Part 1
CHARLES DERENNES
La Petite Faunesse
--ROMAN--
PARIS L’ÉDITION 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
1918
ROMANS DU MÊME AUTEUR
_La Guenille_ (Louis-Michaud). _Le Miroir des Pécheresses_ (Louis-Michaud). _Les Enfants sages_ (Louis-Michaud). _Le Béguin des Muses_ (Édition de la _Vie Parisienne_). _Les Caprices de Nouche_ (Édition de la _Vie Parisienne_). _Le Peuple du Pôle_ (Mercure de France). _L’Amour fessé_ (Mercure de France). _Nique et ses cousines_ (Louis-Michaud). _La Nuit d’été_ (_L’Édition_). _Cassinou va-t-en guerre_ (_L’Édition française illustrée_). _Leur tout petit cœur_ (_Renaissance du Livre_).
EN PRÉPARATION:
_Ma Poupée_ (_L’Édition_). _En l’honneur d’Adonis_ (_L’Édition_). _Les Bains dans le Pactole_ (Albin Michel).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Neuf exemplaires sur papier velin d’Arches dont cinq numérotés de 1 à 5 et quatre _hors commerce_, marqués A à D
Tous droits réservés.
A
LÉON LASCOUTX
PREMIÈRE PARTIE
La Chasse du clair de Lune
I
Des restes de remparts et des chansons de vieilles femmes racontent, aussi bien qu’il le faut pour comprendre à peu près cette histoire, le passé de ma petite ville blanche et rouge assise au bord du Lot.
Passé d’éternelle vaincue, assez belle et sûre de sa beauté pour demeurer comme indifférente à ses défaites. Ah! non, ce n’était pas le temps seul qui avait délabré ses vieilles murailles: les boulets aussi de ses ennemis, autrefois, y avaient préparé des nids aux lézards. Les plus antiques traditions qu’eût conservées la mémoire des paysans et des simples évoquaient presque toutes des massacres, des viols, des hordes lamentables de prisonniers emmenés comme otages par les Maures ou les Anglais, selon les siècles. Elle avait de tout temps ressemblé, cette ville, à une fille dont la maison s’ouvre à tout venant et qui ne tient un instant la porte fermée que pour la volupté perverse d’être brutalisée par les soudards exaspérés d’attendre.
Entre deux assauts, elle suivait nonchalamment sa destinée. Les Barbares ne venant plus la relancer, elle vécut en elle-même, ainsi qu’une courtisane vieillie. Calvin? Le Grand Roi? La Révolution? Napoléon? Rien de tout ce qui avait ourdi peu à peu la trame éblouissante de notre histoire ne l’avait émue ni réveillée. La Troisième République lui a enseigné les jeux bruyants de la politique, et elle a paru y prendre goût. Mais, auparavant, si quelque idée ou quelque sentiment troublait parfois sa torpeur, c’était, comme il arrive aux personnes retombées en enfance, un souvenir de son existence la plus lointaine.
Turc, Maure, Anglais, Français étaient des qualifications qui sonnaient comme des injures. Le nom de Simon de Montfort (malgré qu’on ne connût précisément rien de cet homme) y semblait encore aussi odieux que s’il fût venu la veille interrompre brutalement, au nom du Roi des Barbares d’Outre-Loire, la vie voluptueuse et courtoise, les chants des troubadours, les _Corts d’Amor_ et tout le byzantinisme précoce de ce coin de Terre d’oc. Néanmoins, la ville ne s’attardait pas plus que de raison à ces rancunes surannées. Elle avait d’autres amusements: ses bouffons, par exemple; et ceci est assez caractéristique pour qu’à la hâte je parle d’eux.
Parmi les générations qui s’étaient succédé entre les murailles croulantes, il y avait eu de tout temps quelqu’un pour prêter à rire par son esprit baroque ou sa laideur, par ses vices réjouissants ou ses malheurs plus réjouissants encore. Ces êtres, comme il faut s’y attendre, étaient traités tour à tour avec une tendresse ou une cruauté excessives par leurs concitoyens, et leur popularité avait parfois d’effroyables retours.
Quand j’évoque ces bouffons, s’impose inévitablement à mon esprit l’image du plus illustre d’entre eux, d’un des rares dont le nom soit demeuré, du poète Alban Mircasse. Je le vois tel qu’il m’est apparu dès l’enfance sur son portrait en pied, œuvre d’un peintre du cru, qui se trouve encore aujourd’hui dans la grand’salle de notre _Maison de Ville_. Il m’est facile de le replacer en chair et en os, avec sa trogne dont une perruque poudrée à blanc fait valoir l’éclat vineux, au seuil de son hôtellerie de la Rue-Basse où la verve de ses couplets patois attirait en foule les chalands. En vérité, Mircasse peut être considéré comme le bouffon idéal: il est aussi gros qu’une tonne, il boite de manière comique, sa voix sonne à la façon d’un tambour fêlé, il sait diriger ses satires contre ceux dont personne n’a rien à craindre, il est ivre gaiement dès la pointe d’aube, sa femme le fait cocu et il ne s’en est jamais douté. On l’adore, on l’adule; chacun l’invite à sa table, lui offre ses meilleurs vins et ses plus gras oisons. Il est l’hôte des seigneurs, il s’assied dans les fêtes à côté des échevins et des consuls.
Mais un jour, dans un de ces instants de mélancolie affreuse et sans espoir comme les pitres seuls en peuvent connaître, il confesse à un de ses amis qu’il est moins gros qu’il n’en a l’air, qu’il bourre ses effets d’étoupe; qu’il souffre d’insulter les faibles pour bien se faire voir des puissants; qu’il simule bien souvent l’ivresse; qu’enfin il adore sa femme, la jeune et ravissante Jeanneton, et qu’il ne sait que trop, hélas! qu’il n’y a pas plus cornard que lui à vingt lieues à la ronde. L’ami, stupéfait, ne peut tenir sa langue. La légende pâlit, l’histoire se chuchote; et aussitôt la ville s’irrite d’avoir été jouée; Mircasse voit les visages se détourner sur son passage; les rebuffades suivent, puis vient la haine qui grandit de jour en jour; il tente de se réhabiliter, compose ses chansons les plus spirituelles et les plus méchantes; on hausse les épaules, on le rabroue, on s’offense, on le hue. Un soir, la foule brise ses vitres à coups de pierres. Il n’y aura personne pour le plaindre et on l’enterrera comme un chien après que Jeanneton, à quelques jours de là, l’aura trouvé gisant au beau milieu de sa boutique déserte, baignant dans son sang et percé d’outre en outre par la broche de sa rôtissoire.
Telle elle avait été dans le passé, telle demeurait la ville quand je naquis, dans la seconde moitié du dernier siècle. Le va-et-vient déjà plus intense de la vie moderne l’avait à peine tirée de son engourdissement. Elle respirait les parfums de ses jardins, savourait les fruits incomparables de ses vergers et s’endormait bercée par les cloches de ses couvents qui la réveillaient à l’aurore. Çà et là ils lançaient, nos chers vieux couvents, les pistils de leurs clochers au-dessus de la corolle des murailles inviolées. Dans la chapelle accessible au monde, les filles du pays, douces abeilles, venaient volontiers, à l’heure du Salut, butiner le miel mystique. Elles retrouvaient leurs amoureux au portail, quelle que fût la saison; alors, le soir, fût-il ou non sombre, la nuit fût-elle ou non noire, les jeunes cœurs enivrés de prière s’alanguissaient aux promesses d’un autre amour. L’extase de l’humaine volupté n’était plus que le prolongement de la rêverie religieuse. Ah! les soirs de printemps et d’été, peuplés de merveilleux aromes et frémissants de baisers secrets, les beaux bras blancs, mélancoliquement ou nerveusement tendus vers les premières étoiles, des dames qui s’ennuyaient à leur fenêtre ou sur leur balcon!
II
Canto la luno a l’aurelho dels canhs: «Es neich d’esfrai, sournuro a bel batan; Casso ta casso e vai i mais que plan Cueicho de foc, garganhol raumelant...»
_La lune chante à l’oreille des chiens:--«C’est nuit d’épouvantement, obscurité à beau vacarme;--chasse ta chasse et vas-y rondement,--cuisse de feu, gosier râlant...»_
Tous les ans, vers le milieu de septembre, une animation inattendue régnait dans la ville. Et cela faisait penser aux douze coups de minuit des légendes, durant lesquels les morts sortent de leurs tombeaux.
C’était le jour où le marquis Sulpice d’Escorral, bruyant, joyeux, rouge de teint, guêtré de cuir, culotté de velours, allait dans certaines rues, frappait à certaines portes, et criait sans même entrer, car la tournée devait être longue:
--Ah! Ah! c’est pour demain, mon gaillard! C’est pour demain...
Et le lendemain, nous nous trouvions réunis en bon nombre pour aller chasser avec lui sur ses domaines de Castelcourrilh-en-Quercy.
De mémoire d’homme, il y avait toujours eu des messieurs d’Escorral du même modèle,--culottés de velours, guêtrés de cuir, rouges de teint, joyeux et bruyants, pour inviter, chaque an et au bon moment de l’an, leurs amis à venir chasser à Castelcourrilh; et, parce que de tout temps il s’était trouvé des amis heureux de s’y rendre et que la tradition se perpétuait de génération en génération, on ne savait plus guère s’il y avait jamais eu un commencement aux chasses des messieurs d’Escorral, ce qui fait qu’on ne pensait guère qu’elles pourraient une fois prendre fin.
Quand la date en était fixée, un souffle de satisfaction circulait à travers toute la ville, et c’était comme un sang nouveau qui ragaillardissait son vieux cœur. En effet, la tournée des invitations terminée, Sulpice d’Escorral ne s’en tenait pas là et claironnait encore la nouvelle pour ceux mêmes qui ne seraient point de la partie:
--C’est pour demain, eh! oui, pour demain... Ah! mes gaillards...
Alors, les artisans sortaient de leur atelier, les gribouilleurs du notaire se réveillaient sur leurs écritoires; les commerçants donnaient un coup de fion à leur étalage...--pardi, ces messieurs pouvaient avoir envie ou besoin, au dernier moment, de quelque chose...--et Mlle Grouilleron, une très vieille fille qui, de derrière les vitres closes où elle marmottait des prières, avait nourri un amour tout platonique pour plusieurs générations de messieurs d’Escorral, Mlle Grouilleron ouvrait sa fenêtre et laissait choir son chapelet.
Plus tard, lorsque c’est le bon du jour et qu’on goûte repos et fraîcheur dans la rue, les gens s’abordaient d’un air tout guilleret:
--C’est pour demain... hé! hé!... c’est pour demain!
Et si par hasard quelque ahuri demandait ce qui allait se passer le lendemain, c’était d’une voix bourrue, méprisante ou indignée qu’on lui répondait:
--Viens-tu de la lune?... Et la chasse de M. d’Escorral, donc!
Quant aux invités, je vous assure que, de toute la nuit, ils ne dormaient guère. La fête était dès lors commencée. Le plus souvent, on organisait un bal chez l’un ou chez l’autre. Vers minuit, ces messieurs, qui allaient quitter leurs dames pour quelques jours, affirmaient qu’ils se mouraient de sommeil--et chacun trouvait cela parfaitement moral et logique.
Mais les jeunes gens ne pouvaient s’adonner à tant de vertu. Voyez-les d’ici se promenant dans la ville, bras dessus, bras dessous, réveillant les hôteliers, pinçant les filles servantes aux bons endroits, et buvant plus qu’ils n’en avaient envie. Lorsque nos frasques, à nous nobles, étaient commentées sans bienveillance, le lendemain, chez le boulanger du coin ou l’épicier d’en face, les vieillards de notre ordre ironisaient ou se lamentaient:
--Il en faut peu pour faire parler le monde.
--Bonheur pour nous de n’être plus jeunes, par le temps qui court.
--Pauvres petits!... La vie n’est plus la vie... Et quand on pense qu’ils croient s’amuser!... Qu’auraient-ils dit, s’ils avaient, à pareille époque et il y a trente ans, partagé nos fêtes?
Mon père était de ceux qui, animés de pareils sentiments et peuplés de souvenirs extraordinaires, ne pouvaient s’empêcher de considérer ceux de ma génération avec beaucoup de pitié. Cette pitié, il m’en réservait la meilleure part, car il me chérissait fort. Parfois, dans ses moments de mélancolie et de désœuvrement suprêmes, il me disait:
--Tu viens, fils?... Qu’est-ce que tu penserais d’un tour sur la rive et d’un bon dîner «Au poisson frais»?
--C’est que je crois que maman...
--On répond à un père oui ou crotte!... Ta mère est souffrante. Ça ne la change guère. Raison de plus. Il faut se dégourdir. On s’endort... C’est le mal du siècle!... Et que feront tes fils s’ils se montrent aussi piteux que les gens de votre âge le sont par rapport à nous?
--Comme vous voudrez, père.
Le long de la belle rivière aux rives hautes et ornées de tout ce qui les pouvait rendre plus séduisantes par les attentions d’un ciel amoureux d’elles, nous allions, lentement. Et c’était profondément lugubre. Mon père subissait en de pareils instants ses plus fortes et ses plus sincères détresses, celle qu’une hérédité impeccable peut faire peser sur des gens coûte que coûte fiers d’elle ou satisfaits.
L’année où mon récit commencera véritablement (1878), nous nous trouvâmes ainsi, l’un près de l’autre, familiers, affectueux et mornes, en route, le long du Lot, à destination du «Poisson frais». C’était une auberge mal famée, où jamais n’avaient été employées que des servantes jolies, aux prix connus et je dirais même tarifés, si je n’étais gentilhomme; la chère y passait pour bonne. L’endroit semblait béni par les plus heureux sourires de la terre et du ciel.
--Michel, me dit soudain mon père qui me parut tout ensemble plus déprimé et plus nerveux encore qu’en maintes circonstances analogues, Michel, tu vas sur tes vingt ans. Tu es un homme. Tu seras, en plus, le seizième marquis de Roquebusane.
Je le savais. Je n’avais ni à y contredire, ni même à répondre, somme toute.
Il sourit avec amertume, et poursuivit:
--Ce n’est pas grand’chose, par le temps qui court. Enfin, je t’ai envoyé à Paris faire ton droit et préparer l’examen des Affaires étrangères... Comment penses-tu concilier notre passé et ton avenir?
Je répondis avec beaucoup de sincérité et de calme que le droit m’ennuyait, que la perspective de «la Carrière» me comblait de dégoût et de paresse; que, pour le reste, j’agirais ainsi qu’il plairait à celui dont j’avais reçu le jour et que, momentanément, je souhaitais surtout de manger au «Poisson frais» une friture de goujons neuvement pêchés, plutôt qu’une matelote d’anguilles de long temps tenues en réserve...
Mon père tira d’un archaïque étui un de ces cigares inimitables, acres jusqu’à en paraître moutardés et poivrés, que lui vendaient les contrebandiers des environs, l’alluma soigneusement, après avoir, en homme généreux, hésité à m’en offrir un autre,--mais il ne lui en restait que quatre;--puis:
--En somme, tu ne veux rien faire?
Je lui demandai à mon tour:
--Que pouvons-nous faire, nous autres, en ce siècle-ci?
Il parla pour les roseaux de la berge et pour le ciel du soir où déjà une étoile tremblait comme une topaze sur un fond de velours bleu tendre.
--Rien, nous ne pouvons rien faire. Allons, il sera comme moi!
Il ajouta:
--Oui, mon pauvre petit, car ce n’est pas encore toi qui guériras notre race d’être si vieille.
Quand nous arrivâmes au «Poisson frais», il conclut:
--Et puis, flûte!
Ce n’était pas flûte qu’il avait lancé au juste, mais le synonyme guerrier et ordurier de cette exclamation. J’aime que ce vocable ait sonné haut et clair, ce soir-là, devant l’humble reposoir où la tristesse du quinzième marquis de Roquebusane, mon père, tentait de se renouer à la mienne, je ne saurai jamais en vue de quel problématique profit personnel.
--Pauvre vieux! conclut le quinzième marquis.
Même il tomba dans mes bras comme nous dépassions le portail, en m’affirmant qu’«on allait rigoler maintenant que j’étais un homme, puisque, dans notre monde, on n’avait plus que cela à fabriquer d’intéressant»... Pour dire le vrai, on «rigola». On rigola tant et si bien que je ne brûlais que de m’esquiver quand ce fut la minuit, le front lourd et battant de migraine, tandis que mon père s’attardait en compagnie d’un hobereau du voisinage et de la bonne qui nous avait servis: une fière brune, aux seins insolents, qui s’installait tour à tour sur les genoux de mon père et sur ceux de son commensal. Ce fut même cause que celui-là chercha querelle à celui-ci et lui proposa de croiser le fer, dès l’aube, sur la rive:
--C’est si beau de voir le sang rougir l’herbe verte, disait mon père à son adversaire présumé, sur un ton tout ensemble héroïque et élégiaque, que je n’oublierai jamais...
--Il ajoutait, comme il aurait supplié si notre nom nous eût permis de supplier:
--Vous voulez bien, n’est-ce pas? Dites oui... dites oui...
Ils sortirent ensemble, ce qui n’aboutit pas à me troubler.
Quelques secondes plus tard, le hobereau revint dans la salle commune, sur la pointe des pieds et la bouche en cul de poule. Il m’expliqua qu’il n’avait pu déshabiller mon père, mais que la bonne s’en chargerait dès qu’il irait mieux. Il commanda également une vieille bouteille de Cahors, dont je ne sus boire qu’à peine. Après quoi:
--Tu diras à ta mère de ne pas s’inquiéter... que je le surveille...
Tout en buvant, il hurlait:
--C’est pour demain... ah! ah! pour demain...
Il me tardait de fuir. Je demandai, machinalement, vaguement:
--Qu’est-ce que c’est qui est pour demain?
--La chasse de M. d’Escorral, donc, dit-il en me foudroyant du regard. Ah çà, es-tu aussi saoul que ton paillard de père?
Je ne m’irritai pas, je pus même sourire. C’était un homme relativement âgé, un peu fou quand il n’était pas ivre, qui s’occupait d’études bizarres, de magie, de sorcellerie, et qui prétendait lire les livres grecs aussi facilement que sa gazette. Un de nos plus vieux amis, et même notre meilleur ami, du reste: Alidor-César, comte de Fontès-Houeilhacq, fréquent lauréat aux Jeux Floraux, membre de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen et félibre-mainteneur pour notre arrondissement, qu’il dénommait district, un néologisme datant de la Révolution lui faisant l’effet de lui salir la bouche...
--Hé! le petit vicomte, vociféra-t-il tandis que je m’esquivais, ne nous fais pas faux-bond, et sois exact, demain, au rendez-vous... au bord du Lot... ici même...
* * * * *
J’avais rudement envie de leur faire faux-bond.
III
So que diran lou mounde sus tous passes Lou countaras al pepé de tous casses; E, saquelai, que te cales souvènt: Malfizo té dels amies e del vènt. Mais que mal es l’esperit que Diéu balho A l’aze, al porc, al verme, a la sernalho, A l’ome qu’es d’azir e pauro fé. Malastre nou se pot vira qu’ambé Pot que se junh, agradiéu, a ta bouco. Prene sap lo, la flour, quouro te touco.
Ce que diront les gens derrière toi,--tu le raconteras au grand-père de tes chênes;--et que cela ne t’empêche pas de te taire souvent:--méfie-toi de tes amis et du vent.--Plus que mauvais est l’esprit que Dieu accorde--à l’âne, au porc, au vermisseau, au lézard,--à l’homme, lequel est de haine et de pauvre foi.--Mauvais destin ne se peut tourner que grâce--à une lèvre qui se joint, plaisante, à ta bouche.--Sache prendre toute fleur quand elle est près de toi.
Pourquoi vicomte, moi, fils du quinzième marquis de Roquebusane? A cause du comte, un frère aîné inavouable (au dire des auteurs de ses jours) et que je ne connaissais plus, ou étais tenu de ne plus connaître, depuis une dizaine d’années.
Et pourquoi cet: «Au bord du Lot!» que me signifiait comme rendez-vous M. de Fontès-Houeilhacq? Voici: le lendemain, comme toutes les années en pareille circonstance, il y aurait au bord du Lot, à peine à deux cents mètres en aval du «Poisson frais»,--à peine deux cents, oh, à peine!--la gabare large, trapue, reluisante et bien pontée de Peyroun Peyrigot, accrochée à quatre grands diables de chevaux rouges; et vous comprendrez tout à fait quand je vous aurai dit que c’était sur la gabare de Peyroun que les chasseurs de «ces messieurs d’Escorral» avaient coutume depuis des lustres, depuis des siècles peut-être même, de se rendre à Castelcourrilh-en-Quercy... Là-haut, le petit Gentil Peyrigot caracolerait à califourchon sur un de ces sacripants de chevaux rouges; son copain Marragnot, le fils du bon ivrogne Marragne, tiendrait la barre. Un drôle qui, lui-même, savait déjà lever la bouteille à la hauteur du bec, je vous prie de le croire.
Quant à Peyroun Peyrigot, il manierait la perche sur le sable du fond ou les rocs du rivage, en criant de temps à autre du côté de son drôle:
--Hôôô-aou! Fai banda la cordo, pitchounet!
J’imaginais déjà la fête solennelle, le maître-gabarier injuriant son «drôle» quand il laissait la corde s’embrouiller aux rocs, aux arbres ou aux ronciers de la rive, blasphémant Dieu et les Saints quand les éclusiers, _acanharditz_ au bon air dans l’herbe, n’arrivaient pas assez tôt à son appel. C’est qu’il tenait à ce que nous fussions satisfaits de ses services, le bonhomme! Pensez donc: septante écus payés d’avance, chaque an, pour huit jours que durait au plus le voyage, et la pâtée--quelle pâtée!--en outre, pour lui et les siens. Une fière aubaine. D’autant plus que, durant les mois d’été, les riverains, accrochés par les travaux des champs à leur sol, n’avaient plus en tête de tirer de celui-ci le sable de Saint-Sylvestre ou le fer de Fumel que le métier de Peyroun était d’aller quérir et de trimballer ensuite jusqu’à Aiguillon, même jusqu’en Garonne.
La gabare était déjà là, trapue, large, bien pontée et reluisante sous la lune en son premier quartier. Des chansons s’en élevaient que les échos du Roc des Pendus renvoyaient à ceux du Roc de la Devine. Un peu plus loin, aux abords du Moulin-à-rouir-le-chanvre, je rencontrai une bande de mes égaux en âge, qui me reprochèrent bruyamment de ne pas avoir partagé leurs agapes; ils sentaient le vin comme l’eau assez basse sentait le _frescum_, et il me fallut surmonter cette double nausée pour leur répondre d’une voix digne de moi que j’avais été prié à dîner par le marquis de Roquebusane, mon père. Je crois que beaucoup d’entre eux (ils étaient tous des nôtres) ne cheminaient pas ainsi le long du Lot, cette nuit-là, sans de nombreux flacons de réserve dans leurs poches. Ils iraient les vider en compagnie de Peyroun et de son équipage, ce qui leur permettrait de dormir sur le pont et d’être exacts au rendez-vous...
--C’est pour demain... ah! ah! mes gaillards... c’est pour demain!
Je déclinai leur invitation à les suivre; et, quand je fus parvenu à me débarrasser du gros de la troupe, je m’aperçus que je n’étais néanmoins plus seul... Georges de Combrazot m’avait suivi. C’était un jeune homme au teint lunaire, aux cheveux comme décolorés, qui faisait de même que moi son droit à Paris, mais qui, au lieu de s’en distraire à ma manière, c’est-à-dire par la paresse, écrivait des vers élégiaques qu’il récitait ensuite,--c’était la mode à l’époque,--dans des cabarets ou des caveaux nauséeux. En dehors de cela, il m’inspirait de la sympathie; c’est déjà quelque chose pour quelqu’un qui n’a jamais très bien compris--et pour cause--ce que signifie le mot: amitié.
--Es-tu vraiment las et veux-tu te coucher? me demanda-t-il.
--Non certes.
--Tant mieux... tant mieux... Tu comprends, d’après ce que tu viens de dire aux autres...
--Si je ne mentais pas en présence des imbéciles, ne serais-je pas digne de faire chorus avec eux?
--Je ne te dérange pas, moi?
--Non, mais je t’avertis que je ne rentre pas en ville. Je n’ai pas sommeil. J’ai envie de me promener très tard sur la rive. Tiens: je fais demi-tour.
--Veine! fit Georges de Combrazot, j’allais te demander de me rendre ce service. Belle nuit, n’est-ce pas? Nous aurons une fière chasse!
--Oh! certainement... une fière chasse,--une très fière chasse! En tout cas, il y aura une nouveauté: pour la première fois, une femme y prend part...
--C’est vrai; les vieux en sont outrés... Ça ne s’était jamais vu depuis...
--... depuis le commencement du monde. Et,--pense donc!--pas même une femme: une jeune fille... Pas même une jeune fille... Car, en somme, quel âge a-t-elle, Ève d’Escorral?...
--Mais... à peine deux ans de moins que toi ou moi...
--C’est vrai.