La réforme intellectuelle et morale
Part 18
Plus que jamais l’effort de la politique doit être non pas de résoudre les questions, mais d’attendre qu’elles s’usent. La vie des nations, comme celle des individus, est un compromis entre des contradictions. De combien de choses il faut reconnaître qu’on ne peut vivre ni avec elles ni sans elles, et pourtant l’on vit toujours! Le prince Napoléon disait, il y a quelques jours, avec esprit, à ceux qui veulent ajourner la liberté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en France ni dynasties rivales ni parti révolutionnaire: «Vous attendrez longtemps.» L’histoire ne blâmera pas la politique de ceux qui, dans un tel état de choses, se seront résignés à vivre d’expédients. Supposez qu’un membre de la branche aînée ou de la branche cadette de Bourbon règne un jour sur la France, ce ne sera point parce que la majorité de la France se sera faite légitimiste ou orléaniste, c’est parce que la _roue de fortune_ aura ramené des circonstances où tel membre de la maison de Bourbon se sera trouvé l’utilité du moment. La France a si complétement laissé mourir en elle l’attachement dynastique, que même la légitimité n’y rentrerait que par aventure, à titre transitoire. Le positivisme contemporain a tellement supprimé toute métaphysique, qu’une idée des plus étroites tend à se répandre: c’est qu’un suffrage populaire a d’autant plus de force qu’il est plus récent, si bien qu’au bout d’une quinzaine d’années on fait cet étrange raisonnement: «La génération qui avait voté tel plébiscite est morte en partie, le suffrage a perdu sa valeur et a besoin d’être renouvelé.» C’est le contraire de l’idée du moyen âge, selon laquelle un pacte valait d’autant plus qu’il était plus ancien. C’est en un sens la négation du principe national, car le principe national, comme la religion, suppose des pactes indépendants de la volonté des individus, des pactes transmis et reçus de père en fils comme un héritage. En refusant à la nation le pouvoir d’engager l’avenir, on réduit tout à des contrats viagers, que dis-je? passagers; les exaltés, je crois, les voudraient même annuels, en attendant ce qu’ils appellent le gouvernement direct, état où la volonté nationale ne serait plus que le caprice de chaque heure. Que devient avec de pareilles conceptions politiques l’intégrité de la nation? Comment nier le droit à la sécession quand on réduit tout au fait matériel de la volonté actuelle des citoyens? La vérité est qu’une nation est autre chose que la collection des unités qui la composent, qu’elle ne saurait dépendre d’un vote, qu’elle est à sa manière une idée, une chose abstraite, supérieure aux volontés particulières. Le principe du gouvernement ne saurait non plus être réduit à une simple consultation du suffrage universel, c’est-à-dire à constater et exécuter ce que le plus grand nombre regarde comme son intérêt. Cette conception matérialiste renferme au fond un appel à la lutte: en se proclamant _ultima ratio_, le suffrage universel part de cette idée que le plus grand nombre est un indice de force; il suppose que, si la minorité ne pliait pas devant l’opinion de la majorité, elle aurait toute chance d’être vaincue. Mais ce raisonnement n’est pas exact, car la minorité peut être plus énergique et plus versée dans le maniement des armes que la majorité. «Nous sommes vingt, vous êtes un, dit le suffrage universel; cédez, ou nous vous forçons!--Vous êtes vingt, mais j’ai raison, et à moi seul je peux vous forcer: cédez,» dira l’homme armé.
_Fata viam invenient!_ Heureux qui peut, comme Boèce, sur les ruines d’un monde, écrire sa _Consolation de la philosophie_. L’avenir de la France est un mystère qui déjoue toute sagacité. Certes, d’autres pays agitent de graves problèmes: l’Angleterre, avec un calme qu’on ne peut assez admirer, résout des questions hardies qui chez nous passent pour le domaine des seuls utopistes; mais partout le débat est circonscrit, partout il y a une arène limitée, des lois du combat, des hérauts et des juges. Chez nous, c’est la constitution même, la forme et jusqu’à un certain point l’existence de la société qui sont perpétuellement en question. Un pays peut-il résister à un tel régime? Voilà ce qu’on se demande avec inquiétude. On se rassure en songeant qu’une grande nation est, comme le corps humain, une machine admirablement pondérée et équilibrée, qu’elle se crée les organes dont elle a besoin, et que, si elle les a perdus, elle se les redonne. Il se peut que, dans notre ardeur révolutionnaire, nous ayons poussé trop loin les amputations, qu’en croyant ne retrancher que des superfluités maladives, nous ayons touché à quelque organe essentiel de la vie, si bien que l’obstination du malade à ne pas se bien porter tienne à quelque grosse lésion faite par nous dans ses entrailles. C’est une raison pour y mettre désormais beaucoup de précautions et pour laisser ce corps, robuste après tout, quoique profondément atteint, réparer ses blessures intérieures et revenir aux conditions normales de la vie.
Hâtons-nous de le dire, d’ailleurs: des défauts aussi brillants que ceux de la France sont à leur manière des qualités. La France n’a pas perdu le sceptre de l’esprit, du goût, de l’art délicat, de l’atticisme; longtemps encore, elle fixera l’attention de l’humanité civilisée, et posera l’enjeu sur lequel le public européen engagera ses paris. Les affaires de la France sont de telle nature, qu’elles divisent et passionnent les étrangers autant et souvent plus que les affaires de leur propre pays. Le grand inconvénient de son état politique, c’est l’imprévu; mais l’imprévu est à double face: à côté des mauvaises chances, il y a les bonnes, et nous ne serions nullement surpris qu’après de déplorables aventures, la France traversât des années d’un singulier éclat. Si, lasse enfin d’étonner le monde, elle voulait prendre son parti d’une sorte d’apaisement politique, quelle ample et glorieuse revanche elle pourrait prendre dans les voies de l’activité privée! Comme elle saurait rivaliser avec l’Angleterre dans la conquête pacifique du globe et dans l’assujettissement de toutes les races inférieures! La France peut tout, excepté être médiocre. Ce qu’elle souffre, en somme, elle le soufre pour avoir trop osé contre les dieux. Quels que soient les malheurs que l’avenir lui réserve, et dût le sort du Français, comme celui du Grec, du Juif, de l’Italien, exciter un jour la pitié du monde et presque son sourire, le monde n’oubliera point que, si la France est tombée dans cet abîme de misère, c’est pour avoir fait d’audacieuses expériences dont tous profitent, pour avoir aimé la justice jusqu’à la folie, pour avoir admis avec une généreuse imprudence la possibilité d’un idéal que les misères de l’humanité ne comportent pas.
LA PART DE LA FAMILLE ET DE L’ÉTAT DANS L’ÉDUCATION[20]
[20] Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial le 19 avril 1869.
MESDAMES, MESSIEURS,
Vous venez d’entendre de nobles, d’excellentes paroles, et dites avec une haute autorité. J’y adhère complétement. Je pense, comme notre digne et illustre président[21], que la question de l’éducation est pour les sociétés modernes une question de vie ou de mort, une question d’où dépend l’avenir. Notre parti, messieurs, est bien pris à cet égard. Nous ne reculerons jamais devant ce principe philosophique, que tout homme a droit à la lumière. Nous avons confiance que la lumière est bienfaisante, que, si elle a parfois des dangers, elle seule peut offrir le remède à ces dangers. Que les personnes qui ne croient pas à la réalité du devoir, qui regardent la morale comme une illusion, prêchent la thèse désolante de l’abrutissement nécessaire d’une partie de l’espèce humaine, rien de mieux; mais, pour nous qui croyons que la morale est vraie d’une manière absolue, une telle doctrine nous est interdite. A tout prix, et quoi qu’il arrive, _que plus de lumière se fasse!_ Voilà notre devise; nous ne l’abandonnerons jamais.
[21] M. Carnot, député au Corps législatif.
Beaucoup d’esprits, et parfois de bons esprits, ont des scrupules, je le sais. Ils s’effrayent du progrès qui porte de nos jours la conscience dans des portions de l’humanité qui jusqu’à présent y étaient restées fermées. «Il y a, disent-ils, dans le travail humain, des fonctions humbles auxquelles l’homme instruit et cultivé ne consentira jamais à se plier. Le réveil de la conscience est toujours plus ou moins accompagné de révolte; la diffusion de l’instruction rendra tout à fait impossibles l’ordre, la hiérarchie, l’acceptation de l’autorité, sans lesquels l’humanité n’a pas pu vivre jusqu’ici.» C’est là, messieurs, un raisonnement très-mauvais, j’ose même dire très-impie. C’est la raison dont on s’est servi, durant des siècles, pour maintenir l’esclavage. «Le monde, disait-on, a des besognes infimes dont jamais un homme libre ne se chargera; l’esclavage est donc nécessaire.» L’esclavage a disparu, et le monde n’a pas croulé pour cela. L’ignorance disparaîtra, et le monde ne croulera pas. Le raisonnement que je combats part d’une doctrine basse et fausse: c’est que l’instruction ne sert que pour l’usage pratique qu’on en fait; si bien que celui qui par sa position sociale n’a pas à faire valoir sa culture d’esprit n’a pas besoin de cette culture. La littérature, dans cette manière de voir, ne sert qu’à l’homme de lettres, la science qu’au savant; les bonnes manières, la distinction ne servent qu’à l’homme du monde. Le pauvre doit être ignorant, car l’éducation et le savoir lui seraient inutiles. Blasphème, messieurs! La culture de l’esprit, la culture de l’âme sont des devoirs pour tout homme. Ce ne sont pas de simples ornements, ce sont des choses sacrées comme la religion. Si la culture de l’esprit n’était qu’une chose frivole, «la moins vaine des vanités,» comme disait Bossuet, on pourrait soutenir qu’elle n’est pas faite pour tous, de même que le luxe n’est pas fait pour tous. Mais, si la culture de l’esprit est la chose sainte par excellence, nul n’en doit être exclu. On n’a jamais osé dire, au moins dans un pays chrétien, que la religion soit une chose réservée pour quelques-uns, que l’homme humble et pauvre doive être chassé de l’église. Eh bien, messieurs, l’instruction, la culture de l’âme, c’est notre religion. Nous n’avons le droit d’en chasser personne. Condamner un homme _a priori_ à ne pas recevoir l’instruction, c’est déclarer qu’il n’a pas d’âme, qu’il n’est pas fils de Dieu et de la lumière. Voilà l’impiété par excellence. Je me joins à l’honorable M. Carnot pour lui déclarer une guerre à mort. On a dit que la victoire de Sadowa avait été la victoire de l’instituteur primaire; cela est vrai, messieurs. Une nation qui négligerait cette partie de sa tâche non-seulement manquerait absolument à ses devoirs envers ses membres, elle se condamnerait à une inévitable décadence, à une complète infériorité devant les autres nations. La doctrine de l’abrutissement d’une partie de l’espèce humaine n’est pas seulement impie, elle est impolitique; elle exposera la société qui l’adoptera aux plus tristes retours de la brutalité. «Prenez garde, disait Mirabeau, vous qui voulez tenir le peuple dans l’ignorance; c’est vous qui êtes les plus menacés; ne voyez-vous pas avec quelle facilité d’une bête brute on fait une bête féroce?»
La question spéciale que j’ai à discuter devant vous, messieurs, est une des plus difficiles de toutes celles qui sont relatives à cette délicate matière de l’instruction publique. J’entreprends de discuter les droits réciproques de la famille et de l’État dans l’éducation de l’enfant. Ce problème a donné lieu aux solutions les plus opposées. Il tient aux principes les plus profonds de la théorie de la société, principes pour lesquels je dois réclamer tout d’abord votre plus sérieuse attention.
Sauf des cas extrêmement rares, l’homme, messieurs, naît en société, c’est-à-dire que tout d’abord, et sans qu’il l’ait choisi, l’homme fait partie de groupes dont il est membre-né. La famille, la commune ou la cité, le canton, le département ou la province, l’État, l’Église ou l’association religieuse quelle qu’elle soit, voilà des groupes que j’appellerai naturels, en ce sens que chacun de nous y appartient en naissant, participe à leurs bienfaits et à leurs charges. Établir un juste équilibre entre les droits opposés de ces groupes divers est le grand problème des choses humaines. Nulle part cette tâche n’est plus difficile que quand il s’agit d’éducation. Dans toutes les autres parties du gouvernement civil, le sujet, le membre de l’État est considéré comme majeur, libre, responsable, capable de raisonner et discerner. Quand il s’agit d’éducation, au contraire, le sujet, qui est l’enfant, est en tutelle, incapable de volonté propre. Le choix de son éducateur, choix dans lequel il n’est pour rien, décidera de sa vie. Sa vie, en d’autres termes, différera totalement, selon que son père, sa mère, sa ville natale, l’État dont il fait partie, l’Église où le sort l’a fait naître régleront son éducation. L’expérience en pareille matière se fait sur le vif, sur des âmes, et sur des âmes mineures, si j’ose le dire, pour lesquelles la loi est obligée de prendre un parti.
L’homme, en effet, messieurs, est un être essentiellement éducable. Le don que chacun de nous apporte en naissant n’est presque rien si la société ne vient le développer et en diriger l’emploi. L’animal aussi est susceptible, dans une certaine mesure, d’élargir ses aptitudes par l’éducation; mais cela est peu de chose, et, en tout cas, l’humanité a seule, comme l’a dit Herder, la possibilité de capitaliser ses découvertes, d’ajouter de nouvelles acquisitions à ses acquisitions plus anciennes, si bien que chacun de nous est l’héritier d’une somme immense de dévouements, de sacrifices, d’expériences, de réflexions, qui constitue notre patrimoine, fait notre lien avec le passé et avec l’avenir. Il n’y a pas de philosophie plus superficielle que celle qui, prenant l’homme comme un être égoïste et viager, prétend l’expliquer et lui tracer ses devoirs en dehors de la société dont il est une partie. Autant vaut considérer l’abeille abstraction faite de la ruche, et dire qu’à elle seule l’abeille construit son alvéole. L’humanité est un ensemble dont toutes les parties sont solidaires les unes pour les autres. Nous avons tous des ancêtres. Tel ami de la vérité qui a souffert pour elle il y a des siècles nous a conquis le droit de conduire librement notre pensée; c’est à une longue série de générations honnêtes et obscures que nous devons une patrie, une existence civile et libre. Ce trésor de raison et de science, toujours grandissant, que nous avons reçu du passé et que nous léguons à l’avenir, c’est l’éducation, messieurs, l’éducation à tous ses degrés, qui nous y fait participer. Ce trésor appartient à la société qui le dispense. Sous quelle forme, par quelles mains, avec quelles garanties cette dispensation doit-elle se faire?
Un principe sur lequel tous les bons esprits de nos jours paraissent d’accord est de n’attribuer à la société, je veux dire à la commune, à la province, à l’État, que ce que les individus isolés ou associés librement ne peuvent faire. Le progrès social consistera justement dans l’avenir à transporter une foule de choses de la catégorie des choses d’État à la catégorie des choses libres, abandonnées à l’initiative privée. La religion, par exemple, était autrefois une chose d’État; elle ne l’est plus et tend chaque jour à devenir une chose tout à fait libre. Concevons-nous une société où l’instruction publique pourrait de même être considérée comme une chose libre, ne regardant que l’individu et la famille; une société où il n’y aurait aucune administration de l’instruction publique, où l’État et la commune ne s’occuperaient pas plus de l’école à laquelle le père conduit son fils que de la maison où il le fournit de vêtements; une société où chacun choisirait un professeur, un médecin, un avocat, selon l’opinion qu’il a de sa capacité, et sans s’inquiéter s’il est diplômé par l’État? Oui, sans doute, une telle société se conçoit; le jour où une pareille absence de législation serait possible, un immense progrès intellectuel et moral aurait été accompli; car une société est d’autant plus parfaite que l’État s’y occupe de moins de choses; mais ce jour est fort éloigné. Tous les pays du monde, la libre Amérique plus qu’aucun autre, regardent comme impossible d’abandonner purement et simplement à la sollicitude des particuliers le soin de l’instruction publique. Il est indubitable que l’application d’un tel système aurait, à l’heure qu’il est, pour conséquence de réduire déplorablement le nombre de ceux qui participent à l’instruction et d’en abaisser misérablement le niveau. Nous ne discuterons donc pas, messieurs, une utopie qui deviendra peut-être un jour une réalité, l’utopie d’une instruction absolument libre, je veux dire dont ni l’État, ni le canton, ni le département, ni la commune ne s’occuperaient, ni pour la subventionner, ni pour la surveiller. Nous rechercherons comment, dans l’état actuel de nos sociétés, il est possible, en pareille matière, de concilier l’intérêt de l’État avec les droits sacrés de la famille et de l’individu.
Plus nous remontons dans le passé, messieurs, plus nous trouvons les droits de l’État sur l’éducation de l’enfant affirmés hautement et même exagérés. Dans ces petites sociétés grecques qui sont pour nous à l’horizon de l’histoire comme un idéal, l’éducation, de même que la religion, était absolument une chose d’État. L’éducation était réglée dans ses moindres détails; tous se livraient aux mêmes exercices du corps, tous apprenaient les mêmes chants, tous participaient aux mêmes cérémonies religieuses et traversaient les mêmes initiations. Y changer quelque chose était un crime puni de mort; «corrompre la jeunesse,» c’est-à-dire la détourner de l’éducation d’État, était un crime capital (témoin Socrate). Et ce régime, qui nous paraîtrait insupportable, était charmant alors; car le monde était jeune, et la cité donnait tant de vie et de joie, qu’on lui pardonnait toutes les injustices, toutes les tyrannies. Un beau bas-relief trouvé à Athènes par M. Beulé, au pied de l’Acropole, nous montre une danse militaire d’éphèbes, une pyrrhique; ils sont là, l’épée à la main, faisant l’exercice avec un ensemble et à la fois une individualité qui étonnent; une muse préside à leurs exercices et les dirige. On sent dans ce morceau une harmonie de vie dont nous n’avons plus d’idée. Cela est tout simple. La cité antique, messieurs, était en réalité une famille; tous y étaient du même sang. Les luttes qui chez nous divisent la famille, l’Église, l’État, n’existaient pas alors; nos thèses sur la séparation de l’Église et de l’État, sur les écoles libres et les écoles d’État, n’avaient aucun sens. La cité était à la fois la famille, l’Église et l’État.
Une telle organisation, je le répète, n’était possible que dans de très-petites républiques, fondées sur la noblesse de race. Dans de grands États, une pareille maîtrise exercée sur les choses de l’âme eût été une insupportable tyrannie. Entendons-nous sur ce qui constituait la liberté dans ces vieilles cités grecques. La liberté, c’était l’indépendance de la cité, mais ce n’était nullement l’indépendance de l’individu, le droit de l’individu de se développer à sa guise, en dehors de l’esprit de la cité. L’individu qui voulait se développer de la sorte s’expatriait; il allait coloniser, ou bien il allait chercher un asile dans quelque grand État, dans un royaume où le principe de la culture intellectuelle et morale n’était pas si étroit. On était probablement plus libre, dans le sens moderne, en Perse qu’à Sparte, et ce fut justement ce que cette vieille discipline des Hellènes avait de tyrannique qui fit verser le monde du côté des grands empires, tels que l’empire romain, où des gens de toute provenance se trouvaient confondus sans distinction de race et de sang.
L’empire romain, messieurs, négligea tristement l’instruction publique, et certainement ce fut là une des causes de sa faiblesse. Je suis persuadé que, si les bons empereurs qui se succédèrent de Nerva à Marc-Aurèle avaient porté d’une manière plus suivie leur attention du côté de l’éducation populaire, la prompte décadence de la machine impériale eût été évitée. Le christianisme fit ce que l’empire n’avait pas su faire. A travers mille persécutions, malgré des lois vexatoires et toutes faites pour empêcher les associations privées des citoyens, le christianisme ouvrit l’ère des grands efforts libres, des grandes associations en dehors de l’État. Il prit l’homme plus profondément qu’on ne l’avait pris jusque-là. L’Église fit revivre en un sens la cité grecque, et créa, au milieu du froid glacial d’une société égoïste, un petit monde où l’homme trouva des motifs de bien faire et des raisons d’aimer. A partir du triomphe du christianisme au IVe siècle, l’État et la cité abdiquent à peu près complétement tout droit sur l’éducation; l’Église en est seule chargée; et voyez, messieurs, combien il est dangereux de suivre dans les choses humaines une direction exclusive: cette association des âmes, qui a si fort élevé le niveau de la moralité humaine, réduit l’esprit humain durant six ou sept cents ans à une complète nullité; rappelez-vous ce que furent le VIe, le VIIe, le VIIIe, le IXe, le Xe siècle: un long sommeil durant lequel l’humanité oublia toute la tradition savante de l’antiquité et retomba en pleine barbarie.
Le réveil se fit en France; il se fit à Paris, au moment où Paris a été le plus complétement et le plus légitimement le centre de l’Europe, sous Philippe-Auguste, ou, pour mieux dire, sous Louis le Jeune et Suger, à l’époque d’Abélard. Alors se fonda quelque chose d’admirable et extraordinaire, je veux parler de l’université de Paris, bientôt imitée dans toute l’Europe latine. L’université de Paris, qui commence à paraître vers 1200, est, dis-je, quelque chose de tout à fait nouveau et original. Elle naît de l’Église, elle naît au parvis Notre-Dame, elle reste toujours plus ou moins sous la surveillance souvent jalouse de l’Église, et, à l’époque de la Révolution, les grades de l’université de Paris étaient encore conférés par le chancelier de Notre-Dame. Mais un pouvoir nouveau, qui grandissait alors, le roi de France, la prend sous sa tutelle et la soustrait en grande partie à la juridiction ecclésiastique. Le roi de France, en proclamant l’université de Paris sa Fille aînée, émancipa en réalité l’enseignement, et créa ce grand régime des corporations enseignantes, à demi indépendantes de l’État, possédant de grands biens en dehors de l’État, qui a porté et porte encore en Allemagne et en Angleterre de si bons fruits. La réforme protestante, dans les pays qui l’adoptèrent, acheva l’émancipation des universités et donna à l’école auprès de l’église, et presque à l’égal de l’église, une place qu’elle n’avait pas encore eue jusque-là. Dans les pays catholiques, au contraire, l’importance prise par la compagnie de Jésus amoindrit les universités et donna à l’éducation une direction, selon moi, très-critiquable. Mais arrivons à notre temps et au système qui, à la suite de bien des tâtonnements depuis l’assemblée nationale de 1789 jusqu’à nos jours, semble s’être établi dans les mœurs, et qu’on peut considérer comme une espèce de charte intervenue, après de longs débats, pour mettre d’accord des prétentions également légitimes.