La réforme intellectuelle et morale

Part 8

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On ne peut nier, d’ailleurs, que beaucoup des réformes que la Prusse nous impose ne doivent rencontrer chez nous de sérieuses difficultés. La base du programme conservateur de la France a toujours été d’opposer les parties sommeillantes de la conscience populaire aux parties trop éveillées, je veux dire l’armée au peuple. Il est clair que ce programme manquerait de base le jour où l’esprit démocratique pénétrerait l’armée elle-même. Entretenir une armée faisant un corps à part dans la nation et empêcher le développement de l’instruction primaire sont ainsi devenus dans un certain parti des articles de foi politique; mais la France a pour voisine la Prusse, qui force indirectement la France, même conservatrice, à reculer sur ces deux principes. Le parti conservateur français ne s’est pas trompé en prenant le deuil le jour de la bataille de Sadowa. Ce parti avait pour maxime de calquer l’Autriche des Metternich, je veux dire de combattre l’esprit démocratique au moyen d’une armée disciplinée à part, d’un peuple de paysans tenus soigneusement dans l’ignorance, d’un clergé armé de puissants concordats. Ce régime énerve trop une nation qui doit lutter contre des rivaux. L’Autriche elle-même a dû y renoncer. C’est ainsi que, selon la thèse de Plutarque, le peuple le plus vertueux l’emporte toujours sur celui qui l’est moins, et que l’émulation des nations est la condition du progrès général. Si la Prusse réussit à échapper à la démocratie socialiste, il est possible qu’elle fournisse pendant une ou deux générations une protection à la liberté et à la propriété. Sans nul doute, les classes menacées par le socialisme feraient taire leurs antipathies patriotiques, le jour où elles ne pourraient plus tenir tête au flot montant, et où quelque État fort prendrait pour mission de maintenir l’ordre social européen. D’un autre côté, l’Allemagne trouverait dans l’accomplissement d’une telle œuvre (assez analogue à celle qu’elle exécuta au Ve siècle) des emplois si avantageux de son activité, que le socialisme serait chez elle écarté pour longtemps. Riche, molle, peu laborieuse, la France se laissait aller depuis des années à faire exécuter toutes ses besognes pénibles, exigeant de l’application, par des étrangers qu’elle payait bien pour cela; le gouvernement, en tant qu’il se confond avec le métier de gendarme, est à quelques égards une de ces besognes ennuyeuses pour lesquelles le Français, bon et faible, a peu d’aptitude; le jour se laisse entrevoir où il payera des gens rogues, sérieux et durs pour cela, comme les Athéniens avaient des Scythes pour remplir les fonctions de sbires et de geôliers.

La gravité de la crise révélera peut-être des forces inconnues. L’imprévu est grand dans les choses humaines, et la France se plaît souvent à déjouer les calculs les mieux raisonnés. Étrange, parfois lamentable, la destinée de notre pays n’est jamais vulgaire. S’il est vrai que c’est le patriotisme français qui, à la fin du dernier siècle, a réveillé le patriotisme allemand, il sera peut-être vrai aussi de dire que le patriotisme allemand aura réveillé le patriotisme français sur le point de s’éteindre. Ce retour vers les questions nationales apporterait pour quelques années un temps d’arrêt aux questions sociales. Ce qui s’est passé depuis trois mois, la vitalité que la France a montrée après l’effroyable syncope morale du 18 mars, sont des faits très-consolants. On se prend souvent à craindre que la France et même l’Angleterre, au fond travaillée du même mal que nous (l’affaiblissement de l’esprit militaire, la prédominance des considérations commerciales et industrielles), ne soient bientôt réduites à un rôle secondaire, et que la scène du monde européen n’en vienne à être uniquement occupée par deux colosses, la race germanique et la race slave, qui ont gardé la vigueur du principe militaire et monarchique, et dont la lutte remplira l’avenir. Mais on peut affirmer aussi que, dans un sens supérieur, la France aura sa revanche. On reconnaîtra un jour qu’elle était le sel de la terre, et que sans elle le festin de ce monde sera peu savoureux. On regrettera cette vieille France libérale, qui fut impuissante, imprudente, je l’avoue, mais qui aussi fut généreuse, et dont on dira un jour comme des chevaliers de l’Arioste:

Oh gran bontà de’ cavalieri antiqui!

Quand les vainqueurs du jour auront réussi à rendre le monde positif, égoïste, étranger à tout autre mobile que l’intérêt, aussi peu sentimental que possible, on trouvera qu’il fut heureux cependant pour l’Amérique que le marquis de Lafayette ait pensé autrement; qu’il fut heureux pour l’Italie que, même à notre plus triste époque, nous ayons été capables d’une généreuse folie; qu’il fut heureux pour la Prusse qu’en 1865, aux plans confus qui remplissaient la tête de l’empereur, se soit mêlée une vue de philosophie politique élevée.

Ne jamais trop espérer, ne jamais désespérer, doit être notre devise. Souvenons-nous que la tristesse seule est féconde en grandes choses, et que le vrai moyen de relever notre pauvre pays, c’est de lui montrer l’abîme où il est. Souvenons-nous surtout que les droits de la patrie sont imprescriptibles, et que le peu de cas qu’elle fait de nos conseils ne nous dispense pas de les lui donner. L’émigration à l’extérieur ou à l’intérieur est la plus mauvaise action qu’on puisse commettre. L’empereur romain qui, au moment de mourir, résumait son opinion sur la vie par ces mots: _Nil expedit_, n’en donnait pas moins pour mot d’ordre à ses officiers: _Laboremus._

LA GUERRE

ENTRE

LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE[11]

[11] _Revue des Deux Mondes_, 15 septembre 1870.

En commençant à écrire ces pages, j’ignore quel sera l’état du monde au moment où elles seront terminées. Il faudrait un esprit bien frivole pour chercher à démêler l’avenir quand le présent n’a pas une heure assurée. Il est permis cependant à ceux qu’une conception philosophique de la vie a élevés au-dessus, non certes du patriotisme, mais des erreurs qu’un patriotisme peu éclairé entraîne, d’essayer de découvrir quelque chose à travers l’épaisse fumée qui ne laisse voir à l’horizon que l’image de la mort.

J’ai toujours regardé la guerre entre la France et l’Allemagne comme le plus grand malheur qui pût arriver à la civilisation. Tous, nous acceptons hautement les devoirs de la patrie, ses justes susceptibilités, ses espérances; tous, nous avons une pleine confiance dans les forces profondes du pays, dans cette élasticité qui déjà plus d’une fois a fait rebondir la France sous la pression de l’infortune; mais supposons les espérances permises de beaucoup dépassées, la guerre commencée n’en aura pas moins été un immense malheur. Elle aura semé une haine violente entre les deux portions de la race européenne dont l’union importait le plus au progrès de l’esprit humain. La grande maîtresse de l’investigation savante, l’ingénieuse, vive et prompte initiatrice du monde à toute fine et délicate pensée, sont brouillées pour longtemps, à jamais peut-être; chacune d’elles s’enfoncera dans ses défauts, l’une devenant de plus en plus rude et grossière, l’autre de plus en plus superficielle et arriérée. L’harmonie intellectuelle, morale, politique de l’humanité est rompue; une aigre dissonance se mêlera au concert de la société européenne pendant des siècles.

En effet, mettons de côté les États-Unis d’Amérique, dont l’avenir, brillant sans doute, est encore obscur, et qui en tout cas occupent un rang secondaire dans le travail original de l’esprit humain, la grandeur intellectuelle et morale de l’Europe repose sur une triple alliance dont la rupture est un deuil pour le progrès, l’alliance entre la France, l’Allemagne et l’Angleterre. Unies, ces trois grandes forces conduiraient le monde et le conduiraient bien, entraînant nécessairement après elles les autres éléments, considérables encore, dont se compose le réseau européen; elles traceraient surtout d’une façon impérieuse sa voie à une autre force qu’il ne faut ni exagérer ni trop rabaisser, la Russie. La Russie n’est un danger que si le reste de l’Europe l’abandonne à la fausse idée d’une originalité qu’elle n’a peut-être pas, et lui permet de réunir en un faisceau les peuplades barbares du centre de l’Asie, peuplades tout à fait impuissantes par elles-mêmes, mais capables de discipline et fort susceptibles, si l’on n’y prend garde, de se grouper autour d’un Gengiskhan moscovite. Les États-Unis ne sont un danger que si la division de l’Europe leur permet de se laisser aller aux fumées d’une jeunesse présomptueuse et à de vieux ressentiments contre la mère patrie. Avec l’union de la France, de l’Angleterre et l’Allemagne, le vieux continent gardait son équilibre, maîtrisait puissamment le nouveau, tenait en tutelle ce vaste monde oriental auquel il serait malsain de laisser concevoir des espérances exagérées.--Ce n’était là qu’un rêve. Un jour a suffi pour renverser l’édifice où s’abritaient nos espérances, pour ouvrir le monde à tous les dangers, à toutes les convoitises, à toutes les brutalités.

Dans cette situation, dont nous ne sommes en rien responsables, le devoir de tout esprit philosophique est de faire taire son émotion et d’étudier, d’une pensée froide et claire, les causes du mal, pour tâcher d’entrevoir la manière dont il est possible de l’atténuer. La paix se fera entre la France et l’Allemagne. L’extermination n’a qu’un temps; elle trouve sa fin, comme les maladies contagieuses, dans ses ravages mêmes, comme la flamme, dans la destruction de l’objet qui lui servait d’aliment. J’ai lu, je ne sais où, la parabole de deux frères qui, du temps de Caïn et d’Abel sans doute, en vinrent à se haïr et résolurent de se battre jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus frères. Quand, épuisés, ils tombèrent tous deux sur le sol, ils se trouvèrent encore frères, voisins, tributaires du même puits, riverains du même ruisseau.

Qui fera la paix entre la France et l’Allemagne? Dans quelles conditions se fera cette paix? On risquerait fort de se tromper, si l’on voulait parler de la paix provisoire ou plutôt de l’armistice qui se conclura dans quelques semaines ou quelques mois. Nous ne parlons ici que du règlement de compte qui interviendra un jour pour le bien du monde entre les deux grandes nations de l’Europe centrale. Pour se former une idée à cet égard, il faut d’abord bien connaître de quelle façon l’Allemagne est arrivée à concevoir l’idée de sa propre nationalité.

I

La loi du développement historique de l’Allemagne ne ressemble en rien à celle de la France; la destinée de l’Allemagne, au contraire, est à beaucoup d’égards semblable à celle de l’Italie. Fondatrice du vieil empire romain, dépositaire jalouse de ses traditions, l’Italie n’a jamais pu devenir une nation comme les autres. Succédant à l’empire romain, fondatrice du nouvel empire carlovingien, se prétendant dépositaire d’un pouvoir universel, d’un droit plus que national, l’Allemagne était arrivée jusqu’à ces dernières années sans être un peuple. L’empire romain et la papauté, qui en fut la suite, avaient perdu l’Italie. L’empire carlovingien faillit perdre l’Allemagne. L’empereur germanique ne fut pas plus capable de faire l’unité de la nation allemande que le pape de faire celle de l’Italie. On n’est maître chez soi que quand on n’a aucune prétention à régner hors de chez soi. Tout pays qui arrive à exercer une primauté politique, intellectuelle, religieuse, sur les autres peuples, l’expie par la perte de son existence nationale durant des siècles.

Il n’en fut pas de même de la France. Dès le Xe siècle, la France se retire bien nettement de l’empire. Les deux joyaux du monde occidental, la couronne impériale et la tiare papale, elle les perd pour son bonheur. A partir de la mort de Charles le Gros, l’empire devient exclusivement l’apanage des Allemands, aucun roi de France n’est plus empereur d’Occident. D’autre part, la papauté devient la propriété de l’Italie. La _Francia_, telle que l’avait faite le traité de Verdun, est privilégiée justement à cause de ce qui lui manque: elle n’a ni l’empire, ni la papauté, les deux choses universelles qui troublent perpétuellement le pays qui les possède dans l’œuvre de sa concrétion intime. Dès le Xe siècle, la _Francia_ est toute nationale, et en effet dans la seconde moitié de ce siècle elle substitue au Carlovingien, lourd Allemand qui la défend mal, une famille encore germanique sans doute, mais bien réellement mariée avec le sol, la famille des ducs de France, qui a un domaine propre, et non pas seulement, comme les Carlovingiens, un titre abstrait. Dès lors commence autour de Paris cette admirable marche du développement national, qui aboutit à Louis XIV, à la Révolution, et dont le XIXe siècle pourra voir la contre-partie, par suite de la triste loi qui condamne les choses humaines à entrer dans la voie de la décadence et de la destruction dès qu’elles sont achevées.

L’idée de former une nationalité compacte n’avait jamais été, jusqu’à la révolution française, l’idée de l’Allemagne. Cette grande race allemande porte bien plus loin que la France le goût des indépendances provinciales; la chance de guerres que nous appellerions civiles entre des parties de la même famille nationale ne l’effraye pas. Elle ne veut pas de l’unité pour elle-même, elle la veut uniquement par crainte de l’étranger; elle tient par-dessus tout à la liberté de ses divisions intérieures. Ce fut là ce qui lui permit de faire la plus belle chose des temps modernes, la réforme luthérienne, chose, selon nous, supérieure à la philosophie et à la révolution, œuvres de la France, et qui ne le cède qu’à la renaissance, œuvre de l’Italie; mais on a toujours les défauts de ses qualités. Depuis la chute des Hohenstaufen, la politique générale de l’Allemagne fut indécise, faible, empreinte d’une sorte de gaucherie; à la suite de la guerre de trente ans, la conscience d’une patrie allemande existe à peine. La royauté française abusa de ce pitoyable état politique d’une grande race. Elle fit ce qu’elle n’avait jamais fait; elle sortit de son programme, qui était de ne s’assimiler que des pays de langue française; elle s’empara de l’Alsace, terre allemande. Le temps a légitimé cette conquête, puisque l’Alsace a pris ensuite une part si brillante aux grandes œuvres communes de la France. Il y eut cependant dans ce fait, qui au XVIIe siècle ne choqua personne, le germe d’un grave embarras pour l’époque où l’idée des nationalités deviendrait maîtresse du monde, et ferait prendre, dans les questions de délimitation territoriale, la langue et la race pour _criterium_ de légitimité.

La révolution française fut, à vrai dire, le fait générateur de l’idée de l’unité allemande. La Révolution répondait en un sens au vœu des meilleurs esprits de l’Allemagne; mais ils s’en dégoûtèrent vite. L’Allemagne resta légitimiste et féodale; sa conduite ne fut qu’une série d’hésitations, de malentendus, de fautes. La conduite de la France fut d’une suprême inconséquence. Elle, qui élevait dans le monde le drapeau du droit national, viola, dans l’ivresse de ses victoires, toutes les nationalités. L’Allemagne fut foulée aux pieds des chevaux; le génie allemand, qui se développait alors d’une façon si merveilleuse, fut méconnu; sa valeur sérieuse ne fut pas comprise des esprits bornés qui formaient l’élite intellectuelle du temps de l’Empire; la conduite de Napoléon à l’égard des pays germaniques fut un tissu d’étourderies. Ce grand capitaine, cet éminent organisateur, était dénué des principes les plus élémentaires en fait de politique extérieure. Son idée d’une domination universelle de la France était folle, puisqu’il est bien établi que toute tentative d’hégémonie d’une nation européenne provoque, par une réaction nécessaire, une coalition de tous les autres États, coalition dont l’Angleterre, gardienne de l’équilibre, est toujours le centre de formation[12].

[12] Ceci n’est vrai que du passé. La vieille Angleterre, paraît-il, n’existe plus de nos jours (septembre 1871).

Une nation ne prend d’ordinaire la complète conscience d’elle-même que sous la pression de l’étranger. La France existait avant Jeanne d’Arc et Charles VII; cependant c’est sous le poids de la domination anglaise que le mot de _France_ prend un accent particulier. Un _moi_, pour prendre le langage de la philosophie, se crée toujours en opposition avec un autre _moi_. La France fit de la sorte l’Allemagne comme nation. La plaie avait été trop visible. Une nation dans la pleine floraison de son génie et au plus haut point de sa force morale avait été livrée sans défense à un adversaire moins intelligent et moins moral par les misérables divisions de ses petits princes, et faute d’un drapeau central. L’Autriche, ensemble à peine allemand, introduisant dans le corps germanique une foule d’éléments non germaniques, trahissait sans cesse la cause allemande et en sacrifiait les intérêts à ses combinaisons dynastiques. Un point de renaissance parut alors: ce fut la Prusse de Frédéric. Formation récente dans le corps germanique, la Prusse en recélait toute la force effective. Par le fond de sa population, elle était plus slave que germanique; mais ce n’était point là un inconvénient, tout au contraire. Ce sont presque toujours ainsi des pays mixtes et limitrophes qui font l’unité politique d’une race: qu’on se rappelle le rôle de la Macédoine en Grèce, du Piémont en Italie. La réaction de la Prusse contre l’oppression de l’empire français fut très-belle. On sait comment le génie de Stein tira de l’abaissement même la condition de la force, et comment l’organisation de l’armée prussienne, point de départ de l’Allemagne nouvelle, fut la conséquence directe de la bataille d’Iéna. Avec sa présomption habituelle et son inintelligence de la race germanique, Napoléon ne vit rien de tout cela. La bataille de Leipzig fut le signal d’une résurrection. De ce jour-là, il fut clair qu’une puissance nouvelle de premier ordre (la Prusse, tenant en sa main le drapeau allemand) faisait son entrée dans le monde. Au fond, la Révolution et l’Empire n’avaient rien compris à l’Allemagne, comme l’Allemagne n’avait rien compris à la France. Les grands esprits germaniques avaient pu saluer avec enthousiasme l’œuvre de la Révolution, parce que les principes de ce mouvement à l’origine étaient les leurs, ou plutôt ceux du XVIIIe siècle tout entier; mais cette basse démocratie terroriste, se transformant en despotisme militaire et en instrument d’asservissement pour tous les peuples, les remplit d’horreur. Par réaction, l’Allemagne éclairée se montra en quelque sorte affamée d’ancien régime. La révolution française trouvait l’obstacle qui devait l’arrêter dans la féodalité organisée de la Prusse, de la Poméranie, du Holstein, c’est-à-dire dans ce fonds de populations antidémocratiques au premier chef des bords de la Baltique, populations fidèles à la légitimité, acceptant d’être menées, bâtonnées, servant bien quand elles sont bien commandées, ayant à leur tête une petite noblesse de village, forte de toute la force que donnent les préjugés et l’esprit étroit. La vraie résistance continentale à la Révolution et à l’Empire vint de cette Vendée du Nord; c’est là que le gentilhomme campagnard, chez nous couvert de ridicule par la haute noblesse, la cour, la bourgeoisie, le peuple même, prit sa revanche sur la démocratie française, et prépara sourdement, sans bruit, sans plébiscites, sans journaux, l’étonnante apparition qui depuis quelques années vient de se dérouler devant nous.

La nécessité qui sous la Restauration obligea la France à renoncer à toute ambition extérieure, la sage politique qui sous Louis-Philippe rassura l’Europe, éloignèrent quelque temps le danger que recélait pour la France sortie de la Révolution cette anti-France de la Baltique, qui est la négation totale de nos principes les plus arrêtés. A part quelques paroles imprudentes d’hommes d’État de médiocre portée et quelques mauvais vers d’un poëte étourdi[13], la France de ce temps songea peu à l’Allemagne. L’activité était tournée vers l’intérieur et non vers les agrandissements du dehors. On avait mille fois raison. La France est assez grande; sa mission ne consiste pas à s’adjoindre des pays étrangers, elle consiste à offrir chez elle un de ces brillants développements dont elle est si capable, à montrer la réalisation prospère du système démocratique qu’elle a proclamé, et dont la possibilité n’a pas été jusqu’ici bien prouvée. Qu’un pays de dix-sept ou dix-huit millions d’habitants, comme était autrefois la Prusse, joue le tout pour le tout, et sorte, même au prix des plus grands hasards, d’une situation qui le laissait flotter entre les grands et les petits États, cela est naturel; mais un pays de trente ou quarante millions d’habitants a tout ce qu’il faut pour être une grande nation. Que les frontières de la France aient été assez mal faites en 1815, cela est possible; mais, si l’on excepte quelques mauvais contours du côté de la Sarre et du Palatinat, qui furent tracés, à ce qu’il semble, sous le coup de chétives préoccupations militaires, le reste me paraît bien. Les pays flamands sont plus germaniques que français; les pays wallons ont été empêchés de s’agglutiner au conglomérat français par des aventures historiques qui n’ont rien de fortuit; cela tint au profond esprit municipal qui rendit la royauté française insupportable à ces pays. Il en faut dire autant de Genève et de la Suisse romande; on peut ajouter que grande est l’utilité de ces petits pays français, séparés politiquement de la France; ils offrent un asile aux émigrés de nos dissensions intestines, et, en temps de despotisme, ils servent de refuge à une pensée libre. La Prusse rhénane et le Palatinat sont des pays autrefois celtiques, mais profondément germanisés depuis deux mille ans. Si l’on excepte quelques vallées séparées de la France en 1815 par des raisons de stratégie, la France n’a donc pas un pouce de terre à désirer. L’Angleterre et l’Écosse n’ont en surface que les deux cinquièmes de la France, et pourtant l’Angleterre est-elle obligée de songer à des conquêtes territoriales pour être grande?

[13] Il faut dire qu’il ne faisait que répondre à une provocation venant d’Allemagne.

Le sort de l’année 1848 fut, en cette question comme en toutes les autres, de soulever des problèmes qu’elle ne put résoudre, et qui, au bout d’un ou deux ans, reçurent des solutions par des moyens diamétralement opposés à ceux que rêvèrent les partis alors dominants. La question de l’unité allemande fut posée avec éclat; selon la mode du temps, on crut tout arranger par une assemblée constituante. Ces efforts aboutirent à un éclatant échec. Qu’on traite les hommes de 1848 d’utopistes, ou qu’on reproche aux masses de n’avoir pas été assez éclairées pour les suivre, il est sûr que les essais de cette année demeurèrent tous infructueux. Pendant dix ans, les problèmes sommeillèrent, le patriotisme allemand sembla porter le deuil; mais déjà un homme disait à ceux qui voulaient l’écouter: «Ces problèmes ne se résolvent pas comme vous croyez, par la libre adhésion des peuples; ils se résolvent par le fer et le feu.»