La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 5
[Note 69 : En kanembou, le mot _kirdi_ veut dire « païen, infidèle, ennemi » ; en toubou, _irdi_, _erdé_, « ennemi ». Pour les Arabes-Choa, _kirdi_ est un collectif et le singulier de ce mot est _kirdaï_, _kirdaoui_. Pour les Oulad Sliman, au contraire, _kirdi_ est un singulier, et le pluriel de ce mot est _kerâda_. En Afrique centrale, le mot _kirdi_ est très fréquemment employé pour désigner tous ceux qui ne sont pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens. Telle est probablement aussi la signification du nom d’ensemble donné à certaines tribus païennes du Baḥr el Ghazal, signalées par Schweinfurth (_Au Cœur de l’Afrique_, tome II, page 303), qui forment le groupe des _Krédis_ (leur vrai nom est _Kreich_). Au Ouadaï, les fétichistes du Sud sont appelés _Djenakheré_ ; au Darfour, on emploie le mot _Fertit_. Signalons, au surplus, d’autres noms également usités : _kafirin_ (infidèles), _michrikin_ (polythéistes) et _madjous_ (idolâtres). Les Chrétiens sont généralement appelés _nesara_. Tous ces noms sont arabes.]
[Note 70 : Tribu toubou du Chitati.]
[Note 71 : L’_aguid el baḥr_ était le gouverneur ouadaïen de la région du Baḥr el Ghazal.]
[Note 72 : Les Touaregs dissidents, restés avec les Khouân, appartiennent principalement aux fractions suivantes : Tamaggaden, Mazourak, Abandarhen, Keltemet et Haggaren.]
[Note 73 : Ce combat coûta la vie au lieutenant Pradié. Le nom de cet officier fut donné au poste que l’on créa à Bir Alali (Fort Pradié).]
[Note 74 : Les Arabes donnent aux Kanembou le nom de _Hamedj_. Nous n’avons pas pu obtenir une explication certaine de ce mot. Il nous a été dit que les Arabes désignaient le sel indigène, qui a une couleur gris sale, sous le nom de _hamadj_ (synonymes : _atron_, _tchourrourou_). Ce nom s’applique surtout, d’ailleurs, aux mares d’eau natronée _hamadj, el mé atron_. Les Kanembou auraient été appelés _Hamadj_ (ou Hamedj) à cause de leur teint _azreq_ (noir gris).]
[Note 75 : Nous ne nous occuperons que des Kanembou du Kanem. Nous laisserons de côté ceux qui passèrent au Bornou à des époques relativement récentes et qui sont encore considérés comme Kanembou.]
[Note 76 : De _nguela_ : bon, beau (en toubou, _gâlé_ ; en tar lis, _nguela_).]
[Note 77 : Cette différence entre les deux dialectes est très ancienne, car Léon l’Africain la signale : il dit qu’une certaine langue « est observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont on use en Gaoga ». Nous essaierons de démontrer plus loin, que le royaume de Gaoga semble s’identifier avec celui du Kanem.]
[Note 78 : Voir, à ce sujet, Barth : _Sammlung und Bearbeitung Central- Afrikanischer Vokabularien_, tome I, Einleitung, LXXXIV.]
[Note 79 : _Meskin_ (pl. _mesâkin_) : pauvre, miséreux, malheureux ; sujet, vassal.]
[Note 80 : Le _gabaga_ (collectif _gabag_) est une bande de coton, de 6 à 8 centimètres de largeur en moyenne, qui sert de monnaie dans le pays. Suivant la largeur de la bande, on donne de 6 à 12 gabag pour un thaler. Les gabag les plus larges sont ceux de Moïto, les plus étroits ceux du Baguirmi.]
[Note 81 : Les Baguirmiens appellent _Lis_ ou _Lisi_ l’ensemble des tribus suivantes : Boulala, Kouka et Médogo. Leur langue s’appelle _tar lis_.]
[Note 82 : Bière de mil, boisson fermentée faite avec le mil.]
[Note 83 : Boisson fermentée faite avec des dattes et certains ingrédients.]
[Note 84 : Le bois des sagaies est généralement fait avec la racine d’un certain acacia (_sayala_). Ce bois est très souple, et, quand les indigènes lancent leur arme, on voit le manche se tordre littéralement dans l’air.]
[Note 85 : Les Kouri exécutent le même tam-tam. Nous pûmes le voir à Douloumi, dans la région du lac, où nous avions eu à régler un différend entre deux chefs kouris, Mousa ould Daouda (des Kalé) et Djibrin (des Kerawa), dont les tribus sont divisées par une vieille rivalité. Les deux chefs et leurs hommes cherchèrent à montrer qu’ils étaient plus vigoureux et plus agiles que ceux de l’autre fraction. Mais Mousa ould Daouda vint se plaindre que Djibrin et ses Kerawa envoyaient, en dansant, du sable sur les Kalé, assis non loin de là. Et, pour éviter toute cause de dispute, le tam-tam dut prendre fin.]
[Note 86 : Le centre des Kankena aurait été primitivement la région de Solo.]
[Note 87 : _Koubouri_ semble être une abréviation de la forme bornouane _Borkoubou-ri_.]
[Note 88 : Appelés aussi _nâs médelâ_.]
[Note 89 : Remarquons, en passant, que les Boulala du Fitri se donnent à eux-mêmes le nom de _Maga_, _Magga_, _Maggué_.]
[Note 90 : Quand l’accouchement a été opéré d’une façon défectueuse l’enfant est affligé d’un nombril proéminent (hernie ombilicale). En arabe, on donne à cet enfant le nom de _amm tamboul_. On trouve très fréquemment ce genre de nombril chez les peuplades fétichistes du Sud, où se recrutaient autrefois la plupart des esclaves. _Tambelaï_ veut dire « fils d’une femme, _amm tamboul_, fils d’une esclave ».]
[Note 91 : Lafia est le nom de la mère du sultan boulala Kalo.]
[Note 92 : Cf. la préface de Merx à l’édition du _Vocabulary of the Tigré language_ de M. von Beurmann, p. 3-4 ; Vivien de S. Martin, _Année géographique_ (1863), p. 90-92 ; Nachtigal, _Sahara und Sûdân_, t. II, p. 264-265.]
II
LES ḤADDAD NICHAB
* * * * *
Les Ḥaddâd nichâb forment une population extrêmement curieuse. Ils sont d’abord les seuls, dans la région qui nous occupe, à être armés de flèches. De plus, ils sont méprisés de tous les autres indigènes sans exception. A ce dernier point de vue d’ailleurs, le nom de _ḥaddâd_ est significatif pour qui sait en quelle piètre estime les peuplades de l’Afrique centrale tiennent la caste des forgerons[93] : _ḥaddâd_ chez les Arabes, _dogoâ_ chez les Kanembou, _azâ_ chez les Toubou, _noégué_ chez les Boulala, _kabartou_ chez les Ouadaïens, les forgerons sont toujours profondément méprisés. Ils sont considérés comme une race inférieure et ne se marient qu’entre eux. Par extension, le nom de Ḥaddâd a été donné aux indigènes dont le métier était jugé dégradant. Et c’est ainsi que, généralement, on divise les Ḥaddâd en trois catégories :
1o Les Ḥaddâd forgerons.
Arabe : _ḥaddâd sandala_[94] ; — kanembou : _dogoâ kakéla_[94] ; — toubou : _azâ aguildâ_ (_éguillâ_)[94].
Ce sont les Ḥaddâd qui travaillent le fer. Ils ne forment pas un groupe spécial, chaque population ayant ses forgerons. Il faut dire cependant que, au Kanem, la majeure partie des forgerons est d’origine toubou.
2o Les Ḥaddâd armés de flèches.
Arabe : _ḥaddâd nichâb_[95] ; — kanembou : _dogoâ battara_[95] ; — toubou : _azâ battardâ_.
Ce sont les Ḥaddâd qui nous occupent. Au début de l’occupation du Kanem, on les appelait « Kanembou de flèche », afin de les distinguer des vrais Kanembou, que l’on désignait sous le nom de « Kanembou de lance ». Nous avons déjà dit que, quoiqu’ils aient le même physique et parlent la même langue, les Kanembou et les Ḥaddâd forment deux populations bien différentes.
3o Les Ḥaddâd chassant au filet.
Arabe : _ḥaddâd cherek_[96] ; — kanembou : _dogoâ sésséguéa_[96] ; toubou : _azâ séguidâ_[96].
Ce sont les Ḥaddâd chasseurs que l’on trouve un peu partout, au Kanem, au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Ouadaï, et qui prennent le gibier dans leurs filets. Comme ils habitent avec les Gourân, nous en parlerons à propos de ceux-ci.
Les Ḥaddâd armés de flèches, les _siyâd nichâb_, se donnent à eux-mêmes le nom de forgerons.
_ouô dogô_ (forgeron), je suis Haddâd.
_endi dogoâ_, nous sommes Haddâd.
Nous n’avons jamais entendu employer le mot de _danoâ_, dont parle Nachtigal comme synonyme de _ḥaddâd_. Les indigènes que nous avons interrogés à ce sujet prétendent ne pas connaître cette appellation. Il nous a été dit cependant que les Arabes et les Gourân désignent parfois sous le nom de _danâ_ l’ensemble formé par l’arc et les flèches : les Arabes diraient alors : _ḥaddâd siyâd danâ_ et les Toubou : _azâ danâ_. Nous signalerons également que, en tar lis, les Ḥaddâd sont désignés sous le nom de _Noégué_. Dans cette langue, la terminaison _gué_ indique le pluriel et est commune à tous les noms de population. Il reste donc le radical _noé_, _noa_, qui semble bien être le même mot que _danoa_.
Voici comment les Kanembou expliquent la formation du groupe des Ḥaddâd nichâb.
Au temps de la domination des Boulala au Kanem, il y avait, chez un Boulala du nom de Abdou Doubouboul, un esclave païen appelé Kaoua. Profitant d’une absence de son mari, la maîtresse de maison débaucha l’obéissant Kaoua, qui dut certainement être ravi de la nouvelle tournure que prenait son métier de captif. Plus tard, un enfant naquit de ce commerce illégitime. Chose qui étonna tout le monde, ce rejeton supposé de pure race boulala avait tout à fait la physionomie et les allures d’un captif. Mais ce qui surprit encore davantage ce fut de le voir, plus tard, tisser des _gabag_, écorcher les animaux tués, teindre les vêtements, etc. Les Boulala furent stupéfaits de voir le jeune Hanna Kouliaï[97] se livrer ainsi à des besognes viles, déshonorantes et réservées aux seuls captifs.
Un beau jour, celui-ci exhiba un arc et des flèches de sa fabrication. On l’interrogea pour savoir ce qu’était cette chose bizarre qu’il avait entre les mains, et il répondit : _da harba hanaï_ (ce sont mes armes). Le père, au comble de l’exaspération, reprocha violemment à sa femme d’avoir mis au monde un enfant qui n’avait rien de boulala et qui le déshonorait aux yeux de tous ses concitoyens. Et il paraît que celle-ci calma son mari en lui avouant la faute commise avec Kaoua. Enfin, ce Hanna Kouliaï serait un des ancêtres des Ḥaddâd actuels : les fractions Bôgara, Regâ, Amadiâ, Darkoâ descendraient de lui.
Voici encore de quelle façon les Kanembou expliquent la formation d’autres tribus ḥaddâd.
Lorsque Drisi oueld Amsâ et les Maguemi refoulèrent les Boulala sur Mondo, un Boulala prit son enfant et s’enfuit au grand galop de son cheval. En arrivant du côté de Dibinentchi, la bête s’abattit pour ne plus se relever. Le Boulala, qui était poursuivi, confia le petit garçon à un forgeron boulala de Dibinentchi et prit la fuite. Il fut tué, paraît-il, par les Maguemi qui le pourchassaient et ceux-ci se mirent à la recherche de son fils dans le village de Dibinentchi. Le forgeron à qui avait été confié l’enfant lui teignit les mains avec de l’indigo, afin de le rendre pareil à ses deux jeunes fils. Lorsque les Maguemi entrèrent chez le forgeron, celui-ci leur présenta trois enfants aux mains bleues et il déclara ne pas avoir vu celui qu’on cherchait. Les Maguemi le crurent et ils cherchèrent vainement ailleurs.
Le petit Boulala ainsi sauvé, Toumâgueri[98], devint Ḥaddâd au même titre que les deux fils de son père adoptif, Moloriou et Léguéréa, et ils sont, tous les trois, les ancêtres des fractions haddad de même nom.
Que faut-il déduire de toutes ces explications des Kanembou ? Qu’il y a du sang boulala chez les Ḥaddâd ? Le fait paraît à peu près certain. Les Boulala aussi bien que les Ḥaddâd le reconnaissent et, jadis, Gadaï, sultan du Fitri, échangeait des cadeaux avec Milma Tchiloum, le chef des Ḥaddâd Bôgara, en disant « qu’ils avaient un même ancêtre, _djidd ouaḥed_, جد واحد ». Il faut d’ailleurs remarquer qu’il y a également des Nguedjim chez les Ḥaddâd[99]. Peut-être ces Boulala, que l’on trouve à l’origine de la population ḥaddâd, ne sont-ils que des captifs de Boulala ![100]... Quoi qu’il en soit, ces Boulala ou captifs de Boulala se seraient mélangés à des forgerons ou à des captifs plus ou moins païens, et telle serait l’origine de la population des _siyâd nichâb_.
Si toutefois l’on voulait admettre que les Kanembou Nguedjim et les Ḥaddâd Nguedjim ont eu les mêmes ancêtres que les Boulala Nguidjemi du Fitri, on pourrait peut-être s’expliquer le fossé creusé entre les deux populations en disant que les Nguedjim alliés aux Kanembou étaient devenus des Kanembou, tandis que les Nguedjim alliés aux forgerons et aux captifs païens avaient été méprisés à l’égal de ces derniers et avaient vite formé une population à part.
Ce ne sont là, évidemment, que des hypothèses, mais il faut bien chercher à expliquer la formation au Kanem, avec des éléments du Kanem, d’une population nouvelle et méprisée de toutes les autres.
Comment expliquer maintenant que cette population soit armée d’arcs et de flèches ?... La question est difficile à résoudre. Les plus proches peuplades armées de la sorte habitent le Bornou (Manga[101]) ou des pays encore plus éloignés (Haoussa, Pouls). Ce n’est donc pas au Kanem que les Ḥaddâd ont pu fréquenter des _siyâd nichâb_. Que faut-il en conclure ?... Que l’idée de prendre un arc et des flèches leur a été suggérée par des esclaves païens venus des régions du Sud, où se trouvent des peuplades ainsi armées ?... Qu’ils ont peut-être pris cette habitude en voyant passer des pèlerins se rendant à la Mekke et, pour la plupart (Haoussa, Pouls), armés d’arcs et de flèches ?[102] A ce point de vue là, on en est réduit aux conjectures.
Remarquons d’ailleurs, en passant, que l’arc des Ḥaddâd est à double courbure, tandis que celui des autres peuplades de l’Afrique centrale est à courbure simple.
Il ne faut pas oublier que, lorsqu’ils habitaient le Kanem, les Boulala parlaient leur langue d’origine, le kanembou, dont ils devaient plus tard perdre l’usage au Fitri. Leurs captifs, leurs forgerons parlaient évidemment la même langue. Il est donc tout naturel que les Ḥaddâd aient toujours parlé le kanembou.
Au point de vue physique — avons-nous dit — les Ḥaddâd ressemblent aux Kanembou et il est impossible de distinguer les deux populations. Même en supposant qu’elles ne se soient jamais quelque peu mélangées — ce qui serait surprenant — il suffira de rappeler que les Boulala avaient à l’origine le type kanembou, pour faire comprendre qu’un type analogue a dû être celui des indigènes qui ont formé, au début, le noyau du groupe ḥaddâd.
Les Ḥaddâd sont armés d’arcs et de flèches. Leur arc, à double courbure, a environ 1 mètre de longueur. Il est en bois de nabaq (jujubier sauvage). La corde est faite d’un boyau de bœuf : elle touche, non tendue, la courbure centrale de l’arc. Les flèches, non empennées, sont en roseau et ont environ quarante centimètres de longueur. Elles portent une pointe de fer à deux crochets, qui se prolonge par une petite tige, assez courte, pénétrant dans le roseau : cette pointe est fixée au fût au moyen d’un mastic. Quand la flèche est lancée, le fer seul pénètre ; le roseau tombe. La force dont est animée la tête est suffisante pour lui faire traverser de part en part une panthère ordinaire : pour les animaux plus gros, elle reste dans le corps.
Ces flèches sont empoisonnées. La pointe de fer est revêtue d’un vernis noir, brillant quand il est frais, terne et sale quand il est ancien[103]. Ce produit s’obtient — paraît-il — en mélangeant les graines pilées d’une certaine euphorbe (calotropis procera) à une espèce de pâte noire que vendent les Bornouans et en faisant cuire le tout. On se sert également du suc d’une très grande euphorbe (euphorbia candelabrum ?), dont le nom kanembou est _gourourou_. Un animal meurt généralement quelques heures après avoir reçu une flèche. La mort est plus ou moins rapide suivant le degré de fraîcheur du poison. La portée de la flèche est de 120 à 130 mètres au maximum.
Les Ḥaddâd ont des carquois cylindriques en bois recouvert de peau. Quand ils chassent, ils mettent les flèches dans un petit sac en cuir, appelé _battara_. Le fer est placé à l’intérieur et une partie du roseau dépasse le bord supérieur du sac. Il est ainsi très facile de prendre une flèche et de la lancer. On dit couramment dans le pays : « Quand tu galopes derrière un Ḥaddâd qui fuit, tu ne risques rien si la battara ballotte derrière son dos. Mais, si le Ḥaddâd tient solidement la battara avec son bras gauche, il faut te méfier et prendre le côté droit ».
Les Ḥaddâd furent mêlés à toutes les luttes du Kanem. Nous avons déjà vu que leurs flèches avaient toujours fait peur aux Oulâd Slimân[104]. Quand il y avait lutte, les Ḥaddâd se cachaient parmi les arbres et décochaient ensuite une nuée de flèches à leurs ennemis : afin de pouvoir tirer plus vite, ils prenaient entre leurs dents une certaine quantité de dards. Cela leur donnait une supériorité incontestable sur les indigènes armés de lances et de sagaies. Aussi, jadis, les Ḥaddâd en profitaient-ils pour aller piller les Kreda du Baḥr el Ghazal, les Kouka de Ngourra et les Arabes Dagana, Khozam et Êssela.
Les Ḥaddâd sont de grands chasseurs. Ils chassent surtout pendant la saison sèche, alors que, par suite de la rareté de l’eau, les bêtes sauvages se tiennent à proximité des mares ou des lagunes. La viande de chasse, les peaux, les dépouilles d’autruche et l’ivoire sont, pour cette peuplade, une source de revenus.
Quand le Ḥaddâd aperçoit la bête qu’il veut tuer, il se place sous le vent et s’approche d’elle, en se dissimulant de son mieux. Arrivé à bonne portée, il décoche sa flèche. Il se tient ensuite soigneusement caché derrière son buisson et ne bouge plus, si la bête est dangereuse. Celle-ci partie, il n’a plus qu’à attendre quelques heures. Quand il juge que le poison a dû faire son effet, il suit la trace de l’animal blessé et le retrouve mort[105]. Les Ḥaddâd sont d’ailleurs si habiles que les accidents de chasse sont très rares.
Nous allons donner quelques renseignements sur les principaux animaux chassés par les Ḥaddâd. Les animaux seront désignés par leur nom en arabe.
Nous verrons tout d’abord, et par ordre de grandeur, les différentes variétés d’antilopes du pays.
_Am teguedem_. — C’est l’antilope-cochon, de petite taille et de couleur gris-foncé. On la trouve dans la région au sud de la ligne Batah-Aouni- Kanem, principalement sur les bords du Chari[106].
_R’ezâl_ غزال : gazelle. — Il y a plusieurs espèces de gazelle dans le pays. On trouve cette antilope partout : au fur et à mesure qu’on remonte vers le nord, sa taille devient plus petite et la couleur de sa robe plus claire.
_’Ariel_ : antilope mohor, biche robert. — Légèrement plus grande que la gazelle ordinaire (gazella dorcas). Son corps est blanc et fauve. Elle habite les régions au nord de la ligne Batah-Aouni-Dagana : nous en avons vu cependant un troupeau au Médogo. Cette antilope peut se passer d’eau. A l’hivernage, elle remonte vers le nord.
_Bouniakoro_ ou _biniakoro_[107] (baguirmien) : variété de guib. — A le poil assez long, roux et parsemé de petites taches blanches. On trouve cette antilope au Baguirmi et vers le Sud, principalement le long du Chari.
_Ḥamraya_ (حمريا). — Plus grande que la précédente. Son poil est roux. Les cornes du mâle sont à courbure brisée, comme celles de l’antilope bubale. Pendant la saison sèche, on trouve parfois la gazelle dans des endroits où il n’y a pas d’eau. L’antilope-ḥamraya, elle, vit exclusivement sur les bords du lac, du Chari ou des lagunes.
_Hamrasèd_. — De même taille et de même couleur que la précédente. La forme des cornes est différente : au lieu d’être recourbées en arrière, elles se recourbent latéralement vers l’intérieur, comme pour se rejoindre. Vit dans les mêmes régions que l’antilope-ḥamraya.
_Têtel_ : c’est le nom donné aux bubalinés (bubalis et damaliscus). — Les bubalinés sont de grandes antilopes, à la face étroite et très allongée. Les yeux sont placés à la racine des cornes. Le train de derrière est très bas. Les cornes de l’antilope bubale (bubalis) sont à courbure brisée ; sa livrée est fauve. On trouve cette antilope dans les pays du sud, principalement le long du Chari.
Le damaliscus abonde dans la région qui s’étend au nord du Baguirmi. Cette antilope a des cornes de la même forme que celles de l’abouhurf : sa livrée a une couleur brun-chocolat, avec de grandes plaques noires. Pendant la saison sèche, on ne trouve cette antilope que dans les endroits où il y a de l’eau (lagunes Ebé, Fitri, etc). Elle vit généralement en bandes nombreuses, mais aussi par couples et même isolée. A l’hivernage, elle remonte vers le nord (au nord du Kanem, chez les Oulad Rachid et au Mourtcha), où elle trouve alors de nombreuses mares au milieu des grandes étendues sablonneuses.
_Ketenbour_. — Antilope au long poil gris. Le mâle a de grandes cornes tirebouchonnées. Ne vit que dans les endroits où il y a de l’eau, principalement le long du Chari. Le ketenbour ressemble quelque peu à l’antilope-coudou, qui a également des cornes enroulées en vrilles. Mais celle-ci a des rayures sur sa robe, tandis que la livrée du ketenbour est uniformément grise.
_Ouaḥch_[108] : oryx leucoryx, antilope à sabre. — Grande antilope, lourde et puissante. A de longues cornes droites, rondes et très effilées[109]. Les captifs adaptent ces cornes à un bois de sagaie et s’en servent comme arme. La livrée de l’oryx est claire, jaunâtre en dessus, blanche en dessous, avec des marques noires au chanfrein et aux oreilles[110]. La peau, très épaisse, sert à faire des sandales et des boucliers. Cette antilope habite les régions désertiques au nord du Mourtcha et du Kanem.
_Abou addas_ : antilope addax. — Antilope voisine de la précédente. Elle possède de grandes cornes annelées, en spirale, et a sur le museau une bande transversale blanche. Elle habite les mêmes régions que l’oryx.
_Abouhurf_ : variété de kob. — La plus grande de toutes les antilopes de la région. Elle est comme un bœuf de taille moyenne. Son pelage est gris-roux sur le dos et blanc sous le ventre. Elle a une crinière roussâtre depuis la nuque jusqu’au milieu du dos et depuis la gorge jusqu’à la poitrine. La tête, petite par rapport au reste du corps, est noire et blanche. Les cornes sont comme celles du damaliscus ou, encore mieux, comme celles de l’egocère : grandes, annelées et recourbées vers l’arrière. Cette antilope ne vit que dans les endroits où il y a de l’eau et, pendant l’hivernage, se tient de préférence dans les régions inondées[111]. Sa peau, très épaisse, sert à faire des sandales.
Passons maintenant aux animaux autres que les antilopes.
_Girafe_ (zeraf, زراف). — On la trouve partout. Elle vit généralement par petites troupes. La girafe est chassée à courre par les Kreda et les Arabes. Il faut pour cela d’excellents chevaux : le plus grand éloge que les indigènes puissent faire d’un cheval c’est de dire qu’il sert à chasser la girafe.
La girafe disparaît peu à peu, à cause des facilités toutes spéciales qu’offre la chasse de cet animal. Il arrive parfois que des chasseurs — peu dignes de ce nom — abattent successivement la presque totalité des têtes d’un troupeau, parce que les girafes, affolées, ne savent pas s’enfuir. Aussi, dans le Soudan égyptien, la chasse à la girafe est-elle formellement interdite. Une réglementation analogue devrait exister dans le territoire du Tchad, si l’on veut éviter la disparition prochaine de certaines espèces.
La peau de la girafe sert à faire des sandales.
_Autruche_ (na’âm, نعام). — Les Ḥaddâd chassent principalement l’autruche, qu’on trouve en assez grande quantité dans le cercle de Fort-Lamy, le Baguirmi septentrional, le Kanem, le Baḥr el Ghazal et au nord de la Batah.
Comme l’autruche a besoin de beaucoup d’eau, le Ḥaddâd s’embusque près de l’endroit où elle a coutume de venir s’abreuver. Il y construit quelquefois une petite hutte, dans laquelle il se dissimule. Le chasseur peut également se poster près de l’emplacement d’un nid et y attendre le retour des autruches. Parfois même se contente-t-il de planter verticalement une flèche dans le sable du nid, en ayant soin de ne laisser dépasser que le fer : le mâle se blesse en se couchant sur les œufs et meurt quelques heures après.
L’autruche est également chassée à courre. Après une poursuite de moins de deux heures, le mâle adulte est épuisé et s’abat. On l’assomme alors d’un coup de bâton sur la tête ou sur le cou. Dans certaines régions, on capture cet oiseau au lacet.