La réforme intellectuelle et morale
Part 13
La France est en train de dire comme votre Herwegh: «Assez d’amour comme cela; essayons maintenant de la haine.» Je ne la suivrai pas dans cette expérience nouvelle, où l’on peut, au reste, douter qu’elle réussisse; la résolution que la France tient le moins est celle de haïr. En tout cas, la vie est trop courte pour qu’il soit sage de perdre son temps et d’user sa force à un jeu si misérable. J’ai travaillé dans mon humble sphère à l’amitié de la France et de l’Allemagne; si c’est maintenant «le temps de cesser les baisers», comme dit l’Ecclésiaste, je me retire. Je ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé l’amour; je me tairai. Apre et orgueilleuse est cette vertu germanique, qui nous punit, comme Prométhée, de nos téméraires essais, de notre folle «philanthropie». Mais nous pouvons dire avec le grand vaincu: «Jupiter, malgré tout son orgueil, ferait bien d’être humble. Maintenant, puisqu’il est vainqueur, qu’il trône à son aise, se fiant au bruit de son tonnerre et secouant dans sa main son dard au souffle de feu. Tout cela ne le préservera pas un jour de tomber ignominieusement d’une chute horrible. Je le vois se créer lui-même son ennemi, monstre très-difficile à combattre, qui trouvera une flamme supérieure à la foudre, un bruit supérieur au tonnerre. Vaincu alors, il comprendra par son expérience combien il est différent de régner ou de servir.»
Croyez, monsieur et illustre maître, à mes sentiments les plus élevés.
DE LA CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE PENDANT LE SIÉGE
Profondément convaincu de ce principe qu’une force organisée et disciplinée l’emporte toujours sur une force non organisée et indisciplinée, je n’eus jamais d’espoir dans les efforts tentés pour continuer la lutte après le 4 septembre. Au mois de novembre, j’insérai dans le _Journal des Débats_ les trois articles que voici:
PREMIER ARTICLE.--10 NOVEMBRE 1870.
L’étrange situation où nous sommes a cela de particulier que la volonté de la France est devenue tout à fait obscure, et que l’unité même de la conscience française est gravement mise en péril. Le gouvernement de la défense nationale, sorti d’une révolution qui, comme la plupart des révolutions et des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que les gouvernements issus des révolutions de 1830 et de 1848. Les portions conservatrices du pays n’y ont adhéré qu’à demi; les partis dits avancés l’ont à peine reconnu; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit d’indépendance qui n’a surpris que les observateurs inattentifs; à l’heure qu’il est, Lyon, Marseille, Bordeaux sont des communes révolutionnaires, admettant à peine avec le gouvernement de Paris un lien fédéral. Cela devait être. Composé uniquement de membres de la députation parisienne et de personnes appartenant au parti républicain, le gouvernement de la défense nationale ne pouvait avoir la prétention d’être la large expression de la France entière; il aurait fallu pour cela que, dès son premier jour, il eût admis parmi ses membres des députés de province et qu’il eût groupé autour de lui les hommes éminents de tous les partis. Ce gouvernement, qui, malgré le défaut de son origine, compte dans son sein tant de personnes sages, courageuses et dignes d’estime, avoue, du reste, son vice fondamental avec une franchise qui l’honore: «Le lendemain du jour où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé la paix, et, pour en régler les conditions, ils ont proposé une trêve indispensable à la constitution d’une représentation nationale. Désireux avant tout de s’effacer devant les mandataires du pays et d’arriver par eux à une paix honorable, ils ont voulu que la France pût réunir ses députés pour délibérer sur la paix; ils ont cherché les combinaisons pouvant permettre à la France d’exprimer sa volonté.»
Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. Ajoutons que ce gouvernement, si partiel, si incomplétement accepté, a le pire défaut que puisse avoir un gouvernement: il ne communique pas avec les pays qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir établi à l’hôtel de ville se montre ici dans tout son jour. Dominé par les nécessités de son origine toute parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment de l’investissement, ainsi que la logique l’aurait voulu. Il est tout à fait contre nature que le gouvernement central d’un grand pays soit assiégé. Trop sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait de faible, le gouvernement de la défense nationale a tâché avec beaucoup de bonne foi de procurer la réunion d’une assemblée investie des pleins pouvoirs du pays.
Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement et une partie du public, c’est que, pour la réunion d’une telle assemblée, un armistice était nécessaire. De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues et noblement racontées; de là ces essais des puissances neutres provoqués et secondés avec tant de patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers. Toute espérance de voir conclure un pareil arrangement semble perdue; mais il est permis de se demander si l’on ne s’était pas exagéré la nécessité de la convention militaire qu’on a poursuivie avec tant de suite et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir une assemblée nationale, la permission de l’ennemi? N’y avait-il pas, au contraire, quelque chose de profondément inconstitutionnel, quelque chose de très-humiliant et qui même viciait le fond de l’acte électoral, à exécuter l’opération essentielle de la vie politique de la nation grâce à une cédule délivrée par l’ennemi et sous sa surveillance? Les difficultés soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines portions du territoire envahi, qu’elle prétend garder après la paix, avaient quelque chose d’assez conséquent. Il n’est pas naturel qu’un acte de haute hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse et non avec l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la Lorraine doivent choisir leurs délégués. Ce choix sera sans aucun doute une protestation contre les projets hautement annoncés par le parti allemand exalté; une telle protestation n’aurait pas toute sa force si elle avait lieu par suite d’une concession gracieuse de l’ennemi.
Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire croire qu’une très-sérieuse représentation de la volonté nationale ne pouvait se faire sans que l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire les vrais représentants d’un esprit national naissant sous la pression de l’ennemi. Assurément, pour que les opérations électorales pussent avoir lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, dans les parties envahies du territoire, le gouvernement prussien y consentît. Ces formalités ont quelque chose de solennel; un acte public de haute liberté et même de souveraineté ne saurait être accompli en présence de l’ennemi. Mais, dans un moment de suprême nécessité, les formes peuvent être simplifiées. Il faut songer que les trois quarts de la France n’ont pas été atteints par les armées allemandes. Dans ces régions, les élections pourraient se faire selon les règles accoutumées. Dans les départements envahis même, un grand nombre de communes pourraient procéder à des scrutins réguliers. Restent les pays écrasés par les armées étrangères et où tout acte de vie politique est impossible. Dans ces pays, l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus sincère, surtout si l’opération se faisait très-rapidement. Il n’est pas admissible que la France se prive d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire et d’une manière uniforme dans toutes les parties du territoire.
La difficulté serait grande si l’on voulait former de la sorte une assemblée de sept ou huit cents membres au scrutin de liste. Une telle élection exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement prussien voulût-il bien s’interdire toute ingérence dans les opérations de scrutin, on peut trouver qu’une élection ainsi accomplie serait sans dignité et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée nombreuse qu’il nous faut à l’heure présente; ce qu’il nous faut, c’est une délégation exécutive des départements, délégation rapidement formée et promptement rassemblée à Tours ou dans une ville derrière la Loire. Ce qu’il faut, c’est que chaque département, dans huit ou dix jours, ait fait choix d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués, joints aux membres de la fraction du gouvernement résidant à Tours, formeraient une réunion d’une centaine de personnes. Cette réunion se mettrait en rapport, autant qu’il serait possible, avec le gouvernement de Paris; elle serait investie de tous les droits de la souveraineté nationale; elle déciderait de la continuation de la guerre ou de la conclusion de la paix. En recevant ses ordres et en les exécutant, nous aurions la certitude d’accomplir un devoir et de nous conformer à la volonté de la France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer de nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît de subir pour elle une cruelle humiliation.
Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement pourrait la conclure. Nous doutons que le gouvernement de Paris le puisse. On porte toujours les attaches de son point de départ. Un gouvernement qui doit compter sans cesse avec les journaux et les clubs, un gouvernement fondé sur la popularité et obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque toujours les opinions tranchées, ne peut manquer de faire des fautes. Le gouvernement de la défense nationale a su traverser des moments fort difficiles; mais il n’a pu se défendre d’afficher un programme conforme à ce ton d’assurance, de fierté, de déclamation qu’aime le peuple. Il a dit imprudemment: «Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses.» Or de très-bons patriotes, qui ne consentiraient jamais à condamner des millions de Français à un sort qui leur répugne, peuvent accepter un système de neutralisation où le droit des populations soit suffisamment garanti. Le gouvernement de la défense nationale, en outre, a fait comme tous les gouvernements mis en présence d’une grande fièvre populaire: le plus innocemment du monde, il a contribué à nourrir des illusions; il a pactisé avec certaines erreurs du public. Aujourd’hui, cela lui coupe à peu près la retraite. Nous doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. Le péché originel de toute institution démocratique, ce sont les sacrifices qu’on est obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule. Comment détruire des espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue une situation qu’on a laissé croire brillante ou assez bonne? Ajoutons qu’un gouvernement qui ne représente que très-imparfaitement la France, un gouvernement assiégé et dont les communications sont coupées avec le pays, ne peut guère traiter pour le pays. Si Paris doit se rendre, il faut que la capitulation lui soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il est plus nécessaire encore que nous sachions si la prolongation de la lutte est voulue par le pays entier, et si nous ne lui imposons pas une épreuve au-dessus de ses forces.
On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître la nécessité de constituer une délégation provinciale, dépositaire de la souveraineté de la France, et qui puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation ne se soit pas formée spontanément. Si la France avait eu des états provinciaux ou des conseils généraux sérieux et capables de grande politique qui eussent constitué cette délégation, combien nous serions près du salut! Un scrutin rapide, et, partout où le scrutin n’est pas possible, une interprétation sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens les plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche de salut. Le noyau de la délégation, une fois formé par les élus des scrutins réguliers, jugerait les nominations moins régulières et au besoin y suppléerait. L’impartialité serait facile dans les terribles circonstances où nous sommes, surtout si l’on songe qu’une telle délégation aurait un caractère essentiellement temporaire, qu’elle ne traiterait aucune question de politique engageant l’avenir, que ses pouvoirs cesseraient au moment de l’évacuation du territoire, par la nomination régulière d’une constituante.
L’unité de la France est menacée; la tête, le cœur ne renvoient plus, ne reçoivent plus la vie. Défendons de toutes nos forces cette grande conscience française qui a été un si bel instrument de civilisation, et qui menace de s’éteindre. Défendons-la par une résistance énergique qui, même vaincue, sera notre sauvegarde dans l’avenir; défendons-la aussi en maintenant l’entente et la solidarité des parties de la nation. Que le gouvernement invite par un décret chaque département à faire sa délégation dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la réunion, et la France aura une représentation centrale sans avoir la honte de la devoir à une concession de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop triste pour que personne ait le courage de le briguer; les circonstances sont trop solennelles pour laisser une place aux petites intrigues et aux chétives récriminations.
DEUXIÈME ARTICLE.--13 NOVEMBRE.
En insistant sur la nécessité d’organiser le plus tôt possible une représentation du pays, nous n’avons pas prétendu indiquer en détail les voies et moyens de la constituer. Nous croyons une telle opération difficile; nous ne la croyons pas impossible; nous nous fions à la sagesse du gouvernement de la défense nationale pour le choix des meilleures manières d’y procéder. Deux points seulement sont arrêtés dans notre esprit: le premier, auquel nous tenons absolument, c’est qu’une assemblée est indispensable pour sauver la nation; le second, de bien moindre importance, c’est que l’assemblée réunie pour continuer la guerre ou faire la paix doit être distincte de l’assemblée constituante qui réglera nos futures destinées politiques. Une constituante ne peut être nommée qu’en un temps de calme relatif, après de mûres discussions, par des scrutins uniformes et strictement contrôlés. Un pareil acte électoral nous paraît impraticable durant la crise que nous traversons; les pays envahis n’y pourraient prendre part, à moins d’une convention avec les Prussiens, dont il vaut mieux se passer. Une constituante est, d’après les idées françaises (en ceci du reste fort critiquables) une assemblée nombreuse. Peut-être une assemblée nombreuse remplirait-elle assez mal le mandat douloureux et terrible dont il s’agit à l’heure où nous sommes. Enfin une constituante est une assemblée essentiellement politique. Dans celle qui décidera de notre avenir, les partis peuvent être profondément divisés. Au contraire, l’assemblée qu’il faut élire en ce moment devra être placée au-dessus de toutes les divisions de partis; elle devra presque les ignorer; elle ne songera qu’à une seule chose, tirer la France de l’horrible situation où l’ont plongée quelques erreurs fondamentales et persistantes en fait de philosophie politique. Les personnes qui veulent la réunion immédiate d’une assemblée constituante s’inquiètent avec raison des réunions électorales, des professions de foi, de la confection des listes, de la libre circulation des candidats, des élus. Tout cela ne saurait se faire sans une convention avec l’ennemi. Pour nous, qui concevons la possibilité de l’élection sans aucune permission demandée à l’autorité prussienne, nous imaginons la désignation rapide des délégués comme ayant lieu sans candidatures régulières. Chaque département vote dès qu’il est informé; l’élu, sitôt nommé, se dirige vers Tours; les premiers arrivés se réunissent, se constituent; les nouveaux arrivants se joignent à eux. Il y aura des lacunes, des départements tardivement représentés; n’importe. Tel département n’aura pu faire de scrutin régulier; mais on aura des données sur les préférences de l’opinion publique; cela peut suffire. Dans quelques départements, aucune désignation, même sommaire, n’aura pu se produire; alors le noyau de l’Assemblée déjà formé à Tours donnera pour représentants à ces départements d’anciens députés, des hommes connus pour y être universellement estimés et pour en représenter l’esprit. Qu’importent leurs opinions antérieures, puisqu’il s’agit en ce moment d’un acte patriotique en dehors de toutes les opinions?
C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse démocratie. Il est vrai; mais faisons trêve pour un moment à ces mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous reprendrons ces questions; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes; puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilége qu’au moment du péril; qu’on souffre ce privilége-là. La réunion qu’il s’agit de former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de naissance et de la supériorité du savoir; acceptez pour un moment l’esprit de votre adversaire; vous prendrez ensuite votre revanche à loisir.
Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire. On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux conseils généraux! Si dans quelques départements ces conseils sont réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation officielle, tant mieux: ces départements-là sont probablement les plus avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite, qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une mission de larmes et de deuil!...
Comment feront les députés de Paris pour se rendre à cette assemblée? je n’en sais rien; ils n’y sont pas absolument nécessaires. Paris sera représenté par la délégation du gouvernement de la défense nationale qui est à Tours, par ceux des autres membres du gouvernement qui pourront s’y rendre, par M. Thiers, député de Paris, qui est le président naturel de l’assemblée. Loin d’exclure d’une telle assemblée souveraine les membres actuels du gouvernement de la défense nationale, je les envisage tous comme en étant membres par le fait même du pouvoir qu’ils exercent avec tant de patriotisme, et que nul ne songe à leur enlever. L’assemblée nouvelle ne serait qu’un élargissement du gouvernement de la défense nationale, une adjonction faite par le pays à ce gouvernement pour l’aider à accomplir la tâche redoutable qui pèse sur lui.
Comment expédier de Paris le décret de convocation et les instructions nécessaires pour l’acte qu’il s’agit d’accomplir? Si les communications, qui, jusqu’à ces derniers temps, ont permis des relations irrégulières mais pourtant assez suivies avec la province, sont insuffisantes ou interrompues, il faudrait, sans relever la question de l’armistice, obtenir, directement ou par l’intermédiaire des puissances neutres, que les Prussiens laissent passer le décret, et avec lui, s’il se peut, un membre du gouvernement de Paris. Les Prussiens ont autant d’intérêt que nous à ce qu’il y ait quelque part un gouvernement muni des pleins pouvoirs de la France. En laissant passer le message et l’envoyé du gouvernement de Paris, ils n’écouteraient que leur propre intérêt et ne nous accorderaient aucune faveur.
L’essentiel est, d’une part, de ne point s’arrêter aux considérations d’un pédantisme exagéré en fait de régularité; de l’autre, d’oublier toutes les divisions de partis. Sur ce dernier point, le parti légitimiste et clérical de l’Ouest nous a donné un bel exemple. Il doit avoir peu de sympathie pour le gouvernement sorti de la révolution du 4 septembre, et pourtant il a pris bravement les armes; il sert ce gouvernement pour son objet essentiel, qui est la défense nationale. Toutes les fractions du parti républicain n’ont pas montré la même abnégation. On se divisera plus tard; il ne faut pas que dans l’assemblée qui doit d’abord se réunir il y ait une trace de distinction entre les royalistes, les impérialistes, les cléricaux et les républicains.
Nous ne savons ce qu’il peut y avoir de fondé dans le bruit répandu par quelques journaux d’une proposition ayant pour objet de soumettre au pays sous forme de plébiscite les conditions de paix offertes par le vainqueur. Ce bruit ne saurait être exact dans la forme où on l’a fait circuler, mais quelque idée de ce genre peut en effet se présenter à l’esprit de nos ennemis. Rien ne serait plus perfide; jamais on n’aurait fait une plus cruelle application de ce dangereux principe du plébiscite, dont on peut tirer un jour de si funestes conséquences. S’il est un acte qu’une nation ne puisse faire que par délégation, c’est un acte diplomatique, un traité de paix. Des milliers d’électeurs ne savent pas lire; des millions ne savent pas un mot de géographie. Il n’y a pas de cession qu’un ennemi vainqueur ne pût se faire octroyer, s’il mettait le paysan ruiné entre la paix et l’abandon d’une province éloignée dont l’illettré sait à peine le nom. Ce n’est pas là, espérons-le, un péril immédiat; mais le moyen d’écarter tout à fait un coup de ce genre, c’est de convoquer une assemblée d’hommes éclairés, patriotes, courageux, en qui vivent réellement l’âme, l’esprit de la France, les souvenirs de son passé. Sans cela, il y aura toujours à craindre que l’ennemi n’exploite à son profit le besoin de paix, légitime à quelques égards, qui se fait jour dans le pays, et ne présente directement à la province effrayée les conditions qu’il accusera le gouvernement de Paris d’avoir refusées. Fussent-elles en réalité inacceptables pour tout bon patriote, la foule les subira, si entre elle et le tentateur ne se trouve le jugement froid d’une réunion d’hommes éclairés, choisis récemment par le pays, désireux sans doute de la paix, mais capables de distinguer les conditions acceptables de celles qui ne le sont pas. Donnons au pays le moyen de conclure une paix honorable, de peur que le pays, consulté directement par l’ennemi, ne fasse une paix ruineuse sans nous.
TROISIÈME ARTICLE.--28 NOVEMBRE.
Il y a trois semaines, nous disions ici que le gouvernement de la défense nationale se donnerait beaucoup de force pour l’accomplissement de sa mission en provoquant la réunion d’une assemblée susceptible d’être considérée comme une représentation de la France entière. Il est clair que la réunion d’une telle assemblée eût été bien plus facile, si l’armistice proposé par les puissances neutres avait été conclu. Cet armistice ayant échoué, nous avons cru pouvoir soutenir que, même dans la situation créée par la non-réussite de la proposition des neutres, la formation d’une assemblée était encore fort désirable, et que, tout en étant difficile, elle n’était pas absolument impossible.