Part 2
On aperçoit, par ces simples définitions, ce que contiennent l’une et l’autre de ces portions d’histoire. De Plaute à Labiche, quelle distance! Tout ce qui fait une langue, les sons, les mots, les formes et les rapports de ces mots a été bouleversé.
Heureusement tout n’est plus à découvrir, tant s’en faut, dans cette longue et vaste histoire. D’abord, chose capitale, depuis les travaux de Dietz, la méthode est assurée: la phonétique contemporaine a fait apparaître une série relativement limitée de transformations progressives, naturelles, régulières, là où longtemps on n’avait vu qu’un chaos de phénomènes incohérents, arbitraires et contradictoires. Du coup la recherche méthodique s’est substituée aux témérités et à la fantaisie des hypothèses. Des mots, des formes rebelles à toute investigation ont livré le secret de leur origine et de leurs métamorphoses. Si bon nombre résistent encore, c’est que dans ce composé qu’est une langue, il faut que la science se résolve provisoirement à faire encore la part de l’inconnu, sinon de l’inconnaissable.
_Mais malgré tout, sans parler de très regrettables lacunes, nous ne savons encore que des faits très gros, car nous ne connaissons guère les phénomènes que quand ils sont assez accusés pour se traduire dans l’écriture._ Nous voyons bien _oi_ se substituer à _ei_ comme représentant de _e_ long latin tonique libre, nous savons que cet _oi_ apparaît dès le milieu du XIIe siècle, et qu’il n’a guère dû se produire d’abord qu’après certaines consonnes, que le changement est venu plutôt de l’Est, qu’il ne s’est pas étendu loin dans l’Ouest. Qu’est-ce que cela au prix de la réalité des faits? A peu près ce qu’est pour un naturaliste la découverte de squelettes qui lui permettent de suivre la transition d’une espèce fossile à une autre espèce fossile, précieux document sans doute, mais qu’il voudrait compléter en voyant, en touchant, en disséquant les organes qui étaient avec ces os inertes et constituaient avec eux l’être qu’il devine.
La découverte de la phonétique expérimentale, telle que l’a créée M. l’abbé Rousselot, nous rend plus exigeants encore, avec ses instruments de précision, qui apportent dans l’analyse du langage contemporain l’exactitude des examens microscopiques, qui nous font voir de nos yeux, sur des graphiques où tout peut se nombrer et se calculer, les différences infiniment petites qui séparent les parlers, en apparence tout semblables, de deux compatriotes, qui nous montrent ainsi comment la succession insensible des phénomènes inaperçus vient, après des générations écoulées, aboutir à une transformation, celle-là sensible à l’oreille, telle que la phonétique historique nous en présente des centaines. Cette phonétique nouvelle nous fait sentir le vide immense, impossible à combler par des inductions, que laisse à la science la disparition des générations sur lesquelles on eût pu observer la modification progressive des phénomènes, dont nous ne connaîtrons jamais que l’état initial et l’état final.
Or, de toutes les parties de l’histoire de la langue, c’est incontestablement l’histoire des sons, la phonétique qui est la plus avancée, et cela est fort heureux, puisqu’elle est la base et la condition de toute recherche, lexicologique, morphologique ou syntaxique, que le développement d’une forme ou d’un tour s’explique très souvent par un fait de prononciation qui a atteint une syllabe, une désinence par exemple. Il n’en est pas moins vrai que l’histoire immatérielle de notre langage est en retard sur l’histoire matérielle.»
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Ici, M. Brunot, esquissant l’histoire du mot français _manger_, nous montre quelles multiples transformations, physiques et mentales, ce mot a dû subir depuis le _manducare_ des Latins jusqu’aux _manger du curé_, _manger la grenouille_, _manger le morceau_, de notre langue contemporaine.
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«Il est une foule de mots dont l’histoire est infiniment plus compliquée que celle-ci, dont la provenance est obscure, incertaine, qui sont venus du dehors sous des formes difficilement reconnaissables, à des dates difficiles à déterminer, qui ont modifié ou quelquefois transformé leurs sens dans des directions différentes, qui ont subi d’autres accidents encore, réformations savantes, déformations populaires, qui ont péri, qui sont renés, ont été réintroduits du dehors, bref qui exigent, pour qu’on en puisse connaître la destinée, qu’on la suive dans toutes sortes de vicissitudes.
Or, c’est seulement quand un travail semblable à celui dont je viens de faire l’esquisse à propos du mot _manger_ aura été fait sur chaque mot qui a appartenu à une époque quelconque à la langue, quand on aura répondu à toutes les questions que son histoire pose, de sa naissance à sa mort, qu’on aura établi et vérifié toutes les lois phonétiques, morphologiques, sémantiques, syntaxiques que le rapprochement de cette histoire avec l’histoire d’autre mots autorise à poser, qu’on en aura tiré toutes les conclusions qu’elle comporte relativement à l’évolution physiologique et psychologique soit des individus, soit du peuple, auteur de chaque variation de forme ou de sens, c’est alors, dis-je, que l’histoire interne de notre langue sera faite, et c’est pourquoi vous sentez qu’elle ne le sera jamais.
Nous sommes sortis de la période héroïque de la philologie romane, grâce aux grands et durs travaux de nos devanciers. Mais si nous avons en main de bons outils et de bonnes méthodes, il s’en faut bien que le champ entier soit en pleine culture, et il reste encore d’immenses friches à travailler, et même à découvrir.»
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Nous voilà donc prévenus. Cette longue mais capitale citation était nécessaire pour bien nous avertir que la «science» de la langue française n’existe pas, que les sciences de la philologie française commencent à peine, et que l’une d’elles seulement, la phonétique, est arrivée par des méthodes et des instruments précis à quelques résultats encore discutés. Quand on vient nous parler d’une réforme scientifique de l’orthographe, il faut savoir qu’au prix de la réalité des faits, comme dit excellemment M. Brunot, les philologues n’ont encore en mains que des squelettes «qui permettent de suivre la transition d’une espèce fossile à une espèce fossile»: et c’est de l’étude de ces squelettes fossiles que l’on veut tirer une hygiène pour cet être vivant qu’est notre langue!
La phonétique expérimentale, comme dit encore M. Brunot, a «des instruments de précision qui apportent dans l’analyse du langage contemporain l’exactitude des examens microscopiques.» N’allons donc pas nous étonner que cette microbiologie du langage ait conduit certains savants aux mêmes rêves que la microbiologie du corps humain. «Tondez-moi ces cheveux, rasez-moi ces cils, ces sourcils et cette barbe, enlevez-moi ce corps thyroïde, ce foie et ce pancréas, rognez-moi de quelques aunes ce ridicule écheveau d’intestins gros et grêles: nids à microbes et organes inutiles! Le microscope démontre que l’homme sera parfait quand une réforme sérieuse, radicale, aura débarrassé son organisme de toutes ces superfluités dangereuses!» Ainsi parlait un jour M. Metchnikof: nos phonétistes, pour cet autre organisme qu’est la langue, ne nous disent pas autre chose.
Les microbiologistes du corps et du langage nous ont rendu et nous rendent de grands services: respectons-les, admirons-les jusque dans leurs écarts les plus imprévus; mais peut-être n’y a-t-il pas lieu de risquer toutes les opérations qu’ils nous conseillent. Ce corps thyroïde, dont le microscope ni les autres instruments scientifiques ne peuvent nous démontrer l’utilité, mais dont le goître et autres maladies nous prouvent quelquefois au contraire les désavantages,--dans les mots, il est des corps thyroïdes aussi, qui trop facilement donnent naissance à ces goîtres de l’écriture qui sont les fautes d’orthographe,--donc ce corps thyroïde, quand il était visiblement gênant, nos chirurgiens entreprirent de l’extirper, et leurs procédés scientifiques leur donnèrent des résultats admirables: la statistique prouva que, sur vingt cas, dix-neuf fois l’opération réussissait; le cou goîtreux reprenait sa ligne et sa grâce; mais au bout de quelques années, par un phénomène dont nos savants cherchèrent vainement la cause, et que le vulgaire, sans microscope, pouvait journellement constater, les goîtreux opérés tournaient à l’idiotisme, etc... Méfions-nous des chirurgiens phonétiques: et, pour la régularité du cou, ne risquons pas l’intégrité du cerveau.
Si d’ailleurs, au nom de _leur_ science, les phonétistes aujourd’hui veulent nous imposer _leur_ réforme de l’orthographe, de quel droit refuserons-nous demain une autre réforme aux _sémantistes_, qui auront constitué leur science, après-demain aux _étymologistes_ qui déjà sont gens notables, puis aux _syntaxistes_, etc., etc., bref à tous ceux qui auront «établi et vérifié--il faut toujours en revenir au texte de M. Brunot--des lois non seulement phonétiques, mais morphologiques, sémantique, syntaxiques, etc.» Parmi ces nouveaux venus, il en est qui pourront à non moins juste titre revendiquer le _jus purgandi, saignandi, taillandi, coupandi per totam linguam_, le droit de curer, réformer, redresser et simplifier toute l’orthographe. Car il y aura des orthographistes qui auront fait une étude scientifique de l’orthographe, de son histoire, de ses réformes, de ses causes et de ses effets, et M. Brunot trace de main de maître le plan du grand travail que cette science devra quelque jour exécuter:
«Depuis le jour où, malgré les conciles et les bûchers, un homme s’est levé sous une voûte d’église pour prier Dieu en français, jusqu’au jour tout récent où pour la dernière fois un autre homme, encore vêtu d’une manière pseudo-romaine, a fait entendre dans la vieille Sorbonne le sacramentel _Ornatissimi auditores_ du discours latin, pendant ces quatre siècles, chaque génération, non pas seulement poussée par la lassitude du passé, mais inspirée par les sentiments les plus purs, par une sorte de patriotisme et d’amour-propre national, et aussi par un instinct profond que la culture ne peut être le privilège de ceux qui sont instruits dans une langue étrangère, a conquis à la langue populaire un nouveau droit par une suite de victoires dont la série curieuse montrerait Jules Ferry continuant François Ier, et Grégoire prêtant, à la suite des jansénistes, la main à l’œuvre de Calvin...
Parmi les premiers initiateurs du mouvement d’émancipation, plusieurs avaient bien eu une claire intuition que, pour réussir à supplanter le latin, la langue française devait se hausser jusqu’à lui, et ne comptant point que le temps et l’usage y suffiraient, ils se mirent à l’œuvre, poètes, grammairiens, imprimeurs, avec un enthousiasme naïf et un touchant amour. Assurer à leur vulgaire un peu d’uniformité en transformant les graphies variables en une orthographie constante et fidèle, lui donner la fixité en réglant la grammaire, le rendre capable d’exprimer toutes les idées les plus hautes, et les sentiments les plus délicats en étendant son vocabulaire, ces rudes ouvriers, dont Ronsard eût déjà voulu voir les statues sur la place publique, ont tout osé et entrepris à la fois.
Il s’en faut bien que leur effort ait été complètement perdu. Mais, si on nous a dit comment Meigret et tous ceux qui comme lui voulaient une orthographe rationnelle alors possible ont été vaincus, au grand dommage de notre langue, nous ne voyons pas au juste par qui, nous ne pouvons suivre nulle part la formation de cette orthographe qui tend depuis lors de plus en plus à l’unité, dont seule une histoire critique et détaillée des œuvres sorties de chaque atelier d’imprimerie, comparée à celle des autographes de l’époque pourrait nous faire connaître la constitution, les progrès et les reculs.»
Dès lors faudra-t-il qu’après avoir oublié notre orthographe actuelle et appris une orthographe scientifique pour plaire aux phonétistes, notre vie se passe à oublier cette orthographe scientifique pour une seconde, une troisième, une quatrième?... Il est vrai que la réforme phonétique aurait peut-être le résultat de tuer dans l’œuf quelques-unes de ces sciences à venir: déjà pour l’une des sciences présentes, les suites de la réforme pourraient n’être qu’à moitié favorables, car on ne voit pas que les étymologistes aient à se louer de la suppression de ces lettres, inutiles au vulgaire sans doute, mais qui suscitent aux yeux des savants les problèmes, et sont comme un constant rappel des mystérieuses transformations que les mots ont dû subir à travers les siècles.
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Le principe même de la réforme _par_ la phonétique est donc fort discutable: les conséquences de cette réforme _pour_ la phonétique sont plus discutables encore. Est-il légitime de poser l’axiome: «l’orthographe est une notation phonétique?» N’a-t-on pas le droit de répondre: «l’orthographe est l’orthographe, la notation phonétique est la notation phonétique?» Simples définitions peut-être; mais il faut définir, disait Descartes, avant de discuter.
La notation phonétique est une écriture musicale qui cherche à figurer, à fixer les sons. En tête de leur _Dictionnaire général de la Langue française_, MM. A. Hatzfeld et A. Darmesteter,--après avoir exposé les règles de ces études lexicographiques et repris le mot de Littré: _l’érudition est ici, non l’objet, mais l’instrument, et ce qu’elle apporte d’historique est employé à compléter l’idée de l’usage, idée ordinairement trop restreinte_,--exposent pourquoi et comment ils veulent donner de chaque mot l’écriture alphabétique et la notation phonétique, l’orthographe et la prononciation:
«[En ce dictionnaire], la prononciation de chaque mot est donnée d’une manière _figurée_; elle suit entre crochets le mot. Nous avons essayé de rendre cette _figuration_ aussi simplement et aussi rigoureusement que possible; mais comme notre alphabet confond des sons différents sous une même lettre, et attribue souvent à une même lettre des valeurs différentes, nous avons dû recourir à un certain nombre de signes et de conventions.»
Suit le tableau de ces signes et conventions qui constituent la _figuration_, la notation phonétique, en face de l’_écriture_ alphabétique, de l’orthographe:
BAUME BÓM’
APPLAUDISSEMENT À-PLÓ-DĬS’-MAN
Cette notation exige une habileté d’oreille peu commune et l’usage d’une multitude de notes. Elle n’est pas à la portée du vulgaire, non plus que d’un apprentissage rapide. Elle ne simplifie pas: tout au contraire, elle multiplie et complique. Alors qu’une seule orthographe suffit pour un mot, il peut se faire que, suivant les cas, deux notations soient nécessaires; et MM. Hatzfeld et Darmesteter, et leur continuateur M. A. Thomas, ont bien soin de montrer que dans la prose la notation ne doit pas être la même que dans les vers:
APPOSITION En prose À-PÓ-ZI-SYON En vers ...SI-ON
ARRACHEMENT En prose Á-RĂ′CH-MAN En vers ...RÀ-CHE...
CHAPELET En prose CHĂ′P’-LÉ En vers CHÀ-PE-LÉ
RUINE En prose RUIN’ En vers RU-IN’
VIOLETTE En prose VYÒ-LĔ′T’ En vers VI-Ò-LET-TE
Mieux encore: une seule orthographe figure un mot dans la vie publique et privée, tandis que la notation phonétique distingue:
BIENFAISANCE BYEN-FÈ-ZANS’,
_familièrement_ ... -FE- ...
Mieux encore: l’orthographe peut procéder mot par mot; la notation phonétique, si elle veut être scientifique et complète, doit procéder phrase par phrase, et figurer non seulement les sons qui composent un mot, mais les combinaisons de sons qu’engendrent ou que modifient les combinaisons de mots dans le rythme d’une phrase. M. Rosset, maître de conférences à l’Université de Grenoble, s’en est bien aperçu quand il à voulu réunir des _Exercices pratiques d’Articulation et de Diction_ pour ses étudiants étrangers, et M. Rosset est l’un des jeunes maîtres de la «phonétique expérimentale». Il nous dit en sa _Préface_:
«M. l’abbé Rousselot et M. Zünd-Burguet, dans les articles qu’ils ont publiés dans _la Parole_, dans les _Archives internationales de Laryngologie_ (tome XVI) et dans _die Neueren Sprachen_ (1902), ont les premiers exposé quels avantages l’enseignement pratique des langues vivantes peut retirer de la phonétique expérimentale. C’est de leurs conclusions que s’inspire cette méthode. A côté de l’enseignement théorique, on veut mettre désormais la démonstration expérimentale des articulations; le palais artificiel, les ampoules exploratrices, le cadran indicateur, le cylindre inscripteur, le tambour enregistreur, le manomètre à eau, le signal du larynx, etc., permettent désormais de connaître et de montrer exactement quels organes interviennent dans la production du son, dans quelle mesure, à quel moment; ils peuvent aussi révéler quelles erreurs commet un étranger dans la mise en action des organes phonateurs; ils lui permettent de se rendre compte lui-même, par la vue, que _a_ allemand ne s’articule pas comme _a_ français, de vérifier expérimentalement si les corrections qu’il essaye sont heureuses, de s’assurer enfin qu’il met bien en mouvement les organes nécessaires, ceux-là seulement, et dans la mesure exacte qui convient. Parler une langue correctement, ce n’est pas articuler sans fautes des mots isolés, c’est prononcer des phrases avec l’accent, les accommodations, le rythme, l’intonation qu’un indigène leur donne spontanément, et qu’un étranger doit apprendre, avec peine parfois.»
Et joignant l’exemple au conseil, M. Rosset nous donne, en face de l’écriture orthographique, la véritable et complète notation phonétique:
lalbatrós
suvã púrsamuzé lezomœdekipàj prènœdezalbatrós, vastœzwazódemèr, kisẅívœtẽdolãkõpan̰õdœvwayàj lœnavirœglisãsúrlegufrœzamèr.
apènœlezontildepózésúrleplãc kœserwádœlazúr, maladrwazeõtœ́ lèsœpitœ́zœmã lœ̀rgrãdœzèlœblãc komœdezavirõ trenérakótédœ́.
L’ALBATROS
Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.
La notation phonétique s’adresse à l’ouïe; l’orthographe parle autant à la vision, à l’imagination, à notre faculté de nous représenter les êtres, les choses, les rêves. C’est un dessin qui évoque, aussitôt que vu, des souvenirs dans notre cerveau, des couleurs et des formes: il n’est pas destiné qu’à figurer des sons.
Si la pensée nous arrivait toujours ainsi qu’une phrase qu’on entend, phrase qu’il s’agit de traduire le plus vite et le plus simplement possible sur le papier, comme on note en effet la musique, il serait raisonnable de désirer une notation phonétique. Mais la pensée, après tant de siècles de civilisation, est surtout écrite; elle doit, non pas seulement être entendue, mais bien vue, _lue_; il est juste et nécessaire de lui laisser le dessin apparent qu’elle a depuis longtemps chez nous, et auquel nous sommes habitués. Ce dessin est un legs de nos ancêtres, un vêtement--modifié sans doute et modifiable--de leur âme. On peut y mettre le ciseau, avec infiniment de crainte et de piété, mais non le détruire. Celui qui l’oserait nous déshériterait en quelque sorte.
L’orthographe, d’autre part, évoque une vision artistique. Trois siècles, et si l’on veut, quatre, de littérature exquise l’ont rendue telle. Une innombrable multitude d’écrivains, d’amoureux, de gens de cœur et d’hommes d’esprit s’est ingéniée depuis tout ce temps à donner, par exemple, à cet ensemble de caractères d’imprimerie: «femme», toute la grâce, toute la poésie possible. Le peuple l’a mis dans ses complaintes, dans ses proverbes. Des tableaux caressants que nous avons vus dans les musées, portaient sur leurs cadres: la «femme» à l’éventail, la «femme» au miroir. On a écrit des volumes et des millions de vers admirables pour que cet hiéroglyphe, dès qu’il apparaît à nos yeux, ait une certaine signification propre à la France, une signification plus élégamment, plus finement et plus spirituellement belle que dans les autres pays. C’est chose faite aujourd’hui que tout le monde sait lire, et dès que le signe magique sourit à nos yeux, une infinité de sentiments et de sensations est évoquée dans la plus rudimentaire cervelle, sensations et sentiments uniquement dus à tout le travail artistique, à toute la tendresse, à toute la malice de nos ancêtres depuis un temps presque immémorial. Grâce à des années et des années d’efforts enfin, le signe _femme_ nous dispose à présent, par son seul aspect, à ressentir une émotion, belle ou jolie. Combien faudrait-il de temps pour que _fame_ nous touchât autant et de la même manière? Quarante ou cinquante générations de poètes auront dû introduire ce signe étranger dans leurs vers avant qu’il soit devenu français, d’abord, et ensuite charmant. Et encore, il lui manquera bien de la race... Tant qu’on ne le rencontrera que sous la plume de quelques paléographes, ce mot-là ne sera pas né.
Il en va de même pour tous les autres termes qu’on voudra réformer, comme «_paon_, _loup_, _cerf_, _désarroi_, _vaudeville_». Évidemment, on prononce «_pan_, _lou_, _cer_, _désaroi_, _vaudevile_...» Mais, regardez ces hiéroglyphes nouveaux, et dites s’ils n’ont point l’air de poules sans queues et de coqs écrêtés? Éveillent-ils sur le papier les mêmes images, les mêmes souvenirs que les anciens, les vrais?
C’est trop s’arrêter à la langue écrite, objectera-t-on. Et l’on revendiquera sans doute les droits de la pensée orale. Car la pensée est propagée par la parole au théâtre, au Palais, et même--si l’on peut risquer ce paradoxe--à la Chambre. Qu’un acteur, qu’un orateur prononce le mot _femme_, on voit aussitôt une certaine femme, ou plusieurs, et non le signe imprimé; s’il parle d’un _coteau_, l’on imagine un monticule boisé qui domine une prairie, avec son ruisseau qui la coupe... Soit, mais si l’orateur vous donne ensuite son discours à lire, vous serez bien choqué d’y rencontrer, au cours de cette même phrase qui vous avait plu, une «fame» et un «cotau», bientôt même un «_cotô_»[5].
[5] Arrivés à ce point de la discussion, les philologues ont des langueurs et des résignations. «Bien entendu, accordent-ils en souriant mélancoliquement, à notre âge, nous n’irons pas apprendre une orthographe! Alors que les jeunes gens écriront d’une façon nouvelle, nous ne cesserons, nous autres, d’honorer les Muses de notre enfance, et de peindre notre pensée avec les précieuses couleurs léguées par nos ancêtres...» Ainsi devaient se lamenter doucement, sous l’œil des barbares, les derniers lettrés du vieux monde gallo-romain, les derniers patriciens... En vérité, nos simplificateurs n’auraient-ils tenté de déformer le langage français et d’en briser peut être à jamais tous les contours, que pour prendre coquettement une attitude? On n’ose croire à tant de perversité.