Part 11
Il la serra violemment contre lui, prit ses lèvres, les quitta pour ses yeux fermés. Elle défaillait. Non. Il n’avait pas eu Clotilde. Il prit sa fiancée à la taille, rentra dans le petit salon. Et comme Clotilde venait au-devant d’eux avec une exclamation de plaisir, il l’embrassa sur les deux joues, avec une joie simple qu’elle partagea visiblement. Sans gêne, elle lui parlait de sa conduite à la guerre, du mariage du lendemain, de leurs souvenirs d’Italie, en le regardant dans les yeux, en sœur, comme s’il n’y avait rien eu. Il n’y avait rien eu. Il rit en dedans de la vanité des mobiles qu’il invoquait tout à l’heure pour conserver son secret. Ce secret n’existait plus, ni en lui, ni en Clotilde. Richard les délivrait tous deux.
Ainsi, la guerre avait passé sur ceux qui étaient dans cette pièce, la guerre, qui n’est qu’un paroxysme de la vie. Et tous ceux qui étaient dans cette pièce se retrouvaient ce qu’ils étaient avant que la guerre apparût. Deux époux amoureux, deux fiancés avides, une mère chrétienne, un jeune homme mystique et doux. Tous avaient exploré des contrées inconnues où poussaient des fruits et des ronces. La tragédie les avait atteints tous, labourant leurs chairs, avivant leurs nerfs, tordant leurs cœurs. Mais ils revenaient tous à leur point de départ. Aucune orientation nouvelle, rien qu’un drame intérieur de plus, mais commun, et laissant sur eux une énorme alluvion que n’apercevait personne. Ils avaient multiplié leur être. Mais dans le sens même de leur être. Qui le saurait, même parmi eux? Il y avait bien un crucifié, rançon visible que la famille plus puissante dans ses mouvements secrets allait porter dans sa procession par la vie, comme pour payer sa joie accrue, sa force accrue, sa faculté de lutter et de souffrir accrue et aussi les turpitudes qui se cachent sous tout cela. Chambrun, à son tour, venait d’entrer. Et il était plus lui qu’avant, comme les autres, dans son propre sens à lui:
--Mes enfants, je viens de gagner deux cent mille francs en dix minutes. Et il y a des gens qui se plaignent de la guerre!
Alors?
Alors? Ils avaient touché le feu, et comme le feu calcine, ils rétractaient leur chair pour la soustraire à sa brûlure mais portaient au-dedans d’eux-mêmes cette brûlure comme un vin. Ils se réfugiaient passionnément dans leur nécessaire égoïsme, ceux qui jouissaient, ceux qui agissaient, ceux qui doutaient, ceux qui souffraient, tous face à face avec l’idole spirituelle qui leur marquait leur destin.
--Deux cent mille francs en dix minutes! répétait M. Chambrun.
Georges avait un rire très simple:
--Papa, nous sommes assez riches. Moi du moins. Pour ce que je ferai de cet argent!
Et Mme Chambrun:
--J’espère bien, Adolphe, que tu vas m’en donner une grosse part pour mes œuvres.
Pierre murmurait ardemment:
--Tu penseras ce que je pense, sur les lèvres d’Élisabeth.
Clotilde, appesantie, s’appuyait au bras de son mâle et le regardait gravement. Richard riait:
--Beau-père, vous êtes épatant! Nous nous associons après la guerre. Je commence à en avoir assez. Et mon vieux métier m’attend.
Chacun suivait sa propre pente. L’un ne songeait qu’à s’enrichir. Cet autre, ayant la paix du cœur, eût bien voulu prendre seul son mouchoir de poche. Cette autre conduire, pour son salut, derrière son enfant mutilé, toute sa famille à Dieu. Ce conquérant du ciel pensait à conquérir de la mélasse. Ceux-ci souhaitaient approfondir un peu plus leur mystère. Ceux-là le déchirer.
L’homme n’est pas cruel. Ce qui l’est, c’est la force qui le traverse. Pour grandir et se maintenir, elle prend ce qu’elle peut, l’alcool et l’eau, le sang, le sel, le fer, la viande, les larmes, les intelligences, les cœurs. Et ça n’est pas sa faute si tout cela est en chacun de nous, ni notre faute si nous nourrissons tous ainsi, sans le savoir, la forme qu’elle précipite sur les routes de l’avenir.
XII
Élisabeth, toute vêtue de noir, était très belle. Le buste et les bras s’étaient remplis. Le cou charnu émergeait de la robe un peu échancrée. La tête, devenue mate et pâle, se couronnait d’or assombri. Pour la millième fois, elle relisait la dernière phrase de la dernière lettre que Pierre avait écrite de l’ambulance, une heure avant de mourir. Il y répétait pour son fils, qui venait alors de naître, le même mot qu’il lui avait dit un jour où elle lui prenait la main pour l’appuyer sur sa taille où rampaient, par saccades, à travers la robe, de dures ondulations. Elle se souvenait... «Tu lui enseigneras la haine de la guerre...» Et comme, sans mot dire, et souriant un peu, elle embrassait les rubans qu’il portait sur son cœur, celui qui est rouge, celui qui est jaune et vert, celui qui est vert et rouge, il les avait ramassés violemment, d’un geste, et jetés dans le feu.
Le feu brûlait aussi ce jour-là. Le feu, qu’on dit gai, est sinistre. Il est éternel. La forme fond en lui, y laisse une poussière grise, pareille à des cheveux morts. Il rit sans se lasser, comme un squelette. La nuit est dehors, ou le froid. On est seul près de lui, dans le crépuscule des chambres. On le regarde fixement.
Élisabeth, un genou entre ses mains jointes, arracha son regard du feu. A trois pas, sur sa petite chaise, le fils de Pierre embrassait son pantin en balbutiant des mots sans suite. Élisabeth frémit. Au sein de la pénombre où éclataient les bosses, où les creux se comblaient de noir, il avait le masque de Pierre, si profondément accentué qu’elle crut voir la face du cadavre éclatante de vie dans cette ébauche puissante où l’avenir du monde tremble sous la brume charnelle des traits encore indistincts. Il ne baisait plus la figure de carton rose dont les boucles blondes volaient. Le pantin qu’il tenait aux pieds sautait de bas en haut, tournait, virait, ondulait, dansait dans l’illumination rougeâtre projetée par la flamme brusque dont les reflets multicolores promenaient sur sa face des rires, des moues, des sourires, une fantastique animation. Par les poings de l’enfant, l’homme dieu jouait à la vie. Sur son tablier blanc, Élisabeth voyait, à chaque secousse, grandir une tache de sang. Elle avança la main, épouvantée. Le foyer teignait en rouge le son qui s’épanchait d’une entaille qu’il avait faite dans le ventre du pantin.
MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN