La petite Cady

Part 20

Chapter 203,757 wordsPublic domain

Après le déjeuner, Cady ayant refusé obstinément de sortir, Mlle Lavernière s'octroya un congé et ne revint qu'à la nuit tombante.

Les sons du piano frappèrent son oreille, et, malgré son incompétence musicale, elle eut l'intuition de la fougue, de la passion, de l'espèce de maîtrise du jeu de la fillette enfiévrée, énervée par le chagrin, qu'exaspérait encore l'exaltation de la musique, rouée par la fatigue corporelle d'un exercice musculaire qui durait depuis plusieurs heures.

Arrachée à son rêve, Cady, silencieuse, maussade, mangea du bout des dents un peu de viande froide, et se coucha pour s'endormir presque instantanément.

Elle n'entendit point Mlle Armande se mettre au lit.

* * * * *

Quand elle fut réveillée en sursaut, il était environ une heure du matin.

L'on était en plein drame.

La chambre était obscure; pourtant, la porte donnant sur le corridor, ouverte, se découpait, faiblement éclairée par une lueur lointaine.

Et Cady perçut des cris étouffés, un râle, un bruit de chute... et encore un râle, un râle affreux.

Elle sauta à terre, éperdue, et courut au lit de son institutrice qu'elle tâta, sans rencontrer celle-ci.

--Mademoiselle Armande! cria-t-elle d'une voix altérée.

Elle avait compris que le lit était vide avant que ses mains eussent rencontré les draps ouverts, l'oreiller froissé, déjà froid.

Mais le râle s'éteignit... Elle courut à la porte, en chemise, cria encore:

--Mademoiselle Armande!... Où êtes-vous?

Des pas précipités retentirent sourdement dans le corridor. Une ombre d'homme s'abattit sur elle, se découpant sur le reflet d'une lampe qui vacillait là-bas.

Deux mains vigoureuses saisirent la fillette, rabattirent ses bras instinctivement levés en une défense.

--Pas de musique, nom de Dieu! souffla une voix qu'elle reconnut.

--C'est vous, voleur, assassin! s'écria-t-elle avec une prescience du drame que, néanmoins, elle n'imaginait point clairement.

La lumière se rapprochait. Cady aperçut Georges qui portait une lampe Pigeon. Elle vit que Paul qui la maintenait fortement était sans veston ni gilet, les manches de sa chemise mauve relevées jusqu'au coude. Il n'avait que des chaussettes aux pieds.

Il la repoussait dans sa chambre.

--Vous allez vous taire, sale moucheron? fit-il d'un accent colère. Ou bien, on vous fera votre affaire!

Georges s'élança, tout pâle.

--Ne lui fais pas de mal, cochon!

Le jeune homme ricana.

--On ne lui fera rien si elle reste bouche cousue!...

Le petit garçon affirma vivement:

--Elle ne dira rien!... Cady, jure que tu ne diras rien?

Paul enleva la fillette, l'étendit sur son lit, et rapidement, il l'attacha avec une corde prise dans la poche de son pantalon.

Anéantie--d'ailleurs persuadée qu'elle ne courait aucun danger--elle n'opposait aucune résistance, ses yeux allant de Georges au jeune homme, son cerveau reconstituant presque à l'insu de sa volonté, la genèse de cette scène.

Evidemment, Georges, mis au courant par elle du départ des Darquet, connaissant l'appartement, sachant la quantité considérable de bijoux que possédait Noémi avait renseigné l'ami de sa mère... A la nuit close, ils s'étaient introduits par l'escalier de service... Les serrures n'étaient pas pour les embarrasser...

Mais Mlle Lavernière?... Sans doute, la malheureuse avait entendu du bruit, s'était levée... et trouvée face à face avec l'homme!

Cady cria involontairement:

--Mademoiselle Armande?...

Georges avait disparu, laissant la lampe sur une table.

Paul se pencha sur la fillette, menaçant.

--Son compte est réglé!... Toi, ma petite, comprends que ton intérêt est de te taire!... D'abord, nos affaires terminées ici, nous filons à l'étranger et bien malin qui se lancera sur notre piste... Si tu nous dénonçais, réfléchis bien que tout le monde dirait que c'est toi qui nous as fait entrer dans l'appartement. Donc, écoute-moi bien et rappelle-toi ce que tu diras à tout le monde... à tes parents, aux domestiques... au commissaire... au juge... Tu dormais, tu n'as rien vu, rien entendu... Tout à coup, tu t'es sentie bâillonnée,--car, je vais te mettre une serviette sur ta bouche--ligottée, et tu ne sais pas ce qui est arrivé... Tu m'entends?

Les regards de Cady se posèrent fermes et sombres sur le jeune homme.

--Oui, dit-elle la gorge sèche, articulant difficilement.

Il ricana.

--Tu es un bijou! Ça serait dommage de faire du bobo à un petit ange comme toi... Et puis, Georges t'aime bien et, moi aussi j'ai de l'amitié pour toi. Alors, tout est bien convenu?

Cady ne fit aucun mouvement.

--Oui.

Il prit une serviette dans le cabinet de toilette.

--Donne ta bouche que je te musèle... Ne crains rien, je ne serrerai pas... Là, comme cela, ça suffit. Et maintenant, on file... Merci des indications, mon petit rat, il y a gros!...

Cady demeura seule, les membres immobilisés, la serviette lui causant une pénible sensation de chaleur.

Son effroi du premier instant avait fui. Son impression générale était une intense mortification.

Elle s'était laissé jouer!... Georges avait tenu un rôle d'indicateur, d'espion!...

Peut-être feignait-il la tendresse envers elle pour mieux l'abuser, pour obtenir d'elle les renseignements nécessaires à l'accomplissement du cambriolage... Et elle, pauvre sotte, elle avait aimé, chéri ce petit traître?... Elle était humiliée, elle souffrait cruellement... Pour la première fois de sa vie, elle sentait une solidarité avec ses parents. Le vol dont ils étaient l'objet l'indignait et elle enrageait d'en être la cause indirecte.

Elle songeait peu à son institutrice, toute à sa déconvenue personnelle, à la chute douloureuse de la seule affection qui eût réchauffé son existence glacée.

Georges avait eu la lâcheté de l'abandonner!... de la laisser à la merci de cet homme qui pouvait l'assassiner!... Il avait fui, sans un regard pour son amie, sans un mot.

Les yeux de Cady s'emplirent soudain de larmes et sa poitrine se souleva, gonflée de sanglots.

Un léger bruit la fit tressaillir. Elle essaya de se soulever, saisie d'une épouvante... sentant la mort approcher.

L'homme s'était ravisé, revenait pour la tuer!... Elle eut l'affre atroce de doigts posés sur sa gorge, l'étranglant. A son cri inarticulé, poignant, la voix douce du petit Georges répondit:

--N'aie pas peur, Cady, c'est moi... Je suis seul, Paul est parti... D'ailleurs, il ne te ferait pas de mal, c'était promis, tu comprends.

Et soudain, la faible lueur de la petite lampe électrique que le garçonnet portait toujours sur lui jaillit. Il se pencha, caressa le front de Cady de ses lèvres avec effusion.

--Cady, ma loute!... Ma pauvre chérie, tu as eu bien peur!...

Rapidement, il défaisait le bâillon, coupait la corde avec un couteau affilé.

--Cady, parle-moi; tu n'es pas fâchée? On avait absolument besoin de galette... Faut pas en vouloir à Paul... Il aime tant maman!...

La fillette s'était redressée, les yeux attachés sur Georges, les idées bouleversées.

Il multipliait les paroles câlines, et doucement, avec précaution, il risquait des caresses qu'elle ne repoussait pas.

--Dis que tu me pardonnes, Cady?... Moi, c'est pas ma faute!... C'est Paul qui a voulu... Il m'aurait zigouillé si j'avais refusé de le conduire...

Cady frissonna tout à coup et pointa du doigt vers le corridor.

--Elle!... Il l'a tuée, n'est-ce pas?...

Georges détourna la tête avec embarras.

--Dis donc! cria-t-elle violemment.

--Ben oui, je crois... Dame, elle s'est jetée à crier... elle aurait fait venir du monde...

Cady frémit.

--Elle est là?

--Oui, dans le couloir.

--Par terre?

--Oui.

--Comment l'a-t-il tuée?

--Avec ses mains... Oh! il n'y a pas de sang, c'est propre.

Cady sauta à bas de son lit, tout à coup résolue.

--Viens avec moi!... Elle n'est peut-être pas encore morte...

Georges recula avec effroi.

--Oh! non, j'ai peur!

Elle avança sur lui, indignée.

--Tu as peur? Tu n'as pas eu peur tout à l'heure quand il l'a tuée!...

Georges protesta.

--J'étais pas là!... J'étais dans le petit salon... J'ai rien vu...

Cady alluma une bougie et le poussa.

--Marche!...

Pourtant, dans le corridor, quand elle aperçut à terre la masse blanche de l'institutrice vêtue de sa chemise de nuit, elle eut une défaillance...

Georges la tirait en arrière.

--Laisse-la donc, va... Paul n'a pas manqué son coup, je t'en réponds!...

La fillette vainquit son émoi, et à pas précipités arriva devant le corps. Mlle Armande était étendue sur le dos, livide, le visage convulsé, les bras levés et crispés comme pour une lutte.

Cady, agenouillée, la souleva, essaya d'effacer l'affreux rictus avec sa main.

--Elle n'est pas morte, elle est chaude! s'écria-t-elle avec un singulier sentiment d'effroi et de répulsion.

Confusément, malgré toute son horreur pour le crime, elle préférait au fond d'elle-même que son institutrice ne fût plus, dans sa terreur que la vérité apparût, que ses parents apprissent toute l'histoire cachée de ses relations avec l'enfant de la demi-mondaine.

Pourtant, elle ordonna:

--Apporte-moi de l'eau.

Georges lui ayant donné un verre plein, elle essaya de desserrer les dents de l'étranglée, parvint à faire tomber un peu de liquide dans sa bouche.

Puis elle essaya des frictions sur le cou, sur la poitrine.

Au bout de quelques instants, elle reposa le corps, courbaturée, écœurée.

--Elle se refroidit, murmura-t-elle.

Georges insista.

--Je te l'avais bien dit. Laisse-la où elle est.

Cady hésitait.

--Si j'appelais?... Peut-être qu'un médecin la ferait revenir.

Mais Georges lui montra le visage verdissant de Mlle Armande, l'espèce d'éclat vitreux qui se répandait sur ses yeux grands ouverts, l'indéfinissable aspect de l'ensemble, _qui prenait l'aspect d'un cadavre_!...

--Elle est morte, Paul ne l'a pas manquée, affirma-t-il de nouveau.

Cette fois, la conviction de Cady était faite. Elle se détourna et fuit à pas précipités.

Georges l'avait suivie, préoccupé.

--Cady, écoute-moi, j'ai quelque chose à te dire...

Et, tendrement, il enlaça la fillette qui s'abandonna machinalement.

--Cady, il faut que je m'en aille... Nous partirons tout à l'heure... Je ne te verrai plus... Maintenant, du moins, parce que je te jure que, plus tard, quand je serai grand, je reviendrai te trouver.

--Tu pars? s'écria-t-elle avec vivacité, oubliant presque le drame.

--Oui, on va prendre le bateau à Marseille... je ne sais pas où nous allons, mais ça doit être très loin. Mais écoute, Cady, ce que j'ai à te dire... Pendant que Paul, il fouillait, moi, j'ai pris aussi quelque chose... mais, si tu ne dis pas que tu me le donnes, je le laisserai...

--Tu as pris quoi?

Le garçonnet tira de sa poche une petite chose grise. Cady y jeta un coup d'œil et s'écria:

--Le diamant de Maurice Deber!...

Il reprit, suppliant:

--J'en ai bien envie, Cady?

Elle se saisit de la pierre et regarda le petit garçon, profondément.

--Tu le veux?...

--Oui, je voudrais... Mais si tu désires le garder, toi, Cady?... Personne n'en saura rien... Tu le cacheras et on croira qu'il est parti avec le reste...

Cady reporta ses regards sur le diamant, hésita; puis, lentement, le tendit à Georges.

--Tiens.

Il le saisit avidement.

--Tu me le donnes?

--Oui.

Ivre de joie, il lui sauta au cou.

Elle le repoussa.

--Va, puisqu'il faut que tu partes! dit-elle avec une certaine dureté.

--Cady!... embrasse-moi, toi?

Elle se pencha, et embrassa longuement la joue veloutée du petit garçon.

--Adieu.

Elle se rejeta dans son lit, ferma les yeux et se boucha les oreilles pour ne pas entendre les pas de Georges qui s'éloignaient.

Et, l'affolante veillée commença pour elle, avec l'idée obsédante du cadavre grimaçant, tombé là-bas... si près!...

Enfin, au jour, elle s'assoupit, et ce ne fut que vers huit heures que, réveillée brusquement, elle comprit que, puisqu'elle ne voulait ni ne pouvait révéler la vérité de ce qui s'était passé, il lui faudrait jouer une lugubre comédie.

XXIX

Les jours avaient passé. Les jours rapides et niveleurs de l'existence parisienne, où tout s'oublie, tout s'efface, disparaît si promptement.

A l'heure où la foule est le plus dense à l'Exposition de tableaux du Grand-Palais, Mme Darquet fit son apparition dans les salles, accompagnée de Mme Durand de l'Isle, et poussant triomphalement devant elle Cady, dont le portrait était le succès--presque le scandale--du Salon de cette année-là.

--Ecarte donc ton manteau! s'écriait la mère avec impatience. C'est absurde, tu auras trop chaud tout à l'heure.

Affectant une candide incompréhension, Cady qui s'esclaffait intérieurement, répondait en boutonnant plus étroitement son long pardessus:

--Mais non, maman, au contraire, je gèle... Il fait humide, ici.

Elle savait que la sollicitude de sa mère n'avait pour but que de permettre au public de remarquer le costume gris du portrait et de provoquer la reconnaissance de l'original de la toile en vogue.

Depuis l'ouverture du Salon de la Société nationale, Mme Darquet y venait pour la troisième fois, emmenant toujours Cady avec elle. En ce moment, la faveur de Baby avait une éclipse.

Arrivée à la salle où le tableau de Jacques Laumière se révélait de loin par la foule compacte qui se pressait devant lui. Mme Darquet, affectant une lassitude extrême, se laissa tomber sur le canapé central.

--Je suis déjà brisée! déclara-t-elle haut. Ma foi, je vais attendre ici Laumière qui nous fera visiter les autres salles.

Mme Durand de l'Isle approuva avec son obséquiosité ordinaire.

--Oh! ce sera délicieux!... Quelle bonne fortune pour moi que vous me permettiez de vous accompagner!...

Mme Darquet ne l'écoutait pas, rappelant durement sa fille qui s'écartait.

--Cady! où vas-tu?... Assieds-toi près de nous, tout de suite!

La fillette essaya de regimber.

--Mais, maman, je peux bien regarder les tableaux de l'autre salle!... Ici, je les connais par cœur.

--Assieds-toi, je te dis! ordonna Noémi, et ouvre ton pardessus. Tu es grotesque, emmitouflée comme pour sortir en auto... Défais-toi, tu entends?

Cady obéit avec tant de mauvaise humeur et de brusquerie que deux boutons du pardessus sautèrent.

Puis, elle se jeta sur le divan, repoussant son chapeau en arrière et croisant ses jambes gainées de soie noire.

--Là! marmotta-t-elle entre ses dents, la pose y est!... N'y a maintenant qu'à passer faire la quête parmi tous ces types qui vont me zieuter!

Mme Darquet ne l'entendit point, adressant des paroles quelconques à son amie, avec un air de détachement, radieuse parce que plusieurs personnes avaient reconnu la fillette et se la montraient en chuchotant. Peu après, un revirement se produisait dans la salle. On délaissait le portrait pour se repaître de la vue du modèle vivant, que l'on appréciait tout bas, ou même tout haut.

Une envie folle démangeait Cady de contorsionner son visage en une série de grimaces hideuses, ou de se livrer à des cabrioles, ou de simuler une attaque d'épilepsie.

Elle eut un soupir d'aise en apercevant Victor Renaudin qui fendait la foule et s'approchait, le chapeau à la main.

Mme Darquet se leva avec empressement, enchantée de cette diversion. Elle avait assez de tact pour comprendre que la scène qu'elle avait provoquée, si elle se prolongeait, risquait de sombrer dans le ridicule.

--C'est vous, Renaudin?... Enchantée de vous rencontrer... Vous avez vu le portrait de Cady?... Oh! Jacques Laumière a fait une œuvre vraiment curieuse avec ma petite fille!... Nous l'attendions précisément pour continuer notre promenade... Et même, il se fait bien attendre...

Le jeune juge sourit, point du tout dupe de la comédie que jouait la dame pour la galerie.

--Je crains que vous ne l'attendiez longtemps... Je l'ai aperçu tout à l'heure, à la sculpture...

Et, se tournant vers Mme Durand de l'Isle.

--Il était justement avec madame votre fille et deux autres dames, en train de conférencier...

--Vous avez vu ma fille? Vous lui avez parlé? demanda la grosse dame avec précipitation, la respiration écourtée par une subite émotion.

Cady, qui s'était levée pour serrer la main du jeune homme, lui donna une bourrade sournoise. Il pinça les lèvres pour dissimuler un sourire.

--Je l'ai vue, oui, madame, mais de très loin.

--Il fallait aller la retrouver!... Vous lui auriez fait tant de plaisir!... Précisément, elle me disait ce matin qu'elle serait si heureuse de visiter le Salon en votre compagnie.

Renaudin salua respectueusement, et répondit avec une nuance d'ironie qui passa inaperçue de la veuve, mais que Mme Darquet remarqua:

--Je suis extrêmement flatté, madame, mais, madame votre fille est en bien meilleures mains avec Laumière, qui est artiste. Moi, je ne suis qu'un amateur... un ignorant.

Noémi coupa avec irritation les protestations louangeuses où son amie allait s'embourber.

--Pas de fausse modestie, Renaudin. Vous êtes un connaisseur en peinture et une véritable encyclopédie pour tout ce qui touche aux artistes... Venez avec nous et servez-nous de guide, puisque Laumière nous délaisse!... Allons, Cady, marche devant... Et vous, chère amie, accompagnez-nous.

Mme Durand se récusa avec vivacité.

--Chère madame, voulez-vous me permettre d'aller chercher ma fille?... Elle sera charmée de vous voir, et nous vous rejoindrons dans dix minutes.

Mme Darquet jeta un coup d'œil sur le jeune juge qui demeurait impassible.

--Bien, allez... Nous suivrons les salles de gauche.

Mais, lorsque la veuve eut disparu, de toute la vitesse que lui permettait son extrême corpulence, Noémi Darquet s'arrêta au seuil de la première salle.

--Dites-moi, Renaudin... Je me sens extraordinairement lasse... Voulez-vous que nous allions prendre une tasse de thé en bas?

Le jeune homme s'inclina.

--A vos ordres.

Comme ils se dirigeaient vers l'escalier, elle le questionna en souriant.

--Alors, c'est non?

Il feignit de ne point la comprendre, quoiqu'il saisît parfaitement le sens de cette brève demande.

--Quoi donc?

--Vous refusez d'épouser cette pauvre Fernande de l'Isle?... Elle est délicieuse, cependant.

Il hocha la tête.

--Ecoutez!... Je suis doux de caractère, pourtant je me soucie fort peu d'être battu par ma femme... et il paraît qu'elle rossait son premier époux!

--Quelle calomnie et quelle sottise! c'est bien plutôt lui qui se livrait à des sévices sur elle!

Renaudin prit un air naïf.

--Ah! c'est possible, après tout, je croyais que c'était l'inverse. Et puis, tenez, je crois que cela me déplairait encore davantage... L'idée que ma femme a pu être corrigée par un autre me serait insupportable.

Mme Darquet eut un léger éclat de rire.

--Vous aimez mieux que ce soit vous qui vous livriez à cet exercice?

--Non, mais je préfère un corps indemne... à tous points de vue, d'ailleurs.

Mme Darquet redevint sérieuse.

--Tout cela, ce sont des plaisanteries ou de méchants potins... Fernande n'a eu que des démêlés d'intérêts avec son mari, qui était un triste sire.

--Ah! oui, fit Renaudin avec détachement. C'est lui qui avait la fortune... et le mauvais goût de vouloir la garder après la séparation.

Mme Darquet ne put s'empêcher de rire de nouveau.

--Mon Dieu, que vous êtes devenu rosse depuis que vous êtes Parisien!

Le jeune homme s'inclina avec une gratitude sincère.

--Grâce au poste inespéré que je vous dois, madame, je ne l'oublie pas, croyez-le bien!... Mais il serait peu généreux de votre part et pas du tout dans votre caractère d'exiger de ma reconnaissance que j'épouse une femme qui, je vous le dirai très franchement, m'inspire une aversion tout à fait insurmontable, toute séduisante, et probablement tout honnête et charmante qu'elle soit!...

Mme Darquet pinça les lèvres, vexée.

--Voilà qui est on ne peut plus net, j'espère!...

Il la regarda hardiment.

--J'ai une assez haute opinion de vous, madame, pour être certain que ma sincérité--ma brutalité même--ne me nuira pas près de vous.

Elle se rasséréna, ne sachant pas résister à un compliment, sous quelque forme qu'il se présentât.

Et le sourire revenu sur ses lèvres, elle jeta ses amies par-dessus bord avec désinvolture.

--Ecoutez, j'en suis désolée pour ces dames aux yeux de qui vous étiez le mari rêvé!... Mais, je vous aime trop pour vous en vouloir... Après tout, vous êtes libre de choisir une femme à votre gré!...

Il eut un geste.

--Oh! je vous assure qu'actuellement le mariage c'est le dernier de mes soucis!

Mme Darquet réfléchissait.

--D'ailleurs, Mme de l'Isle aura une compensation... Malifer nous quitte, pourvu d'une sous-préfecture, je déciderai Cyprien à donner sa place au frère de Fernande.

Renaudin s'inclina avec une gravité impeccable.

--Pour M. Darquet, ce sera une excellente acquisition.

Mme Darquet le menaça du doigt.

--Taisez-vous, mauvais pince-sans-rire!... Ce petit garçon n'a peut-être pas une intelligence hors ligne ni des moyens extraordinaires.

--Je le crois aussi!...

--N'importe! il représente bien, et il a foi en lui, du moins en son avenir. C'est beaucoup.

Imperturbable, en apparence à cent lieues de cette conversation, Cady n'en perdait pas un mot.

Lorsque sa mère les distança pour aller s'asseoir à une table du buffet, elle glissa tout bas, en serrant sournoisement la main de son ami:

--Je m'amuse comme une petite folle!

Il répondit presque involontairement à la pression des doigts de la fillette et lui jeta un regard long, ambigu.

--Tu ne t'amusais pas autant, il y a un mois, dans mon cabinet, murmura-t-il.

Elle se détacha de lui, le visage soudain morose, fermé.

--Oh! que c'est bête! dit-elle avec dédain, du bout des lèvres. Qui est-ce qui songe à cela, à présent? C'est de l'histoire ancienne!...

En effet, le «drame de la rue Pierre-Charron», qui, durant un temps, avait éveillé la curiosité publique, tombait déjà dans la nuit du passé.

L'affaire avait dû être classée, l'instruction ne découvrant aucune piste digne d'être suivie.

A contre-cœur, le député et sa femme s'étaient résignés; lui, à la perte d'une somme assez ronde; elle, au crève-cœur de la disparition de la plupart de ses bijoux. Cependant, certains, dont faisait partie la plus belle rivière de diamants que Cady avait enlevée de son écrin le jour précédant le vol n'avaient pas été dérobés, le chiffonnier seul ayant été visité et vidé.

Mais, pour Victor Renaudin, il restait une énigme dont évidemment Cady seule avait la clef, et qu'il ne renonçait pas à déchiffrer.

Mme Darquet leva son face-à-main: depuis que sa vue baissait légèrement, elle se prétendait myope.

--Tiens, mais, on dirait Lénine.

Cady s'était dressée, réprimant une hilarité.

--Maman, je vois mes cousines Serveroy avec Mme Garnier!... Vous me permettez d'aller les chercher?

Et, avant d'avoir reçu la réponse, elle bondissait entre les chaises et faisait irruption dans l'allée bordée de massifs et de statues où évoluaient les deux jeunes filles, serrées de près par l'athlétique Russe.

C'était cette vision qui avait excité le rire de Cady.

Elle se réjouit plus encore de la mine déconfite du diplomate, lorsque, brusquement arrêté, il reconnut la fille de son ami Darquet, et la vit embrasser celles qu'il poursuivait.

--Venez prendre une tasse de thé au buffet! s'écria Cady très haut, maman vous invite.

Marie-Annette jeta, surprise:

--Comment, ma tante est là, avec toi?

Cady fit une volte-face inopinée qui la mit nez à nez avec Lénine.

--Oh! c'est vous? s'exclama-t-elle, feignant l'étonnement. Venez aussi, maman sera enchantée.

Marie-Annette lui écrasa le bras, chuchotant dans son oreille, très excitée:

--Ma chère, ce gros nous file depuis une demi-heure!

Cady, imperturbable, les yeux pétillants, fit les présentations.

--M. Alexis Lénine, de l'ambassade de Russie... Mes cousines Serveroy, Alice et Marie-Annette, que vous ne connaissez pas, je crois?

Elle et le diplomate se dévisageaient, étouffant une envie de rire, tant à cause de l'aventure actuelle que par suite de leurs ressouvenirs personnels.

Lénine fit une grimace et porta la main à son cou, dont la cicatrice invisible sous les vêtements n'était pourtant pas complètement fermée.