Part 2
--Seule... vous ne le serez pas absolument, répliqua la sœur, ce n’est pas notre usage. Une de nos postulantes, sérieuse et confirmée, vous guidera, vous initiera...
--Me permettez-vous de vous demander, ma Sœur, ce que vous appelez une postulante?
--Les postulantes n’ont pas fait leur profession: elles ne jugent pas, ou leur directeur n’estime pas que leur vocation soit établie... Suivant leur mérite, elles sont affectées à diverses utilités, tout en suivant autant que possible les exercices des novices. Celle que nous vous affectons est tout à fait digne du noviciat... Elle n’hésite que par humilité à faire sa profession.
Il y eut un bref silence. Sœur Incarnation reprit:
--Je vais vous conduire à votre chambre.
De nouveau, ce fut le corridor avec son chapelet de lumières au plafond, puis un escalier bien ciré, garni d’un tapis de jute barré de cuivre au pied des contre-marches.
En atteignant le premier étage, la comtesse se dit: «Je passe la frontière.»
En effet, le corridor où s’engagèrent les deux femmes filait tout droit entre des murs absolument nus, sauf le mot SILENCE tracé en capitales noires de place en place. Une simple bande de linoléum était collée au parquet; les portes, à intervalles égaux, portaient des numéros également peints en noir. Une de ces portes s’ouvrit avant que les deux femmes l’atteignissent, et il en sortit une jeune fille de moyenne taille, vêtue de noir à la façon de la tourière, coiffée comme elle d’un simple bonnet blanc, sans ailes, assez semblable à la coiffe des Berrichonnes.
--Tenez, dit sœur Incarnation, voici justement la postulante que notre Mère pense vous donner pour compagne... Madeleine!
La jeune fille s’approcha. Autant que put distinguer la comtesse dans cette demi-clarté, elle avait le teint d’une blonde (on ne voyait pas ses cheveux), des yeux clairs, plutôt gris que bleus, des joues rondes et peu colorées, des traits sans beauté, mais menus et réguliers, d’où la sévérité de sa coiffure n’arrivait pas à bannir une grâce de jeunesse.
La comtesse remarqua le naturel du salut qu’elle lui fit et la franchise du regard qu’elle fixa sur elle. Quelque curiosité juvénile n’était pas exclue du regard, mais quelle attention sérieuse, quel intérêt sincère il exprimait! Celle qui en était l’objet ne s’y trompa point et, nerveuse comme elle était en cet instant, en fut émue.
--Madeleine, dit sœur Incarnation, c’est Madame que nous attendions et que vous allez assister.
La jeune fille se contenta de sourire à l’arrivante. Celle-ci, soucieuse de répudier les formules de l’amabilité mondaine, dit simplement:
--Je vous remercie, ma Sœur.
Mais la jeune fille répliqua:
--Il ne faut pas m’appeler «ma Sœur». Je ne suis même pas novice.
--Alors, reprit la comtesse, comment dois-je vous appeler?
--Madeleine, tout simplement, répondit-elle en riant.
--Conduisez Madame à sa chambre, commanda sœur Incarnation. Elle ne veut pas dîner: elle prendra seulement, avant de se reposer, un peu de thé avec des tartines... A demain, Madame, je vous désire un bon sommeil, sous la protection de votre sainte patronne. Puis-je vous en demander le nom?
--Je m’appelle Stéphanie, dit la comtesse.
--C’est donc le glorieux saint Étienne, le premier des martyrs chrétiens, que je vais prier tout à l’heure à votre intention.
Elle s’inclina brièvement et s’éloigna. La retraitante, sans s’expliquer pourquoi, sentit au cœur un petit malaise, comme un léger pincement interne. «Mais qu’ai-je donc? s’objecta-t-elle... Tout se passe comme je l’avais souhaité: très bien... D’ailleurs, je suis libre...»
On eût dit que Madeleine, qui n’avait pas détaché d’elle son regard intense, devinait ce malaise et cette hésitation. Elle osa poser discrètement deux doigts sur le bras de la comtesse, ainsi qu’on ferait pour éveiller un dormeur que le cauchemar agite. Et vraiment, la comtesse Stéphanie sortit d’un songe.
--Je vais vous conduire à votre chambre, lui dit Madeleine.
Cette chambre parut à la voyageuse plus confortable qu’elle ne l’avait prévu: en somme une chambre d’hôtel comme on en trouve dans les stations d’altitude, pourvue du mobilier essentiel en pitchpin, et d’un lavabo à deux eaux courantes. Elle ne put s’empêcher d’en faire la remarque.
--C’est en effet, dit Madeleine, tout en s’occupant d’ouvrir les valises avec la dextérité d’une femme de chambre experte, ce que le couvent peut offrir de mieux à nos dames retraitantes. Nous n’en avons que quatre pareilles. L’agrément de celle-ci est qu’elle donne sur le parc.
Stéphanie s’était assise sur un fauteuil canné placé devant la table; une soudaine lassitude avait, dès le seuil passé, comme rompu tous ses membres, et, retombée par la fatigue dans le cours ordinaire de ses habitudes, elle laissait la jeune fille se dépenser pour elle, comme elle aurait fait d’une femme de chambre... Avec des gestes précis et délicats, Madeleine vidait les valises, dont elle déposait le contenu, partie sur la toilette, partie sur le lit. La comtesse avait cru emporter le minimum d’effets et d’objets. En voyant à quel point ce minimum encombrait la chambre, elle éprouva de la confusion.
--Je vous en prie, laissez, Madeleine, laissez cela. Je pensais m’arrêter en route chez des parents et m’y débarrasser du superflu, et puis j’ai dû...
Madeleine cessa de ranger, se retourna vers Stéphanie et dit doucement, en la regardant bien en face:
--Mais non!... Seulement vous ne vous rendiez pas compte... Vous avez emporté tout cela parce que vous étiez dans l’esprit du monde... Ici, c’est autre chose. Vous verrez... Dans trois ans, vous porterez encore cette robe que vous avez là... arrangée autrement.
Elle se replongea de nouveau dans les valises. La retraitante resta silencieuse. Cette réponse si simple lui avait porté un double coup. D’abord en dénonçant son mensonge léger; puis par cette vision de l’avenir déclarée avec tant d’assurance. «Serai-je donc ici dans trois ans?» songea-t-elle. Et de nouveau elle sentit au cœur le même pincement furtif.
L’ordre mis dans la chambre, les effets rangés dans l’armoire, la jeune fille revint à Stéphanie, qui n’avait pas quitté son fauteuil, toujours accablée de lassitude.
--Voilà... dit-elle. Maintenant je vais à l’office préparer le thé, et dans quelques minutes je vous l’apporterai.
Stéphanie allait dire: «Comme je vous donne de la peine!...» mais cela lui parut soudain une formule vaine et, par conséquent, haïssable. Elle dit seulement:
--Merci.
Déjà la petite coiffe blanche avait disparu, et Stéphanie était seule dans la chambre.
«Mon Dieu, que je me sens brisée!» pensa-t-elle.
Sa propre pensée la fuyait comme l’eau d’un vase fêlé. Elle voyait sur le fond obscur de ses paupières abaissées la silhouette de Madeleine, fagotée de laine noire, et pourtant gracieuse, continuer de se mouvoir bien qu’absente: seulement, au lieu d’être noire avec l’unique tache blanche du bonnet, la silhouette était toute claire et la coiffe lumineuse. Puis elle perdit entièrement le sentiment de ce qui s’était passé ou se passait autour d’elle. Le même attouchement discret qui l’avait effleurée et réveillée dans le corridor la rappela au sentiment. Cette fois, il la touchait à côté du bracelet de platine. Madeleine était devant elle et disait:
--Voici votre thé!... Il va refroidir.
Et comme en disant ceci elle laissait glisser ses doigts sur le poignet et la main de la comtesse, celle-ci ne sentit point, comme il lui advenait souvent après de courtes somnolences, son cœur battre en désordre.
Elle mangea avec appétit deux rôties de pain très bien grillées avec du beurre excellent, en buvant un thé un peu pharmaceutique. Madeleine ne cessait guère de lui parler, mais ce n’était nullement un bavardage de nonne... Elle parlait posément, et Stéphanie comprenait qu’elle parlait parce qu’elle croyait avoir pour mission de parler. Sa façon de parler était d’ailleurs singulière: des phrases assez courtes, séparées par des silences où mûrissait la pensée; peu de variation dans le ton, mais une extrême mobilité du visage, lequel, peut-être plus que la voix, accompagnait et soulignait la pensée. Nulle emphase, d’ailleurs, aucun ornement de politesse: une certaine autorité discrète, qui n’avait rien de choquant, car la voix semblait exprimer, non pas une opinion ou une volonté personnelles, mais des injonctions supérieures dont elle n’était que le truchement.
--Vous allez vous endormir presque tout de suite, murmurait la jeune fille. Pourtant ce n’est pas cette première nuit que vous goûterez tout le repos de la maison. Le méchant ennemi guette les nouvelles venues dès leur arrivée ici: il met tout en œuvre pour les dégoûter et les détourner, afin qu’elles se découragent. On n’est pas maître de son sommeil, mais on est pour une part responsable de ses rêves, parce qu’ils sont faits avec nos actions du passé... Vers Matines, c’est-à-dire en pleine nuit, vous vous réveillerez probablement... Ne vous attardez pas à penser à ce que vos rêves ont été: dites un _Souvenez-vous_, très lentement, en pensant bien fort à tous les mots de la prière, les uns après les autres... Je crois que vous vous rendormirez assez vite, et plus tranquillement. Moi je serai à la chapelle à cette heure-là, et je prierai de mon mieux pour vous. A quelle heure voulez-vous que j’entre dans votre chambre demain matin? A six heures? C’est trop tôt? A sept? Bien... Maintenant je vais prendre le plateau et vous laisser. A demain: que saint Étienne et les saints Anges vous gardent! Et aussi sainte Madeleine, ma patronne à moi... La sonnette qui est près du lit éveille une sœur gardienne, mais il ne faut s’en servir qu’en cas de malaise... ou d’alarme.
La voix se tut, la silhouette noire au chef blanc se mut un instant sans bruit dans la chambre, la porte s’ouvrit et se referma. Stéphanie d’Armatt fut seule: elle n’avait pas bougé, pas prononcé une parole, comme immobilisée dans le silence par cette voix presque enfantine qui disait avec tant d’assurance--et pourtant sans emphase--des choses également simples et formelles, mais dont l’écho se prolongeait jusqu’au fond du cœur.
II
Au moment où, sa toilette de nuit hâtivement faite, Stéphanie se glissait dans les draps du lit conventuel, bien odorants de saine lessive, elle pensa:
«La prédiction de cette petite va se réaliser, mais elle n’était pas difficile à faire. Je tombe de sommeil... et je tombais déjà de sommeil tandis qu’elle me parlait.»
Elle se disait cela avec une certaine mauvaise humeur; quelque chose d’elle se rebroussait contre la discrète influence qu’elle sentait présente autour d’elle, non pas depuis qu’elle avait franchi le seuil du monastère, non pas même depuis que la sœur Incarnation l’avait accueillie et guidée, mais exactement depuis qu’elle avait pénétré dans le corridor où le mot _silence_ se répétait sur les murs en caractères noirs. «Idée préconçue, corrigea-t-elle, _j’attendais_ qu’il en fût ainsi.» Ensuite, cette enfant, moitié paysanne et moitié nonne... qui avait eu avec elle un commerce de quelques moments, et dont les paroles lui laissaient une empreinte dans le cerveau, tout comme elle sentait encore sur son poignet et sur sa main le frôlement de ses doigts tièdes. Elle résista: «Bah!... c’est que je suis nerveuse... C’est la détente de la volonté après un si grand effort...» Mais déjà des images mouvantes, confuses, brouillaient le noir horizon de ses paupières closes. Et sa pensée, refoulée par l’invasion du passé dans le présent, ne lui appartenait plus...
Elle dort. Un autre décor de vie l’environne, une autre activité se meut autour d’elle: elle ne sait plus si ce décor et ce mouvement ne sont pas la réalité, et si le couvent et Madeleine ne sont pas un rêve furtif déjà effacé. Est-ce le «méchant ennemi» annoncé par la postulante qui s’est glissé à son côté, dont elle sent la chaleur corporelle contre son corps, dont les cheveux et la barbe envoient à ses narines leur acidité rousse, dont l’haleine, tout proche de sa joue, l’enivre jusqu’à la défaillance? Mais non, ce n’est pas l’éternel tentateur. C’est la chair de sa chair, son amant au regard de sa conscience, son mari aux yeux des hommes. A lui elle appartient totalement depuis qu’il l’a prise. Le monde spirituel comme le monde réel sont devenus des instruments ou des accessoires de son amour, et n’ont de réalité que dans la mesure où ils servent l’amour. Que de fois, ainsi qu’en ce moment même, immobile contre lui qui dort, elle a chéri l’insomnie, elle l’a désirée comme d’autres désirent le sommeil, afin de prolonger cette délectation muette, cette oraison passionnée où elle attache sur lui sa pensée intense et tumultueuse, où elle se donne à lui corps et âme, cherchant avec une ardeur mystique ce qu’elle pourrait lui sacrifier encore, rêvant parfois de l’immolation comme d’un bonheur suprême! Qu’a-t-il donc fait pour elle, cet être à part des autres êtres, à qui elle a sacrifié son passé, qui est tout son présent, et sans lequel l’avenir ne lui paraît plus imaginable? Un titre? La fortune? Oui, elle les lui doit... Mais, dans ce don, elle aime, sans plus, la preuve qu’il l’a voulue plus ardemment que nulle autre... «Pour nulle autre il n’avait fait cela!» se dit-elle orgueilleusement. D’ailleurs, qu’il soit demain sans argent et sans nom, peu lui importe... et peut-être même aurait-elle ainsi plus de sécurité! Tant d’intrigues et de périls menacent un couple comme le leur! Même sans fortune et sans nom, il demeurerait celui qui l’a révélée à elle-même, qui l’a proprement recréée, qui l’a baptisée dans l’amour. Sa fade quiétude de vierge, entre des parents bons et bornés, dans l’ennui d’une province moisie, lui inspire, quand elle l’évoque, une pitié tour à tour dédaigneuse ou rageuse: tant d’années perdues et où elle s’irrite d’avoir été si fraîche, si belle et pas pour _lui_, pour personne!... Quant au premier mariage, elle l’exècre, et d’y repenser fait fumer en elle des idées de vengeance meurtrière... Un homme, même pas épris, même pas fidèle, l’a possédée dans sa nouveauté, dans son émoi d’ignorance, et l’a privée de se garder intacte et neuve pour Celui que lui réservait l’avenir... Que de larmes versées sur cette vaine immolation! Vouloir tout donner à l’être chéri et ne pouvoir tout donner de soi-même. Combien de fois, avec cette science effrayante qu’il possède--lui, l’amant--d’atteindre l’âme féminine en ses plus secrets replis, que de fois, la tenant enlacée et ses lèvres contre son oreille, il l’a tourmentée (et les tourments même étaient voluptueux) en lui faisant imaginer ce qu’eût été cette initiation, lui-même étant l’initiateur! Alors, baignée de pleurs et la gorge convulsée de sanglots, mais tout son corps vibrant de volupté, elle lui demandait grâce, ne sachant si c’était l’excès de douleur ou l’excès de joie qu’elle ne pouvait endurer... Ah! ne vivre ainsi que pour prolonger un être chéri non seulement dans la poussière animée de ses membres, mais surtout dans ce qu’il y a en soi de plus subtil, de plus mystérieusement immatériel, n’est-ce pas l’objet même de la vie d’une femme, et quelle femme ne s’immolerait pas joyeusement à l’homme qui l’a ainsi projetée pantelante dans sa destinée?
Mais quoi?... La source de chaleur humaine s’est subitement tarie aux côtés de l’amante... Ballottée entre le rêve et le sommeil, elle tâte de ses mains moites la froideur du lit conventuel. Elle voudrait se réveiller tout à fait, car le pressentiment du cauchemar l’angoisse. Vainement elle s’efforce: le mauvais sommeil ne lâche point sa proie. Il resserre son étreinte, au contraire, il immobilise la dormeuse comme une patiente sur un lit d’hôpital... Et voici qu’une odeur étrange (elle ne saurait dire si c’est un parfum ou une pestilence) flotte alentour. Elle la reconnaît... Ses lèvres, collées à la froideur du jade, aspirent une fumée. Auprès d’elle, a reparu le Maître de son destin, mais il n’est plus tout contre elle, la réchauffant de sa chaleur. Il est sur un autre lit... non, sur un autre divan à même le sol, près de celui où elle-même est étendue... En vain elle essaye de se rapprocher de lui, d’allonger les bras pour le toucher; ses membres n’obéissent plus, ses muscles peu à peu se détendent; on dirait même qu’ils fondent, comme les membres d’une statue de neige sous un rayon de soleil. Oui... plus de membres... plus de corps... Rien ne pèse plus sur l’esprit libéré, mais demeuré pourtant capable de ressentir la joie, de percevoir, de comprendre, d’exister... Flottement aérien d’une sensibilité affranchie des organes et qui cependant reste active... Ce n’est pas le monde matériel qui s’est anéanti, c’est ce qu’il opposait de limites, d’entraves à la pensée, au rêve, à la sensation. Maintenant la matière elle-même est subtilisée, absorbée, possédée par l’esprit qui plane, qui connaît tout, qui voit tout... Comme tout est pénétrable et facile! Quel soulagement! A-t-on pu vivre autrement que dans cet éther fluide et frais? Où donc est celui qu’on aime?... Il n’est ni absent, ni présent, il n’est plus distinct de soi. On n’a plus à lui obéir ou à lui résister: il est en vous et vous êtes en lui, pour toujours...
Pour toujours?
Non. Pas pour toujours.
Un malaise bizarre commence à égratigner par moments l’insensibilité délicieuse. On dirait que la substance matérielle du monde est en train de se reformer, de s’agréger de nouveau autour de soi, et que cette substance hostile s’amoncelle, menaçante, obsédante... Ce n’est d’abord qu’un vague malaise, une oppression diffuse sur tout l’être. Puis la gêne s’accroît; quelque chose de lourd pèse sur la poitrine: les bras, les jambes, l’estomac sont entravés. Par des gestes maladroits, débiles, on essaye de se défendre contre des frôlements. L’idée qu’on est la proie de larves ou de reptiles grouillants devient intolérable: on fait effort pour se désenchaîner; les membres recouvrent leur usage. La sensibilité renaît et ses perceptions se précisent...
Ces mains étrangères qui lentement s’emparent de vous, n’est-ce pas les mains de l’Aimé? Ces lèvres qui s’approchent de vos lèvres, n’est-ce pas les siennes qui vont faire revivre le baiser tout à l’heure évaporé, subtilisé dans l’éther idéal? Rebroussement soudain de la tension nerveuse, révolte de la chair: non, ce n’est pas lui!... Les fumées narcotiques s’évanouissent peu à peu, mais la conscience des choses n’est pas encore pleinement revenue. La gorge, comme engourdie par l’amer poison, ne sait produire que de vagues gémissements, auxquels, plus loin ou tout proche, semblent répondre d’autres gémissements... Ah! c’est l’outrage légal de la première union qui recommence, c’est la nausée de l’étreinte imposée, détestée... Qu’est donc devenu celui qu’on aime, où s’est-il retiré pour que sa compagne redevienne ainsi une proie qu’on violente?... La nuit du narcotique et du sommeil cède peu à peu la place à la nuit vraie, la perception redevient consciente... Seulement on dirait que, brisée par cette plongée dans l’inconscient, la volonté et la personnalité s’effacent. Il survit des sens hyperesthésiés, que la violence subie ne révolte plus, qui bientôt même s’abandonnent et s’accordent... Mais quelle marée de dégoût et de honte envahira tout à l’heure la victime, quand, la clarté ranimée, elle rencontrera les yeux railleurs et concupiscents du seul être auquel son corps et son cœur aspirent, et qu’elle ne peut trahir que sous le joug de sa tyrannie, avec la complicité des coupes frelatées et de la fumée narcotique!
... Encore une fois, aux mains moites de la fiévreuse, les draps conventuels opposent leur glissante fraîcheur. Stéphanie halète: il lui semble que son cœur ne bat plus, puis tout d’un coup, le voilà qui martèle la paroi, sous son sein gauche. Le désespoir l’envahit, comme une enfant abandonnée par ses parents dans un lieu désert et inconnu. Alors une voix chuchote dans sa mémoire: «Ne vous attardez pas à penser ce que vos rêves ont été. Dites un _Souvenez-vous_ très lentement, en pensant bien fort à tous les mots de la prière...» Un _Souvenez-vous_! Se rappellera-t-elle seulement les mots de cette courte invocation, qui, de la bouche du moine croisé de Clairvaux, s’envola pour se poser ensuite sur tant de lèvres anxieuses de pauvres humains? Voilà deux ans qu’elle ne prie plus; elle n’ose plus prier, droite nature incapable de compromission, faite pour le refus total ou le don absolu. «Souvenez-vous, ô très miséricordieuse...» Les mots se dégagent lentement, semblent fleurir l’un après l’autre, comme de tendres iris à la surface d’un trouble étang... «... Ne méprisez pas mes paroles...» Comme au verbe d’exorcisme, les cauchemars impurs reculent, se dispersent, s’abolissent. Le cœur de la patiente bat d’un rythme rapide encore, mais régulier. Quelque chose même qui ressemble à du bien-être se glisse dans cet apaisement et l’avive: une musique intérieure, très lointaine, et dont les ondes mystérieuses sont, pourtant, dès qu’on les perçoit, chargées de force et d’accent. Mais non... ce n’est pas une musique intérieure, issue de l’âme; elle frappe réellement le tympan, elle vient d’au delà des murailles de la chambre; elle est comme l’émanation mélodique de ces murailles, et du corridor, et de l’escalier, et de tout le vaste édifice. Mieux écoutée, elle devient distincte: Stéphanie reconnaît la majesté du plain-chant... «Vers quatre heures après minuit... à l’heure de Matines», a dit la singulière petite compagne... C’est la voix de la prière nocturne des moniales qui monte en ce moment jusqu’au lit de la pécheresse. Ah! qu’elle voudrait elle-même quitter ce lit mouillé de sa sueur fébrile, courir à l’appel de la lointaine psalmodie!... Mais elle est exclue de ce cénacle d’âmes vertueuses, ignorantes du mal ou blanchies par la pénitence. «Et pourtant, se dit-elle, j’ai eu une enfance et une jeunesse saines et pieuses... Et si je n’avais pas rencontré...» Elle n’achève pas. Formuler un anathème contre le dominateur, même à présent, ni son esprit ni sa bouche n’y consentent encore. Alors? Que faire? Il ne lui reste que les pleurs, qui coulent puérilement sur ses joues et dont le sel descend sur sa langue et sur ses lèvres, parmi les balbutiements de la prière, toujours la même, qu’elle recommence: «Souvenez-vous...» Les vagues psalmodiques de Matines bercent toujours le silence de la chambre. Sel des pleurs, sonorités de voix pieuses, chuchotement de la prière, tout cela compose peu à peu un enchantement claustral contre lequel, comme l’annonçait Madeleine, le méchant adversaire ne prévaudra pas. Voilà que le sel des pleurs se dessèche sur les joues et sur les lèvres; que les oreilles ne perçoivent plus la psalmodie lointaine, que la langue n’articule plus les mots de déprécation. En même temps le cœur s’apaise, l’incendie des paumes s’éteint, la respiration se fait régulière. La pécheresse oublie... Dors! On te laissera dormir. Le temps n’est pas venu pour toi de mêler ta voix aux chants de Matines. Délivrées de tous les soucis terrestres, ignorantes ou affranchies de l’amour humain, ces voix heureuses n’ont plus besoin du repos nocturne, indispensable aux cœurs meurtris par les passions et par la vie du monde. Et en cet instant même, avec le psalmiste, elles chantent pour la désolée:
«Pourquoi vous lever avant la lumière? Levez-vous après avoir goûté le repos, vous qui mangez le pain de la douleur!...»
* * * * *
--Mais, s’écria Stéphanie, il fallait me réveiller, comme hier!
Elle n’avait ouvert les yeux qu’au grand jour, après neuf heures, et maintenant elle s’étonnait qu’à peine debout Madeleine lui apportât un petit déjeuner appétissant, en s’excusant qu’il ressemblât beaucoup au léger souper de la veille. Par deux fois déjà, elle avait entr’ouvert la porte pour prendre les ordres, et, devant le persistant sommeil de la retraitante, elle était repartie sur la pointe des pieds.
--Je ne voudrais pas d’un régime de faveur, insista Stéphanie... C’est pour faire une retraite que je suis venue ici.