La Save, le Danube et le Balkan

Part 6

Chapter 63,650 wordsPublic domain

J’ai trouvé les Serbes divisés sur toutes les questions de politique intérieure ou extérieure. Je ne les ai vus d’accord que sur un point: leur enthousiasme pour la reine Nathalie. «Avez-vous vu notre reine?» me demandaient mes interlocuteurs et surtout mes interlocutrices. J’ai le regret d’avouer que je n’ai pas eu l’honneur d’être présenté à Sa très-gracieuse Majesté. C’est la première fois que les Serbes ont une princesse vraiment digne de ce nom. Lioubitsa, la femme de Miloch, n’était qu’une héroïque paysanne; Hélène, l’épouse du prince Michel, était Hongroise d’origine et ne vivait pas en très-bons termes avec son mélancolique époux. La reine Nathalie est jeune, belle, intelligente. Elle réussira certainement à donner à ses sujets une idée de la vie sociale telle qu’elle se pratique à Pétersbourg et à Bucarest, à leur apprendre cet art de recevoir, que l’on peut ignorer même quand on pratique de la façon la plus cordiale les devoirs de l’hospitalité.

Malheureusement ce développement de la vie sociale, si désirable à tous égards, est fortement contrarié par les dissensions politiques qui agitent le pays depuis plusieurs années. Il y a, en Serbie comme en tous pays, des conservateurs et des libéraux; il y a en outre deux partis bien tranchés: d’un côté, ceux qui estiment que le rôle de la Serbie n’est pas encore fini, et qu’elle doit travailler sans relâche à s’annexer tous les pays de langue serbe, la Bosnie, l’Herzégovine, la vieille Serbie; de l’autre, ceux qui croient que le développement de la patrie est arrêté jusqu’à nouvel ordre, et que le royaume doit se contenter des limites assignées par le traité de Berlin. Les querelles des deux partis, envenimées par les violentes discussions de la presse, ont atteint un degré d’acuité maladive. Dans une petite capitale moins importante que telle de nos sous-préfectures, le contact incessant des adversaires politiques donne lieu à des conflits sans cesse renaissants. Les meilleurs amis brisent d’anciennes relations parce qu’ils sont, les uns libéraux, les autres radicaux. On se traite mutuellement de traîtres et de vendus. Les démarches les plus banales de la vie privée sont interprétées au point de vue des passions du moment.

Je me rappelle à ce sujet un curieux incident qui date de mon premier séjour à Belgrade. Je vivais alors dans une famille serbe qui m’offrait la plus aimable hospitalité. Cette famille se plaisait à me présenter à ses amis, et je m’y prêtais d’autant plus volontiers que c’était le meilleur moyen d’étudier à fond la langue et les mœurs du pays. J’avais ainsi été présenté à une famille ...itch, dont le chef était un haut fonctionnaire du ministère. A ce moment-là se tenait à Belgrade une réunion de l’Omladina serbe, c’est-à-dire de la jeunesse des écoles[23]; j’y assistais naturellement. Après une séance orageuse, le gouvernement crut devoir dissoudre la réunion. Ce fut M...itch qui fut chargé de mettre cette mesure à exécution. Elle excita une fermentation générale.

[23] L’Omladina (la jeunesse) était une association de jeunes gens qui avait pour objet le développement de la littérature et de la nationalité serbes dans tous les pays habités par les Serbes, notamment dans la principauté et en Hongrie.

Quelques jours plus tard, un visiteur se présente chez mes hôtes; ils me prient de passer au salon pour voir M...itch. Presque tous les noms serbes se terminent ainsi, et l’étranger peut aisément les confondre. Je suis assez myope, et le salon,--c’était au mois d’août,--avait ses jalousies et ses rideaux soigneusement fermés. Je ne reconnais point le visiteur, et la conversation se borne à un échange de banalités. Quelques jours plus tard, j’apprends que M...itch est fort mécontent de moi et convaincu que j’ai voulu l’insulter à cause du rôle qu’il a joué dans l’affaire de l’Omladina. Je ne m’étais point rappelé son nom, et ne l’avais point reconnu. Lui, s’imaginait de bonne foi que je m’associais aux passions du jour, et que j’avais tenu à lui témoigner mon indignation. Une courte explication suffit à dissiper le malentendu.

Lors de mon récent voyage, tel homme politique, depuis descendu du pouvoir, s’est montré indigné de me voir rendre visite à d’anciens amis actuellement dans l’opposition, plutôt qu’à des inconnus qui se trouvent aujourd’hui aux affaires. Un haut personnage, que je ne nommerai pas, a cru devoir chercher à m’être désagréable parce que je n’étais pas allé lui présenter mes hommages, alors que j’allais dîner chez son subordonné. Depuis quelques années, avec les chemins de fer et les emprunts serbes, il s’est abattu sur Belgrade toute une nuée de quémandeurs, parmi lesquels on a signalé même quelques aventuriers. Ils n’ont épargné aux gens en place ni les visites ni les flagorneries. Pour tel homme d’État, la présence d’un étranger, simple observateur, connaissant déjà les hommes et les choses, et ne demandant rien à personne, s’exprimant sur tout avec franchise, a semblé un phénomène extraordinaire et même désagréable.

Dans ces petites capitales, le rôle de l’étranger doit être des plus réservés. S’il se permet de signaler un abus, il n’est jamais sûr de n’être pas en face de celui qui l’a imaginé ou qui en vit. S’il apprécie un homme public, c’est peut-être en présence de son fils ou de son neveu. Le plus sage est donc de laisser parler les indigènes et de garder un silence religieux. Cette neutralité ne saurait cependant aller jusqu’à faire oublier ou renier de vieux amis qui ont le malheur d’être aujourd’hui dans l’opposition, et qui demain reviendront peut-être au pouvoir. «La roue de la fortune tourne, tourne sans cesse sans s’arrêter. Celui qui fut en haut, le voici en bas. Celui qui était en bas, le voici en haut:

Kolo od srece u okoli Varteci se ne prestaje. Tko bi gori eto doli, A tko doli, gori ustaje.»

Qui a dit cela? Le Serbe Gundoulitch, qui ne faisait que mettre en beaux vers un axiome de la sagesse des nations.

CHAPITRE VII

La Serbie après le traité de Berlin.--L’armée.--L’instruction publique.--Les institutions scientifiques; le musée; la presse et la littérature.--Le Kulturkampf.--La Serbie, la Russie et l’Autriche.

Arrivons à des choses plus sérieuses. Chez ces États nouveaux, ce qu’il faut avant tout étudier, c’est la situation de l’armée et de l’instruction publique; c’est le développement de la force matérielle, qui assure l’indépendance de la nation, et celui de la force morale, qui prépare son avenir. La Serbie, telle que l’a faite le traité de Berlin, ne compte que deux millions d’habitants. Mais son rôle n’est pas fini. Si vraiment elle doit être le Piémont des Serbes non encore affranchis, elle a encore une grande étape à parcourir. Si elle manque à son rôle de libératrice, elle n’a plus qu’à devenir une simple province autrichienne. Jusqu’à nouvel ordre elle ne peut pas désarmer. Elle doit entretenir une force militaire considérable, non pas seulement pour défendre ses frontières, mais pour se mettre en état de les élargir. Il ne faut donc point s’étonner si son armée absorbe près du tiers de son budget. Elle lui consacre neuf millions cinq cent mille francs.

Le service militaire est rigoureusement obligatoire pour tous les citoyens de vingt à cinquante ans. L’armée permanente ne comprend que les jeunes gens de vingt à vingt-deux ans. Elle présente un effectif très-restreint. Elle ne compte que dix bataillons d’infanterie, quatre escadrons de cavalerie, trente-deux batteries d’artillerie. L’armée nationale ou milice (narodna voïska) se divise en deux catégories correspondant, l’une à notre réserve, l’autre à notre armée territoriale. La première comprend cent bataillons d’infanterie, vingt-cinq escadrons de cavalerie; la seconde, cent bataillons d’infanterie et quatorze de cavalerie. Les exercices peuvent durer jusqu’à vingt-cinq jours par an. Au total, en temps de guerre, la Serbie peut mettre sur pied environ cent cinquante mille hommes. Il y a dans cette armée d’excellents éléments. Je ne crois pas cependant qu’elle vaille l’armée bulgare, organisée et disciplinée par des officiers russes. C’est, dit-on, l’impression que le roi Milan aurait remportée de sa récente visite au prince de Bulgarie.

Les Serbes, dans les deux guerres qu’ils viennent de soutenir contre les Turcs, n’ont obtenu que de médiocres succès; ils ont même vu leur territoire envahi et leur capitale menacée. Mais il ne faut pas oublier qu’ils avaient à lutter contre toutes les forces réunies de l’Islam. La Russie leur avait envoyé des volontaires; au fond, sauf quelques exceptions héroïques, ils ne représentaient pas un élément militaire bien sérieux. L’empereur Alexandre II, dans un discours qui a eu quelque retentissement, s’est plu un jour à exalter la valeur des Monténégrins au détriment de celle de leurs congénères serbes. J’ignore quelle arrière-pensée inspirait le monarque russe: je crains qu’il n’ait cédé à un mouvement de mauvaise humeur impolitique. Quoi qu’il en soit, il est souverainement injuste d’exiger les mêmes exploits des Serbes que des Monténégrins. Pour ceux-ci, la guerre est en quelque sorte une industrie nationale; pour les Serbes, peuple essentiellement agricole, elle constitue un état exceptionnel. Leur pays n’est d’ailleurs pas protégé par des défenses naturelles aussi formidables que celles du Monténégro.

L’armée serbe est actuellement divisée en quatre corps, qui font face aux quatre frontières du royaume: celui de la Choumadia (chef-lieu du commandement, Belgrade), celui du Timok (Negotin), celui de la Morava (Nich), et celui de la Drina (Valievo). Le point le plus faible de cette armée est peut-être l’armement. Il y a bien une fonderie de canons à Kragouievats; mais il n’y a point de manufacture de fusils. Force est donc de faire venir les armes de l’étranger. L’armement de la Serbie est entièrement à la discrétion de sa puissante et jalouse voisine, l’Autriche. En cas de conflit avec elle, il faudrait s’adresser à la Russie, qui pourrait expédier des armes par la voie de Bulgarie; mais le Danube étant fermé, l’expédition se ferait par terre dans des conditions fort défavorables. La Roumanie, la Bulgarie, la Serbie, dont les intérêts sont solidaires, auraient peut-être quelques mesures à prendre pour s’assurer réciproquement contre les dangers d’une invasion. Plus je réfléchis, plus ces trois États me semblent destinés à former un groupe confédéré appelé à peser d’un grand poids sur les destinées de l’Orient. Neuf millions d’hommes, ce n’est pas un chiffre à dédaigner.

L’intérieur du royaume, avec ses massifs de montagnes et de forêts, peut être aisément défendu. En revanche, la capitale est à la merci du premier coup de main; la forteresse, qui a été si longtemps la clef du Danube, produit encore quelque effet, grâce à sa masse imposante et au large développement de ses bastions; mais ses murs tombent en ruine, et elle ne tiendrait pas devant quelques coups de canon.

La Serbie a été émancipée bien avant la Bulgarie; elle compte aujourd’hui près de soixante-dix ans d’autonomie. Cependant, si l’on comparait les deux États au point de vue de l’instruction publique, du moins de l’instruction primaire, peut-être la supériorité serait-elle du côté des Bulgares. Un professeur de Belgrade, M. Karitch, dans un récent ouvrage[24], apprécie ainsi l’état intellectuel de son pays: «L’instruction publique, dit-il, est chez nous, en moyenne, fort arriérée, même dans les parties les plus avancées; le nombre des écoles est excessivement restreint. Dans les provinces du Nord, l’école n’est pas fréquentée par la moitié des enfants qui sont en âge d’y aller. En remontant vers le Midi, cet état de choses empire de plus en plus. Il y a de grands espaces où l’on ne trouve pas une école; on ne rencontre que des illettrés, sauf les popes et les moines. Encore leur instruction mérite-t-elle à peine ce nom.»

[24] _Srpska Zemlia_ (les Pays serbes). Belgrade, 1882.

Voilà, certes, un tableau peu flatté. Comment expliquer cette infériorité des Serbes vis-à-vis des Bulgares? Sans doute par ce fait qu’ils ne sont pas, comme leurs voisins, en contact avec les populations helléniques. D’ailleurs, ainsi que nous le verrons plus loin, les Serbes ont une supériorité marquée en ce qui concerne l’enseignement secondaire et supérieur. Il ne faut pas oublier que sous la domination ottomane il n’y avait d’autres écoles que celles des popes ou des moines. Le grand libérateur du pays, Miloch Obrenovitch, ne savait ni lire ni écrire. Un de ses principaux auxiliaires, le protopope Nenadovitch, qui fut chargé de diverses missions diplomatiques à Vienne, à Varsovie, à Moscou, raconte naïvement dans ses curieux Mémoires[25] comment se fit son éducation:

[25] _Memoare Prota Nenadovitcha_. Belgrade, 1867.

«Mon père, dit-il, me remit jeune encore aux mains de notre pope pour qu’il m’apprît à lire. Je commençai d’épeler dans un abécédaire de Moscou dont les lettres initiales étaient imprimées en rouge. Le pauvre pope m’instruisait comme on l’avait instruit lui-même. En ce temps-là,--il s’agit de la fin du dix-huitième siècle,--personne en Serbie n’avait l’idée de ce que pouvait être une école. Quiconque voulait apprendre quelque chose devait aller chez le pope ou au monastère. Les élèves pauvres étaient tenus de servir ou de soigner les chevaux; mais on s’y résignait volontiers pour apprendre quelque chose. En ce temps-là, il n’y avait chez nous d’hommes considérés que les knezes (maires), les popes, les moines et les pandours. J’appris ainsi à lire chez le pope Stanoïé; je commençais à lire le calendrier et je savais distinguer les fêtes. Et les bonnes femmes disaient à ma mère: «Tu es bien heureuse, sœur, d’avoir un fils si savant, qui peut t’indiquer les fêtes et te préserver du péché qu’on commet en travaillant les jours défendus.»

La statistique de l’enseignement, publiée en 1876 à Belgrade par M. Bogolioub Iovanovitch[26], donnait pour la principauté un total de 507 écoles primaires. L’auteur ne se dissimulait pas que son pays occupait à ce point de vue un des derniers rangs en Europe. Mais ce qui le préoccupait le plus, c’était moins le petit nombre des écoles que la valeur médiocre des instituteurs. «Ils n’embrassent leur profession, écrit-il, que comme pis aller, et la quittent dès qu’ils en trouvent une autre.» M. Iovanovitch nous apprend que sur cent recrues on n’en comptait alors que quinze sachant lire et écrire. C’est là sans doute un chiffre médiocre. Une élévation de 0 à 15 pour 100 en un demi-siècle constitue cependant un progrès considérable. D’après M. Iovanovitch, le nombre des écoles s’accroissait de 10 environ par an. Cette proportion paraît s’être maintenue. M. Karitch accuse pour 1882 un chiffre de 600 établissements primaires. Il faut tenir compte ici de deux faits importants: d’une part, les dommages subis par la Serbie pendant la dernière guerre; d’autre part, l’accroissement de population résultant de l’acquisition des arrondissements de Nich et de Pirot.

[26] _Statistika Nastave ou Knejevini Srbiji_. Belgrade, 1876.

En somme, la Serbie possède aujourd’hui une école primaire pour trois mille habitants. Un dixième seulement des enfants fréquente l’école. Ce chiffre paraît en contradiction avec la proportion de 15 pour 100 de conscrits lettrés que j’ai citée plus haut; mais l’annexion des provinces enlevées à la Turquie a nécessairement fait baisser le niveau moyen de l’instruction publique.

A l’exemple de la Bulgarie, la Serbie a proclamé le principe de l’obligation dans une loi votée par la Skoupchina au mois de décembre 1882. Cette loi fait aux instituteurs de fort belles conditions; elle leur assure après dix ans de service une retraite égale à 40 pour 100 de leur traitement. Après trente-cinq ans de service, la retraite est égale à l’intégralité du traitement. J’ai assisté, pendant mon séjour à Belgrade, à un congrès d’instituteurs et d’institutrices. Ils m’ont paru sérieux et intelligents; mais c’était évidemment une élite. L’instruction des filles est, bien entendu, très-inférieure à celle des garçons.

Le ministre actuel de l’instruction publique, M. Stoïan Novakovitch, a eu l’heureuse idée de créer pour son département un organe spécial: le _Prosvetni Glasnik_. Ce recueil renferme des documents statistiques, des travaux de pédagogie ou de science vulgarisée. Les inspecteurs y publient leurs rapports et signalent les lacunes qu’ils ont constatées dans l’enseignement ou dans le matériel des établissements scolaires. Le _Glasnik_ nous apprend qu’il existe actuellement deux écoles normales d’instituteurs: l’une à Belgrade, avec 143 élèves; l’autre à Nich, avec 53 élèves. L’enseignement secondaire est représenté par trois gymnases: celui de Belgrade (490 élèves), celui de Kragouievats (445 élèves), celui de Nich (168 élèves). C’est donc un millier d’enfants, sur deux millions d’hommes, qui reçoivent les bienfaits de l’enseignement classique. Le gouvernement serbe a multiplié avec raison les établissements scolaires dans la ville de Nich; ce sont surtout les pays le plus récemment enlevés à la Turquie, qui ont le plus besoin d’être éclairés. Le royaume compte encore vingt-cinq pro-gymnases à quatre classes seulement, avec une population scolaire de 4,727 enfants. On constate que le nombre des élèves diminue très-rapidement en raison de l’élévation des classes. Ainsi, la sixième, qui correspond à notre rhétorique, ne compte pour tout le royaume que 146 élèves; la septième, qui équivaut à notre philosophie, n’en a plus que 67.

L’enseignement supérieur n’est représenté en Serbie que par un seul établissement, la haute école de Belgrade. Elle n’a point la prétention d’être une université; elle ne décerne point de diplômes de docteur; elle se contente de préparer des jeunes gens d’élite aux carrières libérales. Elle comptait l’an dernier 172 élèves, dont 86 pour le droit, 21 pour l’histoire, 41 pour les sciences pures et appliquées. Quelques-uns des professeurs de la haute école sont des savants très-distingués. La Serbie n’est pas réduite, comme la Bulgarie, à recruter son personnel enseignant dans son propre fonds. Il y a, au delà de la Save et du Danube, des milliers de Serbes, descendants d’aïeux émigrés au siècle dernier, qui ont reçu en Autriche une éducation supérieure et qui viennent volontiers prendre du service dans la patrie de leurs ancêtres. La plupart d’entre eux se font naturaliser.

En dehors des élèves de la haute école (_visoka schkola_), un certain nombre de jeunes gens sont envoyés, aux frais de l’État ou par leur famille, dans les universités étrangères. Ce sont surtout des étudiants en droit, en médecine, en économie politique. Il est évidemment indispensable d’aller chercher ces sciences du dehors. Malheureusement, ces jeunes gens n’ont à leur retour qu’une ambition, celle de se faire caser à Belgrade dans les bureaux et d’administrer, du fond de leurs fauteuils, un pays qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’ont jamais visité. Ici encore, je me plais à citer le témoignage de mon ami, M. Constantin Jireczek. «En Serbie, dit-il, le voyageur constate à chaque pas que, depuis le départ des Turcs, le gouvernement n’a pas fait tout ce que l’étranger, peut-être même l’indigène, pourrait attendre de lui... Un négociant serbe attribuait devant moi cette stagnation du pays aux bureaucrates de Belgrade, des gens qui, après avoir passé quelques joyeuses années à Vienne, à Paris, à Berlin, reviennent dans leur pays sans en connaître les besoins, y introduisent des réformes la plupart du temps intempestives et souvent ne pensent qu’à leur propre intérêt[27].»

[27] Voir la _Revue de Prague_, _Osveta_, année 1875, p. 428.

A côté de la haute école, l’institution scientifique la plus importante du royaume, c’est la Société des sciences (_Outcheno droujtvo_), qui, sans avoir la prétention de rivaliser avec celle d’Agram, a rendu d’utiles services au pays. Elle a été fondée en 1842, sous le règne de Miloch; elle publie, depuis 1847, un recueil annuel de mémoires(_Glasnik_), dont la collection jouit d’une légitime autorité. Elle a édité, en outre, un certain nombre de travaux d’histoire, de sciences naturelles, d’archéologie. Elle se divise en quatre sections: philosophie et philologie,--histoire et droit,--sciences mathématiques et naturelles,--beaux-arts. Le gouvernement lui accorde une subvention de 12,000 francs. Les membres les plus distingués de la Société sont, dans l’ordre des lettres: M. Novakovitch, le ministre actuel de l’instruction publique; son collègue M. Miatovitch, ministre des finances, historien et publiciste distingué; M. Militchevitch, un géographe consommé, auquel on doit la meilleure description de la Serbie et nombre de récits populaires; M. Kouïoundjitch, poëte et philosophe, qui représente aujourd’hui la Serbie auprès de la cour d’Italie.

Il existe en outre, à Belgrade, une Société de médecine, une d’agriculture et une fondation particulière due à la libéralité d’un officier récemment décédé, le capitaine Tchoupitch. Ce patriote a légué par testament une partie de sa fortune pour la publication d’œuvres morales et littéraires. De telles libéralités ne sont pas rares chez les Serbes, plus pourtant que chez les Grecs et les Bulgares. L’un des Mécènes les plus généreux a été le capitaine Micha Atanasievitch, qui a fait construire à ses frais le grandiose édifice où sont logés la haute école, la Société scientifique, la bibliothèque et le musée.

La bibliothèque, qui a été autrefois sous la direction de M. Stoïan Novakovitch, renferme environ vingt-cinq mille volumes et une belle collection de cartes et de dessins. Les catalogues sont fort bien tenus. Une autre bibliothèque a été fondée par l’État dans la seconde capitale du pays, à Kragouievats.

Le musée est certainement, au point de vue archéologique, un des plus intéressants de l’Europe orientale. Les antiquités, les médailles, abondent sur le sol de l’ancienne _Singidunum_. On en découvre chaque jour. Le commandant de la forteresse m’a montré toute une poignée de monnaies que ses forçats venaient de découvrir au pied d’un vieux mur. Une statue d’Isis a été rapportée de la Bosnie. Une tête de bronze, trouvée dans le Danube, est considérée comme ayant appartenu à une statue de Trajan. Mais ce qui mérite surtout l’attention des amateurs, c’est la numismatique des anciens États serbes, Serbie, Bosnie, Bulgarie. Il y a là des pièces à faire pâmer de joie un collectionneur. Toutes ces richesses ont été décrites dans un grand ouvrage publié à Agram par un archéologue dalmate, M. Sime Ljubich.

Une salle particulièrement intéressante pour l’historien, c’est celle qui renferme les souvenirs de la domination turque et de la guerre de l’Indépendance. Quel est le Serbe dont le patriotisme ne s’enflammerait à voir ces carcans de fer, ces fouets aux nœuds métalliques sous lesquels ont naguère gémi ses ancêtres, ces drapeaux qui ont mené au combat les Karageorge et les Obrenovitch?

Une galerie de peinture renferme les portraits de ces héros épiques et ceux des hommes qui ont régénéré par la science un peuple redevenu à demi barbare: les Dosithée Obradovitch, les Karadjitch, les Miloutinovitch. Œuvres d’artistes indigènes, ces portraits sont d’une exécution grossière, mais d’une grande sincérité. Ils donnent bien l’idée de ces rudes personnages, nés pour vendre des prunes, élever des pourceaux ou végéter dans un monastère, et qui s’improvisèrent un beau matin chefs d’armée, poëtes, diplomates. Cette partie du musée est une excellente école de patriotisme.