La petite Cady

Part 11

Chapter 113,710 wordsPublic domain

--Eh bien, alors, voulez-vous lui demander si Mlle Armande et moi nous pouvons déjeuner ce matin chez Jacques Laumière? Il m'en a priée, pour faire séance de très bonne heure, parce qu'il n'est pas libre dans l'après-midi.

Maria l'étudia.

--C'est vrai, cette menterie-là?... Je parie que vous allez vadrouiller quelque part où vous n'osez pas dire!...

Imperturbable, la fillette affirma doucement:

--Du tout, c'est absolument vrai. Allez, ma petite Maria. Je vous en prie. Pour la peine, j'irai moi-même à la cuisine chercher notre chocolat, et vous n'aurez pas besoin de mettre mes bottines.

Maria ricana.

--Comme c'est malin!... Vous avez déjà chaussé des souliers...

Pourtant, elle se rendit à la prière de Cady, et revint peu après.

--Ça colle.

--Maman permet?

--Elle s'en f...!

Cady rentra en galopant dans sa chambre, hurlant comme une possédée.

--Ça y est... On est libre pour toute la journée!... et la nuit aussi!... Maman et père dînent à la Présidence!...

Mlle Armande, remise de ses émotions et occupée à se savonner le cou, répondit froidement:

--Quels sont vos projets, Cady?

--La noce, la grande noce!... Vous verrez!... Je sais et je ne sais pas!... On se décidera plus tard!...

Et, courant à la croisée du cabinet de toilette, elle l'ouvrit toute grande, malgré les protestations de Mlle Armande, appelant:

--Georges! Georges!...

Puis, comme ses cris n'étaient pas entendus, elle enfonça deux doigts dans sa bouche et émit un sifflement perçant, formidable.

Mlle Armande leva les bras avec horreur.

--Il ne manquait plus que cela! C'est un apache!...

En face, au même étage sur la cour, une fenêtre s'ouvrit, et la tête blonde du petit garçon du Palais de Glace parut.

--Georges, mon petit Georges! s'écria Cady avec ses inflexions les plus tendres, qu'est-ce que tu fais aujourd'hui?... L'auto est-elle libre?... Peux-tu venir avec nous?

L'enfant sourit et secoua la tête négativement.

--Non... On va aux courses.

--On t'emmène?

--Oui.

Cady frappa du pied.

--Je ne veux pas!... Viens avec moi.

--Je ne peux pas.

Elle cria avec colère:

--Dis que tu ne veux pas!

--Je voudrais bien demain, mais pas aujourd'hui.

Cady étranglait de dépit et de déconvenue.

--Tu aimes mieux voir ces stupides courses que de venir avec moi?

--Oui... Paul m'a dit qu'il me mènerait toucher les chevaux.

--Idiot! cracha la fillette, furieuse. Je te déteste!...

Georges baissa la tête avec chagrin.

--Veux-tu venir ce soir?... Ou si je peux aller chez toi?

Toute droite, les mains crispées à l'appui du balcon, Cady hurla:

--Non, je n'irai pas!... Et je te défends de venir!... D'abord, je ne serai pas là!...

--Ah! fit le gamin avec regret.

Cady trépigna, rouge de colère, chercha une injure sanglante et rare, ne trouva rien, et finit par jeter, du ton digne d'une souveraine offensée, qui ne se mariait point avec le seul terme qui lui vînt dans son désarroi:

--Cochon!

Et elle ferma brusquement la fenêtre.

Mlle Armande avait écouté et vu avec la plus grande surprise cette scène rapide, du fond de la pièce où elle se rencoignait. Elle s'écria, frappée du rappel de mille petits faits passés inaperçus jusque-là:

--C'est donc avec ce garçon que vous causez chaque matin, quand vous vous enfermez ici sous des prétextes?

Cady dédaigna de répondre et se jeta sur une chaise basse, se plongeant en des réflexions ardues.

--Cady! voulez-vous parler?... Pourquoi ne m'avez-vous jamais dit que la dame et l'enfant du Palais de Glace étaient nos voisins? Comment s'appelle cette femme?

Cady sortit de sa rêverie pour émettre avec indifférence:

--Elle se nomme Charlotte de Montigny.

Mlle Armande répéta, avec un rire persifleur:

--De Montigny!... Un nom de cocotte!...

--Eh bien, quoi? fit Cady sèchement. C'en est une cocotte, qui est-ce qui prétend le contraire?...

Mlle Armande se gonfla:

--Ah! ah! vous l'avouez?... Quand je vous disais que ce n'était pas une connaissance convenable pour vous!...

Cady sauta sur ses pieds d'un air excédé:

--Ah! la barbe!...

Puis, retrouvant la gaîté délirante de l'heure de son lever:

--Et puis zut!... Zut pour vous! Zut pour Georges!... On va s'amuser sans lui! Vite, mademoiselle Armande, habillez-vous jolie, avec votre robe de velours!

--Oh! est-ce la peine?

--J' te crois! Je vais vous aider, et vous me mettrez ma robe neuve... Nous filerons par le grand escalier, pour pas que Maria et Valentin nous pigent...

--Où irons-nous?

--Vous inquiétez pas!... Ça sera sur de la terre ferme... Ah! qu'est-ce qui vous reste d'argent pour nos courses?

--Pas grand'chose. Quarante sous, je crois.

Cady fit la grimace.

--La purée!... Moi, j'ai six ronds!... Avant-hier, ma cousine Serveroy m'a emprunté dix francs. Alors, la première chose, c'est de saigner un pante... On ira déjeuner chez mon parrain, et il casquera... Allons-y immédiatement... Vous verrez, c'est amusant chez lui... Dans son cabinet, c'est plein de portraits de femmes nues, et je connais le truc pour ouvrir un meuble où il y a des albums de dessins dégoûtants... Nous les regarderons pendant que parrain s'habillera.

--Ah çà! de qui parlez-vous? demanda Mlle Armande, décidée à ne rien relever des paroles étranges de son élève.

--Du père Le Moël, le sénateur.

--Bon!... C'est chez lui que nous déjeunerons?... Enfin, c'est au moins un homme vieux et respectable.

--Vieux, oui. Mais il n'y a pas plus cochon que lui, je vous en réponds!... Vous allez voir les petits yeux qu'il fait en m'embrassant et en me tripotant!...

--Cady!... Voyons!

--Quoi? C'est tout simple... C'est justement parce que ce n'est pas un vrai bon vieux, qu'il est à la coule, qu'il ne nous vendra pas et qu'il allongera du pognon pour notre vadrouille.

Dans la voiture qui les menait rue Monsieur-le-Prince, où habitait le sénateur, Mlle Lavernière profita d'un instant de répit dans le verbiage de Cady pour lui poser une question, d'un ton ambigu:

--Dites-moi, Cady, cela ne vous est pas désagréable d'aller faire le pantin et de recevoir les caresses d'un vieillard égrillard, pour qu'il vous donne de l'argent?

Cady eut un frémissement. Elle se renversa au fond de la voiture et lança un long regard d'amertume et de raillerie à son institutrice.

--Ma foi, mademoiselle, scanda-t-elle, insultante, c'est plutôt à vous qu'il faudrait demander des impressions à ce sujet-là...

Mme Lavernière se détourna vivement, les joues cramoisies, comme si un soufflet les eût cinglées, et ne trouva pas un mot de riposte.

Aussitôt que le vieux domestique, gras et solennel, eut ouvert la porte, Cady le questionna, en s'élançant impétueusement dans l'antichambre:

--Monsieur est-il levé, Ludovic?

--Pas encore, mademoiselle Cady, répondit l'homme en souriant, je vais l'avertir.

--C'est ça, et dites-lui que nous venons déjeuner... Vous savez ce qu'il y a à manger?

--Non, mademoiselle, mais sûrement Célestine a le temps de vous faire des pommes flambantes.

La fillette battit des mains.

--Chouette!

Dès que le valet de chambre eut disparu, elle glissa bas à son institutrice:

--Veine, que parrain ne soit pas encore levé!... Il va me recevoir au lit, il sera tout attendri, à moitié endormi, et il lâchera le fafiot... Autrement, je ne le tapais que d'un louis!...

Mlle Armande examinait le salon sombre et austère, aux vieux meubles Louis-Philippe, avec, aux murs, des portraits de famille, émanant de pinceaux médiocres. Cady indiqua, avec un rire:

--Dans la chambre de parrain, il y a la tête de ma grand'mère... la mère de papa... quand elle était jeune.

--Tiens, pourquoi? s'étonna Mlle Armande.

--Ah! voilà!... Paraît qu'ils étaient plus qu'amis dans les temps.

--Dites donc, remarqua Mlle Armande, ironique, votre parrain ne se presse pas de vous appeler?... Je crains que vous n'obteniez qu'un louis.

Cady haussa les épaules.

--Vous ne voudriez pas qu'il se bichonnât pas un peu pour me recevoir!... Il sait bien qu'il est trop moche au naturel... Il met son râtelier... il se fait friser... Y se vaporise... Comme vous, quand vous allez déjeuner avec des parents de province...

Mlle Armande coupa avec précipitation:

--M. Le Moël sera peut-être contrarié de me voir... C'est très indiscret de venir s'imposer chez lui.

Cady, jeta, dédaigneuse:

--Bah! il m'aime assez pour vous avaler.

Ludovic passa la tête à la porte:

--Si mademoiselle veut venir?

Cady s'élança en gambadant:

--A l'assaut du pante!...

Deux minutes plus tard, elle rentrait, radieuse, agitant un billet bleu, triomphalement.

--Je l'ai!... Quelle noce, mes empereurs! Et puis, écoute, mademoiselle de Lavernière, je t'offre un petit cadeau!... Vite, serrez ce papier dans votre porte-monnaie. C'est vous qui paierez... Et, maintenant, entrez ici!...

Elle ouvrit une porte découpée dans la tapisserie, et poussa Mlle Armande dans une petite pièce claire, dont les murs étaient constellés de dessins, d'aquarelles, de croquis, de photographies de femmes fort légèrement--ou pas du tout--vêtues, dans les poses les plus coquettes et les plus aguichantes. La plupart portaient des dédicaces manuscrites plus qu'amicales, adressées au maître du lieu.

--Hein! vous croyez, ce qu'il en a eu, des femmes!... Et il y en a encore un tas dans les tiroirs... des femmes du monde qui ne s'affichent que pour les intimes... Mais approchez, que je vous montre les albums... Dépêchons, faut pas que parrain nous pince!...

Et, faisant jouer le secret d'un buffet Louis XV de vernis Martin, la fillette atteignit un album couvert de vélin blanc.

--De la peau de femme, expliqua-t-elle.

Elle ouvrit le volume.

D'abord Mlle Armande demeura hébétée; puis, brusquement, elle recula, avec un cri étranglé:

--Oh!...

Cady, qui prêtait l'oreille, tressaillit:

--Méfiance!... voilà parrain! jeta-t-elle bas, en refourrant le livre à sa place, et bousculant sa compagne pour rentrer dans le salon.

L'aspect du vieillard impressionna Mlle Armande. Elle le trouva aristocratique. Le déjeuner l'enchanta. Il y avait de la truite à la mayonnaise, des rognons en brochette, du pâté d'alouettes, une salade, du fromage, des fruits, et les pommes au rhum, ajoutées pour Cady. Le tout abondamment servi et de qualité exquise, ainsi que le vin.

Le Moël mangeait lentement, en gourmet heureux d'avoir conservé un estomac solide, en dilettante qui jouissait de rassasier en même temps son palais de bonne chère et ses yeux de la mignonne créature placée en face de lui.

Depuis longtemps, le vieillard, par mesure de prudence, avait renoncé à l'un de ses plaisirs favoris d'antan: s'attabler en compagnie d'une jolie femme et entremêler les satisfactions culinaires et celles de l'amour. Aussi, la brûlure légère, sans danger, que lui causait cette présence de femme-enfant, lui était-elle une sensation tout à fait délicieuse.

Tout en émettant des paroles quelconques, en répondant poliment à Mlle Lavernière, dont le physique le laissait complètement indifférent, il savourait en connaisseur les trésors de cette chair juvénile, l'éclat incomparable de ces yeux, le grain fin de cette peau, l'or semant cette chevelure soyeuse, tout ce qu'il y a d'indicible et d'inappréciable dans l'extrême jeunesse de l'être humain.

Peu à peu, enfourchant son dada favori, d'un ton solennel de grand-père vertueux, avec des yeux pétillants de vieux marcheur, le sénateur déplorait en termes amers la progressive évolution sociale, où la femme se virilise, perd sa grâce, son charme, répudie ses fonctions, oublie sa raison d'être:

--Pauvres folles qui, pour dominer l'homme, renoncent à l'asservir!... Ne sois jamais pareille à ces disgracieuses péronnelles, Cady!... Ne deviens pas une femme supérieure, une forte tête: redoute comme la peste le ridicule du féminisme et ses désastreuses conséquences... Tu as le bonheur d'être fille... Tu promets même d'être une jolie fille... Aspire à ne devenir qu'une femme, qu'une très jolie femme!...

Et, mélangeant les prescriptions morales à celles qui touchent à l'hygiène de la beauté, il recommandait:

--Soigne ta peau... C'est le satiné, la fermeté, la fraîcheur savoureuse de l'épiderme qui rend irrésistibles tant de femmes à peine jolies... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux consacrer des heures à sa toilette, aux mille soins intimes de son corps--un trésor sans pareil, vois-tu, que le corps féminin--que de s'occuper de politique, de piocher les sciences, le droit, la médecine, même les arts?... La femme, écoute-moi bien, petite Cady, doit badiner avec tout ce qu'elle approche, doit tout aborder en riant, sans jamais rien approfondir, sans chercher à se spécialiser et à posséder un réel talent en quoi que ce soit; autrement, elle devient burlesque et odieuse... La femme ne saurait être ni un savant, ni un artiste: c'est elle-même qui est le mystère et l'art par excellence, que l'homme a le devoir et la joie d'étudier et d'admirer!...

Mlle Armande, secrètement choquée dans son féminisme universitaire et roturier, n'osait, par affectation de distinction, contredire leur hôte. Néanmoins, elle insinua:

--Cependant, monsieur, sans tomber dans les travers que vous stigmatisez si bien, la femme intelligente ne saurait borner son horizon à son cabinet de toilette, ni repousser tout autre savoir que celui des attitudes et de la coquetterie.

Le Moël la regarda de travers, ripostant avec feu:

--Hé! mademoiselle, croyez-vous que ce soit une petite science que celle de la coquetterie, et un art médiocre que celui des attitudes?... Les attitudes!... Mesurez-vous la profondeur de ce mot?... C'est le secret de se profiler, de s'ériger avec grâce, avec séduction, avec perversité, naïveté, ingénuité, pudeur, coquetterie, volupté!... C'est la clef du mystère de la passion, du désir que la femme déchaîne à sa volonté chez l'homme!... Les attitudes!... Mot évocateur, sublime, inouï... C'est la Vénus qui ouvre hardiment ses bras à l'amour... Celle qui le repousse avec une délicieuse hypocrisie, qui le rend plus ardent... C'est, en public et dans les suprêmes intimités, la mise en action de toute la psychologie subtile de la femme, traduite par son geste, synthétisée par son corps!... Ton attitude, Cady, si tu veux être séduisante et séductrice, il te faudra l'étudier, la varier, la recréer cent fois le jour... Enjouée, aimante, attendrie, passionnée, folle ou sérieuse, quelque sentiment que tu veuilles exprimer, ce ne sera point à l'aide de pensées et de phrases, mais par ton attitude... Car, sache-le bien, ce n'est pas l'âme que l'homme regarde et aime dans la femme, c'est sa divine silhouette!...

Cady hochait la tête avec un sourire énigmatique.

--Oui, oui, conclut-elle, je sais que pour plaire, une femme doit prendre de la peine. Mais avouez, parrain, que se donner un pareil turbin pour un seul homme, pour son légitime seulement... ça serait rudement de la foutaise!...

XVI

Comme Mlle Armande et Cady sortaient du Métro, à la station de la Porte-Maillot, la fillette, qui avait décidé de commencer la journée par une visite au Jardin d'Acclimatation, où il y avait une attraction--trois cents Africains et leurs animaux domestiques--pressa subitement le bras de son institutrice en murmurant:

--Regardez ce joli garçon; ce qu'il a tiqué sur nous!...

Remontant l'avenue, un jeune homme s'était, en effet, arrêté, frappé par la joliesse excitante du petit visage ardent de Cady, qui émergeait de l'escalier aux vitrages glauques, dont l'art nouveau cherché encadrait merveilleusement le type de beauté toute moderne de la jeune fille.

De taille moyenne, un peu replet, mais pourtant l'allure aisée et vive sous le pardessus cambré, le blondin aux longues moustaches, relevées à la Guillaume II, montrait toutes les caractéristiques du mondain sportif et de l'officier de cavalerie qu'il était.

Provincial par ses origines et ses garnisons, Parisien par ses fréquents séjours à Paris et la ferveur avec laquelle il suivait les classiques événements de l'année élégante et sportive, pratiquant le cheval par nécessité de carrière et en vue du Concours hippique, amateur passionné d'automobile, et, au fond, n'y connaissant rien.

Son teint était frais, avec, par places déjà, la couperose commençante des militaires. Ses lèvres charnues annonçaient le sensuel, comme ses yeux bleus à fleur de tête, sans éclat, sous le front blanc légèrement dégarni, révélaient l'anti-intellectuel.

Machinalement, sans projet défini, il avait rebroussé chemin et suivait d'un pas indécis les deux jeunes filles, peu à peu refroidi par un examen plus attentif de Cady, qui lui découvrait une enfant où il avait cru d'abord apercevoir une femme.

Tout à coup, Cady, qui avait saisi avec dépit son hésitation, s'arrêta et lança d'une voix vibrante, comme si elle eût continué une discussion avec son institutrice:

--Moi, j'adore les hommes blonds!... Et, à seize ans, on peut avoir une opinion!...

Puis, avec un éclat de fou rire, elle passa son bras sous celui de Mlle Armande, ahurie, et l'entraîna vers le tramway miniature du Jardin, dont les poneys las dormaient en tirant sur les chariots, qui sonnaient la ferraille et criaient les essieux mal graissés.

--Vous perdez la tête, Cady!... gronda Mlle Armande. Ce monsieur a certainement entendu vos paroles saugrenues!...

--Croyez-vous? se récria la fillette d'un air exagérément candide.

--Il reste là, planté, à nous regarder... C'est fort ennuyeux.

Cady éclata de rire.

--Bah! il ne courra pas derrière la voiture!... Et puis, quand même il nous suivrait et nous parlerait... Ça arrive tous les jours aux femmes, à Paris, vous savez...

--Cela vous est arrivé?

--Plus de cent fois, quand je sortais avec Mathurine.

--S'adresser à une enfant comme vous, c'est scandaleux!...

--C'est rigolo, parfois...

Mlle Armande s'indigna.

--Moi, je ne souffrirai pas qu'un individu vous parle dans la rue!...

Le tramway s'ébranlait et filait entre les arbres, par grands tressauts.

Cady fit un mouvement insouciant des épaules.

--Un «individu», bien sûr!... Mais un jeune homme gentil et bien élevé, qu'est-ce que cela fait?... C'est chameau et bête, les hommes, mais ce n'est guère méchant, je vous en réponds... On en fait ce qu'on veut... Au fond, ils sont bien plus intimidés que nous, dans ces aventures-là...

--Je vous répète!...

Cady poussa un éclat de rire aigu.

--Non, ne répétez pas, j'ai bien entendu... Inutile d'user votre tapette.

Elles arrivèrent au jardin, et Cady musa longuement à l'entrée, sous des prétextes, l'œil aux aguets, bavardant sans penser à ce qu'elle disait. Enfin, un éclair de triomphe brilla dans ses yeux, elle rit sans cause, une ardeur passionnée répandue en toute elle.

Elle avait aperçu le jeune homme de naguère, descendant du second convoi.

--Venez dans la serre mademoiselle Armande!...

Et, parvenue à la palmeraie, la jeune fille suggéra:

--Peut-être préférez-vous vous asseoir ici, pendant que j'irai visiter les perruches, là, auprès?... Vous savez qu'elles font un horrible tapage...

Mlle Armande accepta avec empressement, en s'emparant d'un fauteuil.

--Oui, c'est cela!... Je vous attends.

Cady s'élança vers la sortie; puis, au lieu de gagner la porte de gauche, qui conduisait au hall des perroquets, elle rebroussa vivement vers la droite et rentra dans la grande serre par une galerie latérale.

Le jeune homme s'y promenait, une cigarette non allumée à la bouche.

Il sourit en apercevant Cady, et parut surpris en reconnaissant qu'elle se dirigeait résolument vers lui.

Arrêtée devant lui, un sourire hardi entr'ouvrant ses lèvres, les yeux bridés par les paupières demi-closes, un peu pâle--car, malgré tout son aplomb, une vive et délicieuse émotion l'étreignait--elle lui tendit les doigts:

--Bonjour, Charley! fit-elle d'une intonation à la fois moqueuse et caressante.

Il prit la petite main, avec un regard autour d'eux.

--Je ne m'appelle pas Charley, remarqua-t-il en souriant.

--Ça va pourtant à votre genre de beauté... Alors, comment?

--Maurice... Et vous?

--Charlotte, répondit-elle sans hésitation.

Il examinait de nouveau les entours avec appréhension:

--Où est votre amie?

--C'est mon institutrice, pas mon amie. Ne vous tourmentez pas, elle est assise là-bas et ne bougera pas.

Il ramena les yeux sur elle, avec une autre inquiétude:

--Ecoutez, fit-il, contrarié, c'est de la folie!... Vous êtes une enfant... Quel âge avez-vous?

Cady posa la main sur sa main à lui, désignant un banc à l'abri des grandes fougères arborescentes, qui dressaient leur dentelle d'un vert intense dans l'air humide et tiède, au milieu de la paix extraordinaire de ce lieu clos, à la lumière tamisée d'aquarium.

--Venez là un instant, dit-elle à voix basse, câline. Vous pouvez bien perdre cinq minutes à causer avec moi, quand même je ne serais qu'un baby...

Avec une singulière angoisse, elle sentait qu'elle perdait l'influence fugitivement acquise sur cet inconnu, et elle voulait impérieusement le reconquérir, passionnée à ce jeu de félin qui est l'essence même de la femme... Du moins de celle élevée comme la fille de Mme Darquet.

Il céda avec un malaise. Cette étrange petite créature l'attirait invinciblement; et, néanmoins, son âme simple de snob pas du tout pervers lui suggérait des révoltes.

--Mon garçon, tu t'embarques dans une aventure idiote, pensait-il, perplexe, et pourtant docile aux vouloirs mystérieux de la femme-enfant qui s'emparait de lui.

Assise, gardant la main du jeune homme dans la sienne comme pour l'empêcher de fuir, Cady l'interrogeait, ses yeux le scrutant profondément.

--Qu'est-ce que vous êtes?... Officier, je parie?...

Il acquiesça.

--En effet... Et vous?

Elle repartit, gouailleuse:

--Dame, il y a des chances pour que je ne sois pas militaire, moi!...

Il sourit.

--Vos parents?...

Elle mentit effrontément:

--Je suis la fille de Mme X...

Elle nomma une personnalité parisienne très connue: théâtreuse et demi-mondaine.

Le jeune homme la regarda avec étonnement:

--Comment, elle a une fille?... Et de votre âge?... C'est impossible!...

Cady comprit qu'il n'était pas assez informé pour qu'elle ne pût risquer le petit roman soudain surgi dans sa cervelle.

--Probable, qu'elle a une fille, puisque je vous dis que c'est moi!... Elle ne me sort qu'auprès des intimes, naturellement... Je ne la rajeunis pas... bien que je ne paraisse guère mon âge... Dix-sept ans, la prochaine fois...

Il hocha la tête, acceptant la fable. Après tout, bien que fluette, cette enfant avait des yeux et des allures de jeune fille--sinon de femme!...

L'idée de son état social l'enhardit.

Il retira sa main prisonnière des doigts de Cady, et se mit en devoir d'allumer sa cigarette.

--Ah! ah! vous êtes Mlle X...

Cady, choquée de cette désinvolture, fit tomber allumette et cigarette, d'une chiquenaude adroitement appliquée.

--On ne fume pas ici, monsieur Maurice!... Et puis, ce n'est pas poli, vous savez!...

Il s'inclina avec un respect ironique:

--Toutes mes excuses, mademoiselle Charlotte... Je ne vous aurais pas cru si susceptible!...

Elle rougit, dépitée par le ton goguenard de son interlocuteur.

--Brute, imbécile, lourdaud! pensa-t-elle rageusement... Attends, je vais te faire marcher!...

Et, possédée du besoin de se venger en excitant chez son partenaire des désirs qui devaient être frustrés, elle velouta son regard et sa voix, comédienne accomplie, se rapprochant du jeune homme d'un mouvement onduleux.

--Pourquoi nous avez-vous suivies?

Il répondit, sincère, étudiant d'yeux soudain troublés la grâce inexprimable de cette petite fille, de qui semblaient émaner des effluves passionnels:

--Ma foi, je serais bien embarrassé de le dire!...

--Quelle blague!... C'est mon institutrice qui vous intéresse?

Il fit un geste de protestation:

--Je n'ai même pas vu sa figure!...

--Alors c'est moi?

Il se pencha:

--Vous savez parfaitement qu' oui.

Elle se recula.

--Naturellement... Mais, alors, pourquoi prétendiez-vous que vous ne saviez pas dans quel but vous nous accompagniez?