La petite faunesse

Part 2

Chapter 23,747 wordsPublic domain

Nous allions; de longs silences ponctuaient notre conversation paresseuse. Nous nous arrêtions même parfois; l’air sentait le roseau humide et l’herbe moite, une odeur qui évoquait le goût des joncs mâchés; les crapauds des vergers et des jardins qui s’étalaient au delà des haies, sur notre gauche, exerçaient leurs flûtes. Les sources riveraines s’épanchaient goutte à goutte sur l’eau morte de la rivière, avec un petit bruit argentin; quand un peu de vent parvenait à faire bouger l’image de la lune sur le Lot, on pensait à un avare remuant des pièces blanches.

--Les camarades en auront fait de belles, cette nuit, me dit soudain Georges de Combrazot... Ils ont dîné à l’Écu des Gaules, puis ont envahi les beuglants... Houriagues a parié de manger sa longueur de saucisses et il a gagné le pari. Vertume a cassé les trois grandes glaces de chez Pantafiore et poché les yeux de la gommeuse, qui l’embêtait... Mais, le bouquet, ç’a été Rue Basse! Je crois que le patron du 1, s’il tient à rendre son piano utilisable, fera bien d’appeler non seulement l’accordeur, mais le vidangeur.

--Très chic, dis-je, la pensée perdue ailleurs.

--Je ne trouve pas, répondit gravement Georges. Je sais bien que dans notre condition et dans cette ville, il est difficile de se distraire autrement. Cependant... Tu es mon ami, toi?

--Il me semble.

--Alors (et, ici, la figure de mon compagnon prit une expression de fatuité et de joie tout ensemble burlesque et irritante)... alors, laisse-moi seul... Oui, tu m’as bien entendu: si rien de particulier ne t’appelle par ici, permets-moi de continuer seul ma promenade.

J’avais, d’abord, cru mal entendre. Mais non; Georges jugea même nécessaire de renouveler sa requête... Je reconnus l’endroit et je consultai ma montre. Une heure après minuit. Le château du marquis d’Escorral, à deux cents mètres environ en amont, apparaissait à travers un rideau de peupliers; les murailles du parc en terrasse tombaient à pic, jusqu’à l’eau,--ou presque; le vent s’était levé, la girouette de la tourelle majeure avait l’air d’un rouet à dévider le clair de lune.

--Je te dérange donc, Georges? demandais-je, amusé.

--Oui.

Il ajouta, souriant bonnement:

--Ne te vexe pas, mon vieux... Tu es mon ami... et la preuve, c’est que tu vas être en outre mon confident: j’aime Ève; elle aussi m’aime... Elle doit déjà m’attendre près du petit portail, au sommet de l’escalier qui rejoint le chemin de halage... Voici huit nuits que nous nous retrouvons ainsi...

--Et?... fis-je en clignant de l’œil...

Il sursauta:

--Oh! rien de plus. Nous sommes fiancés... Je lui récite de mes vers; nous nous sommes embrassés hier, pour la première fois, à travers le portail qui est clos et dont elle n’a pas la clef... Je me trouve très heureux et très malheureux: je suis trop jeune... et pas assez riche...

Je m’en voudrais de décrire trop exactement ce qui, alors, se passa en moi-même; une sorte d’ouragan balaya brusquement ce que mon passé pouvait m’offrir de souvenances, ce que l’heure sans égale m’accordait bénévolement d’images et de sensations. Et dans le vide intérieur ainsi réalisé se dressa péremptoirement l’image d’Ève, comme illuminée par sa belle solitude: Ève montait, ainsi que je l’avais vue maintes fois sans trouble, Héliska, sa jument blanche; Ève était tête nue, comme à l’ordinaire, et paraissait moins préoccupée des caprices de la bête que de rejeter en arrière, dans le vent de la galopade, le lourd trésor de ses cheveux mordorés; ses jeunes seins gonflaient une étoffe de bure sombre... ou de toile blanche; elle mordait ses lèvres, rouges comme une blessure fraîche; elle disparut du paysage de songe après quelques instants, comme elle l’avait fait souvent dans la réalité, laissant derrière elle une odeur de linge frais, de cuir et de cavale échauffée. Et ce fut alors que je compris tout ce qui m’avait fait défaut jusque là sur les chemins du monde: il n’y aurait plus pour moi, sans la possession d’Ève, de bonheur sous le ciel.

--Trop jeune, dis-je, et pas assez riche? Mais cela vaut beaucoup mieux pour toi, au contraire.

--Pourquoi?

--Parce que je viens de m’apercevoir à l’instant que j’aime Ève d’Escorral, moi aussi.

J’avais dit cela sur un ton très net, nullement provoquant du reste.

--C’est... c’est une plaisanterie? bégaya Georges.

--Non.

A cet endroit, la rive est singulièrement étroite, la falaise qui domine à pic la rivière mesure vingt mètres pour le moins. Je pensai même, durant quelques secondes, qu’il y avait un moyen décisif de prouver à Georges que «ce n’était pas une plaisanterie»... Entrevit-il, dans mes regards qui ne le quittaient pas, la réalisation immédiatement possible d’un projet en somme raisonnable? Il eut peur. Je n’aime pas les lâches, mais je suis sans défense contre eux: mes yeux lui promirent aussitôt la vie sauve. En revanche, j’ordonnai:

--Va-t-en.

Il n’eut pas l’air, tout d’abord, de comprendre. Puis de grosses larmes roulèrent sur ses joues blêmes. Je répétai:

--Va-t-en...

--Que va-t-elle penser? murmura-t-il enfin... Je voudrais du moins lui expliquer...

--Va-t-en.

Je le regardai disparaître, traînant derrière lui son ombre comme un fardeau falot et burlesque. Quand le bruit de ses pas ne parvint plus à mes oreilles, je me dirigeai vers le château de M. d’Escorral.

J’hésitai un instant à la vue du petit escalier qui conduisait au portail clos. Mais non: là n’était pas ma voie; je ne voulais point d’un pauvre baiser à travers le grillage, après une explication hasardeuse. J’inspectai les abords: à travers cet abrupt taillis d’acacias, on pouvait gagner le mur du parc, et le franchir en dépit des culs de bouteilles qui garnissaient son faîte: j’enlèverais trois ou quatre tessons, juste de quoi placer confortablement mes mains: un bon rétablissement ensuite, et ça ferait le compte...

Le taillis d’acacias griffait plus dru que je ne l’avais supposé; les culs de bouteilles étaient des dents qui ne branlaient pas dans leurs gencives de plâtre,--et qui mordaient; je passai quand même... Ma manche droite était en lambeaux, mon chapeau était resté dans le taillis; je n’avais pas de glace pour me contempler en pareil équipage; je le regrettai, car je sentais que je ne serais jamais plus aussi beau!

Dans le parc, je m’assis un instant, pour souffler. Quelle victoire! Quelles merveilleuses possibilités m’offrait cette vie dont, quelques heures plus tôt, je n’escomptais que de l’ennui ou des joies de peu!... Je me levai bientôt, m’avançai à pas de loup le long de la pelouse ombreuse, afin de ne pas faire crier le sable de l’allée: là-bas, une svelte silhouette confondait presque sa blancheur à celle d’un pilier du portail... Seule, la tache des cheveux bruns et dorés révélait par instants la vierge et son attente.

--Ève!

Elle se retourna, guerrière et déjà sur la défensive, n’étant pas plus que moi de ces êtres que les surprises désarment. Dans son désœuvrement, elle avait coupé une branche de coudrier. A mon approche, elle la leva comme une cravache.

--Toi? J’ai cru un moment...

Elle eut un beau rire...

--Que c’était ton père? demandai-je avec un peu d’ironie et d’amertume...

Elle releva ses cheveux toujours croulants, d’un geste familier de sa main allongée et fiévreuse:

--Papa? J’en aurais été quitte pour lui dire...

--Que tu ne seras jamais la femme de Georges.

Elle hésitait à comprendre. Son menton volontaire se crispa, ses yeux étincelèrent. Je poursuivis:

--Parce que tu seras la mienne.

J’avais du sang sur la figure: les épines des acacias; elle s’en aperçut et murmura, déjà docile, curieuse ou tentée:

--Tu... tu l’as tué?

--Ce n’était pas la peine, dis-je en haussant les épaules.

--Mais alors, s’il te plaît...

--Étais-tu folle? Toi, toi, sous prétexte que je n’ai pas encore eu l’occasion de te dire que je t’aime, aller retrouver ici chaque nuit cet imbécile!... Il était temps!... Dis donc, il n’a pas eu l’idée de sauter le mur, lui?

Elle concéda:

--C’est vrai.

Je la saisis, l’attirai brutalement contre moi, et ma bouche cherchait la sienne; une première fois, elle se dégagea; la badine de coudrier cingla cruellement ma joue. Je parvins à saisir son poignet; je serrai si fort qu’elle cria... Elle m’échappa de nouveau tandis que je ramassai la badine; et ce fut une course folle à travers le parc... Allais-je la rattraper jamais? Elle bondissait à travers les méandres connus avec l’agilité d’une chasseresse compagne de Diane... Déjà le perron du château apparaissait au bout de l’allée droite; un suprême sursaut de volonté me rapprocha d’elle: ses cheveux dénoués frôlaient mes narines... Encore un bond, et nous roulâmes dans l’herbe,--dans l’herbe dont elle semblait, haletante, domptée et muette, le plus doux parfum.

Nous nous regardâmes longuement. Je n’eus pas besoin, cette fois, de chercher sa bouche... Et il y eut alors en moi, en elle aussi sans doute, une sorte d’apaisement triomphal. Toute sauvagerie et toute rage semblaient nous quitter, tomber, s’éparpiller autour de nous comme un équipement désormais superflu, comme des armes après une bataille heureuse. Ève dit simplement:

--Je t’aime, moi aussi.

J’en pris acte d’un seul mot:

--Parbleu!

Il ne nous restait plus qu’à nous quitter, jusqu’au lendemain matin. Quand je dénouai mon étreinte, Ève poussa un léger cri: «Oh! regarde...» Ce n’était rien: sur sa blouse blanche, à la hauteur du sein gauche, ma main déchirée au cours de l’escalade du mur avait laissé une large tache de sang,--une tache qui, dans la nuit maintenant plus sombre, ressemblait à une fleur qu’elle eût piquée là.

IV

Flume pairal, aneich coumo ar’un-an, Aduse nous als lhocs d’ount davalam, Al dur païs quarcinol ount la crozo Ten dins sa neich la pòu que s’arremozo, Ount viéu jou’l sol un aurific bestial. Minjem, bebem e droumem a bel tal, Tiem e cantem, aimem e sieguem cranes. Perferarioi, o Diable, que m’escanes, Se n’abioi pas, à l’abric de la Croutz, Dentz dels singlars, emais pautos dels loups.

Fleuve paternel, aujourd’hui comme l’an passé,--conduis-nous aux lieux d’où descend notre race,--au dur pays quercinol où la caverne--tient la peur blottie dans sa nuit,--où vit sous le sol un horrifique bétail.--Mangeons, buvons et dormons fortement,--tuons et chantons, aimons et soyons flambards.--J’aimerais mieux, Diable, que tu m’étrangles,--si je ne possédais pas, à l’abri de la Croix,--dents de sanglier et pattes de loup.

Et, cette année-là, ce fut comme toutes les autres années.

Certes, la gabare de Peyroun Peyrigot ne représentait pas un mode de locomotion très rapide; mais elle avait le mérite de pouvoir contenir largement l’habituelle trentaine d’invités de M. d’Escorral; au surplus nous n’étions pas pressés.

Notre maison flottante avait été garnie de provisions succulentes, de vins sérieux; puis, les gens des villages riverains savaient que M. d’Escorral avait de l’or dans ses poches et que ses mains, qui étaient larges, ne rechignaient pas à y puiser. Aussi, quand notre approche était signalée, installaient-ils une vraie foire au passage.

A quoi nous employions notre temps? Nous mangions bien, nous buvions mieux encore et, quand nous avions mangé et bu, le reste marchait tout seul. On parlait très fort, on riait très haut, on braillait des chansons, on racontait des histoires.

Nous nous plaisions surtout à évoquer nos chasses des précédentes années; nous possédions ainsi une sorte de livre d’or et, parce que nos mémoires seules en gardaient copie, je laisse à penser si chaque édition était revue et corrigée à notre avantage! Quand on n’avait plus d’histoires à peu près véridiques à raconter, on en inventait d’autres, dont la communauté tirait également grande gloire. Que si nous étions las d’écouter les récits de nos exploits cynégétiques, nous avions encore des ressources; car, de Gascogne en Quercy, tout vrai gentilhomme hérite d’un trésor d’histoires soignées qu’il sait étaler au bon moment, pour la délectation de la société: ainsi, par exemple, l’aventure du mari de la Jane, qui était si _niesas_ le soir de ses noces que...--ou celle encore du jovial curé de Corconat qui, aux abords de Pâques, ayant voulu manger sa soupe dans un pot de chambre tout neuf, pour marquer, après boire, sa dévotion à saint Thomas...--Mais ceci peut avoir des lecteurs autres que des gentilshommes gascons ou quercinols, et d’ailleurs, l’accent n’a pas d’odeur sur le papier, ce qui serait ici indispensable.

Enfin,--du moins au temps dont je vous entretiens,--n’avions-nous pas à nos côtés pour stimuler perpétuellement notre bonne humeur la bonne humeur gigantesque de Sulpice d’Escorral? Certes, jamais homme de cette maison illustre n’engendra mélancolie, mais le marquis Sulpice restera bien, dans la mémoire de ceux qui l’auront connu, le plus bruyant, le plus joyeux, le plus guêtré de cuir et le plus culotté de velours de tous les d’Escorral qui ont existé ou existeront.

Il possédait quantité de talents qui avaient le don de nous faire rouler de joie sur le pont de la gabarre; il n’y en avait pas un comme lui pour reproduire par la voix les plus compliquées sonneries du cor de chasse, ce qu’il faisait les bras en cercle, le dos rond et les joues gonflées, afin de donner de la vérité une illusion plus complète et saisissante; il savait également imiter les hurlements du loup, les glapissements du renard en chasse, le rauque bramement du brocard étranglé par les chiens, en général tous les cris des bêtes du ciel et de la terre, et, apparemment, si l’on avait connu aux poissons une quelconque voix, il en aurait fait des imitations aussi parfaites que les autres, lesquelles étaient à s’y méprendre.

Un rude homme, pétri de santé, de force et de joie. Il ne connaissait à sa vie que de rares ombres: celle de n’avoir pas de fils, par exemple: «Feu la marquise, affirmait-il, était une _mollasse_. Elle ne m’aurait jamais donné que des filles! Alors, comme le jeu, par ailleurs, ne me chantait pas avec elle, je m’en suis tenu à un seul essai...» Il s’en consolait d’abord en allant «jouer le jeu»,--pour employer cette expression à lui,--un peu partout; il s’en consolait encore en supputant que ses frères, à eux trois, lui avaient donné une bonne dizaine de neveux: le nom ne risquait donc plus de se perdre par sa faute; il s’en consolait enfin en répétant admirativement une formule que la marquise n’avait pas moins répété souvent avant sa mort, mais sur un ton lamentable, elle: Ève est un garçon manqué...

Il avait bien fallu l’accepter cette année-là dans la gabare et à la chasse, la svelte et puissante adolescente, l’Amazone hardie, la Vierge rétive qui n’en faisait qu’à sa volonté et qui semblait ne trouver de joie en ce monde que face à face avec sa solitude, sa sauvagerie et son orgueil. Quels rêves avaient grandi en même temps qu’elle, sous son front un peu étroit, volontaire, obstiné, à l’abri du casque presque guerrier de ses cheveux dorés et sombres? Comment avait-elle pu, entre autres choses, ébaucher un flirt de pensionnaire avec ce pauvre imbécile de Combrazot? Il devait y avoir eu de sa part un besoin obscur de domination et de lutte: lutte contre sa famille qui s’opposerait à un tel mariage, domination du piteux époux qu’elle aurait de la sorte conquis... Le reste, c’est-à-dire le bonheur, serait venu ensuite... Je me suis donné cette explication; je ne suis pas sûr qu’elle soit exacte; mais cela n’a aucune importance dans ce récit.

Un fait,--d’ordre plus particulier,--qui attristait également le marquis d’Escorral, c’était qu’un de ses invités ordinaires s’excusât au moment du départ pour Castelcourrilh; il n’admettait pas qu’on lui fît faux-bond. Cette fois-là, il ne semblait pas qu’il aurait à grommeler contre des absences. L’affluence était déjà grande aux abords de la gabare et sous l’arche du moulin; ces messieurs étaient bien un peu fatigués, les voix des jeunes gens un peu rauques et lasses; mais sous le soleil déjà sans pitié d’un matin vengeur de toutes les ombres, notre monde semblait rudement content, je vous jure; et ils avaient l’air rudement contents, eux aussi, les curieux qui n’avaient pas manqué, comme à l’ordinaire, d’accourir en nombre sur la berge, et les ouvriers du moulin qui, aux fenêtres, là-bas, agitaient leur casque-à-mèche enfariné en criant:

--Bonne chasse! Bien du plaisir à M. d’Escorral et à la compagnie!

Ève apparut, un petit sac à la main, alerte, décidée, coiffée d’un feutre d’homme qu’ornait une simple plume de coq, vêtue d’un costume de velours qui semblait taillé dans le même drap que la culotte de son père. La gêne que pouvait produire parmi les vieux la présence révolutionnaire d’une femme dans la bande fut de courte durée. Ève demanda tout de suite à déjeuner, but comme un homme, lança deux ou trois jurons, releva vertement le jeune Gonteyrac qui, croyant devoir se comporter avec elle comme dans un salon, lui offrait sa place, à l’ombre:

--Ici, je ne suis qu’un chasseur... Vous entendez, les autres?

Le clan des vieux fut dompté ou charmé, en tout cas conquis. Huit heures. Gentil Peyrigot ronchonnait déjà, là-haut, et les quatre grands diables de chevaux rouges s’impatientaient, émiettant sous leurs rudes sabots les pierres du chemin, faisant jaillir chaque fois la poussière, comme une menue explosion aux flammes laiteuses.

--Tout le monde est là? demanda Sulpice d’Escorral...

--Tout le monde.

--En route!

Mais un petit laquais miteux apparut alors sur la berge, agitant un pli au bout de son bras maigre. Il y eut un moment d’angoisse; les sourcils du marquis s’étaient froncés sinistrement... Qui donc faisait faux-bond?... Ouf! ce n’était que ce nigaud de Georges de Combrazot, qui se prétendait malade...

--Si ce n’est que ça! s’écria le marquis dont le visage s’éclaira de nouveau...

--Si ce n’est que ça! reprirent en chœur quelques autres...

--Un chasseur aussi vaillant!

--Qu’il reste donc à chasser les rimes!

Vers la proue de la gabare, la plupart des jeunes se trouvaient réunis, à ce moment-là, et quelques-uns de mes égaux commençaient à tourbillonner autour d’Ève. Elle s’assit sur un rouleau de cordages; un cercle se forma instantanément. Cela m’agaçait; cela risquait d’empoisonner, sinon mon séjour à Castelcourrilh du moins le beau voyage dont j’avais rêvé après avoir quitté Ève; elle dut penser comme moi. Elle me dit, très simplement, mais très fermement: «Assieds-toi là... près de moi...» Le cercle des jeunes gens nous cachait à la vue des autres chasseurs et de l’équipage... Alors elle lança un bras autour de mon cou et me demanda à haute voix:

--Tu m’aimes?

Mes égaux sourirent et s’éloignèrent, ayant compris.

L’approche du soir nous réunit, elle et moi, à la même place, qu’on semblait d’un accord tacite nous avoir abandonnée. Perpétuelle volupté des paysages beaux et chéris auxquels nos âmes se retrempaient et se vivifiaient, horizons familiers et dont l’attrait nous paraissait pourtant étrangement puissant et toujours neuf, comme celui que peuvent avoir pour des êtres de proie des trésors volés ou des fruits défendus dans la vie ordinaire! Nos baisers étaient rares et superflus à notre plaisir, que nous n’avions pas besoin de dilapider pour l’heure en le puisant aux sources facilement tarissables de l’égoïsme et de l’amour. Nos yeux s’attachaient avec une sorte de passion avide aux reflets du ciel sur la rivière, comme si nous avions entrevu, avec les fantômes des naïades mortes, toutes sortes de souvenirs d’une autre vie, où nous nous fussions déjà connus et aimés. Tant et tant de nos aïeux avaient hanté ces berges! Leurs âmes ne nous accompagnaient-elles pas en ce voyage où nos jeunes chairs brûlaient déjà de s’unir, de perpétuer en d’autres que nous nos existences éphémères?

L’enchantement durerait une semaine environ, comme à l’ordinaire. Les sites accourraient au devant de nos désirs comme des serviteurs antiques et zélés. Déjà nous avions dépassé le coude de Lameyrade, et Peyragude profilait contre un ciel de perle sa colline abrupte, où les iris embaument au printemps, où les cyprès demeurent tout l’an, immuables emblèmes d’éternité et de mort; de là-haut, une Vierge miraculeuse répand sur la contrée le bon froment de ses bénédictions. Puis la vallée, au delà de Penne, se rétrécirait. Ce seraient autour de nous des rives moins verdoyantes; le manteau des frondaisons, des roseaux, des prêles, des ronces, des vignes sauvages se déchirerait sur elles et, çà et là, la chair ocreuse du sol serait nue; après la trêve des belles futaies de Trentel, le paysage redeviendrait brusquement sauvage; au pied des hautes collines qui bordent la rive gauche, à la hauteur du Saturac, les ruines énigmatiques de Cité d’Orgueil nous apparaîtraient, sans doute, au soir du troisième jour,--incendiées par le reflet du couchant, tandis que la source de Touzac, jaillissant de son gouffre, semblerait chanter un thème éternel auprès de cette quotidienne apothéose tragique. Et puis ce serait Puy-l’Évêque et son donjon, et puis Castelfranc et sa bastide, où les évêques de Cahors menaient joyeuse vie au XIIIe siècle, s’enivrant mieux que les plus fameux papes de l’époque, entourés de belles filles qu’ils faisaient baigner nues, dans le Vert, au clair de lune, tandis que leurs pages et leurs poètes jouaient de la viole et roucoulaient des chansons; et puis Luzech et sa tour, et puis le château de Caix, et le château de l’Angle, et le château de la Grezette, et le château de Mercuès qui en avait vu de belles, lui aussi, au temps des évêques cadurciens!

Et je pressentais que j’aurais peine à retenir le mot «déjà» sur mes lèvres lorsque Cahors apparaîtrait, et qu’en face de nous l’antique pont fortifié barrerait la rivière, comme pour me signifier qu’il ne faudrait pas aller plus loin, que le pèlerinage essentiel serait accompli.

* * * * *

--Vois-tu, tentai-je d’expliquer à Ève, nul plus beau voyage de fiançailles ne pouvait nous être réservé. Nous remontons d’où descendent nos races, chaque pas des chevaux rouges nous rapproche de notre passé; jeunes, nous rajeunissons de dix siècles. Tiens, là-bas, sur ce pech pointu, c’est Broujales, où Raymond de Roquebusane fit brûler vifs, après les avoir enduits de poix, cinquante Anglais, en 1369, quand on les chassa de nos terres...

--Riche époque, fit Ève souriante. On vivait! Nous autres, nous n’avons plus même de loups à tuer.

--On peut vivre encore... A nous deux, nous saurons vivre. Le monde est vaste.

--N’as-tu pas, comme moi, l’impression d’être en prison depuis ton enfance?

Quels rêves grandioses ou puérils d’aventures s’agitaient en cette minute sous le petit front volontaire et les lourds cheveux au sombre éclat? Je me sentis soudain très fort et comme armé près d’Ève, et nous nous regardâmes avec une sorte d’ivresse. Nous n’étions ni l’un ni l’autre des rêveurs, encore moins des faiseurs de phrases, et nous n’en cherchâmes pas de définitives, mais nous eûmes soudain conscience que nous nous connaissions et que nous nous comprenions depuis le commencement des temps, et que le fait d’être nous deux, désormais, en face de l’existence, ce serait quelque chose qui l’obligerait à compter avec nous.

--Vivre! vivre! sembla-t-elle supplier ou ordonner, en me tendant ses lèvres.