Part 12
--Parce que c'est vrai... Votre visage m'a intrigué et m'a plu... Je suis venu sans réfléchir pourquoi... Et, en réalité, c'est idiot. J'ai une affaire urgente, avenue de la Grande-Armée... rendez-vous chez Hurtu, pour essayer une auto...
Et, pris d'une idée subite:
--Tenez, je vous emmène... Oh! avec votre gouvernante cela va sans dire!... Nous boufferons quelques kilomètres et je vous mettrai chez vous... Ou, mieux, nous dînerons ensemble à Saint-Germain ou autre part... Cela va?...
Il pensait:
--Fille d'une grue, déjà demi-grue, cela ira tout seul, et elle est vraiment excitante, cette enfant...
Il ne lui déplaisait pas, en outre, de devenir le «gendre» de la célèbre X...
Cady suivait presque nettement ses pensées, moitié irritée, moitié voluptueusement remuée.
Elle secoua la tête:
--Pas possible.
--Non?
--Non.
--C'est dommage.
D'un coup d'œil rapide, il explora la serre vide, tout au moins à proximité, et, se courbant, il entoura la taille de la jeune fille de son bras. Ses lèvres cherchaient les lèvres de Cady, qui se déroba, le cœur battant avec violence sous cette étreinte vigoureuse de mâle dont les sens s'échauffaient.
Il l'abandonna, vexé.
--Pourquoi faites-vous la farouche?
Elle répondit, un peu haletante:
--On ne s'embrasse pas en public.
Elle regrettait de n'avoir pas senti la caresse chaude de ces lèvres frémissantes; et, cependant, elle éprouvait un plaisir aigu et meilleur encore à aguicher l'homme et à le décevoir.
--Il n'y a pas de public, répondit-il
--Il peut y en avoir.
Il réfléchit, la regarda sournoisement, quasi menaçant, et se leva:
--Venez.
--Où?
--Vous verrez.
--Non... dites?...
--Eh bien, je ne sais pas, moi... Dans quelque restaurant du Bois... A cette heure-ci, nous serons tranquilles.
Cady éclata de rire.
--Vous êtes toqué!... Et mon institutrice?
--Elle m'a l'air passablement complaisante, hein?...
--Du tout!... Elle est convaincue que je fais manger les perruches.
--Quelles perruches?
--Celles du bâtiment là-bas.
--Et vous ne pouvez pas la semer pendant une heure ou deux?
--Certes non.
Une lueur de contrariété durcit les traits du jeune homme.
--Ce soir, alors?
--Quoi?
--Vous ne devez pas être très surveillée. Venez me rejoindre...
Cady sourit énigmatiquement.
--Peut-être pourrais-je... Mais pourquoi viendrais-je?...
Il sourit d'un air fat:
--Vous devez le savoir!... Car, enfin, si je vous ai suivie, c'est que vous m'y avez invité... Vous ne direz pas le contraire?...
--Non, je ne mens pas, moi... Je vous ai trouvé gentil, et j'ai désiré vous voir encore et vous parler.
--Très bien. Alors, nous nous entendrons... Donc, voici ce que nous allons faire? Vous continuez votre promenade; je vais essayer mon auto, et, à huit heures tapant, on se retrouve au bureau d'omnibus de la Madeleine... Je vous conduirai dîner dans un petit restaurant discret, rue Caumartin... Car je suppose qu'il ne faudrait pas se risquer chez Durand ou Larue?...
--Pourquoi?
--Vous pourriez y faire des rencontres qui vous embêteraient... Des amis de votre mère, hein?...
--C'est vrai.
--Pour moi aussi, d'ailleurs, ce ne serait pas sans danger... Cela va?
Elle le regarda dans les yeux:
--Vous devez être très rosse?
--Moi?... Pas du tout, je suis un excellent garçon.
Elle secoua la tête:
--Depuis que nous causons, vous ne m'avez pas dit une chose gentille, ni même aimable.
Il parut embarrassé.
--Ecoutez!... Je ne suis pas à mon aise... Vous êtes une drôle de petite bonne femme, vous savez!... Mais vous verrez, quand nous serons bien chez nous... Je suis très tendre avec les femmes, et, auprès de vous, je sens que je serai épatant...
--Je vous plais?
Les yeux du jeune homme flambèrent, puis se noyèrent dans une volupté brève et intense. Ses lèvres se crispèrent.
--Oui, beaucoup, fit-il bas, la voix changée...
Puis il lui serra la main avec une hâte.
--Séparons-nous, cela vaut mieux... vous me bouleversez, ma petite... A ce soir, c'est entendu?
--Oui.
--Pas de lapin, surtout?
--Non.
--Au bureau de la Madeleine.
Elle inclina la tête:
--C'est dit.
Il se pencha brusquement, effleura le visage de la jeune fille de ses lèvres brûlantes et se détourna avec un halètement.
--A ce soir.
Et il s'éloigna.
Cady le suivit du regard, et renversa sa tête en arrière, un rire muet d'ironie joyeuse illuminant sa physionomie:
--Ce qu'il est gourde! murmura-t-elle.
Et, avec des sauts de chèvre, elle regagna la palmeraie.
--Comme vous avez tardé, Cady, remarqua Mlle Armande.
La fillette prit un air innocent:
--Ces perroquets sont des amours!... Il y avait surtout un petit ara huppé, l'air content de lui!...
Elle s'étouffa dans un éclat de rire.
Mlle Armande se levait.
--Où allons-nous, à présent?
--Voir les sauvages, pardi!...
XVII
Au milieu de la foule grouillante des badauds qui se pressaient dans la vaste enceinte où s'élevaient les petites cases de plâtre et de roseaux, les nègres, vêtus d'oripeaux, passaient, affairés ou nonchalants, de l'allure souple, déhanchée et balancée de grands félins qui est le propre des races noires.
Réunis sous le nom unique d'une peuplade saharienne, ces individus ramassés un peu partout sur la terre de feu offraient des types fort différents: quelques-uns simiesques et hideux; beaucoup d'autres dressant, au contraire, de superbes statues de bronze, aux formes parfaites, aux traits d'une esthétique spéciale, mais qui ne manquait ni de charme ni de beauté.
Cady adorait l'exotisme; moins pour son pittoresque et son imprévu que par une raison obscure de mystérieuse volupté émanant des races primitives et ardentes--quasi bestiales--qui grisait son imagination et faisait tressaillir les fibres profondes de son petit être surexcité par son milieu, sa vie, ses pensées, et qui vibrait sans trêve, sans choix, à toutes les ondes passionnelles rencontrées sur son chemin.
Et quelque chose d'indicible créait immédiatement entre elle et n'importe quelle peau noire une communion sympathique, une confraternité tendre, mêlée d'admiration réciproque.
Très sincèrement, Cady n'hésitait pas à placer sur la même ligne le Parisien le plus cultivé et tel ignorant Sénégalien; car elle avait le don de pénétrer jusqu'à l'âme des plus inconnus, et le tréfonds de cette âme mise à nu pour ses yeux clairvoyants lui apparaissait bien peu différente chez le barbare et chez le civilisé.
Au centre de la piste s'étendait un bassin environné de simili-rocher, d'une blancheur éblouissante sous le soleil déjà très vif. Pendant l'été, il servirait aux ébats des négrillons plongeurs; mais, à cette époque, seul un vieillard noueux, couleur d'ébène, les yeux et les dents semblant faits du même émail, y évoluait, réclamant des sous pour ses prouesses nautiques.
Accroupi au fond d'une sorte de batelet rond en peau de bœuf cousue, armé de deux palettes en bois, il donnait la course aux canards et aux oies qui, malgré leur fuite à tire-d'aile, étaient bientôt rejoints et cueillis par le cou, les longs bras du nègre s'allongeant comme des tentacules vers leur proie.
Cady, enfiévrée, ravie, galopait à travers le village, jetant les sous à poignée aux enfants et aux négresses, ardente à recueillir les naïfs témoignages d'admiration qu'elle provoquait chez les mâles adultes.
Enfin, un indigène la captiva plus particulièrement.
Assis, solitaire, dans une case ouverte, il travaillait avec indolence, mais sans distraction, à des bijoux frustes, bien que d'un art vraiment original. Il les fabriquait à l'aide de procédés on ne peut plus primitifs et d'outils grossiers dont il se servait à la fois avec les mains et ses orteils agiles.
Auprès de lui, dans un trou creusé à même le sol, brûlait un feu où mijotait on ne sait quelle préparation au fond d'une minuscule marmite. Il en activait parfois la combustion en manœuvrant un soufflet de cuir encore revêtu de poils de vache.
Deux pinces, un marteau, une lime, une enclume faite d'un bloc de fer informe, c'était tout ce dont disposait l'ouvrier bijoutier qui tordait de l'argent ou du cuivre, sertissait des pierres de couleur et formait des bracelets, des agrafes, des bagues, des coffrets tout à fait dignes de l'intérêt d'un artiste.
Demi-accroupi, demi-allongé, il paraissait très grand, d'une maigreur élégante, les mains fines et délicates. Une chemise de laine grise trouée, serrée à la ceinture par une écharpe rose prodigieusement sale, laissait voir le bronze fauve du torse, des bras et des jambes nus. Une mousseline verte enroulée autour de son front ombrageait un superbe visage jeune, fier, de coupe anguleuse, à l'expression dédaigneuse, sournoise et tendre.
Indifférent--plutôt méprisant--du public qui se pressait autour de lui, il relevait rarement ses paupières qui voilaient d'admirables yeux sombres. Impassible et lent, il poursuivait sa besogne minutieuse, comme perdu en des pensées lointaines ou enseveli dans un étrange néant.
Cady s'était faufilée au premier rang et étudiait, absorbée, le bel Arabe.
De longues minutes s'écoulèrent; le public se renouvela dix fois autour de la forge du joaillier, puis devint plus rare: ce nègre silencieux et dédaigneux ne retenait pas la foule.
Cady demeura presque seule, debout, figée en sa contemplation.
Soudain, comme s'il eût été obscurément averti de cette présence, il leva la tête, et ses yeux de ténèbres enveloppèrent d'un regard rapide la silhouette de la jeune fille. Il ne dit mot, rabaissa ses paupières et se remit à travailler.
Cependant, à plusieurs reprises son regard se releva, s'attacha de plus en plus longuement au visage, aux yeux de Cady, droite, silencieuse comme lui et suivant patiemment son travail.
C'était un bracelet composé de deux tors d'argent, terminé aux extrémités par des boules grossièrement modelées que l'ouvrier criblait de pierres de couleur en relief, serties en un filigrane délicat.
Subitement il se redressa et fit signe à Cady d'approcher.
--Viens, dit-il d'une voix gutturale. Achète.
Et, étendant le bras, il saisit la jeune fille au poignet, l'attira et lui glissa le bijou encore chaud de son contact à lui.
Elle rit, montrant ses dents, une lueur caressante en ses yeux. Et elle secoua la tête.
--Non, non, je ne peux pas... Je n'ai pas d'argent.
Elle mentait, pour amener l'homme au cadeau qui lui affirmerait la réalité de l'impression qu'elle faisait sur lui.
Il reprit le bijou qu'elle lui rendait, un désappointement répandu sur ses traits à la fois virils et candides.
--Pas d'argent?... Mais si, toi riche.
Ses yeux inspectaient la toilette de la jeune fille. Elle affirma de nouveau:
--Non, je n'ai plus un sou.
Il lui tendit le bracelet avec entêtement.
--Toi prendre... demain apporter de l'argent.
Elle rit.
--Demain non plus, je n'aurai pas d'argent!
--Après, plus tard... n'importe, j'attendrai.
Cady se laissa choir sur le sol, assise comme lui, les jambes ramenées sous elle.
--Non, dit-elle sérieusement, je suis pauvre et je ne peux pas acheter ton bijou.
Il l'étudia avec attention et proféra, l'accent monotone et naïf, tandis que ses yeux intelligents scrutaient profondément la jeune fille:
--Ton mari donnera l'argent.
Elle riait.
--Je n'ai pas de mari.
--Ton papa?
--Non, non, mon papa n'est pas généreux!
Il reprit le bracelet, le frotta, fit briller l'argent et les pierres, et le tendit encore.
--Joli! fit-il admirativement.
Cady affecta un air pensif et chagrin.
--Certainement, il est très joli et je l'aimerais bien, mais je ne peux pas l'acheter.
Il argua:
--Pas cher, vingt francs... A Biskra, je vends plus cher.
--Tu es de Biskra?
--Non, Ouargla... mais je travaille à Biskra.
Et, quelque chose lui paraissant défectueux dans le bijou, il prit une énorme tenaille, une lime cassée et retailla, rogna avec soin.
Quand il eut fini, ses yeux s'attardant sur Cady immobile et attentive, il posa le bracelet sur ses genoux.
--Prends, dit-il laconiquement.
Et appelant un badaud qui passait, il lui demanda impérieusement:
--Cigarette!
L'autre ayant donné l'objet en riant, l'Arabe ne le remercia même pas, alluma la cigarette au feu de la forge et se mit à fumer en silence, son regard insistant ne quittant pas Cady.
Les paupières baissées, un sourire de triomphe courant sur ses lèvres frémissantes, elle prononça bas:
--Tu me donnes le bracelet?
Il ne répondit pas, immobile, absorbé, une volupté sauvage répandue sur ses traits.
Ils restèrent ainsi face à face, sans parler, jusqu'à ce que la cigarette fût consumée. Alors, d'un geste souple, Cady se leva, tenant le bracelet du bout de ses doigts.
--Tu me le donnes? répéta-telle câlinement.
Il se traîna près d'elle, toujours accroupi, prit le bijou et le passa au poignet de la fillette, autour duquel il dansait.
--Attends.
Il saisit une pince et imprima adroitement une torsion qui rapetissa le cercle.
De ses deux mains agiles, il fit monter et descendre le bracelet, ses doigts caressant l'épiderme velouté du bras de Cady.
Enfin, souriant, en découvrant ses belles dents blanches, il releva les yeux:
--Toi, jolie. Toi, jamais quitter cela, même pour la mort... Toi, souvenir de moi.
Cady inclina la tête avec une reconnaissance sincère et attendrie.
--Je te remercie.
Il insista:
--Toi, jamais donner, jamais vendre bijou, hein?... Toujours porter?
--Je te le promets, affirma-t-elle avec gravité, ses doigts menus caressant le bracelet.
Il se recula et ranima le feu qui s'éteignait.
--Tu viendras encore me voir?
--Oui, promit-elle.
--Toi, Parisienne?
--Oui.
Il soupira.
--Je voudrais voir Paris... Ici, pas moyen sortir, jamais.
Comme Cady allait s'éloigner, il lui tendit la main.
--Toi partir?
--Oui.
--Adieu. Je t'attends demain.
Cady fit un geste espiègle.
--C'est cela, attends-moi!
Il ne se méprit pas à son accent et sourit avec tristesse.
--Toi, méchante... toi, pas revenir.
Et, avisant une épingle tombée des cheveux de Cady, il la ramassa et la lui tendit.
--Tiens
Une idée de gamine surgit en l'esprit de la fillette.
--Regarde! s'écria-t-elle.
Et s'agenouillant devant le feu, elle posa l'extrémité de l'épingle en celluloïd sur la braise.
Une flamme jaillit en fusant, accompagnée d'une fumée blanche.
--Oh! s'exclama l'Arabe surpris.
Cady souffla sur l'épingle et la lui tendit.
--Amuse-toi!...
De nouveau, comme un enfant, il enflamma l'objet, l'éteignit, le fit encore brûler avec des exclamations de plaisir et d'étonnement; tandis que, de tous côtés, des nègres accouraient en piaillant et en se bousculant.
Cady s'esquiva et rejoignit Mlle Armande.
--Vite, filons, s'écria-t-elle. Nous allons prendre le thé quelque part, je meurs de faim!
Mlle Lavernière avisa le bracelet.
--Où avez-vous pris cela?
Cady répondit, innocente:
--Je l'ai acheté, quarante sous. Et comme je voudrais le porter, vous seriez bien gentille de dire à maman que vous me l'avez donné, pas?... Ce sera une vieillerie que vous aurez retrouvée dans vos affaires...
XVIII
La représentation du cirque de la place Blanche touchait à sa fin. Les derniers artistes se retirèrent et le public commença à se déplacer tumultueusement pour la séance de cinématographe qui terminait le spectacle.
Cady se leva, agacée.
--Filons! pas de cinéma, c'est rasant!
Elle adorait le cirque, surtout celui-ci, dont la clientèle du soir, nullement enfantine, pure crème de Montmartre, l'enveloppait d'une atmosphère malsaine qui agissait violemment sur ses nerfs inconsciemment friands de sensations troubles.
Elle jouissait de cette ambiance avec l'âme raffinée d'une enfant parisienne qui s'assimilait avidement--comme une matière poreuse absorbe le liquide--tout ce qui flottait de vice, s'exhalant des galeries bourrées d'ouvriers équivoques et de souteneurs avérés, des fauteuils où se coudoyaient les petites bourgeoises frissonnantes, les filles en quête et cette quantité d'hommes de la classe moyenne, provinciaux et étrangers pour la plupart, qui, chaque soir, s'élancent brutalement, aveuglément vers le plaisir.
Elle jouissait également--et, cette fois, avec l'âme pareille à celle des foules romaines--des exhibitions de chair, de force musculaire et d'adresse physique que le cirque lui offrait, reflet un peu pâli, bien que néanmoins assez fidèle au XXe siècle des jeux athlétiques des temps antiques, au moins quant aux émotions charnelles déterminées chez les spectateurs.
Ses yeux suivaient avec une profonde émotion, où l'art et la sensualité se confondaient intimement, les formes masculines et féminines dont l'acrobatie avait accentué les beautés esthétiques sans les exagérer. Et, chaque effort, chaque prodige d'équilibre, de souplesse, de sang-froid dans cet art presque constamment périlleux, faisait courir sous son épiderme un sang plus chaud et plus rapide.
Une sensation de volupté obscure, indicible, l'emplissait, débordait en elle, noircissait ses yeux, crispait ses traits, alanguissait et fouettait en même temps sa chair tout entière.
Sur la place Blanche, dans la nuit de laquelle se croisaient les feux de l'illumination des cafés, le lent tournoiement hallucinant du Moulin flamboyant, le va-et-vient incessant des lanternes des voitures et des autos, Mlle Armande, suprêmement dépaysée et ahurie, implora:
--Nous rentrons, n'est-ce pas, Cady?
Elle était lasse; un besoin provincial de sommeil piquait ses paupières.
Mais la fillette, les yeux enfiévrés, secoua la tête.
--Pas encore!... Il faut souper, j'ai très faim.
Elles n'avaient pas dîné, l'estomac mal rempli par du thé, des sandwiches et des gâteaux.
Mlle Armande s'effara.
--Souper?... Où cela? Pas ici, toujours...
Elle examinait avec terreur les restaurants débordant de monde, l'avalanche des filles audacieuses, aux allures banalement provocantes, aux toilettes raccrocheuses et minables, qui entraient et sortaient, fébriles ou veules, toutes en chasse. La place, les boulevards, les cafés, les rues avoisinantes semblaient appartenir à leurs bottines avachies, à leurs dessous fripés de voyante et fausse élégance qui balayaient la poussière et les crachats de l'asphalte.
Cady jeta un regard d'envie sur les entresols clos et éclairés où une clientèle plus choisie s'enfermait.
--Non, malheureusement, ce n'est pas possible... Il faudrait un homme avec nous. Mais on ira à une brasserie que je connais.
--Oh! Cady, une brasserie!
--Puisque je vous dis qu'il n'y a aucun danger!... Ici, oui, on pourrait tomber sur papa ou des amis, mais pas là-bas.
Sans écouter les supplications de Mlle Lavernière, elle héla un fiacre et y sauta en jetant:
--Faubourg Saint-Denis, au _Faisan doré_!
Basse d'étage, à la fois sombre et étincelante, grâce à ses boiseries foncées et aux glaces renvoyant les lumières à l'infini, la brasserie s'enfonçait en un long boyau étroit, garnie de banquettes de cuir, de tables de chêne, comble de consommateurs: commerçants, représentants, commis-voyageurs de toutes contrées. On jouait partout, aux cartes, aux dames, au jaquet: manilles bruyantes, piquets absorbés, jeux étrangers dont les partenaires s'interpellaient en italien, en allemand, en anglais. Beaucoup de femmes: petits collages en compagnie de leurs amants, demi-veuves momentanément séparées de leurs époux intermittents. Vertus qui s'indignent d'une proposition pour une nuit unique, qui exigent avec rigueur le nom, l'identité du personnage dont elles accepteront volontiers l'intimité durant les huit ou quinze jours qu'il passe à Paris, expliquant leur solitude par le départ de leur «ami» pour ses foyers.
Familiers, bavards, polyglottes et maladroits, les garçons circulaient, la main aux épaules des clients, transportant les «demis», les assiettes de choucroute, les craquelins, les œufs durs, causant volontiers et essuyant indifféremment les tables, les tasses et les verres avec le même coin de leur tablier.
Et, au-dessus des conversations, des rires, des courses des serveurs, des récriminations des joueurs mécontents, s'épandait la musique impérieuse et assourdissante d'un orchestre en smoking écarlate qui tapait et raclait à tour de bras des cake-walks, des marches, des refrains de music-halls et même d'impitoyables fragments wagnériens.
Bondissante et légère, Cady entraînant Mlle Armande dans son sillage, gagna un coin de table libre près de l'orchestre, et tout en échangeant des sourires avec les musiciens, elle se laissa tomber sur le cuir du divan.
--Ah! on est bien ici! s'écria-t-elle en respirant avec délices l'air lourd, saturé de tabac, d'émanations de bière, de café, de liqueurs, que des ventilateurs suspendus au plafond brassaient furieusement.
Mlle Armande se récria bas, révoltée par l'attention de l'orchestre:
--Pourquoi ces hommes vous sourient-ils? Est-ce que vous les connaissez?
--Bien sûr, répondit Cady avec calme. Ce sont les musiciens du thé Duphot. Seulement, là-bas, on est correct, on ne se dit pas bonjour... Ici, ça n'a pas d'importance.
Justement le morceau finissait; les smokings rouges se disséminaient dans la salle, invités de-ci de-là, sauf la contrebasse, un vieil homme grognon, qui occupait ses loisirs à se battre sournoisement avec le caniche obèse et galeux de l'établissement.
Le pianiste, un Milanais blond, mince, élégant, la mine obséquieuse et impertinente, les doigts noueux et malpropres, s'approcha en souriant de la table de Cady.
--C'est gentil de venir nous voir ici, dit-il d'une voix caressante, où se mélangeaient curieusement l'accent italien et celui de Montmartre.
Malgré les protestations mimées de l'institutrice, Cady poussa vers le jeune homme un bock que le garçon venait d'apporter avec du thé, des œufs durs et du jambon.
--C'est pour vous.
Il sourit, salua et s'assit prestement.
--Merci.
Puis, ayant bu, les yeux attachés sur la jeune fille avec une expression de caresse audacieuse, il demanda:
--Vous allez jouer avec nous ce soir?
Cady lança un regard de côté à son mentor.
--Peut-être.
Il atteignit un feuillet de musique.
--Nous avons une nouveauté très bath...
Cady s'empara du papier, qu'elle parcourut.
--Ça paraît joli.
Et, déjà rendue au piano, elle déchiffrait d'un doigt, en sourdine, la musiquette napolitaine, canaille et langoureuse, d'une volupté saisissante.
Mlle Armande se dressa, pâlissante.
--Cady, vous êtes folle!... Revenez à votre place!
Le pianiste la saisit au poignet et la fit rasseoir.
--Bah! laissez-la donc, elle s'amuse, cette petite.
--Mais, je ne veux pas! Il ne faut pas qu'elle s'affiche ainsi! balbutia l'institutrice avec angoisse. C'est une jeune fille du monde, monsieur!...
Le Milanais sourit.
--N'ayez crainte, on n'est pas des mufles...
Les musiciens revenaient, attirés par la présence de Cady, et reprenaient gaiement leurs places. Le premier violon, familièrement penché sur l'épaule de la fillette, jargonnait des paroles que Mlle Armande n'entendait pas.
Les consommateurs, intrigués par la nouvelle pianiste, tournaient la tête; les parties de cartes s'arrêtaient.
La ritournelle éclata, précédant la voix chaude et juste, d'une vulgarité exotique du Milanais.
Mlle Armande suivait, stupéfaite, le jeu assuré de Cady, l'agilité de ses doigts, le rythme endiablé, la volupté innée de son exécution. Ignorant l'art musical, elle n'assistait point aux leçons de piano et ne soupçonnait pas le talent précoce de cette écolière, si rétive et si paresseuse pour tout le reste de son éducation.
A la fin du morceau, les applaudissements crépitèrent, furieux et enthousiastes. Cady se leva, souriante, salua imperceptiblement et s'échappa du cercle complimenteur de l'orchestre pour venir se jeter aux côtés de Mlle Armande, la poitrine palpitante, les yeux brillants de fièvre.
--Oh! Cady, quelle folie! Je vous en prie, allons-nous-en, supplia l'institutrice.
La fillette attira le jambon.
--Attendez que j'aie mangé.
Cependant, elle ne pouvait avaler, la gorge contractée.
Un gros homme blond s'était levé d'une table, et, après un peu d'hésitation, il s'adressa au pianiste avec un fort accent germanique:
--La demoiselle... Est-ce qu'on peut lui causer?
Mlle Armande gémit: