La réforme intellectuelle et morale
Part 15
Voilà ce que la Révolution, dès qu’elle eut perdu sa grande ivresse sacrée des premiers jours, ne comprit pas assez. La Révolution en définitive fut irréligieuse et athée. La société qu’elle rêva dans les tristes jours qui suivirent l’accès de fièvre, quand elle chercha à se recueillir, est une sorte de régiment composé de matérialistes, et où la discipline tient lieu de vertu. La base toute négative que les hommes secs et durs de ce temps donnèrent à la société française ne peut produire qu’un peuple rogue et mal élevé; leur code, œuvre de défiance, admet pour premier principe que tout s’apprécie en argent, c’est-à-dire en plaisir. La jalousie résume toute la théorie morale de ces prétendus fondateurs de nos lois. Or la jalousie fonde l’égalité, non la liberté; mettant l’homme toujours en garde contre les empiétements de son semblable, elle empêche l’affabilité entre les classes. Pas de société sans amour, sans tradition, sans respect, sans mutuelle aménité. Dans sa fausse notion de la vertu, qu’elle confond avec l’âpre revendication de ce que chacun regarde comme son droit, l’école démocratique ne voit pas que la grande vertu d’une nation est de supporter l’inégalité traditionnelle. La race la plus vertueuse est pour cette école, non la race qui pratique le sacrifice, le dévouement, l’idéalisme sous toutes ses formes, mais la plus turbulente, celle qui fait le plus de révolutions. On étonne beaucoup les plus intelligents démocrates quand on leur dit qu’il y a encore dans le monde des races vertueuses, les Lithuaniens, par exemple, les Dithmarses, les Poméraniens, races féodales, pleines de forces vives en réserve, comprenant le devoir comme Kant, et pour lesquelles le mot de révolution n’a aucun sens.
La première conséquence de cette philosophie revêche et superficielle, trop tôt substituée à celle des Montesquieu et des Turgot, fut la suppression de la royauté. A des esprits imbus d’une philosophie matérialiste, la royauté devait paraître une anomalie. Bien peu de personnes comprenaient, en 1792, que la continuité des bonnes choses doit être gardée par des institutions qui sont, si l’on veut, un privilége pour quelques-uns, mais qui constituent des organes de la vie nationale sans lesquels certains besoins restent en souffrance. Ces petites forteresses où se conservent des dépôts appartenant à la société paraissaient des tours féodales. On niait toutes les subordinations traditionnelles, tous les pactes historiques, tous les symboles. La royauté était le premier de ces pactes, un pacte remontant à mille ans, un symbole que la puérile philosophie de l’histoire alors en vogue ne pouvait comprendre. Aucune nation n’a jamais créé une légende plus complète que celle de cette grande royauté capétienne, sorte de religion, née à Saint-Denis, consacrée à Reims par le concert des évêques, ayant ses rites, sa liturgie, son ampoule sacrée, son oriflamme. A toute nationalité correspond une dynastie en laquelle s’incarnent le génie et les intérêts de la nation; une conscience nationale n’est fixe et ferme que quand elle a contracté un mariage indissoluble avec une famille, qui s’engage par le contrat à n’avoir aucun intérêt distinct de celui de la nation. Jamais cette identification ne fut aussi parfaite qu’entre la maison capétienne et la France. Ce fut plus qu’une royauté, ce fut un sacerdoce; prêtre-roi comme David, le roi de France porte la chape et tient l’épée. Dieu l’éclaire en ses jugements. Le roi d’Angleterre se soucie peu de justice, il défend son droit contre ses barons; l’empereur d’Allemagne s’en soucie moins encore, il chasse éternellement sur ses montagnes du Tyrol pendant que la boule du monde roule à sa guise; le roi de France, lui, est juste: entouré de ses prud’hommes et de ses clercs solennels, avec sa main de justice, il ressemble à un Salomon. Son sacre, imité des rois d’Israël, était quelque chose d’étrange et d’unique. La France avait créé un huitième sacrement[18], qui ne s’administrait qu’à Reims, le sacrement de la royauté. Le roi sacré fait des miracles; il est revêtu d’un «ordre»: c’est un personnage ecclésiastique de premier rang. Au pape, qui l’interpelle au nom de Dieu, il répond en montrant son onction: «Moi aussi, je suis de Dieu!» Il se permet avec le successeur de Pierre des libertés sans égales. Une fois, il le fait arrêter et déclarer hérétique; une autre fois, il le menace de le faire brûler; appuyé sur ses docteurs de Sorbonne, il le semonce, le dépose. Nonobstant cela, son type le plus parfait est un roi canonisé, saint Louis, si pur, si humble, si simple et si fort. Il a ses adorateurs mystiques; la bonne Jeanne d’Arc ne le sépare pas de saint Michel et de sainte Catherine; cette pauvre fille vécut à la lettre de la religion de Reims. Légende incomparable! fable sainte! C’est le vulgaire couteau destiné à faire tomber la tête des criminels qu’on lève contre elle! Le meurtre du 21 janvier est, au point de vue de l’idéaliste, l’acte de matérialisme le plus hideux, la plus honteuse profession qu’on ait jamais faite d’ingratitude et de bassesse, de roturière vilenie et d’oubli du passé.
[18] Le mot de «sacrement» est employé pour le sacre de Reims. _Hist. litt. de la France_, t. XXVI, p. 122.
Est-ce à dire que cet ancien régime, dont la société nouvelle cherchait à faire disparaître le souvenir avec le genre particulier d’acharnement qu’on ne trouve que chez le parvenu contre le grand seigneur auquel il doit tout, est-ce à dire que cet ancien régime ne fût pas gravement coupable? Certes, il l’était; si je faisais en ce moment la philosophie générale de notre histoire, je montrerais que la royauté, la noblesse, le clergé, les parlements, les villes, les universités de la vieille France, avaient tous manqué à leurs devoirs, et que les révolutionnaires de 1793 ne firent que mettre le sceau à une série de fautes dont les conséquences pèsent lourdement sur nous. On expie toujours sa grandeur. La France avait conçu sa royauté comme quelque chose d’illimité. Le roi à la façon anglaise, sorte de stathouder payé et armé pour défendre la nation et détenir certains droits, était mesquin à ses yeux. Dès le XIIIe siècle, le roi d’Angleterre, sans cesse en lutte avec ses sujets et lié par des chartes, est pour nos poëtes français un objet de dérision; il n’est pas assez puissant. La royauté française était quelque chose de trop sacré; on ne contrôle pas l’oint du Seigneur; Bossuet était conséquent en dressant la théorie du roi de France avec l’Écriture sainte. Si le roi d’Angleterre avait eu cette teinte de mysticité, les barons et les communes n’auraient pas réussi à le mater. La royauté française, pour produire ce brillant météore du règne de Louis XIV, avait absorbé tous les pouvoirs de la nation. Le lendemain du jour où l’État se trouva constitué sous la main d’un seul en cette puissante unité, il était inévitable que la France se prît telle que l’avait faite le grand roi avec son pouvoir central tout-puissant, ses libertés détruites, et, jugeant le roi une superfétation, le traitât comme un moule devenu inutile dès que la statue est coulée. Richelieu et Louis XIV ont été de la sorte les grands révolutionnaires, les vrais fondateurs de la République. Le pendant exact de la colossale royauté de Louis XIV est la république de 1793, avec sa concentration effrayante des pouvoirs, monstre inouï, tel qu’on n’en avait jamais vu de semblable. Les exemples de républiques ne sont pas rares dans l’histoire; mais ces républiques sont des villes ou de petits États confédérés. Ce qui est absolument sans exemple, c’est une république centralisée de trente millions d’âmes. Livrée pendant quatre ou cinq ans aux vacillations de l’homme ivre, comme un _Great-Eastern_ en perdition, l’énorme machine tomba dans son lit naturel, entre les mains d’un puissant despote, qui sut d’abord avec une habileté prodigieuse organiser le mouvement nouveau, mais qui finit comme tous les despotes. Devenu fou d’orgueil, il attira sur le pays qui s’était mis à sa discrétion la plus cruelle avanie que puisse éprouver une nation, et amena le retour de la dynastie que la France avait expulsée avec les derniers affronts.
II
L’analogie d’une telle marche des événements avec ce qui se passa en Angleterre au XVIIe siècle se remarque sans peine. Elle frappa tout le monde en 1830, quand on vit un mouvement national substituer à la branche légitime des Bourbons une branche collatérale plus disposée à tenir compte des besoins nouveaux. Louis-Philippe dut paraître un Guillaume III, et l’on put espérer que la conséquence dernière de tant de convulsions serait le paisible établissement du régime constitutionnel en France. Une sorte de paix, un peu de quiétude et d’oubli entra avec cette consolante pensée dans notre pauvre conscience française si troublée; on amnistia tout, même les folies et les crimes, on s’envisagea comme la génération privilégiée destinée à recueillir le fruit des fautes des générations passées. C’était là une grande illusion; la surprise la plus inconcevable de l’histoire réussit; une bande d’étourdis, contre lesquels aurait dû suffire le bâton du constable, renversa une dynastie sur laquelle la partie sensée de la nation avait fait reposer toute sa foi politique, toutes ses espérances. Pour emporter une théorie conçue par les meilleurs esprits d’après les plus séduisantes apparences, une heure d’irréflexion chez les uns, de défaillance chez les autres, suffit.
Pourquoi cette singulière déconvenue? Pourquoi ce qui s’était passé en Angleterre ne se passa-t-il pas en France? Pourquoi Louis-Philippe ne fut-il pas un Guillaume III, fondateur glorieux d’une ère nouvelle dans l’histoire de notre pays? Dira-t-on que ce fut la faute de Louis-Philippe? Cela serait injuste. Louis-Philippe fit des fautes; mais il faut qu’il soit loisible à tous les gouvernements d’en commettre. Qui prendrait la conduite des choses humaines à la condition d’être infaillible et impeccable ne régnerait pas un jour. En tout cas, si Louis-Philippe mérita d’être détrôné, Guillaume III le mérita beaucoup plus. Ce qu’on a le plus reproché à Louis-Philippe, impopularité, inhabileté à se faire aimer, goût du pouvoir personnel, insouciance de la gloire extérieure, retour vers le parti légitimiste au détriment du parti qui l’avait fait roi, efforts pour reconstituer la prérogative royale, on put le reprocher bien plus encore à Guillaume III. Pourquoi donc les résultats furent-ils si divers? Sans doute cela tint à la différence des temps et des pays. Des opérations historiques possibles chez un peuple sérieux et lourd, plein de confiance dans l’hérédité, ayant une répugnance invincible à forcer la dernière résistance du souverain, peuvent être impossibles à une époque de légèreté spirituelle et d’étourderie raisonneuse. Le mouvement républicain de 1649, d’ailleurs, avait été infiniment moins profond que ne fut celui de 1792. Le mouvement anglais de 1649 n’arriva pas à constituer un pouvoir impérial; Cromwell ne fut pas un Napoléon. Enfin le parti républicain anglais n’eut pas de seconde génération. Écrasé sous la restauration des Stuarts, décimé par la persécution ou réfugié en Amérique, il cessa d’avoir sur les affaires d’Angleterre une influence considérable. Au XVIIIe siècle, l’Angleterre semble prendre à tâche d’expier par une sorte d’exagération de _loyalisme_ et d’orthodoxie ses écarts momentanés du milieu du XVIIe. Il fallut plus de cent cinquante ans pour que la mort de Charles Ier cessât de peser sur la politique, pour qu’on osât penser librement et ne pas se croire obligé d’afficher un légitimisme effréné. Les choses se seraient passées à peu près de la même manière en France, si la réaction royaliste de 1796 et 1797 l’eût emporté. La Restauration se fût faite alors avec de bien plus franches allures, et la République n’eût été dans l’histoire de France que ce qu’elle est dans l’histoire d’Angleterre, un incident sans conséquence. Napoléon, par son génie, aidé des merveilleuses ressources de la France, sauva la Révolution, lui donna une forme, une organisation, un prestige militaire inouï.
La faible et inintelligente restauration de 1814 ne put en aucune manière déraciner une idée qui avait vécu si profondément dans la nation et entraîné après elle une génération énergique. La France, sous la Restauration et sous Louis-Philippe, continua de vivre des souvenirs de l’Empire et de la République. La Révolution reprit faveur. Tandis qu’en Angleterre, à partir de la restauration de Charles II et après 1688, la république ne cesse d’être maudite, qu’un homme était mal posé dans la société s’il nommait Charles Ier sans l’appeler le roi martyr, ou Cromwell sans le qualifier d’usurpateur, en France il devint de règle de faire des histoires de la Révolution sur le ton apologétique et admiratif. Ce fut un fait grave que le père du nouveau roi eût pris à la Révolution une part considérable; on s’habitua à considérer la dynastie nouvelle comme un compromis avec la Révolution, non comme l’héritière par substitution d’une légitimité. Un nouveau parti républicain, se rattachant à quelques vieux patriarches survivants de 1793, parvint à se reformer. Ce parti, qui avait joué un rôle considérable en juillet 1830, mais qui dès lors n’avait pu faire prévaloir ses idées théoriques absolues, ne cessa de battre en brèche le gouvernement nouveau. Le changement de 1688 en Angleterre n’avait eu rien de révolutionnaire, dans le sens où nous entendons ce mot; ce changement ne se fit point par le peuple; il ne viola aucun droit, si ce n’est celui du roi détrôné. Chez nous, au contraire, 1830 déchaîna des forces anarchiques et humilia profondément le parti légitimiste. Ce parti, renfermant à quelques égards les portions les plus solides et les plus morales du pays, fit une cruelle guerre à la dynastie nouvelle, soit par son abstention, en l’empêchant de s’asseoir sur la seule base qui fonde une dynastie, l’élément lourdement conservateur,--soit par sa connivence avec le parti républicain. De la sorte, le gouvernement de la maison d’Orléans ne put se fonder sérieusement; un souffle le renversa. On avait tout pardonné à Guillaume III; on ne pardonna rien à Louis-Philippe. Le principe royaliste fut assez fort en Angleterre pour subir une transformation; il ne le fut pas en France. Certainement, si le parti républicain avait eu en Angleterre sous Guillaume III l’importance qu’il eut en France sous Louis-Philippe, si ce parti avait eu l’appui de la faction des Stuarts, l’établissement constitutionnel de l’Angleterre n’eût pas duré. En cela, l’Angleterre bénéficia d’un avantage énorme qu’elle possède, son aptitude colonisatrice. L’Amérique fut le déversoir du parti républicain; sans cela, ce parti serait resté comme un virus dans la mère patrie, et eût empêché l’établissement constitutionnel. Rien ne se perd dans le monde de ce qui est fort et sincère. Ces exilés républicains furent les pères de ceux qui firent la guerre de l’indépendance à la fin du XVIIIe siècle. L’élément révolutionnaire en Angleterre, au lieu d’être un dissolvant, fut de la sorte créateur; le radicalisme anglais, au lieu de déchirer la mère patrie, fit l’Amérique. Si la France eût été colonisatrice au lieu d’être militaire, si l’élément hardi et entreprenant qui ailleurs colonise était capable chez nous d’autre chose que de conspirer et de se battre pour des principes abstraits, nous n’aurions pas eu Napoléon; le parti républicain, chassé par la réaction, eût émigré vers 1798 et eût fondé au loin une Nouvelle-France qui, selon la loi des colonies, serait maintenant sans doute une république séparée. Malheureusement, nos discordes civiles n’aboutirent qu’à des déportations. Au lieu des États-Unis, nous avons eu Sinnamary et Lambèse! Pendant que, dans ces tristes séjours, des colons déplorables mouraient, s’échappaient comme des forçats, attendaient quelque nouvelle révolution ou quelque amnistie, la mère patrie continuait à broyer les redoutables problèmes qui avaient amené leur exil sans une ombre de progrès.
Une grosse erreur de philosophie historique contribuait au moins autant que le goût particulier de la France pour les théories à fausser le jugement national sur cette grave question des formes du gouvernement: c’était justement l’exemple de l’Amérique. L’école républicaine citait toujours cet exemple comme bon et facile à suivre. Rien de plus superficiel. Que des colonies habituées à se gouverner d’une façon indépendante rompent le lien qui les unit à la mère patrie, que, ce lien rompu, elles se passent de royauté et pourvoient à leur sûreté par un pacte fédératif, il n’y a rien en cela que de naturel. Cette façon de se séparer du tronc comme une bouture portant en elle son germe de vie est le principe éternel de la colonisation, principe qui est une des conditions du progrès de l’humanité, de la race âryenne en particulier. La Virginie, la Caroline, étaient des républiques avant la guerre de l’indépendance. Cette guerre ne changea rien à la constitution intérieure des États; elle coupa seulement la corde, devenue gênante, qui les liait à l’Europe, et y substitua un lien fédéral. Ce ne fut pas là une œuvre révolutionnaire; une conception du droit éminemment conservatrice, un esprit aristocratique et juridique de liberté provinciale était au fond de ce grand mouvement. De même, quand le Canada et l’Australie verront se rompre le lien léger qui les rattache à l’Angleterre, ces pays, habitués à se gouverner eux-mêmes, continueront leur vie propre, sans presque s’apercevoir du changement. Si la France avait entrepris sérieusement la colonisation de l’Algérie, l’Algérie aurait chance d’être une république avant la France. Les colonies, formées de personnes qui ne se trouvent pas à l’aise dans leur pays natal et qui cherchent plus de liberté qu’elles n’en ont chez elles, sont toujours plus près de la république que la mère patrie, liée par ses vieilles habitudes et ses vieux préjugés.
Ainsi continua de vivre en France un parti qui ne permet pas à la royauté constitutionnelle de se développer, le parti républicain radical. La situation de la France ne fut nullement celle de l’Angleterre; à côté de la droite, de la gauche et du centre, il y eut un parti irréconciliable, négation totale du gouvernement existant, un parti qui ne dit pas au gouvernement: «Faites telle chose, et nous sommes à vous;» mais qui lui laisse entendre: «Quoi que vous fassiez, nous serons contre vous.» La république est en un sens le terme de toute société humaine, mais on conçoit deux manières bien différentes d’y venir. Établir la république de haute lutte, en détruisant tous les obstacles, est le rêve des esprits ardents. Il est une autre voie plus douce et plus sûre: conserver les anciennes familles royales comme de précieux monuments et d’antiques souvenirs n’est pas seulement une fantaisie d’antiquaire; les dynasties ainsi conservées deviennent des rouages infiniment commodes du gouvernement constitutionnel à certains jours de crise. Les pays qui ont suivi cette marche, comme l’Angleterre, arriveront-ils un jour à la république parfaite, sans dynastie héréditaire et avec suffrage universel? C’est demander si l’hyperbole atteint ses asymptotes. Qu’importe, puisqu’en réalité elle en approche si près, que la distance est insaisissable à l’œil! Voilà ce que le parti républicain français ne comprend pas. Pour la forme de la république, il en sacrifie la réalité. Pour ne pas suivre une grande route, tracée, faisant quelques détours, il préfère se jeter dans les précipices et les fondrières. On vit rarement avec autant d’honnêteté aussi peu d’esprit politique et de pénétration.
L’année 1848 mit la plaie à nu, et posa pour tout esprit exercé le principe fondamental de la philosophie de notre histoire. La révolution de 1848 ne fut pas un effet sans cause (une telle assertion serait dénuée de sens), ce fut un effet complétement disproportionné avec sa cause apparente. Le choc ne fut rien, la ruine fut immense. Il arriva en 1848 ce qui serait arrivé en Angleterre, si Guillaume III eût été emporté par un des accès de vif mécontentement que provoqua son gouvernement. L’histoire d’Angleterre eût été bouleversée dans une telle hypothèse. En Angleterre, le goût du peuple pour la légitimité et la crainte de la république furent assez forts pour faire traverser à la nouvelle dynastie les moments difficiles. En France, l’affaiblissement moral de la nation, son manque de foi en la royauté, l’énergie du parti républicain, suffirent pour jeter par terre un trône qui n’avait que des assises ruineuses. On vit ce jour-là la funeste situation où la France est restée depuis la Révolution. Si en France la révolution et la république avaient jeté des racines moins profondes, la maison d’Orléans et avec elle le régime parlementaire se fussent sûrement consolidés; si l’idée républicaine avait été dominante, elle aurait, après diverses actions et réactions, entraîné le pays, et la république se fût fondée: ni l’une ni l’autre de ces deux suppositions ne se réalisa. L’esprit républicain s’était trouvé assez fort pour empêcher la royauté constitutionnelle de durer; il ne fut pas assez fort pour établir la république. De là une position fausse, bizarre et faite pour amener un triste abaissement. Ce qui s’est passé en 1848 pourrait se passer plusieurs fois encore; tâchons d’en bien démêler la loi secrète et l’intime raison.
Quand nous voyons un homme mourir d’un rhume, nous en concluons, non pas que le rhume est une maladie mortelle, mais que cet homme était poitrinaire. La maladie dont mourut le gouvernement de juillet fut de même si légère, qu’il faut admettre que sa constitution était des plus chétives. La petite agitation des banquets était de celles qu’un gouvernement doit pouvoir supporter sous peine de n’être pas capable de vivre. Comment, avec toutes les apparences de la santé, le gouvernement de juillet se trouva-t-il si faible? C’est qu’il n’avait pas ce qui donne à un gouvernement de bons poumons, un cœur vigoureux, de solides viscères; je veux dire la sérieuse adhésion des parties résistantes du pays. Le sentiment de profonde humanité qui empêcha Louis-Philippe de livrer la bataille, outre qu’il impliquait une défiance de son droit, ne suffit pas pour expliquer sa chute. Le parti républicain qui fit la révolution était une imperceptible minorité. Dans un pays où le gouvernement eût été moins centralisé, et où l’opinion se fût trouvée moins divisée, la majorité eût fait volte-face; mais la province n’avait pas encore l’idée de résister à un mouvement venant de Paris; de plus, si la faction qui prit part au mouvement le 24 février 1848 fut insignifiante, le nombre de ceux qui eussent pu défendre la dynastie vaincue était aussi bien peu considérable. Le parti légitimiste triompha, et, sans faire de barricades, eut ce jour-là sa revanche. La dynastie d’Orléans n’avait pas su, malgré sa profonde droiture et sa rare honnêteté, parler au cœur du pays ni se faire aimer.