Part 18
--Ecoutez, ma chère, je ne veux plus avoir de secrets pour vous. Vous savez que chaque jour j'essaie de me libérer pendant quelques heures?...
Mlle Armande leva la tête, intriguée, oubliant ses propres préoccupations.
--Oui, j'ai remarqué...
--Vous pensez bien que ce n'est pas pour le plaisir de me promener?... Le fait est que, comme j'ai le souci de mes derniers jours, j'ai accepté une part dans une entreprise commerciale qu'il me faut bien surveiller un peu... J'y ai placé toutes les économies que j'ai pu faire. Voici trois ans que c'est en train, et si cela continue de prospérer, je pense que lorsque j'atteindrai l'âge de la retraite, je pourrai vivre modestement de mes rentes.
--Une entreprise commerciale? répéta Mlle Armande avec la plus vive surprise. Mais, de quel genre?
Mme Garnier lui jeta un regard vif et méfiant.
--Je vous expliquerai, dit-elle évasivement.
Son attitude disait avec tant de clarté le regret soudain qu'elle éprouvait d'avoir parlé, qu'instinctivement Mlle Armande sentit qu'il fallait la rassurer.
--Vous savez combien je vous suis dévouée! affirma-t-elle avec chaleur. Et vous ne doutez pas de ma discrétion si vous en avez besoin?...
Mme Garnier ne répondit pas, filant, tête basse, plongée en des réflexions ardues.
Enfin, rue Duphot, sous le porche précédant les salons de thé où Cady et Mlle de Lavernière s'étaient rendues plusieurs fois, elle s'arrêta et prononça brièvement:
--Je compte en effet sur votre discrétion absolue... quelque étonnement que vous ressentiez... que la proposition que je vais vous soumettre vous agrée ou non. Venez.
Au deuxième étage, une porte à deux battants, au milieu du palier, étalait, gravé sur une large plaque de cuivre:
MODES
Mme Garnier ouvrit avec un passe-partout une des petites portes latérales, et les deux femmes se trouvèrent dans un étroit corridor sombre, puis dans une pièce minuscule qui devait servir de lingerie, avec des étagères où s'empilaient des draps, des serviettes, des taies d'oreiller de fine toile, garnies de dentelles.
Mme Garnier fit asseoir Armande et s'assit elle-même, un peu oppressée par l'émotion de ce qu'elle avait à détailler.
--Ecoutez-moi avec attention, dit-elle. Ici, pour tout le monde, c'est un magasin de modes... Si vous entrez par la grande porte, vous trouverez un salon d'essayage avec une douzaine de chapeaux, dont on vend parfois quelques modèles... Mais, à la vérité, le rapport n'est pas là... Il y a des chambres... Enfin, c'est une espèce d'hôtel meublé... et la proximité du salon de thé établi dans la maison voisine vous fera imaginer qu'elle est notre clientèle.
Mlle Lavernière tombait des nues.
--Un hôtel meublé? répéta-t-elle stupidement.
Mme Garnier laissa échapper un geste de contrariété.
--Ah çà! vous n'êtes plus une enfant!... Je suppose que vous comprenez! dit-elle aigrement.
Mlle Armande vit clair tout à coup.
--Oui, oui, je comprends!... C'est une maison de rendez-vous!
--Si vous voulez, acquiesça Mme Garnier avec sécheresse, froissée par l'exactitude du terme.
Mlle Armande tombait des nues.
--Et c'est vous qui la dirigez?
--J'ai une associée; elle a même plus de fonds que moi dans l'entreprise, car vous pensez que le loyer, les impôts, le mobilier, cela représente un capital sérieux...
--Oui, oui, fit Mlle Armande encourageante. Mais, vous m'avez dit que cela rapportait?...
--Oh! assez gros... La maison ne désemplit guère, de jour et de nuit... C'est discret, élégant, cela plaît... Bien souvent, il nous faut refuser du monde...
--Vraiment? s'écria Mlle Armande avec curiosité.
Mme Garnier fit un signe.
--Ne parlez pas si haut!... Les cloisons ne sont pas épaisses.
A ce moment, une femme de chambre vêtue de noir, avec un tablier blanc à bretelles et à volants, entra. Elle fit un salut familier à Mme Garnier, jeta un regard inquisiteur à la visiteuse et prit du linge sur une tablette.
--Mme Léonie est là? demanda Mme Garnier d'une voix feutrée.
--Mais non, madame, elle s'est sentie si souffrante qu'elle a dû rentrer chez elle... Elle est partie, il y a une heure.
Mme Garnier hocha la tête avec souci.
--Bien, nous compterons tout à l'heure, Pauline.
Et, la femme de chambre éclipsée, elle reprit:
--Voilà ce que j'ai à vous proposer si vous vous décidez à quitter votre place ou si vous êtes forcée de l'abandonner... Nous avons besoin ici d'une gérante assidue, qui ne paraisse point pour la clientèle, qui, en général, préfère n'avoir affaire qu'aux bonnes, mais qui, néanmoins, soit partout, ait l'œil à tout, et tienne la main sévèrement aussi bien au coulage qu'à la bonne tenue de la maison. Jusqu'à présent, mon associée a suffi, ne se reposant que lorsque je venais, à grand'peine, la suppléer pendant quelques heures... Mais, actuellement, elle est à bout de forces, nous ferons un sacrifice et nous rétribuerons raisonnablement la personne qui nous aidera... Seulement, il faut de la discrétion, du tact, beaucoup de vigilance...
--Et pas de préjugés, acheva Mlle Armande d'un ton indéfinissable.
Mme Garnier fixa froidement ses yeux gris clair aux paupières fatiguées sur sa collègue.
--C'est pourquoi j'ai pensé que vous pourriez nous convenir et vous plaire avec nous, dit-elle avec tranquillité.
Mlle Armande rougit violemment.
--Tout cela me paraît bien drôle! marmotta-t-elle.
Mme Garnier s'écria avec vivacité:
--Mais, chère amie, vous n'êtes point forcée d'accepter!... Ce que j'en ai dit, moi, c'était pour répondre à vos lamentations!... Autrement, soyez certaine que nous ne serons pas embarrassées pour trouver une employée le jour où nous y serons absolument obligées!...
Mlle Lavernière s'humanisa.
--Je vous remercie, dit-elle, avec une gratitude qui paraissait sincère. Oui, je vous suis très reconnaissante d'avoir eu pitié de moi, et aussi d'avoir confiance en moi. Seulement, je vous dirai avec franchise que je ne peux pas vous répondre tout de suite... Tout cela est si imprévu... Et puis, après tout, je ne dois pas jeter trop vite le manche après la cognée... Si M. Darquet me revenait...
Un sourire narquois plissa les rides de la vieille institutrice.
--Oh!...
--Oui, je sais! s'écria Mlle Armande précipitamment, en rougissant de nouveau. Vous me jugez présomptueuse!... Pourtant, il me semble incroyable qu'il se soit lassé si vite!...
Sous le regard insistant et déshabilleur de Mme Garnier, elle se troubla et murmura, dépitée:
--Oh! je reconnais que je ne suis pas une beauté... Néanmoins...
Mme Garnier haussa les épaules, sans plus insister:
--Ma petite, vous avez tout le temps de réfléchir et d'attendre... Pendant un mois ou deux, nous marcherons comme nous sommes... Ce n'est guère qu'en juin qu'il nous faudra nous décider à un parti, car mon associée devra aller prendre les eaux.
Et, changeant de ton:
--Maintenant, vous m'excuserez, mais j'ai de l'occupation... Si cela vous dit, venez avec moi; sinon, je suis forcée de vous renvoyer.
Mlle Armande n'hésita qu'un instant.
--Mettez-moi toujours au courant, dit-elle à voix basse, moitié curieuse, moitié honteuse.
Une idée la traversa.
--Si vos élèves se doutaient!...
Mme Garnier fronça les sourcils avec mécontentement et répondit:
--Naturellement, elles ne se douteront jamais de la vérité... Je n'ai rien à me reprocher... Aucune institutrice ne saurait être plus correcte à leur égard. Ma vie privée ne les regarde pas, du moment que je la tiens secrète et que j'évite le scandale... Ah! ma chère, au bout du compte, bien des mères ne peuvent pas en dire autant!
XXVI
Souffrante et exagérant son indisposition, ce qui satisfaisait son humeur morose du moment, Mlle Armande s'était couchée de bonne heure, exigeant impérieusement le silence et l'obscurité autour d'elle.
Justement, ce soir-là, Cady n'avait point sommeil et éprouvait une invincible répugnance à se mettre au lit.
Son inaction, son isolement, la faisaient particulièrement souffrir, exaltant en elle la sensation d'être partout étrangère, intruse en cette maison qui, néanmoins, représentait pour elle le foyer.
Là-bas, dans «l'appartement», ses parents recevaient d'insipides personnalités politiques. Il ne fallait donc point songer à se glisser dans le fumoir, comme lors des dîners où les convives lui étaient connus; elle ne pouvait non plus être tolérée dans un coin de la galerie à feuilleter des magazines, tandis que Cyprien Darquet et ses secrétaires politiques arpentaient la longue pièce, en fumant et en causant, pendant que Mme Darquet en compagnie d'une ou deux amies s'enfermaient dans le petit salon.
L'irritabilité de son institutrice lui interdisant la musique ou la lecture, sa ressource ordinaire, c'était en elle, durant ces heures pesantes d'oisiveté et de double solitude morale et matérielle, un malaise presque insupportable.
Elle avait passé quelques instants, mais sans y trouver de charme, dans la chambre de sa cadette.
L'enfant était entrée en pleine convalescence, la garde avait été renvoyée depuis quatre jours, et Maria prenait soin de Baby. On attendait une Allemande venant de Saxe, munie de multiples recommandations, et qui tardait inexplicablement.
Pendant la maladie de la petite, tous les sentiments tendres de Cady avaient fui devant la déplaisante et déconcertante personnalité enfantine que lui avait révélée une intimité plus complète que jadis avec la petite Jeanne.
Puérile, grossière, sottement menteuse, lâche, sans la moindre sensibilité, et, par-dessus tout, d'une sottise lourde, d'une incapacité intellectuelle d'animal de basse-cour, l'enfant refroidissait la sympathie, l'élan presque douloureux vers l'amour fraternel, que sa torture, que son danger, avaient éveillé dans le cœur de Cady.
A présent, une aversion chaque jour grandissante éloignait la jeune fille de l'office, la faisait fuir les familiarités domestiques.
Et, à cette heure, cédant à la maussaderie, à l'hostilité des entours, l'élasticité habituelle de l'esprit de Cady, sa faculté de s'amuser de tout et de rien, la fertilité de son cerveau pour se créer des occupations, ses inventions baroques et hardies, même le désir de n'importe quelle aventure, tout avait soudain sombré.
Elle ne trouvait en elle que lassitude, dégoût, inaptitude absolue pour quelque geste que ce fût, en même temps qu'une pénible et lancinante révolte de son inaction, de son extraordinaire paralysie intellectuelle.
Cependant, comme elle revenait s'asseoir dans les demi-ténèbres de sa chambre, que les fenêtres lumineuses de la cuisine située en face éclairaient faiblement, elle fut distraite de l'énervement que lui causait le ronflement de Mlle Lavernière par deux ou trois rayons de clarté traversant la croisée, à intervalles réguliers et pressés.
Elle ne douta pas que ce fût un signal et devina de qui il pouvait provenir.
--Georges? murmura-t-elle, brusquement intéressée et projetée hors de sa désespérante torpeur.
Elle ouvrit la fenêtre du cabinet de toilette avec précaution et appela doucement:
--C'est toi?
La lumière reparut de l'autre côté de la cour, et le petit garçon se pencha à la croisée ouverte.
--Je suis tout seul, viens! implora-t-il, avec un tel accent de détresse et de mystère que le cœur de Cady fut instantanément gagné à tout ce qu'il pourrait exiger d'elle à cette minute.
--Je viens, dit-elle avec résolution, sans vouloir envisager la difficulté de s'évader de l'appartement à cette heure, alors que tous les domestiques étaient encore occupés dans la cuisine, qu'elle devait traverser, pour gagner l'escalier de service et rejoindre son ami.
Mais celui-ci l'émut encore bien davantage, en ajoutant avec timidité, le cœur gros:
--Si tu pouvais m'apporter quelque chose à manger?... On est parti depuis ce matin... on ne m'a rien laissé... Il n'y a plus de bonne, et j'ai bien faim.
Bouleversée de pitié et de tendresse, Cady se rejeta en arrière, déterminée à tout risquer plutôt que de ne pas soulager cette souffrance. Sa sollicitude, sa compassion pour l'enfant submergèrent instantanément sa propre détresse, aussitôt oubliée, évanouie.
Pâle, le cœur battant, le front brûlant, dans un état de surexcitation extraordinaire qui la préparait à n'importe quelle lutte, aux pires violences, Cady sortit de la chambre et traversa la cuisine au pas de charge.
Et, chose qu'elle ne pouvait prévoir, nul ne s'occupa d'elle.
Clémence et son aide, plongées dans la vaisselle ébouillantée, Maria qui essuyait l'argenterie, ne la virent même pas.
Valentin, en train de transvaser des restes de vin ne se dérangea pas, se contentant de demander, goguenard et familier à la fillette qui le frôlait:
--Tu vas aux cabinets?
Elle parvint sans autre incident à la petite pièce précédant l'escalier de service, qui renfermait le garde-manger et les armoires à linge et à provisions.
Alors, sans bruit, dans une demi-obscurité, elle ouvrit des portes, plongea la main et tâta.
Pas un reste. Mais, quelques légumes dans une corbeille, et un poulet cru posé sur une assiette, tout préparé pour le lendemain.
Il ne fallait pas songer à grappiller le moindre morceau de pain; on le serrait à l'office, et Cady aurait dû revenir sur ses pas.
Envisageant avec quelque épouvante les suites probables de son vol lorsqu'il serait découvert, elle s'empara malgré tout du poulet, jeta quelques carottes, des pommes de terre dans sa robe relevée, et y ajouta une motte de beurre.
Puis, avec précipitation, elle ouvrit la porte de l'escalier dont elle conserva la clef, et se glissa dehors. Georges l'attendait de l'autre côté du palier.
Tous deux s'engouffrèrent dans l'appartement vide et sombre de Charlotte de Montigny.
--Tu m'apportes quelque chose? demanda Georges avidement.
Cady répondit avec une effusion joyeuse:
--Oui, mon chéri!... Un poulet tout entier... Il est cru, mais nous allons le faire cuire.
Le petit garçon se lamenta.
--Le faire cuire?... Cela sera long, et j'ai si faim!
Ils revinrent dans la cuisine, où ils firent de la lumière hardiment; le verre dépoli des vitres les garantissait des indiscrétions d'en face.
Cady s'activait, vidant le beurre et le poulet dans une casserole qu'elle posa en plein feu sur le fourneau à gaz.
--Je vais ajouter des pommes de terre et des carottes; ce sera excellent, affirma-t-elle.
Georges, captivé par ces apprêts, oublia sa fringale.
--Il faut éplucher les légumes? émit-il avec un doute.
--Sûr!... et les couper en petits morceaux... Où y a-t-il un couteau? fit Cady affairée.
Et, comme on entendait déjà le poulet grésiller, elle s'écria, enchantée:
--Tu verras, ce sera vite prêt!
Ils se hâtèrent de peler les légumes et de les jeter dans la casserole.
Cependant, la fillette eut un scrupule.
--Il est bien trop gros, ce poulet! Il faut le découper, il cuira mieux.
Ce fut un carnage lamentable. Tous deux s'y évertuèrent avec un succès plus que discutable.
--C'est dégoûtant! déclara Cady écœurée, les joues en feu, les mains poissées.
Mais Georges avait avisé un couperet.
--Attends, j'y arriverai!
Et, plaçant le poulet à demi déchiqueté sur la table, il frappa à tort et à travers, finissant par obtenir une défectueuse, mais complète fragmentation.
--Hein, ça y est-il? s'écria-t-il triomphant.
Pendant qu'il remettait le volatile dépecé dans la casserole, Cady implora, ses mains souillées en l'air:
--De l'eau pour me laver!...
--Viens dans le cabinet de maman.
Ils traversèrent le salon où traînaient des robes, des dessous luxueux au parfum violent, la chambre à coucher au grand lit en désordre; puis, ils parvinrent au cabinet de toilette très élégant, assez spacieux, ayant la forme d'un triangle. Toutes les pièces prenaient jour sur la cour où donnaient également les cuisines et les chambres d'enfants de l'appartement Darquet.
Avant de tourner le commutateur, Georges ferma soigneusement les rideaux des fenêtres.
--Comme ça, on ne nous mouchardera pas de chez toi.
Cady se lava longuement, amusée par l'examen des mille outils et ingrédients qui encombraient l'immense toilette de marbre rose et les étagères laquées blanc.
--Ça sent bon, mais trop fort, chez ta mère.
Puis, avec une inquiétude:
--Mais c'est sûr que tu es seul?... Personne ne va rentrer?
Georges secoua la tête, des larmes revenant dans ses yeux.
--Non, je te dis!... Maman est partie ce matin en auto avec le Russe... Elle a dit qu'elle ne reviendrait pas avant deux jours.
--Et ta bonne?
Le petit sanglota tout à fait.
--Paulette a filé dès que maman a été sortie!... Elle a raflé un bracelet qui restait dans l'armoire, et elle m'a dit: «Tu diras à ta mère que j'en ai assez de ne pas manger à ma faim et de ne plus voir la couleur de sa galette depuis six mois.»
Cady s'indigna.
--Mais si elle a volé, il faut la faire arrêter!...
Les larmes de Georges cessèrent de couler.
--Ah! c'est pas maman qui ira chercher la police!... D'abord, Paul ne voudrait pas... D'ailleurs, le bracelet est en toc... Et puis, on lui devait de l'argent à Paulette, n'est-ce pas? Seulement, la rosse, elle aurait bien pu me laisser quelque chose à boulotter!...
Un rappel fit bondir Cady.
--Le poulet!... il va brûler! cria-t-elle consternée.
Ils s'élancèrent dans la cuisine d'où s'échappait un fumet peu rassurant.
Néanmoins, le dommage n'était pas grand, et les morceaux de viande et de légumes ayant été fortement secoués, Georges dont l'odeur de la nourriture aiguisait encore le besoin, déclara que la cuisson était très suffisante.
--Tu crois? fit Cady avec doute.
--Bien sûr!... C'est assez cuit puisque ça brûle.
Cet argument paraissant sans réplique à la fillette, le ragoût fut vidé dans un plat et les enfants l'emportèrent dans le cabinet de toilette où la vaste chaise longue leur parut le meuble le plus confortable pour effectuer leur repas.
--C'est délicieux! s'écria Georges avec conviction, en dévorant un fragment d'aile.
--Vrai?
--Jamais je n'ai rien mangé de si bon!... Tu es une cuisinière épatante. Cady!... Mange aussi toi, ma loute!...
Cady, qui se sentait subitement de l'appétit, essaya d'une carotte.
--Oui, c'est bon, déclara-t-elle en broyant avec effort le légume cru à l'intérieur et fortement rissolé sur le dessus.
Puis, elle goûta du poulet, et décréta après réflexion que ce qu'il y avait de meilleur, c'étaient les pommes de terre.
L'absence de pain ne les gênait point; ils burent de l'eau du broc de toilette dans un verre dans lequel demeurait un parfum de dentifrice.
A cette minute qui devait rester profondément gravée dans leur souvenir, mieux encore que leur appétit satisfait, la certitude de leur accord, de leur affection pour ainsi dire involontaire, les emplissait d'un sentiment de joyeuse sécurité, de bonheur sans prix.
Et l'entente absolue, la rare communion de ces deux êtres si différents de race, de milieu, de nature, avait cette force étrange, cet élan mystérieux de l'amour irréfléchi, souverain, qui parfois lie les adultes, sans que leur raison puisse intervenir pour proscrire ou ratifier leur choix.
Brusquement, leur quiète griserie se glaça. Cady se dressa à demi, comme un chevreuil apeuré.
--On vient!
Georges devint pâle, niant obstinément, bien que sans conviction:
--Mais non!... C'est dehors, le bruit!...
Cady s'empara nerveusement de la main de son ami qu'elle froissa entre ses doigts.
--On vient!... Tu entends bien, voyons? On a ouvert la porte!... On parle!...
Cette fois, Georges ne contredit plus et courut tourner le commutateur de l'électricité.
Dans les ténèbres, l'émoi de la fillette s'exagéra.
--Je veux m'en aller! fit-elle d'une voix sourde, éperdue.
Beaucoup moins troublé, le petit garçon la saisit aux poignets.
--Bouge pas!... Fais pas de musique!... Y a pas moyen de s'en aller, tu sais bien!...
En effet, dans le petit appartement de la demi-mondaine, le cabinet était sans autre issue que celle de la chambre à coucher, qui elle-même était commandée par le salon.
Georges prêtait l'oreille.
--C'est maman... et le Russe, fit-il d'une voix imperceptible.
Par la porte entr'ouverte, l'on entendait le murmure d'une voix de femme plaintive et dolente, ainsi qu'une autre voix basse, passablement avinée.
Il y eut un remue-ménage, de légères plaintes, des exclamations d'impatience, scandées par des rires imbéciles d'homme dont la raison est sombrée.
Georges écoutait attentif.
--Il y a quelque chose qui ne va pas, murmura-t-il à l'oreille de Cady. Sûr, maman a été malade... C'est pour ça qu'ils ont arrêté leur voyage et rappliqué...
Cady ne soufflait plus mot, toute glacée par l'effroi d'être découverte.
Le petit garçon sentit son frémissement; et, apitoyé, il l'embrassa, l'étreignant câlinement.
--N'aie pas peur, y a pas de danger, même s'ils nous apercevaient... Maman t'aime bien et le Russe est très gentil.
Cady protesta:
--Mais, je ne veux pas qu'on me voie!
--Eh bien, on ne te verra pas... Ecoute voir, voilà maman qui se couche... Elle geint... Sûr qu'elle ne viendra pas dans le cabinet... Alors, quand le type sera endormi, on filera tout doucement... Y n'entendront rien.
Mais Cady balbutia, terrifiée:
--Si, si, on vient par ici!... On vient maintenant!
Elle distinguait les pas lourds de l'homme qui se rapprochaient.
Georges la poussa vivement.
--Là!... Cachons-nous.
Ils se plaquèrent précipitamment contre la fenêtre, derrière les rideaux retombés.
Au même moment, le Russe entrait et faisait jaillir la clarté dans la pièce.
Il chantonnait, titubant légèrement, et, pour gagner la toilette, il se tourna, montrant son visage de face. Cady étouffa un cri de surprise.
Lénine! C'était Alexis Lénine, le diplomate ami de son père!... l'hôte habituel de leurs dîners!...
Georges, effrayé, posa la main sur sa bouche pour lui commander le silence.
Cady se rappelait à présent la rencontre au thé de la rue Royale de Charlotte de Montigny, en compagnie du Russe.
Celui-ci se déshabillait, et, le torse nu, énorme, blanc, ce qui faisait paraître encore plus considérable son épaisse barbe au gros poil blond, il barbotait dans l'eau froide.
Il faisait un affreux gâchis autour de lui et ne cessait de prononcer des paroles incompréhensibles, mi-chantées, mi-déclamées, dans un jargon empruntant des mots à toutes les langues.
Dans la chambre à côté, Charlotte appela, nerveuse, réclama à boire, pleurnicha et se tut.
Ses ablutions terminées, le Russe se frotta vigoureusement avec le premier linge que rencontra sa main, et qui se trouva être un peignoir de batiste garni de valenciennes qu'il jeta ensuite à terre, en bouchon; puis il se dirigea vers la porte.
Georges posa ses lèvres dans le cou de Cady, toute frissonnante d'anxiété.
--Tu vois, il s'en va!...
Mais au moment où Lénine franchissait le seuil de la chambre, il se ravisa et revint en arrière, se rendant cette fois tout droit à la fenêtre où se cachaient les enfants, dans le but de l'ouvrir pour aérer l'appartement.
Quand il toucha la draperie, Georges s'esquiva par le côté et put gagner sans être vu l'appareil à douches, sous la tenture duquel il se dissimula.
Les rideaux écartés découvrirent Cady, debout, adossée à la fenêtre, pâle et immobile.
Le Russe eut un sursaut d'étonnement, d'incompréhension surtout, et laissa échapper un grognement...
Confusément, puis bientôt plus vif, le souvenir lui revint de cette silhouette... Il reconnut, stupéfait, l'intruse!...
--Cady!... Oh! par exemple!... Toi, ici, dans cette chambre!...
La tête perdue, elle demeurait sans mouvement, ses yeux angoissés fixés sur lui.
--Toi! toi! fit-il, de plus en plus désemparé par l'inattendu de cette rencontre, son cerveau en désordre incapable de rassembler ses idées.
Mais comme elle avait enfin un geste de fuite, instinctivement, il étendit le bras pour la retenir et il la saisit.
--Ah! ah! petite, viens un peu par ici! s'écria-t-il avec une flambée inopinée dans ses pâles yeux bleus troublés par la quantité incalculable d'alcool ingurgité dans la soirée.
Cady essaya en vain de se dégager.
--Petit oiseau, il est pris! bégaya-t-il avec un gros rire inconscient.