Part 21
Cady ne baissa pas les yeux, un contentement et un défi dans son regard hardi.
Tous deux secrètement avaient devant les yeux le tableau de la nuit de leur singulière rencontre... Le cabinet de toilette de la demi-mondaine... l'élan furieux de l'homme à moitié ivre... la blessure, le sang répandu...
Lénine frôla la fillette, les yeux luisants.
--Petit serpent! petit serpent!
--Comment, vous suivez les petites filles à présent? Ça ne vous réussit guère pourtant!
Il grogna quelque chose d'inintelligible, et, la quittant, il s'avança avec empressement pour répondre au geste de bienvenue de Mme Darquet.
--Charmé de la bonne occasion de vous serrer la main, madame! Darquet n'est pas ici?
--A la Chambre, monsieur Lénine! Séance importante, aujourd'hui. La discussion sur le budget de la marine.
Et tout en faisant place au nouvel arrivant, elle saluait ses nièces d'un sourire distrait.
Mme Garnier, un peu gênée, crut devoir expliquer:
--J'ai amené ces demoiselles qui avaient grand désir de voir le portrait de Cady.
--Bien, bien. A propos, madame Garnier, vous serez bientôt déchargée de votre service supplémentaire auprès de Cady. Nous avons enfin découvert une personne tout à fait bien.
L'institutrice s'intéressa:
--Une jeune fille?
--Non, non! Une femme de mon âge. Une de mes anciennes amies, très distinguée, veuve d'un officier, restée sans fortune. Et je me décide à lui confier également Jeanne. Oh! ces Anglaises et ces Allemandes!
Elle acheva sa phrase d'un geste excédé. Mme Garnier dissimula un sourire, au rappel de la dernière déconvenue de Mme Darquet, dont la bonne allemande destinée à Baby, pourvue de tant de références, avait accouché prématurément, trois jours après son arrivée de Saxe.
Tandis que Lénine et Renaudin causaient, les jeunes filles bavardaient à voix basse, avec de légers rires étouffés et cinglants qui chatouillaient le Russe.
Pas très jolie, la petite Marie-Annette, mais si nerveuse, si vibrante, si étrange jusque dans les crispations morbides de son visage, qui se terminaient par une détente que l'on eût dite voluptueuse...
Et cette Cady!...
L'épaisse silhouette du sénateur Le Moël se dressa tout à coup devant la table où fumait le thé.
--Ah! ah! je vous trouve enfin! s'écria-t-il avec animation. Noémi, vous ne savez donc pas ce qui se passe?...
Mme Darquet lui sourit gracieusement.
--Mais non. Asseyez-vous donc, cher ami.
Le vieillard se laissa tomber entre Renaudin et sa pseudo-belle-fille.
--Alors, vous ne savez rien? jubila-t-il. Eh bien, je suis heureux d'être le premier à vous apprendre que Cyprien sera probablement ministre demain!...
Noémi tressaillit tout entière; une pâleur l'envahit; ses yeux s'illuminèrent; elle eut une seconde d'éclat éblouissant, ses beaux traits tendus par un triomphe qui n'était pas dépourvu d'angoisse.
--Vous dites?
--Le ministère vient de tomber. Oh! comme toujours, quand on s'y attendait le moins... Sur une question à côté... une ineptie!... Mais Cyprien a eu le mot juste, et tous les honneurs de la séance sont pour lui!...
Renversée sur sa chaise, comme ivre, Noémi prononça, la voix altérée:
--Président du conseil, alors?
Le Moël secoua la tête.
--Non, non, il ne veut pas... Martin-Menier ou Lucien Daveaux, probablement.
Elle hocha la tête, remuant mille pensées profondes.
--Il a raison. Donc, il prendra le Commerce?
--Je le suppose.
Lénine dit très haut, joyeusement:
--Tous mes compliments, madame!
Victor Renaudin s'inclina, vraiment ému.
--Je suis bien heureux pour M. Darquet.
Pour l'entourage du député, c'était l'avènement suprême de tous; la presque certitude de la réalisation de tous les souhaits, de toutes les ambitions.
Mme Darquet prit spontanément la main du jeune magistrat et la serra avec force.
--Merci!
Quinze ans plus tôt, ce garçon actif, d'une ambition mesurée et persévérante que, sur certains points, elle sentait de sa trempe, eût tout obtenu d'elle, aux heures de fièvre et d'émotion.
Elle se leva.
--Adieu, mes amis... je rentre, nous avons à causer, Cyprien et moi.
Le Moël attendri et radieux jeta un billet de cent francs sur la table, repoussant du geste le jeune magistrat, qui s'apprêtait à payer.
--Du tout, c'est moi qui règle! Garçon, ici, vivement!... Noémi, attendez-moi, j'ai mon auto, je vous mettrai chez vous. Moi aussi, j'ai à parler à votre mari.
Marie-Annette et Alice jetaient des regards d'envie à leur cousine.
--Que tu as de la veine!
La fillette fit un geste d'indifférence.
--La belle jambe que ça me fera? Pour moi, c'est trop tôt... Quand je serai à l'âge de sortir et de me marier, il y aura beau temps que le ministère sera dans le seau!
Quand elles sortirent, avenue d'Antin, Mme Darquet montait déjà dans la limousine du sénateur, distribuant des sourires et des poignées de main à une vingtaine d'amis soudain surgis.
L'auto s'ébranla.
--Alors, elle me plaque? fit Cady amèrement.
Renaudin, qui la suivait, dit avec douceur:
--Ta mère a un peu perdu la tête, cela se comprend... Mais, je suis là, moi.
Mme Garnier s'approchait empressée:
--Nous allons mettre Mlle Darquet chez elle.
Cady la repoussa du geste, sèchement.
--Pas la peine, Renaudin me reconduit.
Sans écouter les représentations timides de l'institutrice, sans dire adieu à ses cousines, elle s'accrocha au bras du jeune homme et le poussa.
--Va, va vite!... Qu'on soit débarrassé d'eux tous!...
Et tandis qu'ils remontaient vers l'avenue des Champs-Elysées, elle déclara, pensive:
--Ecoute, que je te dise... Avec ces histoires de ministère... d'institutrice qui est une vraie femme du monde, je crois que c'est fini de rire pour moi... Ça ne sera plus Cady... Je vas devenir Mlle Hélène Darquet.
Renaudin pressa contre lui le bras fragile de la fillette, avec un rien d'émotion dont il n'aurait su dire la cause.
--Pour moi, murmura-t-il, malgré le temps, malgré les circonstances, tu seras toujours Cady.
Elle sourit mélancoliquement.
--La petite Cady!...
Il appuya avec tendresse:
--Ma petite Cady.
CORBEIL.--IMPRIMERIE CRÉTÉ.