Part 17
En effet, les mâchoires contractées de la petite Jeanne se desserraient. Ses bras se relevèrent, puis retombèrent. Soudain, ses dents claquèrent bruyamment, et ses paupières soulevées montrèrent des yeux qui chavirèrent, ne laissant plus voir que le blanc.
--Oh, Dieu! elle passe! murmura Mlle Armande en se laissant tomber sur un siège, près de se trouver mal.
--Mais non, mais non! Ça va mieux, au contraire, affirma Clémence.
Et elle recommença les frictions avec les torchons brûlants que Maria lui apportait.
--Oh! ce qu'elle claque! fit la femme de chambre impressionnée. Ça fait mal dans les os de l'entendre!
Cady n'y tint plus.
--Je vais chercher maman! cria-t-elle en s'élançant vers la porte avec tant de rapidité et si inopinément que nul ne put la retenir.
Il y eut un cri de consternation.
--Nom de Dieu! hurla Valentin. On va tous nous foutre à la porte!... Ah!... chameau d'Anglaise, va! Te ramasseras-tu, rosse? Attends un peu voir!
Et, à coups de pied, à coups de poing, il releva la femme qui ricanait toujours, inconsciente, sa tignasse blonde couvrant son visage, et il la recoiffa de deux tapes.
Maria se précipita.
--Tiens, là, de l'ammoniaque, sur la cheminée! Fais-lui respirer, ça la remet sur ses pieds de suite! Elle en a toujours une provision pour ses cuites!
Et, avisant la baignoire, les cordes coupées demeurées au milieu de la pièce:
--Ah! Julienne qui va voir tout ça!...
Elle emporta les liens; et, les forces décuplées par la peur d'être surprise, elle enleva la petite baignoire, l'emporta dans la cuisine pour la vider.
--Mademoiselle Armande, aidez-nous, rangez la chambre! jetait Valentin qui, se pinçant le nez d'une main, fourrait impitoyablement le flacon d'ammoniaque débouché sous les narines de l'Anglaise.
--Surtout, recommanda hâtivement Clémence, on ne sait rien, nous autres, on n'a rien entendu! Filons!...
Et, enlevant les serviettes, rabattant d'un coup de pied un coin de tapis relevé, elle abandonna la fillette dans son lit, fuyant dans la cuisine, dont elle ferma la porte.
Après une dernière bourrade à l'Anglaise, avachie dans un fauteuil, mais dont les yeux commençaient à recouvrer un regard lucide, Valentin s'esquiva également.
--Barrez-vous, mademoiselle, conseilla-t-il à l'institutrice. Ça va chauffer.
Demeurée seule, Mlle Armande hésita: Affronterait-elle Mme Darquet?... Au bout du compte, elle n'avait personnellement rien à se reprocher!... Cependant, entendant des portes s'ouvrir et des pas précipités approcher, elle perdit courage et s'éclipsa comme les autres.
--Ma foi, qu'elles se débrouillent! murmura-t-elle, le cœur chaviré d'appréhension.
Dans le salon, la brusque apparition de Cady, pâle et bouleversée, vêtue d'une robe défraîchie, chaussée de pantoufles en feutre trouées à l'extrémité, les cheveux noués par un vieux ruban noir, avait fait tressaillir désagréablement Mme Darquet, ainsi que les deux dames qui prenaient le thé en causant doucement dans la pièce tiède, close et assoupie.
Noémi Darquet se redressa, stupéfaite, fronçant les sourcils avec contrariété.
--Qu'est-ce que c'est?
L'intrusion de sa fille aînée chez elle, en cet équipage, à cette heure, quand il y avait des visites, était un fait sans précédent.
Très bas, suffoquée par l'effroi de la scène qui se passait là-bas, et par l'émotion d'avoir à troubler cette froide paix maternelle--tâche qui, subitement, lui parut au-dessus de ses forces--la fillette murmura:
--C'est Baby, maman... Baby est très malade!
--Qu'est-ce que tu racontes? s'écria Mme Darquet, avec incrédulité et impatience. Pourquoi viens-tu ici sans qu'on t'appelle?... Comment Mlle Lavernière te laisse-t-elle courir ainsi fagotée?...
--Baby est évanouie... J'ai peur qu'elle soit morte, balbutia Cady qui sentait des vertiges la gagner.
Mme Darquet sursauta à ces paroles inconcevables; les deux dames poussèrent de petits cris d'étonnement.
--Mais tu es folle! s'écria la mère avec violence. Où est Miss?... Miss n'est donc pas avec Baby?...
Adossée à un grand fauteuil, pâle et frémissante, Cady jeta avec reproche, avec colère, avec désespoir:
--Miss est ivre, comme d'habitude!... Elle est tombée par terre... Miss avait attaché Baby dans une baignoire d'eau froide pour la punir!... Miss a peut-être tué Baby!...
Cette fois, Mme Darquet bondit, furieuse, honteuse vis-à-vis de ses amies de ces paroles inqualifiables. Mon Dieu, qu'allait-on penser! Comment pallier, dissimuler cette incongruité de Cady!
--C'est de la démence. Cette enfant perd la tête! s'écria-t-elle.
Et, s'adressant aux deux dames:
--Vous m'excusez? Je suis désolée, mais il faut absolument que je voie moi-même ce qui se passe!... Un instant et je suis à vous!... Non, non, ne bougez pas, ne vous en allez pas, je vous en prie!... Je reviens tout de suite... Il n'y a rien du tout, j'en suis sûre! Cette enfant a une imagination désordonnée.
Cady avait déjà disparu. C'étaient ses pas qui avaient fait fuir les domestiques.
Noémi Darquet pénétra dans la chambre en tempête, ses beaux traits exprimant toute la mortification, la colère, la rage qu'elle ressentait.
Un esclandre pareil, quand il y avait du monde! Devant ces dames qui s'empresseraient de colporter la scène ridicule que Cady leur avait jouée, en l'exagérant encore, en la commentant!... Rien ne pouvait lui être plus désagréable, plus insupportable!...
--Voulez-vous m'expliquer ce qui se passe ici? cria-t-elle d'une voix tonnante, s'adressant à l'Anglaise qui s'était dressée à sa vue, galvanisée par la peur.
--Rien, madame, rien! affirma la fille, subitement dégrisée.
Mme Darquet courut au lit où Jeanne s'agitait, pourpre à présent, les yeux égarés. L'inquiétude gagnait la mère, malgré son optimisme obstiné.
--Ma fille! Qu'est-ce qu'a ma fille?
L'Anglaise approcha en chancelant, répétant stupidement:
--Rien, madame.
--Rien? s'écria Noémi impétueusement. Alors, pourquoi est-elle couchée?... Comme elle est rouge! Baby, regarde-moi!... réponds-moi!... Mais elle ne m'entend pas!...
Et saisissant l'Anglaise par le bras, elle la secoua rudement:
--Parlerez-vous à la fin? Qu'est-il arrivé à ma fille?...
Cady fit un pas en avant, le courage revenu, lançant d'une voix déterminée:
--Je vous l'ai dit, maman!... Miss était saoule!... Elle a mis Baby dans une baignoire d'eau glacée!... Elle l'a attachée et l'y a laissée très longtemps. C'est moi qui ai coupé les cordes et tiré Baby! Elle était toute verte et ne parlait plus!
Mme Darquet jeta violemment:
--Qu'est-ce que cette histoire absurde, Miss?
L'Anglaise protesta.
--Ce n'est pas vrai, madame!... Je ne sais ce qu'a miss Cady contre moi!... J'ai baigné Baby comme d'habitude, pour sa propreté...
--Dans de l'eau froide?
L'autre détourna ses yeux encore troubles, niant avec véhémence.
--Non, non, chaude!... Et puis, après, Baby a été toute drôle... et je l'ai couchée... J'allais lui donner de la tisane... peut-être qu'elle a pris le rhume...
--Vous mentez! cria Cady révoltée. Ce n'est pas vous qui l'avez couchée, c'est Clémence!... Baby était évanouie... Vous étiez tombée par terre! Vous étiez saoule!...
Mme Darquet tressauta, abominablement choquée.
--Cady! Qu'est-ce que c'est que ces termes!... cria-t-elle avec indignation. D'ailleurs, tais-toi!... Tu te mêles de ce qui ne te regarde pas!...
Et, à la porte ouverte, elle appela courroucée:
--Maria! Clémence!...
Les deux bonnes accoururent.
--Que s'est-il passé ici, tout à l'heure?
Elles affectèrent une ignorance.
--Mais, madame, nous ne savons pas!
--Clémence, Mlle Cady prétend que vous avez couché Baby?
La cuisinière protesta aigrement:
--Moi? Jamais de la vie!... D'abord, je ne suis pas entrée ici! Ah! si madame écoute les rapports de Mlle Cady!... On ne sait pas à qui elle en a, en ce moment... Elle s'en prend à tout le monde!...
La fillette bondit en avant, et, convulsée, livide d'indignation, elle cracha au visage de la domestique:
--Saleté!...
Mme Darquet s'effondra sur une chaise.
--Cady!... Quelle horreur!... Mais où sommes-nous? bégaya-t-elle suffoquée.
La petite avait fui, affolée.
Mme Darquet se lamenta, complètement démoralisée.
--Mon Dieu! ces dames qui sont au salon, à m'attendre, pensant on ne sait quoi... On ne peut donc pas avoir une minute de tranquillité!...
Maria s'avança, doucereuse.
--Si madame veut, je vais téléphoner à M. le docteur Trajan?... Vraiment, je crois que Baby est un peu souffrante... Miss me le disait ce matin...
L'Anglaise larmoyait à présent, marmottant:
--J'aime tant Baby!... Je suis désolée... Je ne voulais pas ennuyer madame... Sans quoi je l'aurais prévenue... Je n'avais pas idée que miss Cady s'affolerait pour rien du tout... Elle a menti, pour me faire tort...
Mme Darquet, courbée avec souci sur la petite Jeanne, tâtait son visage fiévreux, ramenait la couverture sur ses mains agitées.
--Evidemment, il faut téléphoner au plus vite. N'avez-vous pas donné le bain trop chaud, Miss?... ou trop près du déjeuner?... Et quelle idée de la baigner à cette heure-ci?...
--Non, non, madame, pas trop chaud, je mettais le thermomètre! pataugea l'Anglaise. J'avais pas baigné ce matin parce que Baby avait mal à la tête... Mais, ce soir, c'était passé... Alors, pour propreté...
Mme Darquet se redressa, levant les épaules avec mauvaise humeur.
--Certainement, il y a eu maladresse commise de votre part, dit-elle sèchement. C'est inconcevable que vous ne sachiez pas soigner un enfant, puisque c'est votre métier!...
Et, sur le seuil de la porte, elle ordonna:
--Téléphonez tout de suite, Maria! Je retourne au salon, mais je reviendrai bientôt... Je suis très inquiète.
Dès qu'elle eut disparu, Maria se retourna sur l'Anglaise, menaçante.
--Vous, vous allez foutre le camp! On n'a rien dit contre vous, parce que tout le monde aurait ramassé, mais on ne vous endurera pas! On vous a assez vue!... Donnez vos huit jours, ou on vous trépignera, je vous en préviens!...
--Laissez-moi, sale fille! grogna la gouvernante. Je partirai quand je voudrai!
Maria hurla, exaspérée:
--Sale fille? C'est moi que tu appelles sale fille?... Traînée, roulure!... Ah! tu veux donc étrenner?
Valentin s'élança dans la chambre.
--Ah çà! vous perdez la boule? vous faites un potin! gronda-t-il. Et madame qui va rappliquer, c'est choisi!
Maria, encore tremblante de colère, se sauva, tapant la porte.
Dans l'office, elle but un grand verre d'eau.
--Tiens, Valentin, téléphone au docteur pour la gosse, moi j'ai le sang tourné, je ne pourrais pas. Cette Anglaise, cette pourrie, cette charogne, j'aurais voulu lui manger les foies! Je ne la reverrai pas, car je ferais un malheur.
XXV
Très calme, la physionomie imperturbable, un peu hautaine et sceptique comme à son ordinaire, le docteur Trajan examinait et auscultait avec soin la petite Jeanne, toujours rouge, fiévreuse et sans connaissance.
De l'autre côté du lit, tiré au milieu de la chambre, Noémi Darquet, profondément émue, attendait la sentence du médecin avec anxiété. A cette minute, ce petit être souffrant lui semblait attaché à toutes ses propres fibres, et la peur de le perdre martelait douloureusement son cerveau.
L'aberration qui fait que tant de mères croient pouvoir, sans inconvénient, se décharger sur d'autres du soin et de la garde de leurs enfants ne supprime point dans leur cœur une affection dont le principal tort est de ne se manifester que par intervalles.
--Ce n'est pas grave? interrogea-t-elle sans pouvoir attendre plus longtemps le diagnostic.
Le docteur dit avec lenteur:
--Je trouve une forte congestion au poumon... Mais il y a eu aussi une commotion cérébrale intense. Pas d'imprudence?... Pas d'accident?
La mère fit un geste d'ignorance.
--Mais non!... Je ne pense pas.
Et, s'adressant avec impatience à la gouvernante, qui se tenait debout derrière le docteur, dissimulant de son mieux son inquiétude:
--Parlez donc, Miss. Expliquez ce que vous avez remarqué!... Vous m'avez dit que le matin Baby était mal à son aise...
Rouge comme une tomate, sous le regard appuyé de Trajan, qui s'était tourné pour la dévisager, l'Anglaise balbutia:
--C'est-à-dire, madame, Baby était grognon... elle se plaignait de sa tête...
--Vous l'avez promenée, néanmoins, comme d'habitude?
La bonne hésita, cherchant ce qui lui serait le moins défavorable d'avouer.
--Non... J'ai pensé que c'était mieux de rester en chambre, parce qu'elle toussait un peu...
--Elle toussait? s'écria Mme Darquet, qui s'exaspérait peu à peu, vexée par le silence désapprobateur du docteur, qui semblait la blâmer elle aussi. Elle toussait et vous l'avez quand même baignée?... Mais c'est de la folie!...
L'Anglaise objecta stupidement:
--C'était pour la propreté, madame.
Mme Darquet fit un geste violent.
--C'est bien, vous pouvez vous retirer... inutile de rentrer ici, vous n'êtes plus à mon service.
La gouvernante s'esquiva avec soulagement.
Noémi soupira.
--Ah! mon cher docteur, que l'on est malheureux, avec ces bonnes!... J'avais toute confiance en celle-ci... Elle paraissait sérieuse. Elle possédait d'excellentes références. Et voyez cette imprudence inconcevable!... Elle jugeait Baby assez souffrante pour ne pas la promener, et elle lui donne un bain... C'est évidemment ce qui a fait tout le mal!... Il faut tant de précautions avec ces petits êtres!...
Silencieux, ne quittant pas la petite Jeanne du regard, le docteur Trajan semblait absorbé par la solution d'un problème difficile.
Soudain, relevant la tête, il aperçut la silhouette mince de Cady, qui, pâle et anxieuse, se tenait derrière le lit de sa sœur.
D'une voix mesurée, il s'adressa à Mme Darquet.
--Voudriez-vous téléphoner rue de Trévise, à l'Office des Ambulances? Vous demanderez de ma part au directeur s'il peut envoyer avant six heures, pour des ventouses, l'infirmier qui porte le numéro dix-sept. C'est le plus doux et le plus adroit.
Mme Darquet pâlit, frappée d'effroi.
--Ah! vous pensez appliquer des ventouses?
--Oui... Demandez également une garde... le numéro soixante-trois, ou le quarante-neuf, ou encore le cent vingt... Tenez, je vais vous écrire cela.
Noémi se leva automatiquement.
--Vous ne croyez pas que ma femme de chambre et moi nous suffirions pour soigner Baby, en attendant sa nouvelle bonne?
Elle était partagée entre la terreur sincère de la gravité du mal qu'impliquait cette idée de garde, et la contrariété de l'embarras que cette étrangère causerait dans l'appartement.
--Non, répondit le docteur péremptoirement. Il faut une garde experte et vigilante près d'elle, qui ne la quitte pas une minute.
Une crainte aiguë noya définitivement les préoccupations secondaires de Mme Darquet.
Elle joignit les mains, en une étreinte si étroite que ses phalanges craquèrent.
--Enfin, docteur, s'écria-t-elle, d'une voix troublée et presque colère... Ma fille ne peut pas être gravement prise si subitement!... Il n'y a pas de danger?
Il répondit sèchement:
--Il y en aurait si elle manquait de soins professionnels. Mais je vous prie, veuillez téléphoner, je suis attendu, et je préférerais ne partir qu'après être sûr que l'infirmier et la garde vous seront envoyés sans faute avant ce soir.
Mme Darquet sortit de la chambre précipitamment. Alors, Trajan se tourna vers Cady:
--Avance et parle.
Droite, à voix basse et nette, elle expliqua:
--On vous a menti tout le temps. Baby n'avait absolument rien ce matin. Si Miss n'a pas voulu sortir, c'est qu'elle avait renouvelé sa provision d'eau-de-vie et qu'elle n'a pas eu le courage d'attendre le soir pour boire... Elle en a pris encore plus que d'habitude... Après déjeuner, j'ai vu qu'elle était déjà ivre... Ensuite, je ne sais pas ce qui s'est passé... J'ai entendu rire... Je suis entrée... et j'ai vu Miss roulée par terre, et Baby attachée dans une baignoire d'eau glacée... Il devait y avoir longtemps qu'elle y était, car elle était toute bleue et elle ne m'a pas reconnue...
Les yeux attachés sur Cady, impassible, accoutumé aux dessous lamentables de la vie des familles les plus correctes en apparence, le docteur demanda:
--Alors, qu'as-tu fait?
--J'ai sorti Baby de l'eau... J'ai appelé les bonnes... On l'a séchée, mise au lit et frictionnée... Mais j'avais peur, parce qu'elle ne revenait pas... J'ai été chercher maman... Je lui ai dit ce qu'il y avait.
--Et? interrogea le docteur, les yeux sympathiquement fixés sur la fillette.
Elle répondit, la voix saccadée par des sanglots:
--Maman n'a pas voulu me croire... Elle a écouté les domestiques, qui prétendaient que j'avais menti!... Maman croit toujours ce qu'ils disent... Moi, j'ai toujours tort!... Je m'en fiche ordinairement, mais là, j'avais peur que Baby ne meure si l'on ne savait pas ce qui était arrivé réellement.
Et, tout à coup, suffoquée par l'émotion, elle se mit à pleurer convulsivement.
--Chut! Cady, fit le docteur avec autorité. Va, rentre dans ta chambre; voici ta mère qui revient... N'aie pas peur, ta petite sœur ne mourra point, on va la soigner énergiquement.
Cady retourna chez elle au galop, saisie d'une horreur invincible à l'idée de revoir Mme Darquet, d'entendre sa voix. Elle ne pouvait lui pardonner son injustice, son aveuglement, incapable de se rendre compte que Noémi péchait plus par inconscience que par réel manque de cœur.
Mlle Lavernière attendait dans leur chambre, tout habillée, les traits contractés par le souci et la mauvaise humeur.
--Dépêchez-vous de vous apprêter, Cady, dit-elle aigrement. Autrement, nous arriverons en retard.
--En retard, où cela? fit Cady anéantie, tombée sur un siège.
--Ah çà, vous arrivez de la lune?... A votre cours de dessin, naturellement.
La fillette fit un geste de lassitude.
--Oh! pas aujourd'hui!... Baby qui est si malade!...
Mlle Lavernière s'emporta.
--Et puis après? Ce n'est pas vous qui la soignerez, je suppose? Est-ce qu'on a besoin de vous ici? D'abord, si vous voulez manquer le cours, allez en demander la permission à votre mère; moi, je n'en prends certes pas la responsabilité!... J'en ai assez de prêter la main à toutes vos fantaisies!
Cady se leva, sombre.
--C'est bon, je m'habille.
--Voulez-vous que je vous aide? proposa l'institutrice, un peu radoucie.
--Non, merci, répondit la fillette glacialement.
Ayant pris le Métro, elles entraient vingt minutes plus tard, boulevard de Clichy, dans le petit hôtel avec jardin et vastes dépendances où se tenait l'Académie qui avait à ce moment la vogue mondaine, grâce à l'habileté et à la science réclamiste de son directeur, le peintre Jacques Morisset.
Cady se dirigea seule vers l'atelier situé au fond du jardin, où elle retrouverait ses deux cousines Serveroy. Mlle Armande entra dans le pavillon-vestiaire, où attendaient les institutrices, les gouvernantes et les simples bonnes, adroitement réparties en plusieurs pièces, où les classes et les nationalités s'assortissaient.
Quand une mère avait la fantaisie d'amener ou de reprendre sa fille, c'était dans l'un des luxueux salons de l'hôtel qu'elle était reçue, par la femme ou l'une des trois délicieuses nièces de Jacques Morisset.
Mlle Lavernière piqua droit sur Mme Garnier, qui, après avoir rangé au vestiaire les manteaux et les chapeaux de ses élèves, s'apprêtait à sortir.
--J'ai à vous parler, dit-elle avec une expression qui intrigua immédiatement sa confidente.
La vieille dame hésita un instant; puis, la curiosité l'emporta et elle se décida.
--Venez avec moi, j'ai à sortir, nous causerons en route... Nous avons deux heures à nous avant de reprendre ici ces demoiselles.
Sur le boulevard, elle dit:
--Nous prenons le Métro.
Mlle Lavernière semblait très émue.
--J'aurais voulu causer avec vous tranquillement... Vous avez tant d'expérience et je suis si déroutée en ce moment!
Mme Garnier l'encouragea, avec une sympathie doucereuse.
--Allons, qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas?... il ne faut pas vous désoler, ma petite... tout s'arrange dans la vie.
Mlle Armande maîtrisait ses larmes à grand'peine.
--Je vous ai dit ce qui était arrivé... Hélas, vous m'aviez bien prévenue que je commettais une imprudence... à cause du caractère de cet homme!... Croiriez-vous, ma chère madame Garnier, que depuis le jour où M. Darquet s'est montré si affectueux, si généreux, il ne m'a plus parlé!... Il ne me regarde plus!... Il n'a pas l'air de se douter de mon existence!...
Elles étaient arrivées à l'escalier du Métropolitain. Mlle Garnier détacha deux billets d'un carnet de seconde classe.
--Ah! ah! fit-elle en hochant la tête, voilà qui est fâcheux pour vous, ma pauvre enfant!
Mlle Armande contint une explosion de douleur et de rage, proférant d'une voix enrouée:
--Enfin, qu'est-ce que j'ai pu faire?... Pourquoi s'est-il ainsi désintéressé?... Y a-t-il eu des rapports contre moi?... J'ai beau chercher, ma pauvre tête s'y perd!
Mme Garnier haussa légèrement les épaules en présentant les tickets au contrôle.
--Ne vous tourmentez pas, allez!... C'est bien masculin. Il a assez de vous, voilà tout! Et, dans son idée, le gros billet qu'il vous a donné, c'était le «solde de tout compte».
Mlle Armande frémit tout entière et trébucha dans l'escalier plongeant sous terre, au fond duquel on entendait le grondement sourd des trains.
--Oh! vous croyez? fit-elle humiliée et navrée.
--Sûrement!... Oh! ça me surprenait bien qu'il eût la main si large!
--Il est si riche!
--Ce n'est pas une raison, au contraire. C'est les plus riches qui se montrent les plus rapiats, surtout en amour.
--Mais enfin, que dois-je faire?... Je ne puis lui parler à la maison... Du moins, il faudrait qu'il s'y prêtât, et il m'évite. Et voilà deux fois que je me présente à son bureau pour m'entendre répondre qu'il est occupé et ne peut me recevoir.
Le train s'arrêtait au ras du trottoir, avec un grand bruit de freins serrés, sous la voûte blanche toute lumineuse du reflet des lampes électriques piquées en files. Elles montèrent dans le wagon qui s'ébranla aussitôt.
Debout, serrées l'une contre l'autre dans le compartiment, elles se regardèrent, renouant leur conversation par ce premier échange muet de leur pensée. Mlle Armande recommença, suppliante, sans s'occuper du public qui les environnait:
--Que puis-je faire?
Mme Garnier secoua la tête avec commisération et répondit très bas:
--Rien. En prendre votre parti, et, autant pour votre dignité que pour la sécurité de votre situation, oublier, vous effacer... Ce n'est pas patient les hommes, vous savez, et, si vous l'ennuyez maintenant que son caprice est passé, il saura trouver le moyen de vous balancer, sans avoir l'air seulement de s'en mêler.
Mlle Armande eut un geste involontaire qui fit se retourner avec humeur une voisine qui avait reçu son coude dans le dos.
--Oh! peu importe! fit-elle amèrement. Je trouverai toujours une place qui vaudra celle-là!... Pas nourrie, payée ridiculement, traitée en subalterne!...
--Villiers!... Nous changeons, annonça Mme Garnier.
Dans l'escalier, suivant la foule, elle objecta:
--Tout ce que vous voudrez, mais êtes-vous sûre de ne pas trouver pire?... Ou même de ne pas trouver du tout et de rester sur le pavé?... Ah! ma pauvre enfant, vous ne savez pas ce que c'est que la course à la place!... Les déboires, les mécomptes. Tout ce que l'on vous demande et tout ce que l'on vous refuse. Les maisons indignes où l'on entre... Et les situations à l'étranger! chez des rastas, des loufoques ou des brigands!...
Assise dans le nouveau train, Mlle Armande ne parla plus, abîmée en une sombre rêverie.
A la station de Caumartin, Mme Garnier la fit lever.
--C'est ici que nous descendons.
Elles gravirent les marches de la sortie sans mot dire et retrouvèrent le jour et le bruyant mouvement du boulevard Haussmann, devant les magasins du Printemps.
Machinalement, sans se demander où elle allait Mlle Lavernière suivait Mme Garnier qui traversa la rue Auber et prit la rue Tronchet.
Quand elles arrivèrent rue Vignon, Mme Garnier se décida tout à coup à la révélation qui lui coûtait.