Part 3
Telles sont les trois conditions qui distinguent le peuple russe de ceux de l’Occident aux instants si graves qu’il traverse aujourd’hui. Il semblerait qu’elles devraient l’inciter à choisir l’issue la plus naturelle, qui est celle de la renonciation à tout gouvernement de violence. Or, loin de choisir cette voie naturelle, il hésite entre l’admission des violences gouvernementales et celles des révolutionnaires, commence même, en la personne de ses plus mauvais représentants, à prendre part aux violences et semble vouloir s’engager sur la voie funeste qu’avaient suivie les peuples occidentaux.
Quelle en est la cause?
X
D’où vient que des hommes souffrant des abus du pouvoir ne font pas ce qui pourrait les en débarrasser si promptement, c’est-à-dire en cessant tout simplement d’obéir à l’autorité? Loin d’employer ce moyen, ils continuent à agir de façon à se frustrer eux-mêmes d’un bien à la fois matériel et spirituel, et se soumettent au pouvoir existant, ou établissent un nouveau pouvoir oppresseur.
Les hommes sentent que la violence est la cause de leur situation malheureuse; ils ont vaguement conscience que pour en sortir ils ont besoin de liberté; et, chose surprenante, pour acquérir la liberté et se débarrasser de la violence, ils cherchent, inventent et emploient toutes sortes de moyens: révolte, changement de gouvernement, changement de régime, nouvelles combinaisons diplomatiques entre États, politique coloniale, organisation du prolétariat, cité socialiste, trust, tout, sauf l’unique moyen qui les débarrasserait le plus simplement et le plus sûrement de tous leurs maux: l’insoumission au pouvoir.
Tout esprit réfléchi devrait pourtant voir nettement que la violence engendre la violence et que la seule méthode de s’en débarrasser est de ne pas en commettre. Il n’est pas moins évident que la majorité des hommes est soumise à la minorité, uniquement parce que les premiers concourent eux-mêmes à leur asservissement.
Si les peuples sont asservis, c’est parce qu’ils ont recours à la force pour lutter contre la force, et cela dans un intérêt égoïste.
Ceux qui s’en abstiennent ne peuvent pas être asservis, comme on ne peut pas couper l’eau. Ils peuvent être dépouillés, immobilisés, blessés, tués, mais non asservis, c’est-à-dire forcés à agir contrairement à leur volonté raisonnée.
C’est vrai pour les individus, c’est vrai pour les collectivités. Si les deux cents millions d’Hindous avaient refusé de commettre les violences commandées par leurs maîtres: service militaire et impôts servant à l’oppression; s’ils ne s’étaient pas laissé séduire par des biens, dont on les avait auparavant dépouillés, ne s’étaient pas soumis aux lois de leurs oppresseurs, il est certain que non seulement cinquante mille Anglais, mais tous les Anglais tant qu’ils sont, auraient été impuissants à asservir l’Inde, alors même que sa population ne compterait pas deux cents millions, mais un seul millier d’hommes.
Il en est de même des Polonais, des Tchèques, des Irlandais, des Bédouins et de tous les peuples conquis. Il en est de même des ouvriers asservis par les capitalistes. Nul capitaliste au monde n’aurait pu les exploiter, s’ils n’avaient pas concouru eux-mêmes à leur esclavage.
Tout cela est tellement évident qu’on éprouve quelque honte à le démontrer. Pourtant, des hommes qui raisonnent logiquement dans tous les cas de la vie non seulement ne s’en aperçoivent pas et ne font pas ce que leur indique la raison, mais agissent et contre la raison et contre leur intérêt.
«Comment pourrais-je commencer le premier à faire ce que personne ne fait? se dit chacun. Que les autres commencent, et alors je cesserai à mon tour d’obéir à l’autorité.»
Et tous parlent ainsi. Chacun, sous prétexte de ne pouvoir commencer le premier, ne fait pas ce qui est de l’intérêt indiscutable de tous, mais continue à agir contrairement à l’intérêt, à la raison et à la nature humaine.
Parce que personne ne veut courir le risque des persécutions, on obéit aux autorités, tout en sachant qu’on va subir à la guerre, extérieure ou civile, des maux bien plus grands.
Pourquoi?
Parce que les hommes ne raisonnent pas, mais agissent sous l’action d’un moteur, le plus répandu, le mieux étudié en ces derniers temps et qu’on nomme suggestion ou hypnose.
Empêchant les hommes de faire ce qui est propre à leur nature et leur est avantageux, l’hypnose leur fait admettre que les violences commises par ceux qui se font appeler hommes d’État ne sont pas des actes immoraux commis par des gens immoraux, mais la manifestation de l’activité d’un être mystérieux et sacré, appelé État, sans lequel les hommes n’ont jamais vécu en commun (ce qui est absolument faux) et ne peuvent vivre.
Mais d’où vient que des êtres sensés subissent une suggestion aussi contraire à la raison, au sentiment et à l’intérêt?
La réponse à cette question est que l’hypnose agit non seulement sur les enfants, les malades et les idiots, mais encore sur tous ceux chez qui la conscience religieuse s’affaiblit; et conscience religieuse signifie celle qui établit notre rapport envers le Principe suprême dont dépend notre existence. Or, cette conscience est obscurcie chez la plupart des hommes de notre temps.
Quant à la cause qui le détermine elle réside en ce fait que les hommes ayant commis le péché de la soumission au pouvoir humain ne l’ont pas reconnu pour péché, et, cherchant à le justifier, ont exalté le pouvoir au point de substituer sa loi à la loi divine.
Et, lorsque la loi des hommes eut remplacé la loi de Dieu, les hommes perdirent la conscience religieuse, tombèrent sous l’action de l’hypnose étatiste faisant croire que les gouvernants ne sont pas simplement des égarés et des corrompus, mais les représentants de cette entité mystique: l’État, sans lequel les hommes ne sauraient vivre.
Un cercle de mensonges s’était formé: la soumission à l’autorité a affaibli, et en partie détruit, la conscience religieuse; l’affaiblissement, ou la perte, de cette conscience a soumis les hommes à l’autorité de leurs semblables.
Le péché de l’autorité a débuté ainsi: Les oppresseurs ont dit aux opprimés: «Exécutez tout ce que nous allons vous demander; si vous refusez, nous vous tuerons; si vous obéissez, nous organiserons l’ordre parmi vous et nous vous défendrons contre d’autres violateurs.»
Afin de pouvoir continuer à mener leur vie habituelle et ne lutter ni contre leurs violateurs, ni contre d’autres, les violés eurent l’air de dire: «C’est bien, nous vous obéirons. Organisez l’ordre comme vous l’entendrez; nous le maintiendrons, pourvu que nous puissions vivre tranquilles, nous et nos familles.»
Les oppresseurs ne s’étaient pas aperçus du péché qu’ils commettaient, aveuglés qu’ils étaient par le pouvoir. Les opprimés croyaient n’en pas commettre parce qu’il leur semblait que l’obéissance valait mieux que la lutte. Mais le péché était bien dans la soumission, et il n’était pas moins grand que le péché de ceux qui se livraient aux violences.
Si les premiers avaient supporté tous les prélèvements d’impôts, toutes les cruautés, sans reconnaître la légitimité du pouvoir oppresseur, sans leur promettre la soumission, ils ne commettraient pas de péché. Car c’est bien dans cette promesse qu’est la grande faute, aussi grande que celle des dirigeants.
Cette promesse de sujétion, cette reconnaissance de la légitimité du pouvoir rendait ce péché double: premièrement, c’est que les hommes qui se soumettaient afin de ne pas commettre le péché de résistance reconnaissaient sa légitimité chez ceux à qui ils obéissaient; deuxièmement, ils renonçaient à leur véritable liberté, qui est dans la soumission à la volonté de Dieu, en promettant d’obéir au pouvoir en tout et toujours. Or, cette promesse est, en son principe, en opposition directe avec la volonté de Dieu, puisque le pouvoir fondé sur la violence exige de ceux qui se soumettent à lui la participation aux assassinats, guerres, châtiments et lois qui sanctionnent ces violences.
On ne peut légèrement écarter ici, et partiellement observer là, la loi divine. Il est clair, en effet, que si dans tel cas la loi divine peut être remplacée par la loi humaine, la première n’est plus une loi suprême, toujours obligatoire; et, si elle n’est pas telle, elle n’existe pas.
Ensuite, privés de la direction que donne la loi divine, c’est-à-dire en perdant la faculté humaine la plus élevée, les hommes descendent immanquablement au degré inférieur de l’existence où les mobiles de leurs actions sont seulement dans leurs passions et la suggestion qu’ils subissent.
C’est dans cet état de reconnaissance de la nécessité d’obéir à l’autorité que se trouvent tous les peuples qui vivent groupés en ce qu’on appelle États. C’est également le cas du peuple russe.
Voilà pourquoi se produit ce phénomène étrange: cent millions d’agriculteurs, une masse qui peut être considérée comme tout le peuple russe, n’ayant besoin d’aucune tutelle gouvernementale, ne choisissent pas la plus naturelle et la meilleure issue pour sortir de leur situation, qui est de cesser d’obéir à toute autorité fondée sur la violence, et continuent à participer à l’ancien gouvernement, ou bien à lutter contre lui pour s’en préparer un autre, aussi oppresseur.
XI
Il nous arrive souvent d’entendre et de lire les arguments sur les causes de la situation précaire et pleine de danger de toutes les nations chrétiennes, ainsi que de celle au milieu de laquelle se débat aujourd’hui le peuple russe, affolé et rendu féroce en certaines de ses parties.
Les causes qu’on met en avant sont les plus diverses. En réalité, elles peuvent être réduites à une seule. Les hommes _ont oublié Dieu_, c’est-à-dire ils ont oublié leurs rapports envers le Principe infini de la vie, ont oublié la mission qui en découle pour chacun: l’accomplissement--pour sa propre satisfaction, pour la satisfaction de l’âme--de la loi instituée par ce Principe-Dieu.
On l’a oublié parce que les uns s’étaient reconnu le droit de dominer par la contrainte, tandis que les autres avaient consenti à leur obéir et à participer à leur administration. Dès lors, les uns et les autres ont renié par cela même Dieu et ont remplacé sa loi par celle des hommes.
Dès qu’elle a oublié le rapport envers l’Être infini, la masse des hommes est descendue au degré le plus bas de la conscience, où il n’a pour guide que ses passions bestiales et la suggestion moutonnière, et cela malgré toute la subtilité de ses travaux intellectuels.
C’est là l’origine de tout son malheur.
Le remède n’est donc qu’en ceci: le rétablissement dans la conscience des hommes de leur dépendance de Dieu et de leur attitude raisonnée et libre envers eux-mêmes et envers le prochain qui découle de cette conscience.
C’est bien cette soumission consciente à Dieu et, par suite, la disparition du péché d’autorité, qui pourrait guérir aujourd’hui tous les peuples de leurs maux.
La possibilité et la nécessité de ne plus obéir à l’autorité humaine, mais de revenir à la loi divine sont senties vaguement par tous les hommes, et, en cet instant, avec une vivacité toute particulière par le peuple russe. C’est bien cette vague conscience qui est le fond du mouvement actuel en Russie.
Ce qui s’y accomplit aujourd’hui n’est pas, comme beaucoup se l’imaginent, un soulèvement populaire contre le gouvernement dans le but de le remplacer par un autre, mais quelque chose de bien plus grand et de plus significatif. Ce qui fait mouvoir aujourd’hui les Russes, c’est le vague sentiment de l’illégitimité, de l’irrationnalité de toute violence, de la possibilité et de la nécessité d’organiser une vie fondée non sur un pouvoir de contrainte, comme il l’a été jusqu’ici dans tous les pays, mais sur le consentement libre, raisonné.
Le peuple russe accomplira-t-il cette grande œuvre, ou bien, s’engageant à la suite des peuples occidentaux, laissera-t-il à un autre peuple oriental le bonheur d’être le guide de l’humanité dans l’œuvre de son affranchissement? Il est certain, en tous cas, que tous les peuples commencent aujourd’hui à percevoir de plus en plus nettement la possibilité de la substitution à la vie de folie et de violence d’une vie libre, raisonnée et bonne.
Or, ce qui pénètre dans la conscience se réalise inévitablement. La conscience des hommes est la manifestation de la volonté divine; et la volonté divine doit s’accomplir, ne peut pas ne pas s’accomplir.
XII
«Mais une vie sociale est-elle possible sans autorité? Si les hommes n’étaient pas retenus par la surveillance du pouvoir public, le vol et le brigandage régneraient partout», objectent ceux qui ne croient qu’en la vertu des lois humaines.
Ils sont sincèrement convaincus que les hommes se retiennent de commettre des crimes et observent l’ordre uniquement parce qu’il existe des lois, des tribunaux, une police, une administration, une armée, un gouvernement, et que sans eux la vie sociale serait impossible. A leur tour, les hommes corrompus par le pouvoir croient que les crimes commis dans leur pays étant punis par le gouvernement, ces châtiments empêchent les hommes d’en commettre de nouveaux.
Mais ces châtiments ne sauraient nullement prouver que tribunaux, police, armée, prisons et potences mettent des obstacles à l’accomplissement de tous les crimes qui pourraient être commis. Le fait que le nombre de crimes ne dépend nullement des mesures pénales du gouvernement est démontré avec une entière évidence par la vanité de ces mesures qui ne peuvent arrêter les actes criminels les plus audacieux et les plus cruels lorsque l’esprit de désordre règne dans la société, comme cela a eu lieu pendant toutes les révolutions et comme cela se produit aujourd’hui en Russie avec une acuité particulière.
La criminalité n’est pas aussi grande qu’elle pourrait l’être, parce que la masse populaire, celle qui travaille, s’abstient d’actes criminels et mène une bonne vie; cela non pas parce qu’il y a une police, une armée, des juges, mais parce qu’il existe une conscience morale commune à la plupart des hommes et qui tire son origine de la conception religieuse commune qui pénètre partout grâce à l’éducation, à l’opinion publique, aux usages.
Seule, cette conscience, manifestée par l’opinion publique, empêche l’accomplissement des actes criminels, dans les villes et surtout à la campagne où vit la majorité de la population.
J’ai parlé des communautés agricoles qui s’étaient installées en Extrême-Orient et y vécurent heureuses pendant un grand nombre d’années. Elles étaient inconnues du gouvernement et demeuraient en dehors de son action; et, lorsqu’elles furent découvertes par les agents de celui-ci, le profit qu’elles en tirèrent fut l’apparition parmi elles de nouvelles misères et l’accroissement du penchant au crime.
De fait, l’activité gouvernementale abaisse le niveau de la société, et, par là même, accroît la criminalité. Il ne peut pas en être autrement, puisque, par sa mission, le gouvernement doit substituer à la loi suprême, éternelle, obligatoire pour tous et écrite non dans les livres, mais dans les cœurs des hommes, leurs lois à eux ayant pour but, non la justice ni le bien commun, mais des considérations politiques, intérieures et extérieures, le plus souvent injustes.
Les lois fondamentales, nettement iniques, sont notamment le droit exclusif d’une minorité sur la terre, qui est un bien commun; le droit des uns sur le travail des autres; le devoir de fournir de l’argent pour perpétrer des assassinats, ou l’obligation de s’enrôler et de guerroyer; le monopole sur le poison-tabac; la défense d’échanger les produits du travail après une certaine limite appelée frontière; le droit de châtier pour des actes non immoraux, mais qui sont contraires aux intérêts des dirigeants.
Toutes ces lois et tous ces règlements, qu’on doit observer sous peine des plus sévères punitions, abaissent inévitablement le niveau de la conscience sociale.
On ne saurait donc imaginer une action plus démoralisatrice sur le peuple que celle qui caractérise, et a toujours caractérisé, tous les gouvernements.
Jamais aucun scélérat n’aurait pu avoir l’idée de commettre des actes horribles tels que les autodafés, l’inquisition, les tortures, les pillages, les écartèlements, les pendaisons, les emprisonnements cellulaires, les meurtres pendant les guerres, et tant d’autres violences qu’ont toujours accomplies et accomplissent avec solennité tous les gouvernements. Toutes les horreurs de la Jacquerie, celles des chefs de brigands Stegnka Razine, ou Pougatchev et d’autres ne sont que des conséquences ou de faibles imitations des horreurs des Ivan, des Pierre, des Biron, et qui se commettent également partout ailleurs.
Si même l’action gouvernementale empêche des dizaines d’hommes de se livrer à des actes criminels,--ce qui est douteux,--des centaines de mille de forfaits sont commis uniquement parce que les hommes sont élevés dans une atmosphère de crime, d’injustice et de cruauté gouvernementale.
Les industriels, les commerçants, les habitants des villes en général, qui jouissent plus ou moins des avantages qu’assure l’autorité, ont encore quelque raison de croire à l’utilité de celle-ci. Mais les agriculteurs voient qu’elle ne leur cause que des souffrances et des misères, tandis qu’ils n’en ont jamais aperçu la nécessité et se sont, au contraire, rendu compte qu’elle pervertit ceux parmi eux qui tombent sous son influence.
Chercher à démontrer que les hommes ne peuvent vivre sans gouvernement et que le mal que peuvent leur faire les voleurs et les brigands est plus grand que celui, moral et matériel, causé par le gouvernement, est aussi étrange que furent, au temps de l’esclavage, les tentatives de démontrer aux esclaves qu’il leur était plus profitable d’être des esclaves que des hommes libres. Mais, de même qu’alors les maîtres démontraient et suggéraient aux esclaves qu’ils avaient tout avantage à l’être et que leur situation serait pire s’ils étaient libres (souvent les esclaves y croyaient), les gouvernants d’aujourd’hui démontrent que l’autorité est nécessaire, et les gouvernés sont influencés par cette suggestion.
Ces derniers sont bien obligés de croire ceux-là, parce qu’ayant méconnu la loi divine, il ne leur reste plus que les lois humaines. Pour eux, l’absence de ces lois est l’absence de toute loi; la vie des hommes qui ne reconnaissent aucune loi leur semble horrible, parce que l’absence d’autorité humaine ne peut pas ne pas les effrayer, et ils refusent de s’en séparer.
Il résulte de la même méconnaissance de la loi de Dieu ce phénomène étrange, ou paraissant tel, que tous les théoriciens anarchistes, hommes érudits et intelligents, depuis Bakounine et Prudhon jusqu’à Reclus, Max Stirner et Kropotkine, démontrent irréfutablement l’illogisme et la nocivité du pouvoir et que, cependant dès qu’ils se mettent à parler de l’organisation de la vie sociale en dehors des lois humaines qu’ils nient, ils tombent dans le vague, la loquacité, l’éloquence, se lancent dans des conjectures les plus fantaisistes.
Cela provient de ce que tous ces théoriciens anarchistes méconnaissent la loi divine commune à tous les hommes, puisqu’en dehors de la soumission à une seule et même loi, humaine ou divine, aucune société ne saurait exister.
Il n’est possible de se libérer de la loi humaine que sous condition de la reconnaissance de la loi divine commune à tous.
XIII
«Soit, dira-t-on encore; en supposant même que des communautés agricoles primitives, comme celles de Russie, puissent vivre sans gouvernement, comment feraient les millions d’hommes qui ont déjà abandonné la vie rurale et travaillent dans l’industrie, à la ville? Tout le monde ne peut pourtant pas s’occuper d’agriculture.»
Les hommes ne peuvent être que des agriculteurs, répond fort justement Henry George.
«Mais si tous les hommes retournaient aujourd’hui à la vie des champs et voulaient se passer de gouvernement,--objecte-t-on encore,--toute la civilisation acquise par l’humanité disparaîtrait, ce qui serait le plus grand malheur; donc le retour à la vie agricole serait non un bien, mais un mal pour l’humanité.»
Il est un procédé fort usité parmi les hommes pour justifier leurs erreurs. Considérant comme un axiome irréfutable l’erreur qu’ils professent, ils confondent cette erreur et toutes ses conséquences en une seule idée et en un seul vocable, puis attribuent à l’une et à l’autre une signification vague et mystique. Tels sont les idées et les mots: _Église_, _science_, _droit_, _État_, _civilisation_.
Ainsi l’_Église_ n’est pas ce qu’elle est, c’est-à-dire la réunion de certains hommes tombés dans la même erreur, mais l’union de vrais croyants. Le _droit_ n’est pas l’assemblement de lois injustes élaborées par certains hommes, mais la définition des conditions équitables dans lesquelles les hommes peuvent vivre. La _science_ n’est pas le résultat de spéculations hasardeuses qui occupent les oisifs, mais l’unique, le vrai savoir. De même la _civilisation_ n’est pas le résultat des violences des autorités et de l’activité pernicieuse des nations occidentales voulant se libérer de l’oppression par l’oppression, mais la seule voie certaine vers le bonheur futur de l’humanité.
Les défenseurs de la civilisation objectent pourtant: «S’il est vrai que les inventions, le perfectionnement technique, les produits de l’industrie dont jouissent actuellement les classes riches sont inaccessibles aux travailleurs et ne peuvent, par suite, être considérés de nos jours comme un bien pour toute l’humanité, cela provient de ce que ces acquisitions n’ont pas encore atteint le perfectionnement qu’elles peuvent avoir et sont mal distribuées. Lorsque les machines seront plus perfectionnées encore, que les ouvriers s’affranchiront du joug capitaliste, et que toutes les usines et fabriques seront en leur possession, les machines produiront en si grande abondance et tout sera si bien distribué que tous jouiront de tout, nul ne sera privé de rien et tous seront heureux.»
Tout d’abord, il n’y a aucune raison de croire que ces mêmes ouvriers, qui luttent aujourd’hui si âprement entre eux, non seulement pour l’existence, mais encore pour se procurer un plus grand confort et des plaisirs, deviendront tout à coup si équitables et si aptes au sacrifice qu’ils se contenteront d’une part égale de bonheur fournie par les machines. Mais, qui plus est, la supposition même que toutes les usines avec leurs machines, qui ne pouvaient s’établir et exister que sous le régime autoritaire et capitaliste, demeureront telles qu’elles sont aujourd’hui lorsque le gouvernement et le capital disparaîtront, est tout à fait arbitraire.
Le croire, c’est supposer qu’après l’affranchissement des serfs, le château du seigneur, son parc, ses orangeries, orchestre privé, galerie de tableaux, écuries, chasses, garde-robe pleine de vêtements, toutes ces richesses seraient partagées en partie entre les paysans affranchis et en partie réservées à l’usage commun.
Il semble pourtant évident que ni les chevaux, ni les vêtements, ni les orangeries du riche seigneur ne peuvent servir aux paysans, et que ceux-ci ne conserveront pas, lors de l’affranchissement des ouvriers de l’autorité gouvernementale et capitaliste, ce qui avait été créé sous l’ancien régime; de même les ouvriers affranchis n’iront pas travailler dans les usines et les fabriques qui n’avaient pu exister que grâce à l’asservissement des travailleurs, alors même que ce travail pourra leur procurer profit et agrément.