La retraite ardente

Part 3

Chapter 33,651 wordsPublic domain

Le rire clair de la postulante égaya la petite chambre, interloquant un peu la comtesse.

--N’ayez pas peur, Madame... Vous ferez une retraite. Fiez-vous pour cela au Père Orban.

--C’est l’aumônier?

--Nous l’appelons: le Père Spirituel.

Et tout de suite elle changea de sujet.

--N’est-ce pas, Madame, que le parc est joli?

Par l’unique fenêtre ouverte, une imposante découverte de pelouses et d’ombrages fermait de tous côtés l’horizon, isolant le couvent de la plaine qui l’environnait.

Les yeux de la comtesse avaient suivi ceux de Madeleine. Oui... le dessin des allées avait du style et les essences des arbres de la variété. «Mais il n’y a pas de fleurs!» pensait-elle.

--Rien que celles que fait pousser le bon Dieu dans les prairies, et un petit coin du potager où l’on cultive de quoi parer l’autel les jours de fête, dit Madeleine. Vous aurez assez de pain grillé, Madame?

--Oh! bien assez.

--Je vous laisse déjeuner... Si vous désirez assister à la messe, un Père jésuite français, qui vient d’arriver, dira la sienne à onze heures. Je viendrai vous chercher, n’est-ce pas?

--Je serai prête.

Restée seule, Stéphanie commença de beurrer ses rôties et de déjeuner avec appétit. Le profond et calme sommeil, depuis Matines, avait coupé la fièvre; un sommeil tel qu’elle ne se souvenait pas d’en avoir goûté de pareil depuis bien des mois; elle en était encore engourdie. Tout d’un coup, jetant de nouveau un regard sur les verdures du parc, parées d’un clair soleil qui dissipait la buée du matin, elle songea à la phrase de Madeleine, au sujet des fleurs:

«Est-ce que je lui avais fait la remarque qu’il n’y en avait pas? Mais non... je n’avais rien dit... J’avais pensé, seulement...»

Un peu de ce trouble imprécis que la jeune fille lui avait causé la veille par ses paroles et toute sa façon d’être lui parcourut les nerfs: pas un malaise, mais une incertitude, une attente proche de l’anxiété. Elle s’en gourmanda, comme d’une faiblesse.

«Après tout, je l’ai peut-être dit. Et si je ne l’ai pas dit, il n’était pas difficile de comprendre ce que je pensais... Elle m’a paru d’ailleurs beaucoup plus ordinaire ce matin, cette enfant. Sauf le béguin, on aurait dit d’une petite femme de chambre campagnarde.

Le déjeuner achevé, Stéphanie se sentit désœuvrée et souhaita le retour de Madeleine. Le minuscule ovale de diamants qui cernait à son poignet le cadran des heures disait: dix heures moins vingt-cinq. Mais à peine l’eût-elle regardé que la voix profonde, confidentielle, de l’horloge du couvent détailla les trois coups de dix heures moins le quart. Stéphanie accorda minutieusement sa montre à l’horloge. Elle eut tort. Cette montre, seul bijou qu’elle eût emporté avec elle dans sa retraite, que de fois, se penchant vers son poignet, le Maître de son destin l’avait consultée: car lui-même ne portait jamais l’heure avec lui. Ah! la mémoire d’un geste familier, quelle évocation! Souvent, après ce regard pour cueillir le temps, il approchait ses lèvres de la ligne céruléenne que barrait la gourmette de platine et, ayant dit: «Je vais boire tout ton sang», de sa bouche collée à l’artère, il aspirait doucement, lentement, à petits coups, et son amante croyait alors sentir la liqueur rouge de sa vie couler de son bras dans la gorge de l’amant: elle défaillait, elle se pâmait, elle se fondait en lui, criant grâce...

* * * * *

--Madame, le Père est à la sacristie.

Vibrante encore au point de s’appuyer à la table pour garder son équilibre, elle suivit Madeleine.

La chapelle où le jésuite français allait dire sa messe était spécialement affectée aux retraitantes dites «de passage», celles qui, comme Stéphanie, s’annonçaient simplement pour une ou deux semaines. Elle était de dimensions moyennes et d’aspect froid, avec son faux appareil de pierre sur les murailles et sur la voûte; son chemin de croix, son chœur, son maître autel, du style le plus strictement moderne, et moderne de série. Pourtant un grand cadre à larges bords dorés, formant le fond du maître autel, enfermait un tableau assez bien traité dans le style de 1850: il représentait une descente de croix... Stéphanie, pénétrant dans la chapelle avec Madeleine, constata qu’elle n’était peuplée que de chaises vides; mais, au moment même où l’officiant sortait de la sacristie, précédé d’un minuscule enfant de chœur (le fils du jardinier, dit Madeleine), une dame âgée, appuyée de la main droite sur une béquille et donnant à une moniale son bras gauche qui ne lâchait point une autre béquille, vint s’asseoir au second rang. Stéphanie, comme le publicain, s’était instinctivement réfugiée vers les derniers rangs, et Madeleine l’y avait suivie.

Quelle sécheresse désespérée habitait son cœur, tandis qu’elle parcourait des yeux les pages de l’eucologe que sa petite compagne lui avais mis, ouvert où il convenait, entre les mains! Le trouble sensuel de tout à l’heure s’était apaisé, ou plutôt arrêté net dès qu’elle avait perçu la présence de Madeleine, mais il la laissait brisée, inerte. Nul souhait de raviver le passé tumultueux: oh! non!... Pas besoin de résister à une tentation; elle s’en écartait ainsi que d’un incendie redoutable, et par surprise seulement, le feu tout à l’heure avait fait irruption sur elle.

«J’ai trop souffert, pensait-elle... Si c’était à recommencer, je partirais encore... Mais que suis-je venue faire ici?... Cette chapelle est sinistre, ce prêtre est un passant comme moi; je ne le reverrai jamais. On ne s’occupe pas de moi, ou du moins on s’en occupe comme d’une voyageuse dans une pension de famille, pour me coucher et me nourrir. Ce n’est pas cela que je suis venue chercher!»

L’enfant de chœur porta le missel de la droite à la gauche de l’autel: Stéphanie et Madeleine se mirent debout. L’Évangile fini, elles s’assirent; leurs yeux se rencontrèrent. Stéphanie se sentit rougir, comme si sa voisine avait lu dans ses pensées. «Elle a vraiment un regard extraordinaire, qui vous pénètre et qui vous émeut. Singulier petit être! Allons! tâchons de prier...»

Elle lut consciencieusement une page environ d’eucologe, puis releva les yeux sur Madeleine. La jeune fille avait déposé son livre sur le siège du prie-Dieu, et, assise, semblait avoir rivé son regard au grand tableau qui formait le fond de l’autel. Le Christ, descendu de la Croix, était étendu par terre, entre la Vierge et sainte Madeleine: les autres saintes femmes formaient en recul un groupe indistinct. Une sorte de linceul aux plis tourmentés couvrait la partie inférieure du corps jusqu’au creux du thorax: la poitrine, les bras, les épaules étaient nus. Couché sur le dos, le buste légèrement dressé et incliné vers le spectateur, le divin supplicié avait les bras allongés le long du corps; sa tête pendait douloureusement sur son épaule gauche. La couronne d’épines, détachée de ses cheveux, gisait à terre: du sang et de la boue souillaient sa barbe, qui, comme les cheveux, était d’un brun roux. Le sang coagulé noircissait les lèvres de la blessure ouverte par la lance du soldat romain; les paupières couvraient les yeux, mais on eût dit qu’un regard de désolation coulait entre les cils qui ne se rejoignaient pas exactement. Ce n’était certes pas un chef-d’œuvre; mais c’était un honorable travail dans le style de Fromentin, et, si la douleur des saintes femmes était passablement froide et poncive, le buste transverbéré avait de la réalité douloureuse. Et le pinceau de l’artiste, en fixant sur la toile ces membres roides et cette face glacée, cette peau vide de sang, cette blessure qui semblait vivre seule encore dans le cadavre, ce regard invisible mais sensible entre les paupières défaillantes, avait ressenti et rendu toute l’inspiration dont il était capable.

L’attention de Stéphanie s’attachait moins au tableau qu’à Madeleine regardant le tableau. La jeune fille avait les mains non pas jointes, mais allongées l’une contre l’autre entre ses genoux serrés. Son buste se penchait en avant, et sa tête aussi s’avançait un peu de biais, comme il arrive quand on prête l’oreille. L’immobilité était absolue, impressionnante. Stéphanie remarqua que les yeux, fixés sur un point du tableau, ne remuaient pas les prunelles et que les cils ne clignaient pas. Elle eut un sentiment d’angoisse, presque de peur, et murmura assez haut pour être entendue de sa voisine: «Madeleine!» L’enfant, évidemment absente d’esprit, n’entendit pas. Alors Stéphanie étendit la main et frôla le haut du bras qui était à sa portée. Madeleine ne remua pas: elle n’avait pas senti l’attouchement. «Mais c’est de l’hypnotisme... de la catalepsie!...» pensa Stéphanie... Le gamin en soutanelle rouge, en cet instant, fit tinter la clochette pour annoncer le _Sanctus_... Madeleine rompit aussitôt et très naturellement sa pose extatique, reprit son eucologe sur le prie-Dieu et s’agenouilla. Stéphanie, tracassée d’une singulière impatience, s’agenouilla sur le prie-Dieu voisin. Elle regarda à son tour l’entaille du flanc divin, et l’image lui parut émouvante... «Comme ces troubles mystiques sont contagieux, pensa-t-elle, car elle gardait un sens critique en éveil, avec une nuance de méfiance hostile... Moi qui n’ai rien de mystique, je suis remuée par ce que je viens de voir, et cette médiocre peinture est tout près de m’attendrir.» Elle observa de nouveau Madeleine; celle-ci lisait son office attentivement, mais comme n’importe quel fidèle attentif. Quand les trois coups du _Sanctus_ résonnèrent, elle inclina son visage dans l’eucologe entre-bâillé.

La messe terminée, toutes les deux ensemble remontèrent dans la chambre de Stéphanie.

--La Sœur Incarnation, qui est directrice des retraites, dit Madeleine, désirerait causer avec vous avant Complies, c’est-à-dire vers quatre heures. Est-ce que cela vous convient?

--Bien sûr. Je suis à sa disposition.

--Je vous conduirai chez elle. Notre Mère Supérieure ne sera pas visible aujourd’hui, mais demain. Elle est elle-même en retraite spéciale de trois jours pour sa fête patronale. Notre Père Spirituel vous recevra après-demain dans la matinée.

«A la bonne heure, pensa Stéphanie, on commence à s’apercevoir de ma présence.» Et tout haut:

--Le Père me recevra en confession?

--Je ne crois pas... Il vous recevra chez lui et vous donnera des directions.

--Et d’ici là, qu’aurai-je à faire?

--Mais... Ce qu’il vous plaira... Vous lirez... vous prierez... Vous vous promènerez dans la partie du parc réservée aux dames «de passage». Et, si je ne vous importune pas, je suis là pour causer avec vous, pour vous renseigner, sauf aux heures d’office, où je rejoins nos sœurs.

--Je ne puis pas vous accompagner aux offices?

--C’est notre Père Spirituel, après avoir causé avec vous, qui en décidera.

A partir de ce moment, Stéphanie s’engagea dans un chemin d’heures--une cinquantaine d’heures environ--qui lui parut interminablement long et parcouru avec une insupportable lenteur. Or, plus tard, lorsque furent accomplis les événements que ces heures préparaient, elle dut reconnaître que nulles autres de sa vie n’avaient été plus chargées d’influence, plus concentrées vers la gestation de l’avenir, plus décisives. C’est que le procédé de la nature, pour transformer le corps ou l’esprit, n’a rien de soudain ni de romanesque: elle ne «fait pas de bonds», comme a dit Leibniz. Newton découvre la loi de la gravitation en un moment où sa pensée est comme en veilleuse, où ses yeux suivent, sans l’observer, la cadence d’un objet suspendu. Nos grandes crises physiologiques se nouent et se dénouent dans l’organisme interne à notre insu; notre vie ou notre sort sont ainsi décidés parfois, tandis que nous bâillons d’indifférence et d’ennui... Pendant ces cinquante heures, Stéphanie contraignit bien des bâillements, et en laissa d’autres exhaler entre ses lèvres contractées la lassitude, l’anxiété: elle attendait quelque chose qui ne venait point; elle se demandait si ce quelque chose viendrait jamais, et, circonstance péjorative, elle ne savait pas elle-même très bien ce qu’elle attendait... Alors tout, autour d’elle, lui semblait, sinon vide, au moins impondérable, ignorant que ce vide, cet impondérable deviendraient un foyer éclatant à mesure qu’ils reculeraient dans le passé... Si un être vivant pouvait traverser l’étoile Bételgeuse, il ne s’en apercevrait même pas, car elle n’est qu’une énorme bulle de gaz, et, vue de notre terre, nul joyau plus éclatant ne brille sur le baudrier d’Orion.

A peine, dans ce voyage morose, quelques étapes s’inscriront alors dans sa mémoire.

Il y eut la seconde conversation avec Sœur Incarnation. Dans le parloir, comme la première. Même affabilité que la veille. Juste les questions nécessaires pour connaître les projets de la retraitante, diriger sa vie pratique, lui tracer un programme de lectures et d’exercices. Tout cela, proféré avec mesure et onction, trahissait la réserve, la consigne. En regagnant sa chambre, Stéphanie pensait:

«On prend des précautions à mon endroit. Pour la Sœur Incarnation, je ne suis pas une âme à consoler, comme pour cette charmante Madeleine. Je suis la comtesse d’Armatt, avec son titre, son rang, sa légende... Peut-être, parmi les dirigeants de la Quarantaine, aimerait-on mieux que je n’eusse pas frappé à la porte; mais enfin, puisque j’y ai frappé, on ne pouvait guère me refuser l’entrée... Alors, il s’agit de ne pas avancer trop vite, de rester avec moi dans les pieuses palabres à l’usage de tout le monde, et de me laisser en observation jusqu’à ce que le Père Spirituel, qui me semble ici dictateur, décide de mon sort...»

Il y eut l’autre conversation prévue avec la Mère Supérieure. «Aimable, intelligente, un peu commune, jugea la comtesse au retour dans sa chambre. Mais sous ses façons avenantes, voire prévenantes, j’ai perçu la même réserve que m’a opposée Sœur Incarnation: peut-être même plus de réserve, parce que la Supérieure a plus de responsabilité... On a reculé mon entrevue avec le Père Spirituel pour avoir le temps de se renseigner et aussi de m’étudier. Madeleine est sans doute chargée de cette étude et du rapport... C’est certain; je ne peux pas le lui reprocher. Et pourtant cela cadre si mal avec son allure...»

Car, dans ses heures brumeuses, persistait une clarté: Madeleine... Elle n’était pas toujours là: les offices la requéraient plusieurs fois dans la journée. Mais elle donnait à la retraitante tout ce qu’elle avait de temps libre, ni guindée comme un Mentor, ni obséquieuse comme une dame de compagnie. Le naturel, avec une gaîté non feinte, cela semblait être la caractéristique de cette enfant. «Elle a de la cordialité et de l’aplomb, pensait Stéphanie, la douceur du ton et la fermeté des propos, et une étonnante indifférence pour le jugement qu’on portera sur ce qu’elle dit. Elle a l’air d’obéir à une force intérieure... Quelle sûreté! Quel équilibre! L’heureuse jeune fille!...»

Avec Madeleine, Stéphanie connut les aîtres du couvent, sauf pour la partie cloîtrée. Elle visita l’hôpital, les divers quartiers de retraitantes, le parc. Madeleine lui conta que, lors de son entrée à la Quarantaine, à seize ans, elle avait d’abord été aide-converse, puis infirmière. Depuis un an seulement on l’affectait au service des retraitantes. Stéphanie lui demanda:

--Pourquoi n’avez-vous pas fait encore votre profession?

Sans le moindre embarras, la jeune fille répondit:

--Ma sainte Patronne saura bien me dire le jour où il le faudra.

Et Stéphanie n’osa pas insister.

Le quartier des retraitantes lui parut ressembler à certains béguinages visités autrefois; il ne la séduisait guère. «J’aimerais mieux le cloître», pensa-t-elle. Presque toutes les dames rencontrées étaient âgées; plusieurs, infirmes. Mais le parc était somptueux. Elles n’y virent personne.

--Les dames n’y viennent presque jamais, disait Madeleine... Les cours de leurs quartiers leur suffisent comme promenade. Et, d’ailleurs, elles ne sont pas cloîtrées.

Elle, au contraire, connaissait ce vert domaine jusqu’aux moindres sentiers.

--J’ai été converse, disait-elle en riant... J’ai balayé et ramassé les feuilles, en novembre... La vie n’était pas ennuyeuse. Presque tous les jours on allait aux emplettes dans le village, là-bas, de l’autre côté de la frontière...

--Et à présent, cela ne vous manque pas?

--Oh! pas du tout!... Voilà dix-huit mois que je ne suis pas sortie de la Quarantaine...

--Et si vous vouliez sortir?...

--Je n’aurais qu’à ouvrir ce verrou (elles passaient en ce moment devant une porte à un seul vantail pratiquée dans le mur). Au delà c’est la campagne. Et je pourrais même refermer le verrou du dehors: voyez, le cadre est disjoint. Que de fois je l’ai fait quand j’aidais les sœurs converses! C’est plus court pour gagner le village, quand on est pressé.

Stéphanie pensait:

«Et moi? Si je voulais sortir? Il ne tient qu’à moi... Suis-je déjà, comme cette enfant, tenue par des liens que je ne commande plus?»

Rentrant d’une autre promenade dans le parc, au soir tombant, elles entendirent des chiens aboyer, comme elles approchaient des bâtiments.

--Oh! fit Madeleine, je vais vous présenter mes petits frères.

C’étaient deux molosses formidables, presque identiques de taille et de poil, gris de fer. Ils se turent dès l’approche de Madeleine et vinrent ramper à ses pieds, grondant d’amour. Elle leur caressa la tête.

--Ils sont féroces, dit-elle à la comtesse qui n’osait s’approcher. On les lâche la nuit, et je vous assure que le parc est en sûreté. Mais ils me connaissent, et, près de moi, vous n’auriez rien à craindre. N’est-ce pas, mes petits frères?...

Ils tiraient sur leur chaîne pour flairer Madeleine et la lécher.

--Allons, soyez sages. Rentrez dans vos niches.

Ils obéirent, silencieux et maussades.

--C’est toujours moi qui les nourris, dit Madeleine.

Si juvénile, presque puérile dans ce qu’elle appelait les heures de récréation, la postulante n’en accomplissait pas moins sérieusement sa fonction de monitrice. Stéphanie, distraite, anxieuse, ne l’écoutait pas toujours dans ce rôle: mais rien ne décourageait ce bon vouloir actif. Nul ton de prédication, d’ailleurs, nulle pose: mais pas l’ombre de timidité, et une ténacité aussi douce qu’inflexible. Madeleine ne faisait jamais allusion aux soucis, aux regrets qui pouvaient tourmenter la retraitante. Jamais elle ne l’interrogeait. Mais on eût dit qu’elle en suivait l’action intérieure reflétée sur le visage. Stéphanie en fut quelque temps gênée: puis elle s’y habitua, et cette concordance secrète de leurs deux pensées lui fut un réconfort. Son cœur ne fut plus pincé d’angoisse quand une réplique de la jeune fille s’adaptait exactement à une idée qu’elle n’avait pas exprimée, à une sensation qu’elle cachait. Par exemple, comme l’écume de certains souvenirs d’amour, un soir, montait en elle, et qu’elle s’y attardait, ne sachant plus s’ils lui faisaient horreur ou s’ils la tentaient, Madeleine dit: «Les pensées et les images dont nous ne voulons pas, le démon peut les amener jusqu’au seuil de la cour, et même les pousser contre le bord de la maison... Mais il dépend de nous de les empêcher d’entrer. Alors, c’est un plaisir de les entendre, comme de méchantes bêtes, gratter rageusement aux portes et essayer de forcer les contrevents...» Et elle éclatait de son jeune rire, comme si elle se rappelait d’amusants sièges soutenus ainsi contre le Malin... «Propos de couvent! se disait Stéphanie: on n’est pas maître de sa pensée...» Mais, au prochain assaut, la parabole comique des portes grattées et des contrevents forcés lui revint à la mémoire, et le flot du passé, roulant ses douleurs moins détestables que ses bonheurs, recula.

Il y eut encore, dans ces heures lentes, les offices dans la chapelle froide, les lectures, dans la chambre, des ouvrages édifiants envoyés par Sœur Incarnation. A la chapelle, Stéphanie souffrait d’une sorte de paralysie de sa sensibilité, et parfois d’une hostilité contre le décor environnant, contre les autres retraitantes qu’elle ne voulait pas connaître, contre le couvent même. C’est là, faisant les gestes de la prière, qu’elle se sentait le plus près de renoncer à toute pénitence, de fuir le couvent, de rejoindre le Maître de sa vie... «Qu’est-ce que je fais ici?... Ce n’est point ma place... J’ai rêvé une chose impossible...» A ces moments-là, si Madeleine n’eût pas été à genoux auprès d’elle, elle serait partie rompant la neuvaine... Mais Madeleine était là, et déjà son âme avait besoin de cette autre âme mystérieuse.

Les lectures dans sa chambre retenaient mieux sa pensée, surtout quand c’était Madeleine qui lisait à haute voix. Madeleine lisait lentement, avec un léger accent de sa province, mais sans jamais buter sur une syllabe, et avec une intelligence merveilleuse. Elles lurent ainsi des pages de l’_Imitation_, mais Stéphanie en éprouva une réelle souffrance: elle se sentait si loin de ces régions spirituelles! Madeleine s’en aperçut et prit un autre livre. C’était une _Vie de Sainte Thérèse, fondatrice des Carmélites déchaussées_, publiée au XVIIIe siècle par M. l’abbé Godescard, chanoine de Saint-Honoré. La partie anecdotique et historique de l’ouvrage, surtout celle qui raconte l’enfance et la jeunesse de la sainte, réussit à attacher Stéphanie: elle écoutait d’ailleurs avec plus de curiosité que d’onction. Il y eut une page où l’auteur, interrompant sa narration, citait un passage tiré des mémoires de son héroïne. Elle y évoque les difficultés que lui opposa l’oraison, aux débuts de sa vie conventuelle.

«Je me sentais, dit-elle, attirée par les liens célestes: ceux de la terre me retenaient captive. Je ne pouvais enfermer mon esprit en moi-même sans enfermer avec lui mille vanités. Qu’une âme est à plaindre, de se trouver seule au milieu de tant de périls!... Aussi conseillerais-je de se lier d’amitié, dans le commencement surtout, avec des personnes qui pratiquent les mêmes exercices...»

Là, Madeleine, cessant de lire, releva les yeux: son regard gris-bleu rencontra celui de Stéphanie... «Ah! pensa celle-ci, des yeux pareils ne mentent point! Cette enfant ne me surveille pas! ne me trahira pas... Elle m’aime...»

D’un de ces brusques élans que sa nature violente contenait avec peine sous une apparence de froideur mondaine, elle quitta sa chaise et, prenant dans ses mains la tête de la jeune fille, elle la baisa au front.

--Madeleine, dit-elle, il ne faut pas m’abandonner.

Madeleine répondit gravement:

--Quand je vous quitterai, c’est que vous n’aurez plus besoin de moi.

Cependant les heures lentes naissaient et mouraient l’une après l’autre. Et le troisième matin, vers dix heures et quart, ce fut la fin de l’épreuve.

--Si vous voulez, dit Madeleine à Stéphanie, je vais vous conduire chez le Père Orban. Il aime l’exactitude. Plutôt que d’être en retard, nous attendrons devant sa porte le coup de dix heures et demie.

III

Madeleine frappa à la porte. Au lieu du: «Entrez» qu’inconsciemment guettait Stéphanie, une voix un peu voilée, mais sonore, répondit:

--Oui!

Madeleine entre-bâilla la porte, juste assez pour avancer le buste et la tête et dit:

--Mon père, c’est la dame retraitante.

--Qu’elle entre.