Part 22
--Voici, reprit le comte, des copies de rapports et de mémoires que j’ai adressés de Rome lorsque, ambassadeur de Prusse auprès du Vatican, je suivais pas à pas le développement de la doctrine de l’infaillibilité du pape. Lisez ces pièces avec attention, et vous verrez que j’ai annoncé tout ce qui est arrivé depuis. La lutte partout engagée par le pape contre le pouvoir séculier, les revendications du saint-père sur le droit de nomination des évêques, ses prétentions de soumettre l’armée ecclésiastique à sa seule discipline, bref, tous les incidents qui signalent le _Kulturkampf_ sont indiqués, annoncés et prévus par moi, je puis le dire aujourd’hui, avec une clairvoyance de devin et la précision d’un mathématicien; tandis que M. de Bismarck--j’en ai les preuves également là--me traitait de visionnaire et affirmait que j’exagérais l’importance de cette déclaration d’infaillibilité, qui n’était qu’une comédie. La publication de ces pièces porterait un coup énorme au prestige du chancelier; elle montrerait qu’il est au-dessous de moi, et que des deux, c’est moi qui suis le véritable homme d’État... Mais comme je ne puis publier ouvertement et directement ces documents, je vous les confie. Agissez comme il vous plaira... c’est d’ailleurs une bonne fortune pour un journaliste de mettre au jour de telles révélations...
--Je remercie Votre Excellence de la confiance qu’elle me témoigne. Elle peut aussi compter, cela va sans dire, sur mon entière discrétion.
--Je vous connais assez pour cela, et soyez certain que je ne me serais confié à personne d’autre. Défiez-vous du monde d’ici, ajouta le comte; ils sont tous inféodés au chancelier. N’en soufflez mot devant le comte de Holstein... Je sais que vous êtes en bons termes avec ce secrétaire et qu’il a dîné chez vous il y a quelques jours. De celui-là surtout méfiez-vous! Il est chargé par M. de Bismarck d’adresser sur moi, deux fois par semaine, des rapports détaillés... Vous avez l’air de sourire, vous croyez peut-être que je me crée des fantômes. Détrompez-vous. J’ai pris ce gentleman sur le fait, un de ses rapports autographes est tombé entre mes mains... Il y a quelques semaines, à la place où vous vous trouvez, M. le comte de Holstein m’a supplié de lui pardonner, jurant qu’il cesserait cet indigne métier. Mais je sais qu’il le continue, le chancelier lui a promis de l’avancement... Évitez aussi d’en parler à mon agent secret Beckmann; par jalousie il serait capable de faire du scandale. Pas un mot non plus à notre attaché Rodolphe Lindau, qui est très bien avec la rédaction du _Figaro_, et qui pourrait être tenté de commettre une indiscrétion...
En sortant de l’ambassade, muni des précieux papiers, M. Landsberg se croisa avec ce M. Beckmann à l’égard duquel l’ambassadeur lui avait recommandé la discrétion. Ce monsieur rappelait d’une façon étonnante ce jeune Allemand que nous avons vu au début de ce récit dans les antichambres de la préfecture de police et que les huissiers de M. Carlier appelaient familièrement «monsieur Albert». Il semblait à peine changé par le quart de siècle écoulé depuis le coup d’État. Un peu plus d’embonpoint, les traits, sans être vieillis, étaient plus marqués, à peine quelques poils grisonnants mêlés à la soyeuse moustache blonde, voilà tout. Quant au costume, il était à la dernière mode, très recherché; une large rosette multicolore s’épanouissait à la boutonnière de sa redingote, militairement boutonnée.
--Diable, fit M. Beckmann avec ce petit ricanement qui lui est familier, _j’espère_ que vous en avez fait une séance là-haut! Voici une heure que je suis chez cet excellent Holstein, qu’avez-vous pu faire chez le comte si longtemps?
--Rien, répondit Landsberg, il m’a montré des bibelots qu’il s’est fait envoyer de Rome, vous connaissez son goût pour les objets d’art.
Et M. Landsberg remonta dans sa voiture pour rentrer chez lui, rue de Compiègne.
Dans le monde politique on se souvient peut-être encore de la rumeur occasionnée au commencement d’avril 1874 par la publication des mémoires secrets sur le Concile et l’infaillibilité du pape, dans le journal de Vienne «La Presse», auquel M. Landsberg avait communiqué ces documents. Il avait fait choix tout exprès, pour écarter tout soupçon, d’un organe autrichien qui avait à Paris un correspondant officiel et dûment accrédité.
A Berlin, M. de Bismarck ne douta pas un seul instant que la communication ne vînt de l’ambassadeur lui-même, et la colère que le chancelier ressentait contre son rival éclata avec plus de violence que jamais. Il lui fallait à tout prix des preuves lui permettant de démasquer et de poursuivre M. d’Arnim.
Tout d’abord le diplomate disgracié reçut l’ordre de remettre sans aucun retard les archives de l’ambassade au premier chargé d’affaires, M. le comte Wesdehlen, et de vider l’hôtel de la rue de Lille. Puis le chancelier fit tous ses efforts pour découvrir celui qui avait servi d’intermédiaire à son rival; mais ces recherches n’aboutirent pas, malgré l’activité déployée par M. Beckmann, qui, après avoir courbé l’échine jusqu’à terre lorsque M. d’Arnim était au pinacle, mordait maintenant la main qui l’avait nourri et déployait contre son ex-patron un zèle d’autant plus haineux qu’il avait montré plus d’ardeur à son service auparavant[55].
[55] «Arnim sera puni comme un valet qui a volé l’argenterie de ses maîtres,» disait Beckmann aux journalistes français qui cherchaient à se renseigner auprès de lui sur cette affaire.
Quelles étaient au juste les fonctions de ce M. Beckmann, autrefois agent particulariste, homme de confiance du roi de Hanovre, collaborateur du _Temps_, et dont l’œil vigilant n’était pas seulement ouvert sur la France[56]? Quel emploi remplissait-il depuis que, réfugié à Bruxelles pendant la dernière guerre, à la fois suspect aux Français comme Allemand, et au gouvernement de M. de Bismarck comme agent welfe, il était venu dans le cabinet de M. de Balan, ministre de Prusse auprès du roi Léopold, accuser ses erreurs particularistes et hanovriennes et mettre à la disposition de la police berlinoise sa souplesse, son entregent, ses connaissances des dessous parisiens et ses nombreuses relations dans le monde des gens de lettres et des viveurs de la capitale? Le pécheur repentant avait-il trouvé grâce devant le Jupiter tonnant de la Wilhelmstrasse, et l’avait-on attaché à la crèche?
[56] Voici, pour caractériser l’ubiquité de M. Beckmann, une lettre adressée par lui à M. le Dr Couneau, secrétaire particulier de Napoléon III:
Paris, le 23 septembre 1868.
Monsieur,
J’arrive de Vienne, j’y ai vu à plusieurs reprises le roi et la reine de Hanovre.
Leurs Majestés m’ont chargé de vous exprimer leur vive gratitude de la bonne grâce avec laquelle vous vous êtes occupé de l’affaire de la loterie d’Osnabruck.
Sur ces entrevues et sur tout ce que je viens de voir en Allemagne, j’aurais à vous raconter des choses du plus haut intérêt. Je vous demanderai la permission d’aller vous voir un de ces jours à cet effet; mais je ne veux pas attendre un seul instant (tellement la chose me paraît être importante) pour vous adresser la brochure ci-jointe.
Elle a pour titre: «Quel est le véritable ennemi de l’Allemagne?» et elle paraîtra aujourd’hui ou demain à Munich. Elle fera certainement une sensation profonde en toute l’Allemagne, où elle sera jugée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un événement considérable.
L’auteur (le conseiller intime Klopp) y formule pour la première fois nettement cette vérité: «Ce n’est pas la France, c’est la Prusse qui est le véritable ennemi de l’Allemagne; le sauveur de l’Allemagne doit être l’empereur Napoléon.»
ALBERT BECKMANN.
Un document officiel nous renseignera sur ce point: c’est un extrait de la plaidoirie prononcée en décembre 1874 lors du fameux procès d’Arnim, qui se déroula devant le tribunal (_Stadtgericht_) de Berlin. Nous empruntons ces lignes au compte rendu sténographique publié immédiatement après les débats chez MM. Puttkammer et Muhlbrecht, _Librairie des sciences politiques et judiciaires, 64, Unter den Linden_, sous le titre de: _Der Arnim’sche Prozess, Stenographische Berichte mit Aktenstücken._ Les journalistes parisiens encore trop nombreux qui fréquentent M. Beckmann, qui dînent chez lui et le traitent _naïvement ou pour d’autres raisons_ de «camarade», pourront vérifier notre citation; elle se trouve dans la 6e livraison de la publication précitée, pages 358 et 359:
_L’accusé, dit M. Dockhorn (il s’agit de M. d’Arnim), convient qu’il a rédigé ou tout au moins inspiré quelques articles de journaux, et qu’il s’est servi pour les répandre d’un certain Beckmann. Ce Beckmann lui a été adjoint pour ce genre de service. Je dois faire remarquer que M. Beckmann a été et est encore un «pressagent»_ (c’est-à-dire un _reptile_); _que de tels agents sont attachés à toutes les légations importantes; que par conséquent M. Beckmann était, vis-à-vis de l’accusé, dans la position d’un employé grassement payé, dont les appointements étaient fournis par un fonds que l’on n’aime pas à appeler par son nom_ (le fonds des reptiles). _(Hilarité.) J’en tire la conclusion que M. Beckmann devait des obligations à l’accusé_ (M. d’Arnim), _et que celui-ci avait le droit et le devoir de se servir de M. Beckmann._
L’incident qui décidait M. l’avocat Dockhorn, un des jurisconsultes les plus estimés et les plus savants de l’Allemagne, à clouer au pilori l’ancien commensal du roi de Hanovre, mérite d’être relaté, il est typique si l’on veut se rendre exactement compte des façons d’agir des reptiles prussiens. En 1872, la situation entre la France et l’Allemagne était excessivement tendue. M. d’Arnim se plaignait sans cesse des violences des journaux et des affronts qu’il essuyait à chaque instant dans les salons de la société parisienne.
L’ambassadeur résolut de frapper un grand coup. Il enjoignit à son agent Beckmann de glisser dans les journaux une note disant que si M. d’Arnim continuait à être exposé à des mortifications dans le monde aristocratique et financier, il donnerait sa démission et que l’empire allemand ne serait plus représenté à Paris que par un simple consul.
Beckmann résolut de faire de cette pierre deux coups.
De la rue de Lille il courut dare dare à certaine caisse voisine du boulevard et se fit annoncer chez le Mercadet de l’endroit. Il lui apprit la mission dont il était chargé. Le banquier allemand flaira là un de ces coups de Bourse qui depuis longtemps lui étaient familiers.
--Seulement, fit-il, pour que la fête soit complète, il faut annoncer non pas que M. d’Arnim _veut_ donner sa démission, mais qu’il l’a déjà donnée. De cette manière, _on baissera au moins de deux francs plus bas_[57]!
[57] Le banquier en question a eu fréquemment recours à des habitués de l’ambassade allemande, entre autres dans la circonstance suivante: vers l’automne 1875, le parquet s’émut de certaines opérations financières de cette maison, opérations qui, tout en enrichissant des banquiers, avaient causé des ruines nombreuses. En présence d’un grand nombre de plaintes, une instruction judiciaire fut commencée et elle prenait une tournure menaçante pour les inculpés. M. X... fit alors venir un ami de l’ambassade et lui exposa qu’il fallait à tout prix décider M. de Hohenlohe à accepter une invitation à la chasse dans une de ses propriétés. L’ami sut en effet agir sur l’ambassadeur d’Allemagne dans le sens voulu par M. X..., et le prince passa toute une journée à tirer le faisan chez le banquier, en compagnie d’une nombreuse société venue exprès pour constater l’intimité du diplomate allemand et du célèbre _faiseur_. Le ministre Decazes craignit des réclamations pour le cas où les poursuites continueraient, et ordre fut donné d’étouffer l’affaire. Cela se passait en 1875; depuis, les choses ont changé quelque peu et c’est en vain que l’année dernière, à l’occasion de nouvelles poursuites, M. X... a essayé, toujours par la même entremise, d’obtenir la protection de M. de Hohenlohe. Celui-ci avait reçu l’ordre de Berlin de s’abstenir de toute démarche, et, à l’heure qu’il est, l’œuvre de la justice française suit son cours contre le banquier allemand.
Le même soir, M. Beckmann partait pour Bruxelles et décidait l’_Écho du Parlement_, avec lequel il avait des accointances, à insérer une note conforme en principe aux instructions de M. d’Arnim, mais dont la teneur exagérée satisfaisait pleinement les projets du financier allemand. On ne menaçait pas la France de la démission de M. d’Arnim, on l’annonçait comme un fait accompli.
L’effet de cette nouvelle fut considérable. On vit dans la rupture des relations diplomatiques la préface d’une nouvelle guerre, il y eut une panique à la Bourse.
M. de Bismarck voulut prendre M. d’Arnim au pied de la lettre et lui demander si réellement il donnait sa démission. Comme ce n’était pas l’intention du diplomate, M. d’Arnim chargea Beckmann de faire démentir la nouvelle, en l’attribuant à la mauvaise humeur d’un sportsman prussien, M. de Kaden, qui venait d’être «blacboulé» au Jockey-Club.
Mais plus tard, après le départ du comte d’Arnim, M. Beckmann répéta partout que celui-ci avait donné de gros ordres de vente en vue de l’effet que devait produire la nouvelle de l’_Écho du Parlement_. Là-dessus, M. de Bismarck accusa M. d’Arnim d’avoir «tripoté» à la Bourse de Paris, et celui qui avait trahi l’ambassadeur se déclara tout prêt à servir de témoin.
* * * * *
Mais les accusations réunies jusque vers le mois de juillet par M. de Bismarck ne reposaient en somme que sur des rumeurs vagues et ne pouvaient donner prise à aucune action sérieuse contre un homme qui, bien que disgracié, occupait toujours une situation dans l’État, et surtout qui comptait dans l’entourage du souverain de nombreuses et ardentes amitiés. Ce qu’il fallait au chancelier, c’étaient des faits justiciables du Code. Son étoile ne tarda point à le servir.
Le successeur de M. d’Arnim à Paris, M. le prince de Hohenlohe, était un séide fidèle et éprouvé du chancelier. Il avait été le propagateur de l’alliance prussienne pendant son passage aux affaires comme président du Conseil en Bavière, et il avait su s’attirer ainsi les bonnes grâces du «patron». Sous des dehors ternes, sous des apparences insignifiantes, le nouveau représentant de l’empereur Guillaume à Paris cache une ambition froide et implacable. Pour la satisfaire, M. de Hohenlohe reculera devant bien peu d’extrémités. En venant à Paris, il savait que pour consolider sa position, pour gagner davantage la confiance du «maître», il fallait contribuer à la ruine de son prédécesseur. Il trouva pour cette besogne des collaborateurs zélés parmi le personnel de l’ambassade; il put ainsi constater des lacunes dans les archives, et il adressa une note à Berlin, signalant les pièces qui manquaient, qui avaient été enlevées et soustraites. Ce fut cette dénonciation qui servit de base à la procédure devant aboutir à l’arrestation du comte d’Arnim, accusé de détournement de documents appartenant à l’État.
Un instant on eut la pensée de joindre à cette accusation celle de «détournement d’objets mobiliers». M. d’Arnim avait eu la douleur de perdre, pendant son séjour rue de Lille, une fille qu’il affectionnait beaucoup; en quittant Paris, l’ambassadeur avait emporté différents objets lui rappelant la chère morte, et notamment une chaise, _une simple chaise cannelée, d’une valeur d’une dizaine de francs, sur laquelle la jeune fille s’était assise pour la dernière fois avant de s’aliter et de mourir_. Il paraît que cette chaise faisait partie du mobilier inventorié de l’ambassade; de là l’accusation de vol.
La prophétie de M. Beckmann allait donc se réaliser: Arnim serait condamné comme un laquais qui a dérobé l’argenterie de la maison!
Dès qu’il eut connaissance de ce grief, M. d’Arnim offrit de verser immédiatement telle somme qui lui serait réclamée pour avoir le droit de conserver cette chaise.
La ridicule accusation tomba.
* * * * *
Les eaux de Bohême jouissent d’une grande vogue depuis la guerre; le nombre des baigneurs russes, allemands et autrichiens y a augmenté dans une notable proportion, et les médecins français y envoient une clientèle toujours croissante depuis qu’Ems, Baden-Baden, Hambourg et autres stations allemandes ont été déclassées par le _high-life_ parisien. L’essaim des baigneurs étrangers se répartit indifféremment parmi toutes ces villes d’eaux voisines l’une de l’autre, et qui, lorsqu’elles sont trop pleines, se renvoient mutuellement le surplus de leur clientèle. Si on ne trouve pas place à Teplitz, on se rabat sur Franzensbad ou sur Aussig; quant aux principales stations, Karlsbad et Marienbad, il ne faut pas songer à s’y loger pendant les mois de juillet et d’août, à moins de s’y prendre à l’avance.
Or, parmi les baigneurs de Carlsbad, on remarquait pendant la saison de 1874 quelques-uns de ces personnages énigmatiques qui, le jour de l’arrivée du roi Guillaume à Versailles, s’étaient mêlés comme nous l’avons vu à la population de la ville pour faire de l’enthousiasme.
Ces messieurs, qui s’efforçaient en vain de se donner la tournure et le ton de gentlemen prenant les eaux pour leur santé, ne quittaient pas des yeux M. le comte d’Arnim, qui, conformément à l’ordonnance de son médecin, faisait une cure à Carlsbad pour se reposer des fatigues et des contrariétés de son ambassade. Que le comte fût à la promenade «de digestion», qu’il allât boire ses quatre verres réglementaires à la grande source, dans le salon de lecture du _Curhaus_, partout enfin, il apercevait devant lui, derrière lui ou à ses côtés un de ces sbires déguisés. Jusqu’alors le seul résultat pratique de cet espionnage avait été la constatation que M. d’Arnim écrivait beaucoup de lettres et qu’il recevait souvent la visite d’un homme de lettres autrichien, M. Jules L... Peu à peu le plus habile de ces mouchards apprit que cet écrivain travaillait à une brochure intitulée _La Révolution d’en haut_, et dans laquelle devaient être insérés plusieurs des dépêches et documents que M. d’Arnim avait emportés de Paris.
Lorsque Jules L... eut terminé son travail, il partit pour Vienne, toujours suivi par un des faux baigneurs, afin d’offrir la primeur de son travail à des journaux viennois. Mais ceux-ci se refusèrent à le publier. M. Jules L... vint alors à Paris, espérant obtenir un meilleur résultat auprès des journaux de la capitale. Il eut recours à son ancien ami et confrère, M. Beckmann, le priant de lui servir d’introducteur.
Mais les journaux français ne publièrent pas davantage la brochure que leurs confrères viennois.
En revanche, quelques semaines après, les épreuves de la brochure, avec corrections de la main de M. d’Arnim, étaient sur le bureau de M. de Bismarck.
Le chancelier avait maintenant l’arme nécessaire pour frapper son adversaire; l’empereur, à la lecture du pamphlet qui mettait les ministres de son choix sur le même rang que les sans-culottes, et qui livrait à la publicité des secrets d’État, l’empereur ne pouvait plus refuser à son ministre le droit d’agir selon la rigueur des lois.
A la vue de ces épreuves notées de la main même du comte, l’empereur, en effet, témoigna son mécontentement; d’ailleurs, M. de Bismarck, échappé miraculeusement aux balles du fanatique Kullmann, avait gagné un nouveau prestige. Sa Majesté ne pouvait plus rien lui refuser...
Le 4 octobre 1874, M. d’Arnim se promenait dans le parc de sa belle propriété de Nassenheide, en Silésie; il causait avec son régisseur, lorsque la sonnette de la grande grille tinta avec violence.
En un clin d’œil la propriété fut envahie par un commissaire arrivé le matin de Berlin à la tête d’une douzaine d’estaffiers qui se répandirent dans la maison, bouleversant les tiroirs, scrutant les armoires et fouillant avec rage partout où ils supposaient pouvoir découvrir un papier quelconque.
Les issues du château étaient gardées par la gendarmerie.
Les habitants du village qui accouraient effarés, ne sachant ce qui se passait, furent durement repoussés.
M. d’Arnim demanda au commissaire quelle était la raison de ce déploiement de forces et de cette invasion. A cette question, le commissaire répondit par une autre interrogation.
--Êtes-vous disposé, monsieur le comte, demanda-t-il, à me livrer les pièces mentionnées sur cette liste? Et l’homme de police tira de sa poche la copie de la note de M. de Hohenlohe.
--J’ai déjà répondu à M. de Bulow, secrétaire de M. de Bismarck, que je considère ces pièces comme m’appartenant personnellement, d’ailleurs je n’ai plus d’ordres à recevoir de M. le chancelier, mais seulement de S. M. l’empereur.
--Par conséquent vous refusez?
--Parfaitement.
--Alors, je dois, à mon grand regret, mettre à exécution le mandat dont je suis porteur.
Le commissaire tendit au comte un papier qui était un ordre d’arrestation en bonne et due forme.
Le comte d’Arnim ne s’attendait guère à ce coup de théâtre. Il comptait sur son crédit à la cour, sur la bienveillance de l’empereur. On l’avait, il est vrai, prévenu; mais, dédaigneux, il avait répondu comme le duc de Guise: «Ils n’oseront pas.» Il eut un instant, un seul instant de trouble, dont il se remit vite; prenant du bout des doigts le mandat, il le parcourut rapidement:
--Comment? je suis arrêté parce qu’on me soupçonne de vouloir m’enfuir à l’étranger!... Quelle fable!
--Pardon, monsieur le comte, fit le commissaire de police, n’avez-vous pas contracté un emprunt hypothécaire sur ce château et n’attendez-vous pas aujourd’hui même une lettre de crédit de 120,000 thalers? (440,000 francs.) Eh bien! pourquoi auriez-vous emprunté une telle somme, et quelle raison auriez-vous de vous la faire assigner, si vous n’aviez pas l’intention d’aller à l’étranger, si vous ne songiez pas à fuir?
--Allons, dit M. d’Arnim avec un sourire de mépris, je vois que la police de M. de Bismarck est toujours bien faite... C’est vrai, j’ai contracté cet emprunt, j’attends la lettre de change; mais je ne voulais pas m’enfuir à l’étranger...
--Que comptiez-vous faire de cette grosse somme?
--Ceci me regarde, monsieur, répondit avec hauteur l’ex-ambassadeur.
Le jour même, le diplomate était écroué dans la petite prison de la ville voisine. Le lendemain, il partait pour Berlin, où sa détention fut d’abord très rigoureuse et ne se relâcha qu’au bout de quinze jours, lorsqu’on dut transférer le prisonnier malade à l’hospice de la Charité.
Pendant ce temps, la police continuait ses investigations; une commission judiciaire ayant à sa tête le procureur général Tessendorf vint à Paris, s’installa à l’ambassade et interrogea minutieusement tous les employés, jusqu’aux garçons de bureau.
M. Beckmann fut chargé de sonder les journalistes qui voudraient déposer contre l’ex-ambassadeur. Mais l’émissaire fut mal reçu partout. M. Landsberg, en particulier, se renferma dans le silence le plus absolu.
Le procès du comte d’Arnim, jugé devant le tribunal de la ville de Berlin, du 9 au 15 décembre 1874, fut fertile en incidents et plein de révélations.
On apprit comment le chancelier faisait surveiller l’ambassadeur par un des secrétaires de la mission; et le rôle que jouait M. Beckmann, fabricant de fausses nouvelles par ordre, fut mis en pleine lumière.
En revenant de Berlin--où on l’avait cité comme témoin--M. Landsberg dit au comte de Wesdehlen:
--Maintenant, il ne reste plus à M. Beckmann qu’à se faire commander des cartes ainsi libellées:
ALBERT BECKMANN
AGENT SECRET DE L’AMBASSADE D’ALLEMAGNE.