Part 4
Certes, on regrettera la disparition de machines et appareils ingénieux qui tissent tant et si vite de superbes étoffes, ou fabriquent d’excellents bonbons et de beaux miroirs, mais on a regretté également, lors de l’affranchissement des serfs, les magnifiques chevaux de course, les tableaux, les instruments de musique, les théâtres privés. Aussi, de même que les paysans affranchis ont élevé des animaux domestiques et des plantes répondant aux nécessités de leur existence, et qu’ont disparu les chevaux de course et les fleurs d’orangerie, les ouvriers affranchis du gouvernement et du capital dirigeront leurs efforts vers d’autres buts qu’aujourd’hui.
«Mais il est bien préférable de cuire le pain en commun que chacun à part et de tisser vingt fois plus vite à la fabrique que chacun sur son métier», objectent les défenseurs de la civilisation en citant nombre d’autres exemples probants. Est-ce à dire que les hommes sont des bêtes pour lesquelles toutes les questions sont résolues par la nourriture, les vêtements, le gîte, par plus ou moins de travail?
Le sauvage d’Australie sait fort bien qu’il est plus expéditif et économique de se construire une seule cabane pour lui et sa femme; or, il en construit deux afin qu’il et elle puissent s’isoler. Le paysan russe sait fort bien qu’il lui est plus avantageux de vivre dans la même maison avec son père et ses frères, et cependant il se sépare d’eux, se construit sa propre isba et souffre plutôt du besoin que d’obéir à ses aînés ou se quereller avec eux. Je pense que la majorité de gens sensés préféreront brosser eux-mêmes leurs vêtements et chaussures, porter l’eau et remplir leur lampe que de consacrer une seule heure par jour aux travaux obligatoires de la fabrique et d’aider aux machines qui font la même besogne.
Si la contrainte disparaissait, il ne resterait pas non plus grand’chose de ces belles machines qui percent les tunnels et forgent l’acier, voire qui brossent les chaussures et lavent la vaisselle.
Les ouvriers, une fois affranchis, laisseront immanquablement tomber en ruine tout ce que leur servitude avait produit et créeront de tout autres machines, pour d’autres buts, sur une autre échelle et avec une tout autre distribution.
C’est si clair et évident qu’on ne saurait ne pas s’en rendre compte, si on n’avait pas le préjugé de la civilisation.
C’est bien ce préjugé si répandu et si enraciné qui fait envisager comme une sorte de sacrilège ou de folie toute indication de la fausseté de la voie que suivent les peuples occidentaux, ainsi que toute tentative de faire revenir les égarés à la vie rationnelle et libre.
Cette foi aveugle que notre organisation de la vie est la meilleure fait que les principaux agents de la civilisation: hommes d’État, savants, artistes, commerçants, fabricants, écrivains, ne s’aperçoivent pas de leur existence oisive et dénaturée et sont fermement convaincus qu’elle est très importante et utile à toute l’humanité; ils ne sont pas moins convaincus que les choses futiles, bêtes et vilaines fabriquées sous leur direction: canons, forteresses, cinématographes, temples, automobiles, bombes, phonographes, télégraphes, machines rotatives imprimant des montagnes de papier pleines de vilenies, de mensonges et de sottises, demeureront telles que sous le régime de l’ouvrier libéré et garderont à jamais leur caractère utile.
Les hommes libres, qui n’ont pas le préjugé de la civilisation, doivent se rendre compte que les conditions de vie, appelées chez les Occidentaux civilisation, ne sont rien autre que le résultat des caprices des classes dirigeantes, comme l’avaient été les pyramides, temples et sérails les résultats des lubies des despotes d’Égypte, de Babylone, de Rome; comme l’avaient été les palais, les orchestres composés de serfs, les théâtres particuliers, les étangs, les parcs, les chasses, les dentelles, produits des serfs pour l’amusement des seigneurs russes.
On dit que la désobéissance au gouvernement et le retour à la vie rurale fera disparaître tout le progrès de l’industrie, ce qui serait une calamité. Mais il n’y a aucune raison de croire que le retour à la vie rurale et au régime où toute autorité serait absente, ferait disparaître le progrès industriel réellement utile et n’exigeant pas l’asservissement des hommes. Et si même la désobéissance au pouvoir et la reprise de la vie des champs supprimaient la production et la surproduction de la quantité infinie des objets inutiles et nuisibles qui occupent aujourd’hui la majeure partie de l’humanité; si elles supprimaient également la possibilité d’exister pour les oisifs qui inventent ces objets et en justifient leur vie immorale, il ne s’ensuivrait pas que _tout_ ce que l’humanité a produit pour son bien disparaîtrait. Au contraire, la suppression de tout ce qui existe par la violence susciterait une production intensive des objets perfectionnés réellement utiles et nécessaires, production qui, sans transformer les hommes en machines, allégerait le travail et embellirait la vie des agriculteurs.
Cette nouvelle organisation de la vie se distinguerait de l’actuelle en ce que les objets dus au progrès de l’industrie et de l’art n’auraient plus pour but l’amusement des riches, la curiosité des oisifs, la préparation à l’assassinat, la conservation de vies inutiles et nuisibles au détriment de celles qui sont nécessaires; le nouveau régime ne se soucierait pas de l’invention des machines permettant de produire à l’aide d’un petit nombre d’ouvriers une grande quantité d’objets ou de cultiver de grandes étendues de terre; les machines ne fabriqueraient que ce qui peut accroître la force productrice du travail des agriculteurs qui cultivent individuellement, de leurs bras, leur terrain, et pourraient améliorer l’existence de ces derniers sans les détacher de la terre ni porter atteinte à leur liberté.
XIV
Mais quelle sera l’existence de ceux qui n’obéiront pas à l’autorité des hommes? Comment seront administrées les affaires publiques? Que deviendront les États? Que deviendront l’Irlande, la Pologne, la Finlande, l’Algérie, les Indes, les colonies en général? En quelles collectivités se grouperont les nations?
Ces questions sont posées par ceux qui sont habitués à croire que les conditions de la vie des sociétés sont déterminées par la volonté de quelques-uns, et qui supposent, par suite, que les hommes peuvent connaître comment s’organisera la vie future des sociétés.
Si l’on avait demandé à un citoyen romain, le plus érudit et le plus perspicace, habitué à croire que la vie du monde dépend de la décision du Sénat et des empereurs romains, ce que serait le monde romain plusieurs siècles plus tard; ou bien si ce Romain avait eu l’idée d’écrire un livre comme Belami de nos jours, on peut dire avec certitude qu’il n’aurait jamais pu prévoir, même approximativement, ni les barbares, ni la féodalité, ni la papauté, ni la dispersion et la reconstitution des peuples en grands États. Il en est de même des machines volantes, des rayons X, des moteurs électriques, du régime socialiste et des autres tableaux du monde futur que se représentent avec tant de hardiesse les Belami, les Morice, les Anatole France et autres.
Non seulement il n’est pas donné aux hommes de connaître les formes futures de la vie sociale, mais encore c’est un mal pour eux de croire qu’ils peuvent les connaître. C’est un mal parce que rien n’empêche plus le développement normal de la vie que cette prétendue science.
La vie des individus et des collectivités est caractérisée précisément par ce fait que les uns et les autres marchent vers l’inconnu sans cesser de se transformer; les uns et les autres évoluent non pas suivant les plans dressés d’avance par quelques-uns, mais sous l’action de la tendance naturelle de tous les hommes à se rapprocher de la perfection morale, qui est atteinte par l’activité infiniment variée de millions et de millions d’hommes. C’est pourquoi les rapports qui naîtront entre les hommes, les formes que prendront les organisations sociales dépendent exclusivement de la nature des hommes et non de la prévision de telle ou telle forme de la vie que certains voudraient voir se créer.
Néanmoins, ceux qui ne croient pas en la loi de Dieu s’imaginent qu’ils peuvent connaître le régime futur de la société et, partant, accomplissent des actes qu’ils jugent eux-mêmes comme mauvais, afin que se réalise l’ordre qu’ils prévoient et qu’ils considèrent comme nécessaire.
Ils ne se troublent pas de voir d’autres hommes imaginer différemment la cité de demain. En effet, cela ne les empêche pas non seulement de décider que telle sera l’organisation de l’avenir, mais encore d’agir, de combattre, de s’emparer des biens d’autrui, d’emprisonner, d’assassiner, en vue du bonheur futur qu’ils ont imaginé. La vieille formule de Caïphe: «Qu’un seul périsse plutôt que le peuple entier» demeure indiscutable pour ces gens.
De fait, comment ne pas tuer jusqu’à des centaines de milliers d’hommes, lorsqu’on est fermement convaincu que la mort de ces milliers aura pour résultat le bonheur de millions?
Ceux qui ne croient pas en Dieu et en sa loi ne sauraient raisonner autrement. Ils n’obéissent qu’à leurs passions, à leurs raisonnements et à la suggestion du milieu; ils n’ont jamais pensé à leur mission dans la vie ni à ce qu’est le véritable bonheur humain; si même ils y ont pensé, ils décidaient qu’il était impossible de le connaître. Et ce sont eux, ignorant en quoi consiste le bonheur de chacun, qui s’imaginent de connaître avec certitude le bonheur nécessaire à toute la société! Ils en sont tellement persuadés que pour atteindre ce bonheur, ils accomplissent toutes sortes de violences qu’ils jugent eux-mêmes condamnables.
Il semble singulier que ces hommes, qui ne savent pas où est leur propre bonheur, s’imaginent connaître avec certitude où est celui de toute la société, et que précisément parce qu’ils sont dans l’ignorance en ce qui les concerne personnellement, ils puissent croire à la possibilité de savoir ce que doit faire pour son bien la société entière.
L’instructif mécontentement qu’ils éprouvent en l’absence de toute direction dans leur vie, leur en fait rejeter la responsabilité non pas sur eux-mêmes, mais sur la mauvaise organisation sociale; et, dans les préoccupations qu’ils mettent à réorganiser la société, ils voient la possibilité de faire taire leur conscience qui leur rappelle la fausseté de leur vie. C’est pour ces raisons que ceux qui ignorent leur mission individuelle croient connaître d’autant mieux la mission qui incombe à la société. Tels sont, soit les jeunes gens les moins sérieux, soit les hommes publics les plus corrompus: les Marat, les Napoléon, les Bismarck. C’est bien pour ces raisons que l’histoire des peuples fourmille des plus grandes atrocités.
Mais la conséquence la plus néfaste de cette prétendue prévision de l’avenir et de l’action qui en résulte est que l’une et l’autre empêchent précisément, et plus que toute autre chose, la société de marcher dans la voie qui conduit au véritable bonheur.
Nous répondons donc à la question: comment s’organisera la vie des peuples qui cesseront d’obéir au gouvernement? nous répondons que nous ne pouvons pas le savoir; et nous ne pouvons même pas croire que quiconque puisse le savoir.
Il nous est impossible de connaître les conditions futures de la vie sociale sans pouvoir central, mais nous savons fermement ce que chacun de nous doit faire pour que ces conditions soient les meilleures. Nous savons fermement qu’à cette fin nous devons avant tout nous abstenir des actes brutaux qu’exige de nous le gouvernement existant, et nous devons autant ne pas commettre les violences auxquelles nous engagent ceux qui combattent le régime actuel afin d’en établir un nouveau.
En un mot, nous devons refuser l’obéissance à toute autorité. Et nous le devons non pas parce que nous savons comment, à la suite de ce refus, s’organisera le régime futur, mais parce que l’obéissance à l’autorité nous demandant de violer la loi divine est un péché. Cela, nous le savons avec certitude; et nous savons aussi qu’en ne désobéissant pas à la volonté divine il ne peut en sortir que du bien, tant pour chacun de nous que pour l’humanité entière.
XV
Les hommes ont la tendance de croire à la réalisation des événements les plus fantastiques: la possibilité de voler, de communiquer avec les planètes, d’établir le régime socialiste, de communiquer avec les esprits, et à bien d’autres choses d’une irréalisation pourtant certaine; mais ils se refusent à croire que la conception de la vie qu’ils professent à l’époque présente pût changer.
Pourtant ces changements, et les plus surprenants, se produisent constamment en chacun de nous, ainsi que chez les sociétés et nations entières; et c’est cette transformation continue qui est le fond même de la vie humaine.
Sans rappeler les évolutions de la conscience sociale dont témoigne l’histoire, il se produit devant nos yeux, en Russie, une de ces modifications, qui étonnent par leur rapidité, dans la conscience du peuple, et qui ne s’était en rien manifestée il y a deux ou trois ans à peine. Cette modification nous semble soudaine parce qu’elle a mûri lentement dans les esprits sans que nous nous en soyons aperçus.
Le même phénomène se produit aujourd’hui sur le terrain spirituel, inaccessible à notre observation. Si le peuple russe, qui considérait il y a deux ans comme impossible de désobéir au pouvoir existant ou seulement de le juger, le condamne aujourd’hui, se prépare à lui désobéir et à le remplacer par un nouveau, pourquoi ne pas supposer que dans sa conscience est en train de mûrir un autre changement de ses rapports avec le pouvoir, savoir la nécessité de son affranchissement moral, religieux?
Pourquoi une pareille évolution ne pourrait-elle s’accomplir chez n’importe quel peuple et, aujourd’hui, chez les Russes? Pourquoi ne pas supposer que la lutte égoïste, la peur, la haine qui font agir tous les peuples; que la propagande du mensonge, de l’immoralité et de l’ignorance, par les journaux, les livres, les discours et les actes, pourraient être remplacées, chez tous les peuples et particulièrement chez les Russes aujourd’hui, par une aspiration religieuse, humanitaire, raisonnée, affectueuse, qui révélerait toute l’horreur de la soumission au pouvoir et la joyeuse possibilité d’une vie sans violence ni autorité?
Pourquoi telle influence, qui a agi dans la même direction pendant des dizaines d’années, a-t-elle pu préparer la manifestation actuelle de cette orientation dans la révolution, et pourquoi la conscience de la possibilité et de la nécessité de l’affranchissement du péché d’autorité, ainsi que l’établissement de l’union entre les hommes fondée sur la concorde, le respect et l’affection mutuelle, ne pourraient-elles pas mûrir de même?
Il y a une quinzaine d’années, l’écrivain français de talent Dumas fils écrivit une lettre à l’adresse de Zola[2], où cet homme fort doué et intelligent, mais occupé principalement de questions esthétiques et sociales, a dit vers la fin de sa vie des paroles d’une surprenante prophétie. C’est bien le cas de dire que l’esprit divin souffle où il veut:
[2] Ce n’est pas tout à fait exact. Dans sa lettre intitulée _Le Mysticisme à l’école_, Dumas fils faisait bien allusion au discours de Zola prononcé la même année, en 1893, au banquet de l’Association générale des étudiants, mais cette lettre fut adressée au directeur du _Gaulois_.
«L’âme est en travail incessant, en évolution continue vers la lumière et la vérité, écrivait Dumas. Tant qu’elle n’aura pas reçu toute la lumière et conquis la vérité, elle tourmentera l’homme.
«Eh bien, elle ne l’a jamais autant harcelé, elle ne lui a jamais autant imposé son empire qu’aujourd’hui. Elle est pour ainsi dire répandue dans la masse de l’air que tout le monde respire. Les quelques âmes individuelles qui avaient eu isolément la volonté de la régénération sociale se sont peu à peu cherchées, appelées, rapprochées, réunies, comprises; elles ont formé un groupe, un centre d’attraction vers lequel volent maintenant les autres âmes des quatre points du globe, comme font les alouettes vers le miroir; elles ont, de la sorte, constitué, pour ainsi dire, une âme collective, afin que les hommes réalisent désormais en commun, consciemment et irrésistiblement, l’union prochaine et le progrès régulier des nations récemment encore hostiles les unes aux autres. Cette âme nouvelle, je la retrouve et la reconnais dans les faits qui semblent le plus propres à la nier.
«Ces armements de tous les peuples, ces menaces que leurs représentants s’adressent, ces reprises de persécutions de races, ces inimitiés entre compatriotes et jusqu’à ces gamineries de la Sorbonne, sont des exemples de mauvais aspect, mais non de mauvais augure. Ce sont les dernières convulsions de ce qui va disparaître. Le corps social procède comme le corps humain. La maladie n’y est que l’effort violent de l’organisme pour se débarrasser d’un élément morbide et nuisible.
«Ceux qui ont profité et qui comptaient profiter longtemps encore des errements du passé s’unissent donc pour qu’il n’y soit rien modifié. De là, ces armements, ces menaces, ces persécutions; mais, si vous regardez attentivement, vous verrez que tout cela est purement extérieur. Ce colossal est vide. L’âme n’y est plus; elle a passé autre part; ces millions d’hommes armés, qui font l’exercice tous les jours en vue d’une guerre d’extermination générale, ne haïssent pas ceux qu’ils doivent combattre et aucun de leurs chefs n’ose déclarer cette guerre. Quant aux revendications, même comminatoires, qui partent de ceux qui souffrent en bas, une grande et sincère pitié, qui les reconnaît enfin légitimes, commence à répondre d’en haut.
«L’entente est inévitable dans un temps donné plus proche qu’on ne le suppose. Je ne sais pas si c’est parce que je vais bientôt quitter la terre et si les lueurs d’au-dessous de l’horizon qui m’éclairent déjà me troublent la vue, mais je crois que notre monde va entrer dans la réalisation des paroles: «Aimez-vous les uns les autres», sans se préoccuper, d’ailleurs, si c’est un homme ou un Dieu qui les a dites.
«Le mouvement spiritualiste qu’on signale de toutes parts et que tant d’ambitieux ou de naïfs croient pouvoir diriger va être absolument humanitaire. Les hommes, qui ne font rien avec modération, vont être pris de folie, de la fureur de s’aimer. Cela n’ira pas tout seul de suite, évidemment; il y aura quelques malentendus, sanglants peut-être, tant nous avons été dressés et habitués à nous haïr, quelquefois par ceux-là mêmes qui avaient reçu mission de nous apprendre à nous aimer; mais, comme il est évident que cette grande loi de fraternité doit s’accomplir un jour, je suis convaincu que les temps commencent, et nous allons irrésistiblement vouloir que cela soit[3].»
[3] Voir la lettre de Dumas fils dans l’ouvrage de Léon Tolstoï, traduit par E. Halpérine-Kaminsky: _Zola, Dumas, Guy de Maupassant_.
Si étrange que paraisse l’expression: «Le temps viendra où les hommes vont être pris de la fureur de s’aimer», je crois que cette idée est absolument juste et est ressentie plus ou moins par tous les hommes de notre temps. Il est impossible que l’époque ne vienne quand l’amour, qui est le fond même de l’âme, occupera dans la vie des hommes la place qui lui revient et deviendra la base des relations humaines.
Ce temps se prépare, ce temps est proche.
«Nous sommes aujourd’hui au temps prédit par le Christ, écrivait Lamennais. D’un bout de la terre à l’autre tout s’ébranle. Rien de solide dans toutes les institutions, quelles qu’elles soient, ni dans les systèmes les plus divers qui sont la base de la vie des sociétés. On sent que tout doit bientôt s’écrouler et que, de ce temple aussi, il ne restera pas une seule pierre debout. Mais de même que des ruines de Jérusalem et de son temple, que le Dieu vivant a déserté, devaient surgir une cité nouvelle et un temple nouveau, vers lesquels affluaient volontairement les hommes de toutes les tribus et de tous les peuples, des ruines des temples et des villes d’aujourd’hui sortira une cité nouvelle et un temple nouveau destinés à devenir le temple de l’univers et la patrie commune du genre humain, aujourd’hui désuni par des doctrines qui se combattent, font de frères des étrangers et sèment parmi eux la haine sacrilège et les guerres hideuses. Lorsque viendra l’heure--de Dieu seul connue--de l’union des peuples en un seul temple et en une seule cité, alors s’établira vraiment le règne du Christ, se réalisera définitivement sa divine mission.»
«Des forces puissantes travaillent le monde, écrivait de même Channing. Nul ne peut les arrêter. Les signes en sont la naissance de la nouvelle conception du christianisme, du nouveau respect pour l’homme, du nouveau sentiment de fraternité et d’une égale attitude des hommes à l’égard du Père de tous les hommes. Nous le voyons, nous le sentons. Et devant cette manifestation de l’esprit nouveau tomberont toutes les persécutions. La société pénétrée de cet esprit substitue la paix à la guerre permanente. La force de l’égoïsme qui englobe tout et qui semble invincible cède à cette puissance naturelle: «Paix sur terre et concorde parmi les hommes» ne demeurera pas toujours un rêve.»
XVI
Pourquoi s’imaginer que les hommes, qui sont en la puissance de Dieu, demeureront toujours dans l’erreur étrange que seules les lois humaines, changeantes, injustes, locales, sont importantes et obligatoires, et non la loi de Dieu, éternelle, juste et commune à tous les hommes?
Pourquoi penser que les pasteurs de l’humanité prêcheront toujours que cette loi n’existe pas et ne saurait exister, lorsque chaque secte possède ses lois religieuses, lorsque telle autre croit à celles qu’on appelle scientifiques (lois de la matière, celles de la sociologie), qui sont sans obligation ni sanction, ou lorsqu’on obéit à des lois civiles que les hommes peuvent établir et changer à leur volonté?
Cette erreur peut être provisoire.
Pourquoi supposer, en effet, que les hommes, auxquels est révélée la loi divine commune à tous, écrite dans leur âme, trouvant son expression dans les doctrines des Brahmanes, de Bouddha, de Lao-Tseu, de Confucius, du Christ, n’adopteront pas enfin cet unique principe de toutes les lois, qui leur donnera et la satisfaction morale et une vie sociale heureuse? Pourquoi demeureraient-ils fidèles au chaos des doctrines théologiques, scientifiques et politiques, méchantes et pitoyables, qui les détournent de la seule chose nécessaire, et les poussent vers les choses vaines, ne leur donnant aucune indication sur la façon de se conduire dans la vie individuelle et sociale?
Pourquoi se dire que les hommes continueront à endurer toutes les souffrances, les uns en cherchant à dominer les autres, les autres en se soumettant avec haine et envie à leurs maîtres et en s’efforçant à devenir eux-mêmes des dirigeants?
Pourquoi supposer que le progrès, orgueil des hommes d’aujourd’hui, consistera toujours dans l’accroissement de la population, dans les mesures policières de nous conserver la vie, et non dans l’amélioration morale de notre vie?
Pourquoi croire qu’on verra toujours le progrès dans de piètres inventions mécaniques produisant de plus en plus des objets inutiles et nuisibles, et non dans la marche vers l’union toujours plus étroite entre les hommes et dans la nécessité, pour parvenir à cette union, de vaincre nos passions?
Pourquoi ne pas supposer que les hommes se réjouiront et rivaliseront non pas dans la richesse et le luxe, mais dans la simplicité, la modération et la bonté?