Part 7
Si une partie des hommes seulement adoptait cette conduite, elle attirerait peu à peu vers elle d’autres adhérents, le mal diminuerait à mesure, et le Royaume de Dieu vers lequel aspirent irrésistiblement tous les cœurs deviendrait de plus en plus une réalité.
APPEL AUX RUSSES
AU GOUVERNEMENT, AUX RÉVOLUTIONNAIRES, AU PEUPLE
I
AU GOUVERNEMENT
(_J’appelle gouvernement l’ensemble des hommes qui, grâce au pouvoir dont ils sont investis, appliquent et modifient à leur guise les lois existantes. En Russie, le gouvernement comprend actuellement le tsar, ses ministres et ses conseillers._)
La raison d’être avouée du pouvoir est le souci du bien public.
Ceci posé, je vous demande, hommes de gouvernement russes, comment remplissez-vous votre mission?
Vous combattez les révolutionnaires en recourant à la ruse et, ce qui pire est, à une cruauté plus perfectionnée encore que celle des révolutionnaires.
Or, vous oubliez que des deux camps, le vainqueur ne saurait être celui qui est plus rusé, plus méchant et plus cruel, mais bien celui qui vise le but vers lequel marche l’humanité.
Que les révolutionnaires définissent bien ou mal leur but, ils tendent en tout cas vers un ordre social nouveau, tandis que vous autres, gouvernants, vous n’avez en vue que de conserver votre situation avantageuse.
Aussi, vous sera-t-il impossible de résister à la révolution, quelle que soit la bannière sous laquelle vous vous placerez: autocratie, même mitigée par une Constitution, ou christianisme corrompu appelé orthodoxie, avec rétablissement du patriarchat, et rénové par toutes sortes d’interprétations mystiques.
Ce sont là choses du passé et rien ne saurait le faire revivre.
Votre salut n’est point dans la Douma avec tel ou tel système électoral; il n’est pas dans l’emploi de canons ni dans les exécutions capitales; il est uniquement dans l’aveu de votre culpabilité envers le peuple et dans l’effort de racheter celle-ci, de la réparer d’une façon ou d’une autre, pendant qu’il en est temps encore.
Dressez devant le peuple un idéal de justice, de bien et de vérité qui soit supérieur à celui de vos adversaires; dressez-le, non en songeant à votre salut, mais avec la sincère volonté de le réaliser, et par là même vous n’assurerez pas seulement votre propre salut, vous délivrerez encore la Russie de toutes les calamités qui l’accablent.
Vous n’avez pas à imaginer cet idéal: il existe déjà; c’est l’ancien idéal de tout le peuple russe: le retour de toutes les classes,--non pas des seuls paysans,--au droit naturel et légitime sur la terre.
Cet idéal paraît déraisonnable à ceux qui n’ont pas l’habitude de penser par eux-mêmes; ils en sont intimidés parce qu’il ne rappelle en rien ce qui existe partout ailleurs, en Europe et en Amérique. Or, c’est précisément parce qu’il n’a encore été réalisé nulle part qu’il apparaît comme le véritable idéal de notre temps. Il est plus particulièrement l’idéal du peuple russe, parce que sa réalisation lui est plus facile qu’à tout autre peuple; il peut et doit donc le mettre en pratique le premier.
Effacez vos fautes par un acte de justice; efforcez-vous, pendant que vous êtes encore au pouvoir, d’abolir la si ancienne et criante iniquité: la propriété foncière; iniquité que tout le monde rural sent avec tant d’acuité et dont il souffre si douloureusement; et dès que vous l’aurez fait, tous les esprits cultivés, ceux qui composent «l’intelligence», vous suivront. Vous aurez pour vous tous les partisans d’un régime constitutionnel sincère, tous ceux qui comprennent qu’avant d’appeler le peuple à élire ses représentants, il importe de l’affranchir du servage foncier.
Les socialistes eux-mêmes se joindront à vous, puisque leur but: la nationalisation des instruments de travail, exige avant tout la nationalisation du sol, ce principal instrument du travail.
Les révolutionnaires seront également avec vous, puisque en abolissant la propriété foncière, vous aurez réalisé l’un des points principaux de leur programme.
Enfin, et surtout, vous aurez avec vous tous les agriculteurs, c’est-à-dire les cent millions de paysans qui composent le vrai peuple russe.
Faites, pendant qu’il en est temps encore, ce que vous impose votre mission de gouvernants; posez-vous pour but la réalisation du véritable bien public, et au lieu de la crainte et de l’irritation que vous éprouvez maintenant, vous ressentirez la joie que donne la solidarité avec le peuple, l’union avec les cent millions de paysans.
Vous connaîtrez alors l’affection et la gratitude de ce peuple si doux, qui oubliera volontiers vos fautes et vous aimera comme il aime celui[7] et ceux qui l’ont affranchi du servage.
[7] Le tsar Alexandre II.
Oubliez que vous êtes tsar, ministres, sénateurs ou gouverneurs, souvenez-vous seulement que vous êtes des hommes; et aussitôt la douleur, le désespoir et la peur feront place au pardon et à l’amour.
Mais vous devez, à cet effet, vous donner de tout cœur à cette œuvre de régénération; non dans votre intérêt et comme moyen de votre salut, mais dans l’intérêt public. Vous verrez alors de quelle activité ardente, sensée, toute de conciliation, sera saisie la société en ses meilleurs représentants! L’élite de toutes les classes marchera au premier rang, tandis que ceux qui troublent actuellement la Russie seront relégués à leur vraie place.
Dès que vous aurez adopté cette attitude, disparaîtront d’eux-mêmes et la vengeance, et la colère, et la cupidité, et l’envie, et l’ambition, et la vanité, et l’ignorance, cette plaie principale, qui troublent et mettent à feu et à sang la Russie, ce dont vous êtes seuls responsables.
Oui, il n’y a devant vous, hommes de gouvernement, que deux issues: ou le massacre de vos frères et tant d’autres horreurs qu’engendre la révolution, ce qui n’empêchera pas d’ailleurs votre chute honteuse; ou la réalisation pacifique de la réforme agraire que revendique depuis toujours le peuple, et l’indication que vous donnerez par cela même à toutes les autres nations chrétiennes de la voie vers l’abolition de cette grande iniquité dont les hommes souffrent depuis si longtemps.
Tant que le régime actuel vous assure le pouvoir, servez-vous-en, non pour accroître encore le mal que vous avez commis et la haine que vous avez suscitée, mais pour la grande œuvre qui sera salutaire aussi bien pour votre peuple que pour l’humanité entière. Et avant que le régime actuel meure, qu’il s’achève par un acte de bonté et de vérité, et non pas par celui de mensonge et d’horreur[8].
[8] Les éditeurs de Tolstoï, M. V. et Mme A. Tchertkoff, font cette remarque judicieuse à l’appel de l’auteur aux hommes de gouvernement, où il dit entre autres que «leur salut n’est pas dans la Douma élue d’après tel ou tel système électoral»: «Tolstoï ne veut nullement, par ces paroles, conseiller au gouvernement de ne faire aucune concession aux revendications de la société russe; au contraire, au moment où l’écrit actuel de Tolstoï était à l’impression, nous avons reçu de lui une lettre où il s’exprime ainsi à ce sujet:
«... L’agitation publique ne saurait être réprimée par la force; mais le gouvernement, ou mieux, les hommes qui le composent ont le devoir, devant Dieu, devant les hommes et devant leur propre conscience, de ne plus employer aucun moyen violent, d’accorder tout ce qu’on leur demande, de dégager leur responsabilité; il doit accorder, et une assemblée constituante, et le suffrage universel égal, direct, secret, et l’amnistie, et tout le reste...»
«Ainsi, ajoutent les éditeurs, Tolstoï veut dire seulement, dans le passage indiqué de son appel, que le remède n’est pas dans la Douma, mais dans un changement plus radical de la condition du pays.»
II
AUX RÉVOLUTIONNAIRES
(_J’entends par révolutionnaires tous ceux qui, depuis les constitutionnalistes les plus pacifiques jusqu’aux terroristes les plus violents, ont pour but de remplacer le gouvernement existant par un autre, différemment organisé et comprenant d’autres personnes._)
Vous, les révolutionnaires de toute nuance et de toute dénomination, vous considérez le régime existant comme mauvais; et vous cherchez à le remplacer par un nouveau; à cet effet vous recourez à des moyens divers: réunions autorisées ou non; propagande à l’aide d’articles et de discours; grèves, manifestations et, conséquence naturelle et forcée de tous ces actes, meurtre et révolte armée.
Bien que vous soyez en désaccord sur la forme du régime futur et sur les moyens pratiques de l’organiser, vous ne vous arrêtez pas devant aucun crime.
Vous n’avez pas assez de mots de mépris pour exprimer votre blâme aux hommes de gouvernement qui luttent contre vous. Mais tous les actes de cruauté qu’ils commettent en vous combattant sont parfaitement justifiés à leurs yeux, car tous, depuis le tsar jusqu’au moindre agent de police, formés qu’ils sont dans le respect infini pour l’ordre établi, sont absolument convaincus qu’en défendant cet ordre, ils obéissent précisément aux vœux de millions de gens qui reconnaissent la légitimité de l’ordre existant et la situation privilégiée des gouvernants.
La responsabilité morale de leur cruauté ne retombe donc pas sur eux seuls, mais se répartit sur un grand nombre de personnes.
D’autre part, vous les révolutionnaires, vous avez toutes sortes de professions; vous êtes médecins, professeurs, ingénieurs, étudiants, journalistes, mécaniciens, ouvriers, avocats, marchands, propriétaires fonciers, professions qui n’ont rien de commun avec l’art de gouverner; et cependant, sans autre préparation, vous croyez savoir quelle organisation est nécessaire à la Russie, et, en raison de cette prescience du régime futur, que chacun de vous définit à sa manière, vous prenez sur vous la responsabilité des actes les plus horribles: vous lancez des bombes, pillez, tuez, exécutez.
Des milliers de personnes sont ainsi mises à mort, réduites au désespoir, exaspérées, transformées en fauves. Et pourquoi? Parce qu’un petit nombre d’individus, une infime partie du peuple, a décidé que, pour mieux organiser l’ordre public, il faut que la Douma continue à siéger, ou bien qu’elle doit être remplacée par une autre, élue au suffrage universel, secret, etc.; ou encore qu’on doit instituer la république, que cette république soit sociale. Et c’est à cette fin que vous provoquez la guerre civile.
Vous affirmez que vous agissez ainsi pour le bien public. Mais le peuple de cent millions d’âmes, pour le bien de qui vous agissez, ne vous le demande pas et n’a nullement besoin de ce que vous cherchez à réaliser par d’aussi mauvais moyens.
Le peuple n’a aucun besoin de vous; il vous a toujours jugés et vous juge encore à la même valeur que les autres parasites qui, d’une façon ou d’une autre, le privent du produit de son travail et lui sont une charge.
Considérez, en effet, ce peuple agriculteur de cent millions, qui à vrai dire représente seul le corps de la Russie; rendez-vous compte que vous tous: professeurs, ouvriers de fabrique, ingénieurs, médecins, journalistes, étudiants, propriétaires, vétérinaires, commerçants, avocats, employés de chemin de fer, vous qui êtes tellement préoccupés du bien du peuple, vous n’êtes que les parasites nuisibles de ce corps, que vous sucez son sang, pourrissez sur lui et lui transmettez votre pourriture. Imaginez-vous ces millions d’hommes qui peinent éternellement et qui soutiennent sur leurs épaules votre existence factice, appliquez-leur les réformes que vous voulez obtenir, et vous vous apercevrez combien elles sont étrangères à toute sa façon d’être.
Il a d’autres objectifs; il voit plus loin et plus à fond; il manifeste la conscience de sa mission non par des articles de journaux, mais par sa vie même, par la vie de cent millions d’âmes.
Non, vous ne pouvez pas le comprendre. Vous êtes fermement convaincus que ce peuple grossier ne saurait avoir des principes à lui, que ce serait pour lui un grand bien si vous l’instruisiez à l’aide du récent article que vous avez lu, et vous espérez bien de faire du peuple une chose aussi pitoyable, impuissante et dépravée que vous l’êtes vous-mêmes.
Vous dites que vous voulez une organisation équitable de la vie; or, vous ne pouvez exister que sous un régime injuste, désordonné.
S’il s’en établit un, réellement juste, où il n’y aurait plus de place pour des exploiteurs du travail d’autrui, alors, vous tous, propriétaires, commerçants, médecins, professeurs, avocats, fabricants, ingénieurs, producteurs de tabac, d’alcool, de canons, de miroirs, de velours, etc., vous mourrez de faim en compagnie des hommes du gouvernement.
Loin d’éprouver la nécessité d’un ordre social équitable, il n’est rien qui puisse vous répugner davantage, puisque, sous un pareil régime, tous les hommes devront être au même titre occupés à une besogne d’utilité commune.
Cessez de vous leurrer, envisagez la place réelle qui vous revient parmi le peuple russe, rendez-vous compte de ce que vous faites, et vous vous apercevrez que votre lutte contre le gouvernement est le combat entre deux parasites sur un corps sain et que vous êtes également nuisibles.
Vous ferez donc mieux de vous occuper de vos intérêts, et non pas de ceux du peuple; laissez-le en paix, ne lui mentez pas, c’est la seule grâce qu’il vous demande.
Combattez le gouvernement si le cœur vous en dit; mais dites-vous bien que c’est pour vos intérêts que vous luttez, non pas pour ceux du peuple, et que les violences que vous commettez, loin d’avoir un caractère noble et bienfaisant, sont des actes ineptes, nuisibles et, surtout, immoraux.
Votre œuvre, assurez-vous, a pour but d’améliorer la situation générale du pays. Or, à cet effet, on doit se préoccuper d’abord de l’amélioration des hommes de ce pays.
C’est là un truisme à l’instar de celui qui constate que pour chauffer l’eau d’un vase il faut que chacune de ses molécules soit chauffée.
Pour devenir meilleurs, les hommes doivent concentrer de plus en plus leur attention sur eux-mêmes, sur leur vie intérieure. Or, l’activité publique, surtout la lutte publique, détourne leur attention de leur vie intérieure, les pervertit et abaisse ainsi le niveau moral de la collectivité. Il en fut ainsi toujours et partout, il en est ainsi plus encore aujourd’hui.
A son tour l’abaissement de la morale sociale a pour résultat de faire remonter à la surface les éléments immoraux de la société et de former une opinion publique aussi immorale, autorisant, approuvant tous les crimes, y compris l’assassinat.
Il se forme ainsi un cercle vicieux: les éléments les plus pernicieux de la société, déchaînés par la lutte, participent à l’agitation et emploient des moyens conformes à leur bas niveau de moralité, et cette activité attire, à son tour, la lie de la population. De sorte que la moralité baisse de plus en plus, et ce sont les plus dépravés, les Danton, les Marat, les Napoléon, les Talleyrand, les Bismarck qui deviennent les héros du temps.
La participation à l’action publique et à la lutte qui s’ensuit n’est donc nullement une œuvre bonne, noble, utile, comme le croient et le disent les politiciens, mais est au contraire la plus inepte, nuisible et immorale.
Réfléchissez-y, surtout vous, jeunes gens, qui n’êtes pas encore enlizés dans la vase politique; secouez l’horrible hypnose qui pèse sur vous; libérez-vous de la croyance mensongère en l’utilité de votre action pour le peuple et au nom de quoi vous croyez pouvoir vous tout permettre; songez surtout aux facultés supérieures de votre âme qui aspirent non pas au suffrage universel, secret, etc., ni à la révolte armée, ni à une Constituante et à d’autres choses vaines, mais à un idéal de justice et de bonté.
Or, pour tendre vers cet idéal, vous devez, avant tout, ne pas vous abuser, ne pas croire qu’en vous livrant à vos mesquines passions: vanité, ambition, envie, exploits téméraires, penchant de trouver un emploi à vos forces oisives ou d’améliorer votre condition personnelle, vous servez le peuple; vous devez faire un retour sur vous-même et tâcher de vous corriger de vos propres défauts, devenir meilleurs.
Si vous tenez quand même à prendre part à la vie publique, songez d’abord à vos torts envers le peuple, efforcez-vous d’exploiter le moins possible son travail, et si vous êtes incapables de lui venir en aide, du moins ne le troublez ni ne l’égarez, ne commettez pas le crime de le pousser au pillage et à l’émeute, qui ont toujours pour résultat plus de misère et plus d’asservissement.
La situation compliquée et pénible où nous sommes actuellement en Russie exige de vous, non des articles de journaux, non des discours, ou des démonstrations bruyantes et souvent la déloyale excitation des paysans à la révolte, en en fuyant la responsabilité, elle exige un rigoureux examen de votre conscience, de votre vie, qui seule est au pouvoir de l’homme et dont le relèvement individuel peut seul améliorer la condition sociale.
III
AU PEUPLE
(_J’entends par le mot peuple tout le peuple russe, mais principalement le monde rural, celui dont le travail fait vivre tout le pays._)
Peuple travailleur, surtout toi paysan russe, tu te trouves aujourd’hui dans une situation particulièrement difficile. Si pénible qu’ait pu être ton existence jusqu’ici par suite de l’insuffisance des terres dont tu disposes, des impôts écrasants, des droits douaniers, des guerres provoquées par le gouvernement, tu as vécu en gardant ta foi au tsar, à l’impossibilité de se passer de lui, et tu te soumettais docilement à lui.
Si mauvais que fût le gouvernement tsarien, tu lui obéissais tant qu’il était seul à gouverner. Aujourd’hui qu’une partie du peuple s’est révoltée contre lui, s’est mise à le combattre, que sur nombre de points il s’est établi deux pouvoirs au lieu d’un, chacun exigeant de toi l’obéissance, il ne t’est plus possible de te soumettre docilement au gouvernement, puisqu’il te faut choisir entre celui qui existe et le nouveau et tu dois te préoccuper de savoir quel est le meilleur.
Que devez-vous donc faire, vous les hommes du vrai peuple,--non pas les dizaines de milliers d’ouvriers qui s’agitent dans les villes,--vous les cent millions de paysans qui travaillez la terre?
Le traditionnel gouvernement impérial vous dit: «N’écoutez pas les émeutiers; ils vous promettent beaucoup, et ils ne vous donneront rien. Restez-moi fidèles, et je satisferai à tous vos besoins.»
Les révolutionnaires vous disent: «Ne croyez pas à ce gouvernement; il vous a toujours opprimés et il continuera à vous opprimer. Joignez-vous à nous, aidez-nous, et nous établirons un gouvernement sur le modèle de celui des pays libres. Vous choisirez alors vous-mêmes vos gouvernants, vous dirigerez vos affaires et vous porterez vous-mêmes remède à vos misères.»
Que devez-vous donc faire?
Soutenir l’ancien gouvernement? Mais il promet depuis bien longtemps de prendre souci de vos besoins, et, loin de les satisfaire, il ne fait qu’accroître votre misère.
Vous joindre aux révoltés? Ils vous promettent de vous doter d’un régime parlementaire, à l’exemple des pays les plus libres; mais partout où ce système existe, même dans les républiques, la misère du peuple n’est pas moins grande que chez nous. Comme chez nous, et plus encore, la terre y appartient aux riches; et, de même que chez nous, on y impose le peuple sans lui demander son avis; de même que chez nous, on y entretient une force armée, on déclare et on fait la guerre quand le gouvernement le juge nécessaire.
Au reste, le nouveau régime qu’on vous promet n’est pas encore établi, et on ne sait nullement ce qu’il sera.
Ainsi, nul avantage pour vous d’adhérer à l’un ou à l’autre parti. De plus, il s’agit moins d’avantages que de votre conscience, de votre responsabilité devant Dieu.
Défendre l’ancien régime, c’est faire ce qu’on a fait en ces derniers temps à Odessa, à Sébastopol, à Kiev, à Riga, au Caucase, à Moscou: tuer, pendre, brûler vif, martyriser, fusiller les passants; massacrer femmes et enfants.
Se joindre aux révolutionnaires, c’est commettre le même crime: tuer, exploser, incendier, piller, combattre les soldats (instruments du gouvernement), exécuter, pendre.
Ainsi, le gouvernement tsarien et les révolutionnaires vous convient également à participer à une guerre fratricide. Vous ne pouvez donc pas, vous, travailleurs chrétiens, ni devant Dieu, ni devant votre conscience, _vous joindre ni à l’ancien ni au nouveau gouvernement et prendre part aux actes antichrétiens ni de l’un ni de l’autre_.
Ne pas participer aux actes de l’ancien gouvernement signifie: refuser de servir dans l’armée, dans la police, comme garde champêtre, dizainier; n’assumer aucune fonction politique: service d’État, de zemstvos, de municipalités.
Ne pas participer aux actes révolutionnaires signifie: ne pas former de syndicats et d’associations politiques, ne pas déclarer de grèves, ne pas incendier et ruiner les biens d’autrui, ne pas prendre part à des soulèvements armés.
Vous avez actuellement devant vous deux pouvoirs hostiles, et tous deux vous convient à des actions mauvaises, antichrétiennes.
Que pouvez-vous faire, sinon renoncer à tout gouvernement?
On affirme qu’il est difficile, impossible même, de se passer de gouvernement. Cependant, vous autres, travailleurs russes, ouvriers des champs surtout, vous savez parfaitement vous en passer en menant votre existence champêtre, paisible, laborieuse, en jouissant de droits égaux sur la terre et en réglant vos affaires dans vos assemblées communales.
Le gouvernement a besoin de vous, mais vous, paysans russes, vous pouvez parfaitement vous en passer.
Voilà pourquoi, dans les circonstances actuelles si difficiles, lorsqu’il est également mal de se joindre à l’un comme à l’autre système gouvernemental, il est logique et bienfaisant pour vous de n’adhérer à aucun d’eux.
* * * * *
Mais que doivent faire les ouvriers de fabrique qui, dans nombre de pays, sont plus nombreux que les agriculteurs et qui dépendent entièrement du gouvernement?
Ils doivent adopter en tous points la même attitude que les ouvriers des champs: _ne se soumettre à aucun gouvernement_ et appliquer tous leurs efforts pour retourner à la vie rurale.
Que les ouvriers des villes, autant que les ouvriers des champs, cessent d’obéir au gouvernement, et du coup le pouvoir de celui-ci disparaîtrait, et avec lui s’évanouirait d’elle-même la servitude où vous vous trouvez, parce qu’elle n’est maintenue que grâce à votre soumission volontaire.
C’est vous qui assurez l’existence de ce gouvernement qui grève de droits d’entrée et de sortie tous les produits; qui impose tous les objets à l’intérieur; qui établit toutes sortes de monopoles en faveur des sociétés privées et assure le droit de propriété foncière; qui dispose de la force armée, que vous-même lui fournissez, et qui vous tient par elle en une dépendance et une soumission constantes.
«Mais s’il n’existait que de petites communautés autonomes, qui, dès lors en l’absence d’un pouvoir central, assurerait le fonctionnement des services publics? Comment établirait-on les voies de communication, le télégraphe, la poste, l’enseignement supérieur, les bibliothèques nationales, le commerce?»
Les hommes sont tellement habitués à croire que le gouvernement dirige vraiment tous les services publics, qu’il leur semble que sans lui ils ne sauraient exister. C’est une grave erreur.
Les entreprises sociales les plus importantes, et pas seulement dans un pays, mais dans plusieurs à la fois, sont dues à l’initiative de personnes privées agissant en dehors de toute intervention gouvernementale. C’est bien dans ces conditions que furent fondées les diverses sociétés internationales, savantes, commerciales, industrielles.
Non seulement le gouvernement ne concourt pas à leur développement, mais, au contraire, son intervention leur est une entrave.