Part 8
«Mais si vous refusez d’obéir au gouvernement, de payer l’impôt et de servir dans l’armée, les peuples étrangers envahiront votre pays et deviendront vos maîtres», objectent encore les hommes qui veulent demeurer nos chefs.
Ne les écoutez pas. Décidez-vous seulement à reconnaître la terre comme propriété commune, à refuser les conscrits, les impôts, sauf ceux que vous paierez de bonne volonté pour assurer les services publics; tâchez de régler vos affaires en paix, et les peuples étrangers, séduits par votre heureuse vie, ne songeraient pas à aller vous conquérir; et, s’ils y songeaient, ils s’abstiendraient encore en voyant l’heureuse existence que vous menez; bien mieux, ils vous imiteraient.
De même que vous, toutes les nations ont souffert et souffrent encore du combat qu’ont mené et mènent entre eux les divers gouvernements: rivalités militaires, commerciales, industrielles; luttes de classes, luttes de partis.
Dans tous les pays chrétiens se poursuit un combat intérieur dont le principal but est de s’affranchir du gouvernement. Mais cet affranchissement des peuples, dont la majorité a abandonné la vie agricole en faveur de la vie industrielle des villes, devient fort difficile parce que ces nations industrielles dépendent de celles qui sont demeurées agricoles.
Elles espèrent s’affranchir à l’aide de la doctrine socialiste. Mais vous, ouvriers russes, qui tirez vos moyens d’existence de la terre principalement, et qui pouvez satisfaire vos besoins par votre propre travail, vous avez la chance de pouvoir vous libérer bien plus facilement. Au surplus, le gouvernement, socialiste ou non, ne constitue pas pour vous une nécessité, pas même une commodité; c’est un lourd fardeau qui ne vous est en aucun cas utile à porter.
Le gouvernement vous prive de la terre, vous enlève, sous forme d’impôt, la majeure partie du produit de votre travail, vous prive de vos enfants en en faisant des soldats et en les envoyant à la boucherie.
Notez bien que l’autorité gouvernementale n’est nullement une condition aussi absolue de la vie humaine que le sont, par exemple, la culture de la terre, la famille, les relations entre les hommes, qui subsisteront toujours, tant qu’il y aura des hommes. Le gouvernement est une institution qui se crée quand le besoin en est, et elle disparaît quand elle devient inutile, comme toutes les institutions humaines. Dans les temps passés existaient le sacrifice humain, l’idolâtrie, la sorcellerie, le supplice, l’esclavage et autres mœurs analogues. Or, à mesure que les hommes progressaient, le caractère odieux de ces mœurs devenait de plus en plus évident et, peu à peu, elles disparurent.
Il en est de même du gouvernement. Il naquit quand les hommes étaient encore sauvages et cruels. Et le gouvernement était à leur image. Presque tous les gouvernements ont emprunté leurs lois aux païens romains, et leur système d’administration demeure aujourd’hui aussi brutal qu’il l’était avant l’ère chrétienne.
Mais les peuples progressent, ressentent de moins en moins le besoin d’être gouvernés par une autorité oppressive et y voient aujourd’hui un véritable obstacle à leur bonheur.
La coquille est nécessaire à l’œuf tant que le poussin n’est pas formé. Dès qu’il l’est, la coquille ne lui est qu’une gêne. On peut en dire autant du gouvernement et du peuple qu’il protège, et la plupart des nations chrétiennes, la nation russe plus vivement que les autres, s’en rend bien compte.
«Le gouvernement est indispensable», disent certains, convaincus qu’ils en sont, aujourd’hui surtout, en raison de l’agitation qui soulève le peuple russe.
Mais qui sont-ils ceux qui se soucient de la plénitude du pouvoir du gouvernement? Ce sont ceux qui vivent du travail du peuple et qui, ayant conscience de leur culpabilité, craignent d’être dénoncés; ils espèrent donc que le gouvernement, solidaire avec eux, protégera par la force leur indignité.
On conçoit que le gouvernement leur soit indispensable. Mais pour toi, peuple, n’était-il pas toujours une lourde charge?
Enfin, aujourd’hui que sa mauvaise administration a provoqué la révolte et la division, il est devenu une véritable calamité dont tu dois te délivrer pour ton bien matériel et spirituel.
Que vous réussissiez, paysans et ouvriers, à vous affranchir dès à présent du gouvernement ou que vous ayez encore à en souffrir, de l’actuel ou d’un nouveau, voire d’un gouvernement étranger, il ne vous reste qu’une chose à faire à vous, travailleurs russes: ne plus obéir à l’autorité et vous passer d’elle.
Vous en serez persécutés au début; vous souffrirez des discordes qui naîtront peut-être parmi vous; mais toutes ces misères ne sont rien comparées aux malheurs et aux souffrances qui vous assaillent actuellement et qui vous attendent encore par la faute du gouvernement. De fait, en exécutant les ordres de tel ou tel gouvernement, vous serez entraîné à commettre toutes sortes de crimes et qui se perpétueront tant que vous n’y mettrez pas un terme par votre refus d’y participer.
Laissez-vous seulement entraîner, répondez aux appels de l’un ou de l’autre gouvernement, entrez en lutte contre les révolutionnaires pour soutenir l’ancien gouvernement en qualité de soldats, de policiers, de membres des bandes noires; ou bien aidez les révolutionnaires par des grèves, pillages, émeutes, syndicats, élections, etc., etc.; outre qu’un grand poids pèsera sur votre conscience, vous serez de nouveau asservis, quel que soit le gouvernement qui triomphera, même celui que vous aurez aidé à vaincre.
Donc, ne cédez pas, n’obéissez ni aux uns ni aux autres, et vous vous délivrerez de tous vos maux.
Je vous le dis bien, il n’est qu’une issue de votre situation présente si difficile: refuser d’obéir à toute autorité oppressive, supporter avec résignation les violences et ne pas y participer en aucun cas.
Cette issue est simple, facile, et conduit infailliblement au bonheur.
Mais pour se comporter ainsi vous devez reconnaître l’autorité de Dieu et de sa loi.
«Celui qui souffrira jusqu’au bout sera sauvé.» Et votre salut est entre vos mains.
Ouvriers des villes, vous ne serez plus obligés d’accepter les conditions que les patrons vous imposent; c’est vous qui les réglerez, ou bien vous créerez des associations de production de tous les objets de première nécessité; ou encore, la terre étant devenue libre, vous retournerez à la vie naturelle, rurale.
«Mais si nous, Russes, nous nous mettons à vivre sans gouvernement, il n’y aura plus de Russie», diront ceux qui croient qu’il est fort important que la Russie, c’est-à-dire le rassemblement forcé de peuples divers sous une même puissance, existe.
Or, ce conglomérat appelé Russie, loin de vous être nécessaire, à vous, travailleurs russes, constitue précisément l’une des principales causes de vos malheurs.
Si l’on vous écrase d’impôts, après avoir grevé vos ancêtres et amassé d’énormes dettes publiques que vous devez payer, si l’on vous enrôle et envoie guerroyer au bout du monde contre des gens dont vous ne vous souciez pas et qui ne se soucient pas de vous, c’est précisément afin de maintenir l’intégrité de cette Russie, qui n’est qu’un agglomérat forcé de la Pologne, du Caucase, de la Finlande, de l’Asie centrale, de la Mandchourie et d’autres territoires et populations sous la même puissance.
Il y a pis encore. Cette agglomération, maintenue par la force, des peuples et des races est un grand péché dont vous portez malgré vous la responsabilité en obéissant au gouvernement.
De fait, pour que subsiste la Russie telle qu’elle est, il faut courber sous le joug Polonais, Finlandais, Esthoniens, Géorgiens, Arméniens, Tatares et bien d’autres nationalités; on doit leur interdire de vivre comme ils l’entendent, les persécuter, voire les massacrer, en cas de désobéissance.
Pourquoi donc participerez-vous à ces mauvaises actions puisqu’aussi bien vous en souffrez vous-mêmes?
Ceux qui ont intérêt à ce que la Russie étende sa puissance sur la Pologne, le Caucase, la Finlande, et autres pays, qu’ils s’arrangent comme ils peuvent. Vous, travailleurs, vous n’y avez aucun intérêt. Ce qui vous intéresse, c’est de ne pas manquer de terre, c’est de ne pas être dépouillés de vos biens, privés de vos fils et, surtout, ne pas être obligés de commettre de mauvaises actions.
Et tout cela finira dès que vous aurez cessé d’exécuter les ordres du gouvernement qui vous perdent corps et âmes.
TABLE DES MATIÈRES
Pages. La portée de la Révolution russe 5
L’unique solution possible de la question agraire 135
L’impôt unique d’Henry George: Son application urgente et facile en Russie 161
Que faire? 175
Appel aux Russes: I.--Au Gouvernement 203 II.--Aux Révolutionnaires 215 III.--Au Peuple 227
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--16258.