La Querelle de l'Orthographe

Part 3

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Il y a de plus, pour le regard, une autre nécessité à maintenir l’orthographe: c’est la clarté. L’orthographe doit être une vision nette. A tant de mots qui déjà s’écrivent de même, malgré la variété si grande de notre graphie actuelle, faut-il donc en ajouter une quantité d’autres? Car la notation aurait pour effet de multiplier les homophones. On obtiendrait _pan_ (paon) et _pan_ (pan de mur), _guère_ et _guère_ (guerre), _vile_ (féminin de vil) et _vile_ (ville), _ni_ et _ni_ (nid), _doit_ (de devoir) et _doit_ (doigt), _crois_ (de croire) et _crois_ (croix), etc. M. Paul Meyer (_Pour la simplification de notre orthographe_, pp. 21-22) ne voit là que des fariboles, et estime que commettre des confusions entre les homophones relève de la pathologie mentale. Il indique maintes similitudes existant déjà en français: _masse_ (d’armes) et _masse_ (des adhérents), _manne_ (panier) et _manne_ (du ciel), _grève_ (des forgerons) et _grève_ (sablonneuse), bien d’autres encore. Mais de ces homophones, que la réforme ne diversifierait point, pourquoi grossir encore le nombre en forgeant des: _sale_ et _sale_ (salle), _cors_ (pluriel de cor) et _cors_ (corps), _pous_ (poux) et _pous_ (pouls), etc., etc.? Plus une langue est claire aux yeux, plus elle a de grâce, et plus aussi de valeur scientifique et d’utilité. C’est cette valeur scientifique de l’orthographe qu’en dernière analyse il faut invoquer, surtout contre le chaos du phonétisme. Que la notation phonétique soit utile à quelques-uns; que ce soit un art d’agrément et que les phonétistes tiennent à le répandre, comme on a répandu le piano ou le solfège: personne ne saurait blâmer ce besoin d’apostolat. Mais l’orthographe est nécessaire à tous. Le téléphone a simplifié la besogne de correspondance; toutefois les «écritures» restent toujours la condition indispensable de la correspondance, des relations d’amitié ou d’affaires. La notation phonétique peut être le téléphone entre les membres les plus lointains d’une même génération; l’orthographe doit demeurer les «écritures» entre les générations successives.

Il est vrai que la plupart des philologues ne sont pas radicalement phonétistes, et que certains déclarent au phonétisme, comme jadis à l’océan je ne sais plus quel roi barbare: «Ici, monstre, tu t’arrêteras. Je te défends d’aller plus loin...» L’océan jeta sa plus grosse vague contre le roi outrecuidant, qui dut rentrer trempé au logis. A son exemple, nos nouveaux législateurs auront beau rendre décret sur décret: «Selon notre science, diront-ils en vain, qui est puissante et redoutable, nous avons fixé des bornes certaines au droit de simplifier et réformer. Nous ordonnons que l’on s’y enferme...» Peine perdue! Les phonétistes encouragés, enhardis et bientôt déchaînés, répondront: «Va-t-on rester en chemin? Tous ces philologues à demi phonétistes ne se sont montrés qu’à demi logiques. Poussons le progrès jusqu’au bout. Il faut écrire comme on prononce, selon la méthode de Louis Ménard et de Barès, qui étaient nos vrais précurseurs. Car ils parlaient au nom de la raison, de la sainte raison. Dans nos sociétés modernes, hors la raison, point de salut!» Et les réformistes modérés se trouveront débordés, submergés; ils auront même quelque honte de s’être montrés si tièdes.

Puis, s’en tiendra-t-on seulement là? Il faudra bien aussi que la syntaxe, après l’orthographe, ait son tour. Qu’est-ce, par exemple, que ce scandale de l’imparfait du subjonctif? «Que vouliez-vous qu’il _fît_ contre trois?--Qu’il _mourût_!» Ce temps de verbe est ridicule, et tombe heureusement en désuétude. Déjà nos écrivains «art nouveau» le fuient comme la peste. Et même aussi le subjonctif. «Je souhaite qu’il _aille_!...» Ne peut-on dire: «Je souhaite qu’il _va_?...» Nous n’avons pas plus besoin de cet «aille» que du deuxième _t_ de «battu». Ainsi, par l’intervention des savants, l’avenir de notre langue se trouve heureusement assuré[6].

[6] Dans la section philologique du _Congrès pour l’extension et la culture de la langue française_ de l’Exposition de Liège, cette question se trouve déjà inscrite au programme d’études: «Y a-t-il lieu, dans l’intérêt de la diffusion de notre langue, de s’occuper d’une simplification possible de l’enseignement de la grammaire française, fondé sur l’étude de l’usage parlé et sur une analyse plus précise de cet usage?».

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Malheureusement les philologues ne s’appuient pas seulement sur l’autorité de la science; ils font appel aussi à l’autorité publique: après avoir parlé comme savants, ils s’adressent, en bons démocrates, aux ministres de la Troisième République sur le même ton que Boileau en ses épîtres au Grand Roi. La _Lettre ouverte sur la Réforme de l’Orthographe_, que M. Ferdinand Brunot envoie à M. le Ministre de l’Instruction Publique, débute par ces mots:

MONSIEUR LE MINISTRE,

«J’avais écrit dans mon _Histoire de la langue française_ une phrase que, depuis quelques années, on s’est plu à citer. Je disais: «Il est possible que le hasard de la politique amène un jour au ministère un homme assez instruit pour savoir que le préjugé orthographique ne se justifie ni par la logique, ni par l’histoire»...

«Le hasard m’a montré qu’il s’appelait clairvoyance, et il nous a envoyé, presque de suite, MM. Léon Bourgeois, Combes, Leygues, et en dernier lieu M. Chaumié, qui, sur le vœu présenté par le Conseil supérieur de l’Instruction publique, nomma une Commission chargée de préparer la réforme de l’orthographe.»

Invoquer ainsi les «ministres instruits», MM. L. Bourgeois, Leygues, Combes et Chaumié, et célébrer la «clairvoyance» du hasard, qui remit les destinées de la France savante en de pareilles mains, passe peut-être un peu les bornes de la déférence administrative. Et s’écrier que l’orthographe habitue les enfants à la croyance, au dogme qu’on ne résonne pas: «c’est d’un autre côté, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre, que l’École républicaine entend conduire les esprits.» Et recourir à toutes les figures de la rhétorique, au calembour, «l’orthographe, c’est ma graphe, où je mets ma griffe!»--à la supplication: «maintenant, Monsieur le Ministre, que je crois avoir levé les scrupules de convenance qui vous pouvaient venir, je ne pense pas que vous soyez arrêté par des mots ni que vous soyez homme à vous effrayer de faire du _socialisme grammatical_»,--à l’insinuation: «aujourd’hui que tout repose sur le suffrage, que ce suffrage ne peut être libre et éclairé que si la discussion quotidienne des idées politiques et sociales se fait librement, facilement, sans interprètes qui la faussent ou la restreignent, la pénétration du français dans le moindre village de France est devenue une nécessité plus impérieuse que jamais»--voilà peut-être employer un langage moins scientifique qu’électoral[7]; voilà surtout oublier certaines règles que M. F. Brunot lui-même estime nécessaires à la bonne conduite de la discussion: «Le moment, dit l’Académie, est-il bien choisi pour travailler à effacer le souvenir des origines de notre langue?--Je me refuse, Monsieur le Ministre, à examiner cet argument d’ordre tout politique.»

[7] M. Louis Havet écrit (_Revue Bleue_, 21 mars 1905): «On veille à ce que [l’enfant] n’écrive pas _vitier_, du latin _vitium_, comme _initier_, du latin _initium_. Ce serait une _faute_, on n’ose pas dire un _péché_.» Que vient faire là cette insinuation anticléricale? C’est du journalisme.

Probablement, en effet, l’Académie donne-t-elle un sens politique à cette phrase. Mais en gardant tous les termes, je serais disposé, comme elle, à croire que «le moment est mal choisi pour travailler à effacer le souvenir des origines de notre langue», alors que des études scientifiques n’ont pas encore utilisé tout ce que l’orthographe nous conserve de ce souvenir, alors que les sciences linguistiques encore à naître ou à développer, dont M. Brunot nous dressait la liste, ont à peine commencé leur travail de catalogue, de classification et, si l’on veut, d’embaumement historique... Que l’Académie prête un pareil sens à sa phrase, et ce n’est plus à elle que l’on pourrait adresser le reproche si juste d’apporter où ils n’ont que faire «des arguments d’ordre politique.»

Il est un argument d’utilité sociale, néanmoins, que M. Brunot a pleine raison de mettre en lumière, mais d’où peut-être il tire de singulières conséquences:

«Ceux mêmes qui sont hostiles aux conclusions de votre Commission,--écrit-il au Ministre, en oubliant que ce n’est pas _ce_ ministre qui a nommé _cette_ commission,--s’accordent avec nous sur ce principe, qu’à tout prix il faut délivrer l’école, que les millions si intelligemment sacrifiés par la République pour la formation de l’esprit populaire sont perdus en partie, tant que, sur les trop courtes années passées à l’école, tant d’heures sont si inutilement dépensées, tant que, suivant le mot de G. Paris, elles servent à initier l’enfant à «des mystères sans autre valeur que le respect superstitieux dont on les entoure».

Comment donc délivrer l’école? M. Aulard, dans un article de l’_Aurore_ auquel je viens de faire allusion, propose d’ordonner que l’instituteur laissera désormais à ses élèves la liberté d’écrire à leur guise, que la faute d’orthographe sera supprimée dans les classes et les examens.

D’autres seraient moins radicaux, et voudraient seulement diminuer le coefficient de l’orthographe dans les diverses épreuves, de façon à engager peu à peu l’instituteur et l’élève à y prêter moins d’attention. De la sorte, croient-ils, après une période plus où moins longue, une génération nouvelle ayant cessé d’apprendre l’orthographe, celle-ci tomberait en désuétude, les simplifications se feraient d’elles-mêmes, et les dictionnaires n’auraient bientôt qu’à enregistrer un usage devenu spontanément plus rationnel.

Séduisante au premier abord, comme toutes celles qui ont pour fondement la liberté, cette proposition ne soutient cependant pas un examen attentif. Mettons qu’un arrêté, un décret, si l’on veut, soit rendu en ce sens. Quelle influence aura-t-il sur les livres et les journaux? Aucune, évidemment. L’enseignement du maître se désintéressera désormais de l’orthographe, voilà qui va bien. Mais les livres scolaires ne seront-ils pas des professeurs muets d’orthographe? Et l’enfant n’étant plus conseillé, n’ayant, pour lui montrer à écrire, que ces modèles d’une complication où il ne saura rien démêler, ne s’appliquera-t-il pas encore à les imiter? S’il ne le fait pas, qu’il s’en écarte, par paresse, par mépris, ou pour toute autre cause, qui dit qu’il simplifiera?»

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M. Brunot craint pour le peuple les «séductions» de la liberté: il tient à nous imposer sa simplification. Pourquoi la sienne? Pourquoi même une simplification? Il est assurément dans notre orthographe des chinoiseries qui tiennent trop de place dans l’enseignement de nos écoles primaires: mais un décret ministériel, ramenant au minimum le coefficient de l’orthographe dans les examens de cet enseignement, ramènerait sûrement aussi nos instituteurs à une plus juste estime des différentes études inscrites dans leur programme; apprendrait l’orthographe qui voudrait, et ceux qui ne la sauraient point n’en seraient pas plus mal notés, si en d’autres branches ils avaient mieux occupé leurs années scolaires. Mais les simplificateurs veulent la simplification à tout prix, et ce sont encore des arguments politiques qui semblent les décider.

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«La liberté,--dit M. Brunot,--la liberté absolue, M. Aulard le sait mieux que personne, substituée d’un coup à la contrainte tyrannique, a peu de chances d’être acceptée de tous. Aussitôt que l’école de l’État se montrera si dédaigneuse de l’orthographe, l’_école d’en face_ ne l’enseignera qu’avec plus de soin, sûre de former des enfants selon le préjugé bourgeois, heureuse d’avoir désormais un caractère extérieur qui lui soit propre, et permette de reconnaître du dehors pour ainsi dire un des siens, un homme dit bien élevé.

Qui ne voit la conséquence? C’est que, les préjugés héréditaires aidant, l’orthographe étant redevenue la chose de quelques-uns, elle retrouvera plus d’estime que jamais dans un certain monde. De même qu’en Angleterre un gentleman se fait reconnaître à la première phrase qu’il prononce, de même, il y aura des gens qui se classeront dès la première ligne comme des hommes supérieurs, on aura fait une classe nouvelle, celle des gens qui sauront écrire: le mandarinat.»

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Il s’agit donc d’empêcher tout le monde d’acquérir cette «science d’écrire», comme dit avec justesse M. Brunot. Le procédé est révolutionnaire: la Révolution pensa que la «science de peser» n’était pas utile à la patrie et, logique jusqu’au bout, elle supprima les chimistes, Lavoisier, à qui nous dressons aujourd’hui des statues. Mais est-il tellement sûr que le purisme soit chez nous une coquetterie des gens «bien élevés»? L’argot n’a-t-il pas trouvé autant d’adhérents parmi ceux-ci que dans le reste de la nation et, pour ne citer qu’un exemple, le dernier des bourgeois se donnerait-il les libertés de style, d’orthographe et de vocabulaire que prend à chaque ligne le plus que noble chroniqueur qui signe Gyp?

Le langage d’un peuple apparaît comme une création à laquelle collaborent, uniquement guidés par leur instinct et par leur oreille, les plus ignorants comme les plus cultivés, citadins et paysans, pauvres et riches. Il en fut presque de même pour l’orthographe: seulement la collaboration devient plus restreinte, et ce fut l’ouvrage de quelques centaines de savants, de plusieurs sociétés de précieuses, de ce qu’on appela jadis les «honnêtes gens», la bonne compagnie enfin, les classes dites éclairées. A certains intervalles, l’Académie donne une édition de son dictionnaire, et tout est réglé.

Or, on ne peut nier que ce travail, fait au cours des siècles et par tant de mains, ne se trouve en dehors de toute logique, puisque aussi bien il est arbitraire et ne repose pas, comme le langage lui-même, sur des lois phonétiques, des lois naturelles. Mais notre langue écrite, à nous transmise en cet état par nos ancêtres, et à peu près définitivement fixée depuis cent ans, notre langue est belle. Ou, du moins, on a publié tant de belles œuvres avec les assemblages de signes graphiques auxquels nos yeux sont habitués à présent, qu’il y aurait du vandalisme, et le plus horrible de tous, un vandalisme prémédité, à prétendre aujourd’hui bouleverser tout cela au nom de la raison.

Qu’on jette les yeux sur la carte de quelque forêt vénérable: on voit aussitôt que les chemins, les layons et les sentes y serpentent, s’y coupent, y forment des carrefours, des entrelacs et des angles de la façon la plus inexplicable, la plus folle. C’est que, depuis bien des siècles, les bûcherons et les habitants des lisières en ont usé à leur caprice ou selon leurs besoins. Mais on se promène avec enchantement parmi les pittoresques méandres du vieux bois. Soudain, un ingénieur survient: «Quel est ce fouillis!--s’écrie-t-il.--Qu’on me comble les mares, qu’on abatte les futaies, qu’on éventre les halliers! Il me faut de la perspective dans cette forêt, et j’y vais tracer des routes nationales qui formeront des triangles réguliers, des parallélogrammes et autres figures plus convenables en un siècle de progrès.» Cet ingénieur, digne de la prison, me semble un peu cousin des réformistes qui ne mériteraient, eux, qu’un sourire, s’ils n’étaient si entêtés.

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Il importe, ajouteront les philologues, de réduire les difficultés d’écrire notre langue pour les étrangers. Mais de quoi veut-on nous parler? S’agit-il de commerce? Il faudrait en ce cas songer à faire d’abord de nos compatriotes des hommes d’action, de prévoyants et audacieux coureurs d’aventures avant de nous gâter notre vocabulaire. Puis, la connaissance des langues vivantes se répandant de jour en jour, il est fréquent que les commerçants écrivent aujourd’hui chacun en sa langue. Enfin, aucun Danois, Russe ou Allemand, ayant commis une faute en quelque lettre d’affaires, ne nous en semble, je pense, ni ne s’en estime déshonoré. Sa commande n’en sera pas moins la bienvenue. Et quelle est donc la langue la plus parlée dans le monde? L’anglais, où précisément les difficultés orthographiques passent pour extraordinaires.

S’agit-il de notre influence intellectuelle? Mais ici encore, il y a deux cas. Si l’on s’inquiète pour la diffusion de nos ouvrages de critique ou de philosophie, ignore-t-on que tous les penseurs professionnels, en Europe ou en Amérique, sont forcément plus ou moins polyglottes aujourd’hui. Ils ont jusqu’ici fort bien écrit le français, sans s’être plaints. Et si l’on songe à nos belles-lettres, il ne faut point oublier que notre suprématie, par la grâce et l’esprit tout au moins, est encore indiscutable; que nos aïeux nous ont légué la langue écrite avec laquelle ils avaient enchanté le monde, que cette séduction dure encore, et qu’il faut laisser aux écrivains d’aujourd’hui ces mêmes mots dont leurs aînés firent un si noble et si délicieux usage.

Combien de temps les étrangers et nos enfants gagneraient-ils, si on leur enseignait une orthographe simplifiée? Celui seulement qu’ils emploient en ce moment à se familiariser avec les exceptions et les formes les plus bizarres des mots, c’est-à-dire trois ou quatre mois peut-être. Car il leur faudrait toujours bien apprendre à écrire les sons, innombrables et nuancés, même et surtout, on l’a vu plus haut, en notation phonétique. Ajoutez à cela l’horrible confusion qui se produirait dans leurs petites cervelles, pendant la période de transition, entre l’ancienne manière d’écrire, dont ils liraient partout des exemples, et la nouvelle.

Aussi bien le projet de réforme orthographique n’a-t-il pas rencontré, en dehors du bataillon des chartistes et de quelques dévoués auxiliaires, une très vive sympathie. Les gens de lettres surtout s’indignèrent[8]. Un tel attentat contre toutes les œuvres littéraires écrites depuis trois cents ans souleva beaucoup de colères. L’orthographe du XVIIe siècle était fantaisiste, celle du XVIIIe encore bien mal réglée. Mais, à l’exception de quelques rares éditions destinées aux curieux et aux spécialistes, les chefs-d’œuvre classiques ont tous été réimprimés et répandus par milliers et milliers d’exemplaires dans notre orthographe, qui, depuis le commencement du XIXe siècle, n’a presque plus changé, et semble à peu prés fixée. Et, quand bien même on donnerait les textes classiques dans leur intégrité absolue, la surprise ne serait ni si grande ni si pénible[9] qu’à les traduire dans le «petit nègre» dont on nous menace.

[8] La _Revue Bleue_, ayant pris l’initiative d’une pétition publique afin de protester contre la réforme, a recueilli, pendant quatre semaines, les signatures, par centaines, de nos écrivains les plus respectés, de très nombreux membres de l’Académie et de l’Institut, de savants, de professeurs parisiens et provinciaux. Notons aussi que M. Michel Bréal n’est point partisan d’une réforme, surtout brutale et ordonnée par décret, et que M. Rémy de Gourmont a publié dans la _Revue des Idées_ (15 janvier 1905) une très persuasive étude technique, exposant point par point les abus, les hideurs, et même les inconséquences du rapport de M. Paul Meyer. On a vu, d’autre part, dans le Figaro du 9 avril 1905, le chaleureux plaidoyer de M. Edmond Rostand en faveur de l’orthographe traditionnelle. M. Pierre Louÿs, le premier, avait en 1904 exposé dans le _Journal_ son opinion anti-réformiste.

[9] Tel était le sens de tette phrase imprimée dans la pétition de la _Revue Bleue_: «Les plus grands modèles classiques eux-mêmes se présentent à nous dans une forme qui nous est encore familière.» Les réformistes l’ont voulu comprendre de cette manière: «Les grands classiques avaient la même orthographe que nous.» Il y a pourtant des nuances, dans le style. On enseigne à l’Ecole des Chartes qu’il faut lire les textes avec soin; et l’adverbe _encore_ a un sens bien net en français.

Supposons que demain le gouvernement affolé, sinon terrorisé, ne tienne aucun compte de l’Académie et décrète la révolution proposée. Que verrions-nous? Ceci: les enfants apprendraient à lire et à écrire une langue spéciale, qui les séparerait brusquement de leurs aînés, qui leur rendrait tout déchiffrement littéraire difficile, pénible, comme l’est aujourd’hui celui d’un texte de Rabelais pour la grande majorité des Français. La Bruyère, Pascal, Chateaubriand, Victor Hugo, Flaubert, et jusqu’aux plus récents écrivains, et jusqu’aux poètes contemporains[10], tout cela semblerait d’un seul coup reculé dans le passé, bon pour les «dilettantes», archaïque, vieillot, inutile! Les plus grands et les plus vivants chefs-d’œuvre n’auraient plus que la valeur d’objets de vitrine. La nation se sentirait désormais étrangère à sa tradition littéraire, à la partie la plus noble d’elle-même! Les écoliers se trouveraient tout à coup sans modèles de beauté qui leur formassent à peu près le goût, et dans lesquels ils pussent avoir confiance. Ne se méfie-t-on pas toujours des écritures difficiles, des langues mortes? Enfin la France--et les philologues respireraient enfin,--la France, le premier peuple littéraire du monde, n’aurait plus de littérature!

[10] J’entends par là les auteurs et les poètes dignes de ce nom. Car je ne suppose pas un seul instant qu’un écrivain de pure race française, un véritable, un pieux descendant des Racine, des La Fontaine, des Vigny, des Musset, consentirait à revêtir sa pensée du nouvel et affreux uniforme. Voici, nous dit M. Rémy de Gourmont, quelques vers des fables de La Fontaine écrits selon les formules des philologues:

Dès que vous vèrez que la tère Sera couverte, et qu’à leurs blés Les jens n’étant plus ocupés Feront aus oizillons la guère...

Je plie et ne rons pas...

Un cer s’étant sauvé dans une étable à beus...

Les alouètes font leur ni...

Car--disons encore aux savants cette bonne parole--les écrivains alors disparaîtraient. On verrait seulement, en face de la multitude vouée aux seuls journaux et romans-feuilletons figurés phonétiquement, quelques mandarins qui s’honoreraient les uns les autres, mais ne feraient plus rien qui vaille dans leur solitude et leur abandon. Radieux avenir! Je sais bien que, selon M. Louis Havet (_Revue Bleue_, 11 mars 1905), les «futures vachères» ne seraient plus forcées de «hérisser certains mots d’_y_ et d’_h_»; mais, en revanche, on aurait séparé pour toujours la foule et les lettrés. Celle-là et ceux-ci, se soutenant mutuellement, produisent encore aujourd’hui un peu de beauté. M. Louis Havet préfère que les vachères, dans leurs dissertations «filosofiques» sur la «psicolojie» des veaux, puissent négliger en paix les _h_ et les _y_. A chacun sa chimère, après tout. Et à chacun son patriotisme.