La réforme intellectuelle et morale

Part 9

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L’empereur Napoléon III rompit la glace par la guerre d’Italie, ou plutôt par la conclusion de cette guerre, qui fut l’annexion à la France de la Savoie et de Nice. La première de ces deux annexions était assez naturelle; de tous les pays de langue française non réunis à la France, la Savoie était le seul qui pût sans inconvénient nous être dévolu; depuis que le duc de Savoie était devenu roi d’Italie, une telle dévolution était presque dans la force des choses. Et cependant cette annexion eut bien plus d’inconvénients que d’avantages. Elle interdit à la France ce qui fait sa vraie force, le droit d’alléguer une politique désintéressée et uniquement inspirée par l’amour des principes; elle donna une idée exagérée des plans d’agrandissement de l’empereur Napoléon III, mécontenta l’Angleterre, éveilla les soupçons de l’Europe, provoqua les hardies initiatives de M. de Bismark.

Il est clair que, s’il y eut jamais un mouvement légitime en histoire, c’est celui qui, depuis soixante ans, porte l’Allemagne à se former en une seule nation. Si quelqu’un en tout cas a le droit de s’en plaindre, ce n’est pas la France, puisque l’Allemagne n’a obéi à cette tendance qu’à notre exemple, et pour résister à l’oppression que la France fit peser sur elle au XVIIe siècle et sous l’Empire. La France, ayant renoncé au principe de la légitimité, qui ne voyait dans telle ou telle agglomération de province en royaume ou en empire que la conséquence des mariages, des héritages, des conquêtes d’une dynastie, ne peut connaître qu’un seul principe de délimitation en géographie politique, je veux dire le principe des nationalités, ou, ce qui revient au même, la libre volonté des peuples de vivre ensemble, prouvée par des faits sérieux et efficaces. Pourquoi refuser à l’Allemagne le droit de faire chez elle ce que nous avons fait chez nous, ce que nous avons aidé l’Italie à faire? N’est-il pas évident qu’une race dure, chaste, forte et grave comme la race germanique, une race placée au premier rang par les dons et le travail de la pensée, une race peu portée vers le plaisir, tout entière livrée à ses rêves et aux jouissances de son imagination, voudrait jouer dans l’ordre des faits politiques un rôle proportionné à son importance intellectuelle? Le titre d’une nationalité, ce sont des hommes de génie, «gloires nationales», qui donnent aux sentiments de tel ou tel peuple une forme originale, et fournissent la grande matière de l’esprit national, quelque chose à aimer, à admirer, à vanter en commun. Dante, Pétrarque, les grands artistes de la renaissance ont été les vrais fondateurs de l’unité italienne. Gœthe, Schiller, Kant, Herder, ont créé la patrie allemande. Vouloir s’opposer à une éclosion annoncée par tant de signes eût été aussi absurde que de vouloir s’opposer à la marée montante. Vouloir lui donner des conseils, lui tracer la manière dont nous eussions désiré qu’elle s’accomplît, était puéril. Ce mouvement s’accomplissait par défiance de nous; lui indiquer une règle, c’était fournir à une conscience nationale, soupçonneuse et susceptible, un _criterium_ sûr, et l’inviter clairement à faire le contre-pied de ce que nous lui demandions. Certes je suis le premier à reconnaître qu’à ce besoin d’unité de la nation allemande il se mêla d’étranges excès. Le patriote allemand, comme le patriote italien, ne se détache pas facilement du vieux rôle universel de sa patrie. Certains Italiens rêvent encore le _primato_; un très-grand nombre d’Allemands rattachent leurs aspirations au souvenir du saint-empire, exerçant sur tout le monde européen une sorte de suzeraineté. Or la première condition d’un esprit national est de renoncer à toute prétention de rôle universel, le rôle universel étant destructeur de la nationalité. Plus d’une fois le patriotisme allemand s’est montré de la sorte injuste et partial. Ce théoricien de l’unité allemande qui soutient que l’Allemagne doit reprendre partout les débris de son vieil empire refuse d’écouter aucune raison quand on lui parle d’abandonner un pays aussi purement slave que le grand-duché de Posen[14]. Le vrai, c’est que le principe des nationalités doit être entendu d’une façon large, sans subtilités. L’histoire a tracé les frontières des nations d’une manière qui n’est pas toujours la plus naturelle; chaque nation a du trop, du trop peu; il faut se tenir à ce que l’histoire a fait et au vœu des provinces, pour éviter d’impossibles analyses, d’inextricables difficultés.

[14] La possession de Posen par la Prusse ne saurait en aucune manière être assimilée à la possession de l’Alsace par la France. L’Alsace est francisée et ne proteste plus contre son annexion, tandis que Posen n’est pas germanisé et proteste. Le parallèle de l’Alsace est la Silésie, province slave de race et de langue, mais suffisamment germanisée, et dont personne ne conteste plus la légitime propriété à la Prusse.

Si la pensée de l’unité allemande était légitime, il était légitime aussi que cette unité se fît par la Prusse. Les tentatives parlementaires de Francfort ayant échoué, il ne restait que l’hégémonie de l’Autriche ou de la Prusse. L’Autriche renferme trop de Slaves, elle est trop antipathique à l’Allemagne protestante, elle a trop manqué durant des siècles à ses devoirs de puissance dirigeante en Allemagne, pour qu’elle pût être de nouveau appelée à jouer un rôle de ce genre. Si jamais, au contraire, il y eut une vocation historique bien marquée, ce fut celle de la Prusse depuis Frédéric le Grand. Il ne pouvait échapper à un esprit sagace que la Prusse était le centre d’un tourbillon ethnique nouveau, qu’elle jouait pour la nationalité allemande du Nord le rôle du cœur dans l’embryon, sauf à être plus tard absorbée par l’Allemagne qu’elle aurait faite, comme nous voyons le Piémont absorbé par l’Italie. Un homme se trouva pour s’emparer de toutes ces tendances latentes, pour les représenter et leur donner avec une énergie sans égale une pleine réalisation.

M. de Bismark voulut deux choses que le philosophe le plus sévère pourrait déclarer légitimes, si dans l’application le peu scrupuleux homme d’État n’avait montré que pour lui la force est synonyme de légitimité: d’abord, chasser de la confédération germanique l’Autriche, corps plus qu’à demi étranger qui l’empêchait d’exister; en second lieu, grouper autour de la Prusse les membres de la patrie allemande que les hasards de l’histoire avaient dispersés. M. de Bismark vit-il au delà? Son point de vue nécessairement borné d’homme pratique lui permit-il de soupçonner qu’un jour la Prusse serait absorbée par l’Allemagne et disparaîtrait en quelque sorte dans sa victoire, comme Rome finit d’exister en tant que ville le jour où elle eut achevé son œuvre d’unification? Je l’ignore, car M. de Bismark ne s’est pas jusqu’ici offert à l’analyse; il ne s’y offrira peut-être jamais. Une des questions qu’un esprit curieux se pose le plus souvent, en réfléchissant sur l’histoire contemporaine, est de savoir si M. de Bismark est philosophe, s’il voit la vanité de ce qu’il fait, tout en y travaillant avec ardeur, ou bien si c’est un croyant en politique, s’il est dupe de son œuvre, comme tous les esprits absolus, et n’en voit pas la caducité. J’incline vers la première hypothèse, car il me paraît difficile qu’un esprit si complet ne soit pas critique, et ne mesure pas dans son action la plus ardente les limites et le côté faible de ses desseins. Quoi qu’il en soit, s’il voit dans l’avenir les impossibilités du parti qui consisterait à faire de l’Allemagne une Prusse agrandie, il se garde de le dire, car le fanatisme étroit du parti des hobereaux prussiens ne supporterait pas un moment la pensée que le but de ce qui se fait par la Prusse n’est pas de prussianiser toute l’Allemagne, et plus tard le monde entier, au nom d’une sorte de mysticisme politique dont on semble vouloir se réserver le secret.

Les plans de M. de Bismark furent élaborés dans la confidence et avec l’adhésion de l’empereur Napoléon III, ainsi que du petit nombre de personnes qui étaient initiées à ses desseins. Il est injuste de faire de cela un reproche à l’empereur Napoléon. C’est la France qui a élevé dans le monde le drapeau des nationalités; toute nationalité qui naît et grandit devrait naître et grandir avec les encouragements de la France, devenir pour elle une amie. La nationalité allemande étant une nécessité historique, la sagesse voulait qu’on ne se mît pas à la traverse. La bonne politique n’est pas de s’opposer à ce qui est inévitable; la bonne politique est d’y servir et de s’en servir. Une grande Allemagne libérale, formée en pleine amitié avec la France, devenait une pièce capitale en Europe, et créait avec la France et l’Angleterre une invincible trinité, entraînant le monde, surtout la Russie, dans les voies du progrès par la raison. Il était donc souverainement désirable que l’unité allemande, venant à se réaliser, ne se fît pas malgré la France, qu’elle se fît, bien au contraire, avec notre assentiment. La France n’était pas obligée d’y contribuer, mais elle était obligée de ne pas s’y opposer; il était même naturel de songer au bon vouloir de la jeune nation future, de se ménager de sa part quelque chose de ce sentiment profond que les États-Unis d’Amérique garderont encore longtemps à la France en souvenir de Lafayette. Était-il opportun de tirer profit des circonstances pour notre agrandissement territorial? Non en principe, puisque de tels agrandissements sont à peu près inutiles. En quoi la France est-elle plus grande depuis l’adjonction de Nice et de la Savoie? Cependant l’opinion publique superficielle attachant beaucoup de prix à ces agrandissements, on pouvait, à l’époque des tractations amicales, stipuler quelques cessions, portant sur des pays disposés à se réunir à la France, pourvu qu’il fût bien entendu que ces agrandissements n’étaient pas le but de la négociation, que l’unique but de celle-ci était l’amitié de la France et de l’Allemagne. Pour répondre aux taquineries des hommes d’État de l’opposition et satisfaire à certaines exigences des militaires qui ont sans doute leur fondement, on pouvait, par exemple, stipuler avant la guerre la cession du Luxembourg au cas qu’il y consentît et la rectification de la Sarre, auxquelles la Prusse eût probablement consenti alors. Je le répète, j’estime qu’il eût mieux valu ne rien demander: le Luxembourg ne nous eût pas apporté plus de force que la Savoie ou Nice. Quant aux contours stratégiques des frontières, combien une bonne politique eût été un meilleur rempart! L’effet d’une bonne politique eût été que personne ne nous eût attaqués, ou que, si quelqu’un avait pris contre nous l’offensive, nous eussions été défendus par la sympathie de toute l’Europe.--Quoi qu’il en soit, on ne prit aucun parti: une indécision déplorable paralysa la plume de l’empereur Napoléon III, et Sadowa arriva sans que rien eût été convenu pour le lendemain. Cette bataille, qui, si l’on avait suivi une politique consistante, aurait pu être une victoire pour la France, devint ainsi une défaite, et, huit jours après, le gouvernement français prenait le deuil de l’événement auquel il avait plus que personne contribué.

A ce moment, d’ailleurs, entrèrent en scène deux éléments qui n’avaient eu aucune part aux conversations de Biarritz, l’opinion française et l’opinion prussienne exaltées. M. de Bismark n’est pas la Prusse; en dehors de lui existe un parti fanatique, absolu, tout d’une pièce, avec lequel il doit compter. M. de Bismark par sa naissance appartient à ce parti; mais il n’en a pas les préjugés. Pour se rendre maître de l’esprit du roi, faire taire ses scrupules et dominer les conseils étroits qui l’entourent, M. de Bismark est obligé à des sacrifices. Après la victoire de Sadowa, le parti fanatique se trouva plus puissant que jamais; toute transaction devint impossible. Ce qui arrivait à l’empereur Napoléon III arrivera, je le crains, à plusieurs de ceux qui auront des relations avec la Prusse. Cet esprit intraitable, cette roideur de caractère, cette fierté exagérée seront la source de beaucoup de difficultés.--En France, l’empereur Napoléon III se montra également débordé par une certaine opinion. L’opposition fut cette fois, ce qu’elle est trop souvent, superficielle et déclamatoire. Il était facile de montrer que la conduite du gouvernement avait été pleine d’imprévoyance et de tergiversations. Il est clair qu’à l’époque des ouvertures de M. de Bismark, le gouvernement aurait dû ou refuser de l’écouter ou avoir un plan de conduite qu’il pût appuyer d’une bonne armée sur le Rhin; mais ce n’était pas là une raison pour venir soutenir chaque année, ainsi que le faisait l’opposition, que la France avait été vaincue à Sadowa, ni surtout pour établir en doctrine que la frontière de la France devait être garnie de petits États faibles, ennemis les uns des autres. Pouvait-on inventer un moyen plus efficace pour leur persuader d’être unis et forts? M. Thiers contribua beaucoup par ses aveux à exciter l’opinion allemande, laquelle est persuadée que cet honorable homme d’État représente l’opinion dominante de la bourgeoisie française et ses instincts secrets.

Le règlement de la question du Luxembourg mit cette situation funeste dans tout son jour. Rien n’avait été convenu avant Sadowa entre la France et la Prusse: la Prusse n’éluda donc aucun engagement en refusant toute concession; mais, si la modération avait été dans le caractère de la cour de Berlin, comment ne lui eût-elle pas conseillé de tenir compte de l’émotion de la France, de ne pas pousser son droit et ses avantages à l’extrême? Le Luxembourg est un pays insignifiant, tout à fait hybride, ni allemand ni français, ou, si l’on veut, l’un et l’autre. Son annexion à la France, précédée d’un plébiscite, n’avait rien qui pût mécontenter l’Allemand le plus correct dans son patriotisme. La roideur systématique de la Prusse prouva qu’elle n’entendait garder aucun souvenir reconnaissant des tractations qui avaient précédé Sadowa, et que la France, malgré l’appui réel qu’elle lui avait prêté, était toujours pour elle l’éternelle ennemie. Du côté de la France, on avait amené ce résultat par une série de fautes; on avait été si malavisé, qu’on n’avait même pas le droit de se plaindre. On avait voulu jouer au fin, on avait trouvé plus fin que soi. On avait fait comme celui qui, ayant dans son jeu des cartes excellentes, n’a pas pu se décider à les jeter sur table, les réservant toujours pour des coups qui ne viennent jamais.

Est-ce à dire, comme le pensent beaucoup de personnes, que, depuis 1866, la guerre entre la France et la Prusse fût inévitable? non certes. Quand on peut attendre, peu de choses sont inévitables; or on pouvait gagner du temps. La mort du roi de Prusse, ce qu’on sait du caractère sage et modéré du prince et de la princesse de Prusse, pouvaient déplacer bien des choses. Le parti militaire féodal prussien, qui est l’une des grandes causes de danger pour la paix de l’Europe, semble destiné à céder avec le temps beaucoup de son ascendant à la bourgeoisie berlinoise, à l’esprit allemand, si large, si libre, et qui deviendra profondément libéral dès qu’il sera délivré de l’étreinte du casernement prussien. Je sais que les symptômes de ceci ne se montrent guère encore, que l’Allemagne, toujours un peu timide dans l’action, a été conquise par la Prusse, sans qu’aucun indice ait montré la Prusse disposée à se perdre dans l’Allemagne; mais le temps n’est pas venu pour une telle évolution. Acceptée comme moyen de lutte contre la France, l’hégémonie prussienne ne faiblira que quand une pareille lutte n’aura plus de raison d’être. La force avec laquelle est lancé le mouvement allemand donnera lieu à des développements très-rapides. Il n’y a plus aucune analogie en histoire, si l’Allemagne conquise ne conquiert la Prusse à son tour et ne l’absorbe. Il est inadmissible que la race allemande, si peu révolutionnaire qu’elle soit, ne triomphe pas du noyau prussien, quelque résistant qu’il puisse être. Le principe prussien, d’après lequel la base d’une nation est une armée, et la base de l’armée une petite noblesse, ne saurait être appliqué à l’Allemagne. L’Allemagne, Berlin même, a une bourgeoisie. La base de la vraie nation allemande sera, comme celle de toutes les nations modernes, une bourgeoisie riche. Le principe prussien a fait quelque chose de très-fort, mais qui ne saurait durer au delà du jour où la Prusse aura terminé son œuvre. Sparte eût cessé d’être Sparte, si elle eût fait l’unité de la Grèce. La constitution et les mœurs romaines disparurent dès que Rome devint maîtresse du monde; à partir de ce jour-là, Rome se vit gouvernée par le monde, et ce ne fut que justice.

Chaque année eût ainsi apporté à l’état de choses sorti de Sadowa les plus profondes transformations. Une heure d’aberration a troublé toutes les espérances des bons esprits. Sans songer qu’une nation jeune, dans tout le feu de son développement, a d’immenses avantages sur une nation vieillie qui a déjà rempli son programme et atteint l’égalité, on s’est jeté dans le gouffre de gaieté de cœur. La présomption et l’ignorance des militaires, l’étourderie de nos diplomates, leur vanité, leur sotte foi dans l’Autriche, machine disloquée dont il y a peu de compte à tenir, l’absence de pondération sérieuse dans le gouvernement, les accès bizarres d’une volonté intermittente comme les réveils d’un Épiménide, ont amené sur l’espèce humaine les plus grands malheurs qu’elle eût connus depuis cinquante-cinq ans. Un incident qu’une habile diplomatie eût aplani en quelques heures a suffi pour déchaîner l’enfer... Retenons nos malédictions; il y a des moments où l’horrible réalité est la plus cruelle des imprécations.

II

Qui a fait la guerre? Nous l’avons dit, ce me semble.--Il faut se garder, dans ces sortes de questions, de ne voir que les causes immédiates et prochaines. Si l’on se bornait aux considérations restreintes d’un observateur inattentif, la France aurait tous les torts. Si l’on se place à un point de vue plus élevé, la responsabilité de l’horrible malheur qui a fondu sur l’humanité en cette funeste année doit être partagée. La Prusse a facilement dans ses manières d’agir quelque chose de dur, d’intéressé, de peu généreux. Sentant sa force, elle n’a fait aucune concession. Du moment que M. de Bismark voulut exécuter ses grandes entreprises de concert avec la France, il devait accepter les conséquences de la politique qu’il avait choisie. M. de Bismark n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III dans ses confidences; mais, l’ayant fait, il était obligé d’avoir des égards pour l’empereur et les hommes d’État français, ainsi que pour une fraction de l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de la Prusse, c’est l’orgueil. Foyer puissant d’ancien régime, elle s’irrite de notre prospérité bourgeoise; ses gentilshommes sont blessés de voir des roturiers, je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant comme eux la profession qui ailleurs est le privilége de la noblesse. La jalousie chez eux double l’orgueil. «Nous sommes une jeunesse pauvre, disent-ils, des cadets qui veulent se faire leur place dans le monde.» Une des causes qui ont produit M. de Bismark a été la vanité blessée du diplomate abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant la Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé la Prusse a été quelque chose d’analogue: l’homme sérieux, pauvre, intelligent, sans charme, supporte avec peine les succès de société d’un rival qui, tout en lui étant fort inférieur pour les qualités solides, fait figure dans le monde, règle la mode et réussit par des dédains aristocratiques à l’empêcher de s’y faire accepter.

La France n’a pas été moins coupable. Les journaux ont été superficiels, le parti militaire s’est montré présomptueux et entêté, l’opposition n’a paru attentive qu’à la recherche d’une fausse popularité, blâmant le gouvernement s’il préparait la guerre, l’insultant s’il ne la faisait pas, parlant sans cesse de la honte de Sadowa et de la nécessité d’une revanche; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir personnel. La conversion à la monarchie parlementaire affectée depuis un an était si peu sérieuse, qu’un ministère tout entier, la Chambre, le sénat ont cédé presque sans résistance à une pensée personnelle du souverain qui ne répondait nullement à leurs idées ni à leurs désirs.

Et maintenant qui fera la paix?... La pire conséquence de la guerre, c’est de rendre impuissants ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un cercle fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule force au monde sera capable de réparer le mal que l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré, l’excès du pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement parlementaire sur le continent ont fait en cette circonstance à la civilisation.

Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt majeur à ce qu’aucune des deux nations ne soit ni trop victorieuse ni trop vaincue. La disparition de la France du nombre des grandes puissances serait la fin de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre en particulier sentirait, le jour où un tel événement viendrait à se produire, les conditions de son existence toutes changées. La France est une des conditions de la prospérité de l’Angleterre. L’Angleterre, selon la grande loi qui veut que la race primitive d’un pays prenne à la longue le dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour plus celtique et moins germanique; dans la grande lutte des races, elle est avec nous; l’alliance de la France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles. Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis, de Constantinople, de l’Inde; elle verra qu’elle a besoin de la France et d’une France forte.

Il ne faut pas s’y tromper en effet: une France faible et humiliée ne saurait exister. Que la France perde l’Alsace et la Lorraine, et la France n’est plus. L’édifice est si compacte, que l’enlèvement d’une ou deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle nous apprend que l’animal dont l’organisation est très-centralisée ne souffre pas l’amputation d’un membre important; on voit souvent un homme à qui l’on coupe une jambe mourir de phthisie; de même la France atteinte dans ses parties principales verrait sa vie générale s’éteindre et ses organes du centre insuffisants pour renvoyer la vie jusqu’aux extrémités.