’un triangle et est flanqué de vingt-quatre tours, la plupart à moitié ruinées. Smederevo se vante d’avoir possédé autrefois le corps de saint Luc. L’examen de cette légende nous entraînerait trop loin.
[33] On appelle despotes les princes serbes qui, après la chute de l’Empire, essayèrent de garder dans certaines provinces une autorité indépendante.
Au quinzième siècle, après la chute de l’empire serbe, Smederevo a été pendant quelque temps la capitale des pays serbes restés indépendants. Tour à tour prise et restituée par les Osmanlis, elle fut définitivement occupée par eux en 1459. Le beg de Smederevo porte dans les documents officiels le titre de seigneur des pays serbes, des sandjaks de Semendria, de Belgrade, du Danube, de la Save et de Syrmie. La ville resta aux mains des infidèles jusqu’en 1805; délivrée à cette époque par les compagnons de Karageorges, elle fut reprise par les Turcs en 1813. Mais de 1815 à 1867 ils n’occupèrent plus que la forteresse. Elle faisait partie des six places de guerre (Semendria, Belgrade, Schabats, Kladova, Oujitsa, Sokol) où ils eurent le droit de tenir garnison jusqu’au jour où l’habile diplomatie du prince Michel amena l’évacuation définitive de la principauté. Aujourd’hui, Smederevo n’est plus qu’une échelle pacifique du Danube; elle fait un grand commerce avec l’Autriche-Hongrie et lui expédie des grains, du bétail et d’innombrables pourceaux.
La station de Kulin sur la rive serbe, celle de Dubravitsa sur la rive autrichienne, n’offrent aucun intérêt. En face de cette dernière ville commence la longue île d’Ostrova, dont les habitants se livrent à la pêche et à la fabrication du caviar. Les derniers contre-forts des montagnes du Banat commencent à se rapprocher du fleuve. A leur pied s’élève la petite ville de Baziasch, l’un des points les plus importants du transit international européen. C’est à Baziasch qu’aboutit le chemin de fer qui rattache le moyen Danube à l’Europe centrale. Le mouvement de cette petite station est naturellement considérable. Elle met Belgrade en communication avec Pesth et Vienne. Le Danube serait trop long à remonter. C’est ici que la plupart des voyageurs occidentaux viennent par les voies les plus rapides gagner le Danube, pour jouir de la traversée des Portes de Fer et se rendre à Constantinople par la ligne de Roustchouk, Varna et la mer Noire. Quand le chemin de fer de Belgrade à Constantinople d’une part, à Pesth et à Vienne de l’autre, sera terminé, Baziasch verra certainement décroître son importance.