Part 10
Il crut qu’il allait tout lui dire. Pourrait-il épouser Élisabeth s’il ne jetait ce fardeau? Mais si Richard savait, ne perdrait-il pas sa fiancée? Souffrirait-il ainsi toute sa vie, s’il se taisait, de ce besoin tyrannique qui l’isolait des vivants: revoir Clotilde sans songer à la glorieuse étreinte, la revoir gaiement, en frère, aux côtés d’Élisabeth, ou bien à l’improviste ou sachant qu’elle allait venir ou qu’il allait la trouver là, aimer Élisabeth sans élan mortel vers Clotilde, sans poison dans le vin de l’heure, ne pas les comparer l’une à l’autre aux grandes minutes de l’amour... L’image de la volupté revint en lui avec une force implacable, comme un seul coup de hache qui l’ébranla tout entier. L’image de la volupté devant cet homme. Et il sentit, dans le flot trouble qui montait du fond de son être, l’anxiété d’un nouveau combat. Trois sentiments violents, le souvenir, le remords, la jalousie, ondulaient avec précision et lenteur entre les parois de sa poitrine, les déchirant à chaque heurt. Il haït Richard, et Clotilde, et lui-même. Il étouffa de la misère d’avoir vaincu la morale et la mort. Il crut qu’il allait tout dire. Assassiner un homme, par orgueil.
Mais celui-ci continuait, faisant les questions, les réponses. Et brusquement, Pierre comprit qu’il ne parlait plus maintenant de ce qui était pour Richard une succession d’événements sans importance, pour Pierre le drame central de ses jours.
--J’espère bien que je ne vais pas pourrir là. Je sue. Ma jambe infecte. Ça sent ici le phénol et le lavement. C’est incroyable ce que la terre et les maisons sont riches en mauvaises odeurs. Je m’y crois toujours dans l’ordure.
--Si vous connaissiez la tranchée, dit Pierre dans un élan de délivrance qui lui parut définitif...
--Je la connais, en amateur, évidemment... Mais si ça sent mauvais, il n’y a qu’à en sortir. Ça vous est arrivé souvent, je le sais. Vous avez été épatant...
--Non. Et puis, si oui, je ne m’en suis pas aperçu.
--Mais c’est ça qui est épatant! Moi, quand j’en tiens un, je suis ivre. Je tourne autour, je passe dessus, je passe dessous, je m’amuse à lui faire peur. Il titube, il tangue, il roule. On dirait qu’il accroche l’air. Quand il est touché, qu’il pique, je suis un type dans le genre de Dieu. Je ne sens plus rien, que ma force. Il me disputait le ciel, il n’y est plus. J’y suis seul. Et voilà. Et les bombes autour de moi! Et les nuages qui courent à mille mètres au-dessous! Et la terre, qui court aussi, qui vole, plus bas, avec ses bois ras comme un pré, ses routes! Et le vent! Et le bruit de mes mitrailleuses! Et mon moteur qui bat dans ma poitrine! Je sens mes ailes aux épaules. S’il en venait vingt, j’entrerais dedans! Je suis le maître de l’espace. Le souffle de mon sillage suffit à les écarter!
Il avait un peu pâli, son œil s’était dilaté et ses bras, croisés sur son cœur, tressaillaient de soubresauts brusques qui passaient dans ses poings serrés.
--J’ai vu les morts allongés côte à côte après le combat, dit Pierre. Ils étaient quatre ou cinq cents...
--Je n’en vois jamais, moi! Un peu de fumée, parfois un jet de flamme, un tourbillon d’air et plus rien. La mort n’existe pas, puisque je vis. Et si je meurs, non plus. La guerre a délivré en moi des choses que j’ignorais. Je sais qu’elle est horrible parce qu’on me l’a dit. Mais je n’en vois pas l’horreur. On me dit aussi qu’elle est absurde, mais que voulez-vous, je ne suis pas intelligent. On prétend qu’elle disparaîtra. Mais je suis heureux qu’elle n’ait pas disparu avant ma disparition. Mon vieux, soyez sincère. Si vous en revenez à peu près d’aplomb,--mettons avec trois pattes, quoi!--regretterez-vous de l’avoir faite? Non. Alors...
--C’est la dernière guerre, dit Pierre. Tous les hommes la font. Tous les hommes la voient. Telle qu’elle est, ignoble. Ils le disent, ils l’écrivent. Ils le répandent. Cela pénètre avec une puissance inconnue dans l’histoire d’aujourd’hui et la conscience de demain. C’est la dernière guerre...
--Oh! je veux bien! Je suis épicier, après tout. J’ai ma vie à gagner, du luxe et du bonheur à donner à ma femme. J’aime les fleurs, les cristaux, les belles épaules autour de moi.
Pierre fit un effort:
--Vous le voyez bien! Quelle parenthèse dans votre vie!
--Mais non, ça n’est pas une parenthèse... J’ai beaucoup vécu au cours de la guerre. C’en est donc une dans la vôtre? Vous gardez toutes vos idées, la guerre même les renforce. Alors? Il n’y a pas de parenthèses dans la vie. Dans la paix, dans la guerre, quoiqu’il arrive, on est ce qu’on est... Voilà...
Pierre se leva. Ces paroles simples l’outrageaient.
--Ça n’est pas la vie, ça! Tout meurt, rien ne naît plus. On massacre même les arbres. Le sol est si dévasté qu’il ne portera plus de moissons, là où la guerre a passé. Avez-vous donc oublié le spectacle des campagnes, avant la guerre? Et les amoureux dans les bois? Et les enfants? Et le charme de contempler, et l’ivresse d’être doux, et tout ce qui est vie enfin?
--Je suis très vivant, dit Richard.
En effet, il était vivant. Car c’est en nous seuls qu’est la vie, en notre idée, en nos actions. Dans un désert, l’homme qui agit ou qui pense est cent mille fois plus vivant que la forêt luxuriante où l’homme n’a pas pénétré. Hors nous, qui pourtant entassons des ruines et ne pensons qu’à la mort, il n’est que ruines et mort. Il y a peut-être des planètes qui roulent dans l’azur des bois fleuris, des fleurs géantes, un chœur immense de fauves, d’insectes, d’oiseaux, l’éternelle chanson du vent... Ces planètes sont mortes, si l’homme n’y habite pas.
--La guerre mourra, dit Pierre, parce que cette guerre est morte. Elle ennuie. On s’ennuie.
--Pas moi.
--Si fait moi. Vous êtes une exception, vous. Et puis vous vous battez en l’air.
--Beaucoup sont comme moi, et il y en aura de plus en plus qui se battront en l’air. Peut-être que la guerre, au lieu de mourir, ne fera que changer de forme... D’ailleurs, si vous vous ennuyez, c’est que vous ne bougez pas. Point de guerre sans mouvement. Dès qu’on bouge, on ne s’ennuie plus. Et la guerre en est ennoblie...
--La guerre est stupide. Elle nous rend stupides. Lisez nos livres, nos journaux.
--Pourquoi les lirais-je plus pendant qu’avant la guerre? Je ne les lisais pas. Je suis épicier...
--Elle est stérile.
--Stérile? Des ports s’ouvrent, des usines sortent de terre, la population des villes triple ou quintuple en quelques mois. Pour une de détruite, dix se fondent. Les peuples les plus lointains, les plus opposés se confrontent, l’amour brasse et mêle tout. Vous avez dû vous en apercevoir comme moi. On les a toutes. Ah! il y en aura, il y en aura dans le Nord, des yeux noirs après la guerre, et des yeux bleus dans le Midi! La fidélité des femmes, c’est très beau, certes, ça maintient dans l’orage quelques navires de haut bord, mais les eaux des mers qui se pénètrent, n’est-ce pas aussi fécond? Tout ça m’épate, mon vieux, et j’admire!
Il riait toujours. Chacun de ses mots souffletait Pierre qui sentait avec désespoir monter en lui sa haine contre la simplicité de l’homme et la candeur du mari. Le mari, bouffon des âmes basses, bourreau subtil des âmes hautes, celui qui juge et martyrise en étant heureux, celui qui dort et hante l’insomnie, celui qui vous inflige sa confiance comme un fouet, celui dont on souhaite la mort, comme si la mort d’autrui vous délivrait de votre vie.
Pierre qui, depuis un moment, se promenait de long en large, se rassit, pour se prouver à lui-même la discipline de son cœur. Et par fureur d’ascète, il se déchira les entrailles un peu plus profondément. «Le commerce, l’industrie, la navigation, je m’en fous. Vous pétrissez tout ça dans les os et le sang des hommes. Pour une famille qui tient, cent mille sont dévastées, on tue l’enfant, on tue le père quand l’enfant n’a pas l’âge d’être tué. Et la mère se livre au premier soldat qui passe. Vous êtes un mari heureux, vous n’avez pas d’enfants. Vous n’avez pas la parole.» Il dit cela avec fureur, comme on insulte, pour que le mensonge héroïque passât malgré lui.
«Mais vous non plus vous n’avez pas d’enfants, et vous êtes un fiancé heureux... La vie m’amuse, elle vous ennuie. Et voilà tout. Prenez-la comme moi, votre femme sera fidèle aussi et je vous souhaite des enfants que je n’ai pu encore avoir. Je ne sais pas pourquoi, par exemple, car j’ai bien travaillé pour ça.» Et il rit.
Pierre se leva. Il n’en pouvait plus. Tout, ici, outrageait ses sentiments intimes, cet homme qui ne doutait pas de la vertu de sa femme, qui ne se croyait pas tenu de lui garder la sienne, qui riait quand c’était la guerre, qui ne voyait pas la souffrance de celui qui l’avait trompé. Tout de lui, tout en lui, sa bonhomie cordiale, son inconscient courage, son bonheur, sa facilité amoureuse et son bon sens un peu grossier. Y a-t-il deux races, celle qui traverse l’enfer en joie, ne voyant pas que c’est l’enfer, celle qui a l’enfer en elle et dont la joie même est enfer? Qu’est donc la guerre, et qu’est la paix, puisque chez celui-ci le cœur est toujours en guerre, chez celui-là toujours en paix?
Une fois de plus, malgré lui, celui qui ne voulait pas tuer souhaita la mort de celui qui consentait à tuer et ne souhaitait la mort de nul au monde. Il se leva, tendit la main, avec une sorte de répugnance dont il ne savait pas si Richard ou lui-même était l’objet. Richard la serra fortement.
--Bonne chance, disait Pierre.
--Merci, mon ami, vous de même. Pensez à la petite Élisabeth, sacré veinard! Et ne parlez plus de mourir. C’est une blague. Je ne sais si un jour il n’y aura plus la guerre, mais comme je n’y serai pas, ça m’est égal. Pour le moment, je suis vivant, et très vivant. Demandez plutôt à Clotilde!
XI
Tous deux étaient debout, enlacés et face à face, et Pierre berçait lentement Élisabeth sur son cœur.
--Je t’aime, disait-il. Demain, tu seras ma femme. Demain tu me défendras contre mes fantômes. Demain je te protégerai contre les heurts du dehors.
--Je t’aime, disait-elle. Tu es fort. Tu vas déposer dans mon cœur ta gloire. Tu as souffert pour tous les hommes. Tu as souffert pour moi. J’ai le droit de t’aimer, maintenant. Je t’aime.
--Je t’aime. Tu es belle. Je sens tout ton corps contre moi. J’oublierai dans tes bras l’horreur. J’oublierai la vie.
--Je t’aime. Je te révélerai la vie. Tu m’apprendras comment je te révélerai la vie.
--Je t’aime. Si je suis tué, je t’aurai eue.
--Tu ne seras pas tué. Celui que j’aime ne peut pas être tué. Je t’aime.
Ils se balbutiaient ces mots contre leurs lèvres, avec une tendre fureur. Dieu, comme au premier jour du drame, riait. Pourquoi tué? Un jour plus tôt... Tous deux sécheraient lentement, comme tout le monde, et mourraient. Et pourtant, c’étaient eux qui avaient raison contre Dieu. L’amour absorbe Dieu quand c’est la guerre. Devant la frénésie de vivre où la présence de la mort précipite les humains, l’adultère, le viol, l’inceste, tout peut être sanctifié. Un être qui glisse à l’abîme arrache une fleur en se cramponnant à son bord. La fleur tourne encore sur le gouffre quand lui-même y a disparu.
--Je t’aime. Tu ne mourras pas. Nous avons payé d’avance. J’ai souffert. Et tu m’as vaincue.
--Je t’aime. Je ne veux pas t’avoir vaincue. Je ne veux pas. Je ne veux pas te voir ainsi trembler sous le poing d’un soudard. C’est à toi de te vaincre en venant à ma foi.
Ils se trompaient tous deux. La victorieuse était la femme. Elle avait une certitude, et lui pas. Elle était calme. Il s’irritait. Ils étaient là, l’un devant l’autre, comme à la veille de la guerre. Mais il avait fait la guerre. Et pour cela, elle était calme, parce qu’elle l’avait vaincu.
Repris par sa passion de comprendre et de convaincre, Pierre l’avait quittée, un peu brusquement, et marchait dans la pièce, à grands pas. Il avait pris une rose écarlate qui était seule dans un verre et la froissait entre ses doigts.
--Je ne veux pas que tu m’aimes parce que je me suis battu. Je suis un boucher. Je suis un de ceux qui ont aveuglé, mutilé ton frère. Ces deux pieds, ces deux mains que voilà ont trempé dans le sang humain.
--Tu risquais le tien.
--Mais rappelle-toi donc ton frère! Rappelle-toi les lettres que tu m’envoyais là-bas. Rappelle-toi ton horreur de la guerre. Tu étais venue toute entière à la haine de l’horreur!
--Je suis femme. Tu m’as traînée par les poings dans ton sillage sanglant. Tu t’es battu en héros. En saint, puisque tu te battais contre toi-même. Je marcherai maintenant droit par la vie, au lieu d’y chercher les coins d’ombre où se retirent ceux qui ne veulent pas vivre en communion avec tous.
--Lise, Lise, écoute-moi.
Il s’était assis devant elle, il lui avait pris les deux mains.
--Écoute-moi. Je ne crois plus à rien, sinon à l’ignominie de la guerre, et qu’il faut que les hommes forts, les hommes cruels, tu m’entends, cruels pour eux, cruels pour tous, imposent aux hommes faibles, et par tous les moyens, la paix. La patrie? Je n’y crois plus. La démocratie? Je n’y crois plus. Je crois à la force. Mais la force s’organise pour vaincre et conquérir sans tuer. C’est sa dernière maladie. Les hommes vont haïr la guerre, parce qu’ils n’en ont plus besoin. Et la guerre en mourra.
--Je t’aime. Je t’ai retrouvé par la guerre. Je ne puis donc haïr la guerre. D’ailleurs, on hait ce dont on a besoin. J’ai haï l’amour, mon Pierre, quand tu m’avais abandonnée. Ni lui, ni toi, ni moi n’en sommes morts.
--Elle en mourra, elle en mourra, te dis-je. Elle n’est qu’une caricature sinistre de l’amour. Il faut, pour qu’elle dure, qu’on ait pendant mille ans redit aux hommes qu’elle est sainte. Pour l’amour, c’est le contraire. On l’a maudit pendant mille ans. Par cela même, on l’a exaspéré. Il faut des prétextes à la guerre, la justice, après Dieu, la démocratie, après le roi, le droit, après l’honneur. Il n’en faut pas à l’amour.
--Si, dit Élisabeth. Les mêmes qui invoquent tous les prétextes que tu dis pour maintenir ou provoquer la guerre invoquent, pour justifier l’amour, l’enfant, la famille, la société. Il s’en moque, comme la guerre. Comme elle il dure, voilà tout.
Pierre l’avait reprise dans ses bras.
--Tais-toi. Tu vas me faire horreur. Vois ton frère. Ton frère! Il n’a plus d’yeux, il n’a plus de bras.
Elle baisa la main qui s’était collée à sa bouche et dégagea sa tête ardente, qu’elle renversa.
--Pourquoi ne veux-tu pas que je te regarde, toi? Si tu savais, si tu savais comme tu es plus beau qu’avant, quelle flamme, quel orgueil tu as dans les yeux! Tu ne t’es battu ni pour le droit, ni pour la démocratie, ni pour la patrie. Tu t’es battu pour ton orgueil, et tu as comblé le mien. Je peux t’aimer sans en souffrir. Je t’aime.
Il s’irrita.
--Mais pourquoi as-tu haï la guerre? Pourquoi?
--Je ne pouvais me faire à voir Georges comme il était. Et quand tu y es entré, j’ai eu peur. Peur qu’on te tue. Peur qu’on fasse de toi ce qu’on avait fait de lui. Peur de tout. Mais tu as vaincu ma peur. Tu m’as vaincue. Je dois tout cela à la guerre.
--Elle n’est pas finie. Je puis mourir.
--Non, tu es plus fort que ma peur, plus fort que la guerre. Tu traînes dans ta force avec moi ce pauvre Georges lui-même. Tu es vivant. Plus que tu ne crois. Tu es vivant comme Richard. L’esprit de vie, dans cette guerre, t’a traversé comme les autres, et comme tu es plus noble que les autres, tu as fait plus que les autres, contre tes idées, contre tes goûts, contre ta foi. Je t’aime.
Précisément, l’infirme entrait, avec sa mère. Elle avait une main posée sur son épaule, pour le guider. Il marchait comme marchent les aveugles, le front levé, plongeant sur son pilon, à chaque pas, le buste roide, parce qu’il n’avait plus le balancier de ses deux bras. Il s’arrêta à trois pas d’eux, paraissant attendre qu’ils parlent. Ils s’étaient tus. Pierre le regardait avec une douleur furieuse, Élisabeth avec une tendresse exaltée, mais aucun d’eux n’osait parler. Il était le remords vivant et le témoignage mystique. Il dit:
--Pierre, Lise, vous êtes là?
--Oui, mon Georges.
--Je suis content que vous vous mariiez demain. Vous savez que c’est un peu ma faute. Maman voulait attendre la fin de la guerre.
Il eut un sourire pâle, et attendit. Il semblait toujours attendre quelque chose qui ne viendrait plus. Cependant, aidé par sa mère, il s’assit, et Élisabeth se mit à genoux devant lui.
--Comment te sens-tu aujourd’hui, mon Georges.
--Très bien. Il fait moins froid. Mes moignons ne me font pas mal.
Il se pencha, baisa les cheveux de sa sœur.
--Très bien, je bénis Dieu de ce qu’il a fait pour moi. On ne m’a jamais tant aimé, maman, toi, Clotilde, Pierre... Richard est bon. Papa... Il ne faut pas vous inquiéter de moi. J’ai le cœur en paix.
--Mon pauvre petit, dit Pierre! Si tu savais combien, à propos de toi, j’ai maudit la guerre, surtout quand je l’ai connue comme toi, d’aussi près que toi.
--Il ne faut pas maudire la guerre. Elle a fini de me révéler Dieu. Et la patrie, à qui je suis reconnaissant de m’avoir donné l’occasion de lui témoigner mon amour. Et toi. Et moi-même. Et les miens.
Pierre eût voulu se taire. Il ne put pas. Il haït l’infirme. Il le prit à partie, cruellement. Il se battit contre l’infirme.
--Mais tu as été, comme moi, dans la boue glacée jusqu’au ventre, des semaines, des mois entiers! Nous avons traversé le feu. Nous avons vu tuer des hommes. Nous en avons tué. Nous avons vu des têtes écrasées, des membres arrachés. Nous avons vu des enfants porter leurs tripes. Nous avons marché dans la cervelle. Pourquoi, pourquoi cela? Pourquoi n’as-tu plus de bras? Pourquoi n’as-tu plus d’yeux? Pourquoi ne peux-tu plus prendre les choses, voir la lumière, les fleurs, les femmes, plus rien, plus rien?
Élisabeth, éperdue, lui faisait des signes. Mme Chambrun le regardait avec mépris.
--Pourquoi? pour mieux comprendre, disait Georges. J’ai oublié ces souffrances que tu rappelles. Je marche environné d’amour. Mon ennui, c’est d’être obligé de demander tant de services, de ne pouvoir rien faire seul, ni manger, ni m’habiller. Mais j’ai maman, Élisabeth. Je sens le bien que je leur fais. Si je souffre parfois aux souvenirs dont tu parles, ou d’être fait comme je suis, c’est d’avoir maudit mes souffrances.
Et Mme Chambrun le regardait avec orgueil.
Pierre se tut, navré. Élisabeth parut gênée. Mais elle n’en voulait déjà plus à Pierre. Et elle le vit, grand, sombre et beau dans sa sévère tenue noire rehaussée d’argent. Le brusque orgueil de vivre à ses côtés monta de ses genoux tremblants.
--Mon Pierre, dit-elle à voix basse, regarde-le. Sans bras, sans yeux, il est aussi beau que toi. Là où vous êtes passés, vous avez ramassé l’esprit. Il a pris la résignation, toi la révolte. Mais peu importe vos idées. Vous êtes tous les deux plus forts qu’avant. Vous obéissez mieux qu’avant. Vous savez plus de vous-même.
--Sais-je donc plus, se dit Pierre?» Il s’assit, la tête inclinée, les deux coudes aux genoux. Savoir, savoir. Un écho lointain, dans ce mot, chuchotait des choses tragiques. Il revit Bologne, la Sixtine, l’homme et la femme cachant leur giron des deux mains. Le spectre de Clotilde nue renversée entre ses bras lui apparut à ce moment avec une netteté telle qu’il faillit crier. Il se leva, marcha à grands pas dans la pièce, le cœur sanglant. Pour la première fois, une idée germait dans son crâne, claire, brutale, et si obsédante qu’il sut qu’elle deviendrait très vite intolérable, s’il ne s’en délivrait pas. Il ne pourrait pas posséder Élisabeth, s’il ne lui avouait qu’il avait possédé sa sœur. Ce fut si net, ce fut si fort qu’il vit d’abord l’aveu facile et n’aperçut pas les conséquences effroyables qu’il entraînerait certainement. Il serait libéré par là du remords et de la luxure. Et voilà tout. Il saisit sa fiancée au poing, pour lui ordonner de le suivre. Et comme ils franchissaient le seuil, ils aperçurent, dans le grand salon qui faisait suite, Clotilde et Richard qui passaient.
Ils venaient au-devant d’eux. Mais ils ne les avaient pas vus. Ils passèrent, les laissant entre la porte et la fenêtre, dans le crépuscule du soir. Ils allaient côte à côte. Ils ne se donnaient pas la main, mais les regards de l’un étaient dans les regards de l’autre. Pierre n’avait pas revu Clotilde depuis Rome. C’était encore une nouvelle femme, le miracle multiplié. Elle illuminait la pénombre. Richard allait, de son pas de conquête, calme et sûr. Clotilde, en avançant de sa grande démarche, avait des torsions lentes et des redressements soudains du buste qui proclamaient la certitude et la tranquille attente d’un inépuisable bonheur. Ils avaient un sourire grave, le même. Ils se regardaient, chacun accueillait de tout l’autre les promesses et les souvenirs. Profondément, sans voir ailleurs. Regard commun, qui réunissait leur chair spirituelle commune sur le chemin au-devant d’eux. La gloire marchait sur leurs pas. Et la liberté. Et la justice. Et la bonté envers les créatures. Et l’obéissance glorieuse à la force du créateur.
Et voici: Si Pierre avait rencontré Clotilde seule, tout peut-être eût été changé de son destin et du destin d’Élisabeth. Mais l’esprit qui passait remit leur vie sur sa vraie route. Tout d’abord, il ne comprit pas. Il ne comprit pas pourquoi cette paix soudaine en son cœur, cette vive aurore éclairant tout à coup les ombres louches de son être, les ombres où se distille le poison du doute et du chagrin. Il comprit si peu qu’il trouva de vertueux prétextes à la décision qu’il prit tout d’un coup, dix secondes à peine après avoir pris la contraire. «Je ne dirai rien. Pourquoi tuer en ma fiancée une illusion de plus, la plus ardente, la seule même en ce moment? Pourquoi risquer d’éclabousser de soupçon et de tristesse ces deux êtres admirables? Il faut résister à la conscience, quand la somme de tragédie qu’on a vécue est déjà assez lourde pour satisfaire à son avidité. C’est être courageux que de cacher aux autres, à certaines heures, des vérités qui peuvent diminuer la confiance humaine qu’ils ont. Je ne dirai rien, même si je souffre. On peut jouir de tordre sa conscience, si les autres en sont heureux.»
Comme il ne souffrait pas, comme sa conscience était calme, il se donnait la comédie. L’homme est plus simple qu’il ne croit. Il se dit grand. Il joue de son héroïsme verbal avec un orgueil enfantin. Mais son esprit de sacrifice et de devoir est une soumission à une force où il cherche une volupté. La vie venait de passer devant celui-là, sous sa forme la plus grandiose. Et elle emportait la morale et le remords, et la loi. Et comme il aimait une femme, comme le souvenir d’une autre femme n’était entre la femme qu’il aimait et lui qu’un obstacle fantomatique, une image qui grandissait et devenait plus obsédante à mesure que la réalité même s’éloignait, tout fut balayé à l’instant, parce qu’il avait vu cette autre femme entraînée par une puissance devant laquelle sa conscience n’était rien. Il fut sûr que, dans son souvenir à elle, il ne l’avait jamais eue. Devant un train lancé, l’homme s’efface et ne souffre pas de s’effacer. Il s’effaça. Tout d’un coup, il ne souffrit plus. Il sut qu’il ne souffrirait plus. Et sa «conscience» s’éteignit.
Il n’avait pas quitté le poing d’Élisabeth, debout à ses côtés et comme lui saisie par la force mystérieuse qui était passée devant eux. Il la regarda.
--Que me voulais-tu, mon Pierre?
--Rien, je t’aime.