La pénétration saharienne (1830-1906)

Part 4

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M. le Gouverneur général a, sur la nature de la mission à donner à des Européens dirigés sur Tombouctou, des idées plus nettes que celles que je puis avoir. Aussi ne hasarderai-je qu’avec une grande réserve celles qui me sont suggérées par ma conversation avec Si Hamza. La mission, d’après moi, devrait être à la fois politique, scientifique et commerciale. Les éléments qui la composeront devraient donc répondre naturellement à ces conditions. J’y mettrais : 1o un officier instruit, chef de mission ; 2o un homme connaissant la physique, la minéralogie et la botanique ; 3o un médecin ; 4o un commerçant. Tous parlant l’arabe et pouvant sous le costume arabe, qui leur est indispensable jusqu’à Tombouctou, passer au besoin pour des indigènes. Au dire de Si Hamza, le costume européen sera leur meilleure garantie une fois qu’ils seront dans le Soudan. Je ne m’étends pas davantage sur ces détails d’exécution, avant de savoir s’il convient à M. le Gouverneur général de tenter cette entreprise telle que la présente Si Hamza, qui parle de son succès, je le répète, avec une confiance qui me gagne.

Il semble naturel de voir l’exécution au moins partielle de ces projets du maréchal Randon dans le voyage accompli en 1860-62, par le commandant Colonieu[86] et le lieutenant Burin, accompagnés de Si Bou Bekeur, fils du khalifa Si Hamza. Mais Randon n’était plus là ; la mission fut organisée par le Ministère des Colonies, auquel l’Algérie venait d’être rattachée, et le plan adopté diffère sensiblement de celui que Si Hamza avait exposé au maréchal.

Colonieu et Burin s’adjoignirent à la caravane annuelle qui, du cercle de Géryville, se rend dans les oasis septentrionales du Touat, en vue d’y échanger les produits des troupeaux algériens contre les dattes des oasis[87]. Le but de la mission était d’étudier les moyens de développer les relations commerciales avec le Touat et d’y porter des échantillons de nos produits. On partit[88] d’El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois de novembre 1860. On suivit l’Oued-Gharbi en passant par Mengoub, itinéraire précédemment relevé par de Colomb. Puis on traversa la région des Meharreg, zone de bas-fonds qui s’étendent au nord de l’Erg. On s’engagea ensuite dans l’Erg, pour aboutir à la petite oasis de Sidi-Mansour, la première palmeraie du Gourara. Assez bien accueillis dans ce ksar, ainsi qu’aux Oulad-Aïach et à Ksaïba, les officiers adressèrent aux djemaâs des principales oasis des lettres les avertissant de leurs intentions toutes pacifiques et de leur désir d’entrer avec les ksour en relations d’amitié et d’affaires[89]. Mais lorsque, se rapprochant de la grande sebkha du Gourara, ils voulurent entrer aux Oulad-Saïd, ils trouvèrent les portes du ksar fermées et les habitants en armes sur les remparts. Il en fut de même à Timmimoun, la principale oasis du Gourara, puis à Taoursit, à Ouakda, et l’exemple fut contagieux. Assurés d’une réception analogue dans toutes les oasis du Timmi, où leurs envoyés avaient été accueillis par des cris de mort, et afin de ne pas empêcher les Arabes de la caravane d’effectuer leurs transactions, les officiers préférèrent ne pas continuer leur route vers le Sud ; après une pointe vers l’Aouguerout, où la réception des Khenafsa, serviteurs religieux des Ouled-Sidi-Cheikh, fut un peu meilleure que celle des oasis berbères, ils revinrent à Géryville en janvier 1861.

A quoi faut-il attribuer l’échec de cette tentative ? On a parlé[90] des inquiétudes des négociants de Timmimoun qui, intermédiaires actuels du commerce, craignaient de se voir déposséder par nos commerçants. Mais la principale cause fut le caractère hybride de ce voyage, qui, comme plus tard la mission Flatters, n’était ni une mission pacifique ni une expédition militaire[91]. Le commandant Colonieu le dit expressément[92] : les populations des oasis, croyant que les envoyés arrivaient en forces, jugeaient la résistance inutile et avaient résolu de subir la loi du plus fort. Mais lorsqu’elles surent qu’ils n’avaient pas de troupes et surtout pas de canons, qu’ils n’étaient accompagnés que d’une escorte de cavaliers indigènes, leur attitude changea du tout au tout, et elles refusèrent le contact avec eux. Le simple retour en arrière d’une mission pacifique passa à leurs yeux pour l’échec d’une expédition qui, devant leur ferme contenance, n’avait pas osé se mesurer avec eux ; ce bruit se répandit rapidement jusqu’à Tombouctou, comme le prouva une lettre du cheikh El-Bakkay au Gouvernement Général de l’Algérie au sujet du mauvais effet produit par cette mission[93]. C’est à partir de ce moment que les Touatiens se tournèrent vers le Sultan du Maroc, espérant de lui protection contre les Français[94].

La relation du voyage de Colonieu et Burin, publiée seulement beaucoup plus tard (1892-94), contient nombre de renseignements géographiques intéressants sur la route parcourue et de données sur le commerce des oasis. En ce qui concerne le commerce transsaharien[95], elle fait justice des illusions trop répandues tant sur son importance que sur la facilité d’en détourner le maigre courant vers nos possessions, puisque le principal objet de ce trafic n’est autre que l’esclave : « Pourquoi, dirent les Ksouriens à Colonieu[96], avez-vous rendu la liberté aux nègres ? Vous avez brisé là notre commerce le plus important. Vous voulez, dites-vous, les produits du Soudan : mais avant tout achetez donc les négresses, nous vous en enverrons, le reste du commerce soudanien n’est rien[97]. »

Pendant les années qui suivirent, les projets d’exploration dans la direction du Touat et du Niger ne reçurent même pas un commencement d’exécution. A peine convient-il de mentionner, en 1862, la fondation par Jules Gérard d’une Société africaine internationale, cynégétique, zoologique et protectrice, qui se proposait d’ouvrir des relations permanentes avec le pays des nègres. La même année, Cosson, d’Oran, forma également divers projets d’exploration saharienne, mais il ne dépassa pas Aïn-Sfissifa. Les demandes du lieutenant Moulin, qui souhaitait se rendre au Touat, du capitaine au long cours Maignan, qui voulait établir un service de navigation par vapeurs démontables jusqu’à Tombouctou, et de là une route de caravanes pour l’Algérie, ne furent pas davantage prises en considération.

Cette période, féconde en somme au point de vue de l’exploration, se termine par une importante tentative individuelle, le voyage de l’Allemand Gerard Rohlfs ; il réussit à aller au Touat, qui, désormais fermé aux Français, s’ouvre encore à un étranger venu du Maroc et dissimulant sa qualité de chrétien. Né à Vegesack, près de Brême, en 1832, Rohlfs s’était engagé dans la Légion étrangère dans le but de se familiariser avec la langue arabe et les coutumes indigènes afin de pouvoir se faire passer pour musulman. Son premier voyage fut en quelque sorte un voyage d’essai ; il visita le Sahara marocain (région du Draa et du Tafilelt), sans grand profit pour la science, car il n’avait ni les instruments ni l’expérience nécessaires (1862). Aguerri par cette première exploration, il se disposa à traverser le Sahara pour gagner Tombouctou par le Touat. L’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh ayant éclaté au moment où il se disposait à partir, il prit la voie du Maroc et se rendit de Tanger à Insalah, muni de recommandations du chérif d’Ouezzan. Après avoir visité le Tafilelt, il suivit la vallée de l’Oued Guir, puis celle de l’Oued Zousfana-Saoura à partir d’Igli. Il visita les oasis du Touat et du Tidikelt, et réussit à entrer à Ksar-el-Kebir, où il rencontra Cheikh Othman, qui devina en lui un voyageur Européen non-Français et lui fit assez mauvais visage. N’ayant pu réussir à se rendre à Tombouctou avec des garanties suffisantes de sécurité, Rohlfs se résigna à reprendre le chemin de la côte. Il longea le bord sud du plateau du Tademayt, passa à Hassi-Messeguem, à Temassinin, gagna enfin Ghadamès et Tripoli.

Rohlfs, comme voyageur scientifique, est bien loin d’égaler Barth et même Duveyrier, surtout dans ses premiers voyages. Cependant les régions qu’il a parcourues étaient jusqu’à ces derniers temps si fermées aux Européens, qu’on lui doit beaucoup de renseignements géographiques importants sur la vallée de l’Oued Saoura et sur les oasis du Touat et du Tidikelt. Notons enfin que son itinéraire est le seul voyage _transversal_, d’Ouest en Est, effectué à cette époque au nord du massif touareg.

Rohlfs a toujours professé en termes non équivoques que le Touat fait partie du _hinterland_ de l’Algérie et qu’il est de l’intérêt des Français d’en prendre possession sans retard. Malheureusement, l’insurrection du Sud-Oranais (1864), puis diverses autres circonstances fâcheuses, vinrent arrêter pour longtemps notre expansion du côté du Sahara.

II

Dans l’est du Sahara algérien, les Français n’étaient pas demeurés inactifs pendant cette période. Ils avaient commencé à accomplir dans l’Oued-Rir l’œuvre qui au désert leur fait le plus d’honneur, les sondages artésiens. A ce pays déshérité, la sonde artésienne donnait ce qui lui manque par-dessus tout, l’eau. Ainsi se réalisait la parole du Prophète : « Alors dans le désert il jaillira de l’eau, et la terre desséchée aura ses fontaines. »

A la mort de Ben-Djellab, survenue en 1854, un usurpateur nommé Sliman s’empara de l’Oued-Rir et se déclara contre nous ; son attitude et les troubles causés par les querelles de çof nécessitèrent l’intervention française ; à la suite du combat de Meggarin[98] (29 novembre 1854), le colonel Desvaux entra à Touggourt à la tête d’une petite colonne[99]. Un officier français, M. Hauer, détaché du bureau arabe de Biskra, y résida seul pendant sept ans. Une petite garnison y fut envoyée en 1861.

La région de l’Oued-Rir était alors en complète décadence. « L’art primitif des puisatiers[100] ne suffisait plus à lui procurer l’eau nécessaire. Malgré les efforts des plongeurs qui en retiraient les sables, les sources artésiennes se faisaient de plus en plus minces à l’orifice des puits, et plus d’une s’était tarie. » Le colonel Desvaux fit demander en France des hommes et un matériel de puits artésiens. En 1856, l’ingénieur Jus débarquait ce matériel à Philippeville, et le 17 mai on donnait le premier coup de sonde à Tamerna. « Le 7 juin[101], après avoir percé une couche de grès très dur, qui fit plusieurs fois douter du succès de l’entreprise, on rencontra une nappe de 4.000 litres par minute, qui jaillit avec force à la surface du sol. En un clin d’œil, la population accourut : on arracha les branches de palmiers qui entouraient l’équipage, chacun voulait voir de ses yeux cette eau que les Français avaient su faire venir au bout de cinq semaines, tandis que les indigènes avaient eu besoin de tant d’années. » En quelques heures, sous la direction du commandant Lehaut et du capitaine Zickel, les oasis qui se mouraient furent reconquises, presque toutes furent dotées de fontaines nouvelles, et on avait achevé une trentaine d’anciens puits ; en même temps, M. Jus découvrait des nappes jaillissantes dans le Hodna, et deux oasis nouvelles étaient créées dans le désert qui séparait Biskra de l’Oued-Rir[102]. Rien n’était mieux de nature à frapper l’esprit des indigènes et à nous encourager dans l’œuvre de la pénétration saharienne.

Pour ceux qui, comme nous, mesurent l’importance d’une exploration moins à la témérité de l’entreprise qu’aux résultats effectivement obtenus, il convient de mentionner à cette place les missions des géologues Ville et Pomel. Ces missions se relient d’ailleurs à la question des sondages artésiens, puisque c’est la géologie qui fait connaître dans quelle mesure les bienfaits de la sonde peuvent être étendus au Sahara.

Dès 1862, Dubocq avait étudié la constitution géologique des Ziban et de l’Oued-Rir, au point de vue des eaux artésiennes de cette partie du Sahara[103]. De 1855 à 1863, Ville, ingénieur en chef des mines, entreprit dans le Sud de la province d’Alger quatre voyages, pour faire la géologie de ces contrées et rechercher des eaux jaillissantes dans le bassin des Zahrez et sur la route d’Alger à Laghouat[104]. En 1861, il reçut la mission d’étudier les nappes artésiennes du Hodna, du Zab et de l’Oued-Rir, afin de les comparer aux nappes artésiennes de la province d’Alger. Il poussa jusqu’à Ouargla et revint par le Mzab. Il fit connaître les résultats géologiques de ses explorations dans deux ouvrages importants[105], qui formèrent la base de nos connaissances jusqu’aux travaux de Pomel et de M. Rolland et qui sont encore utiles à consulter aujourd’hui. Dans le second de ces ouvrages, un chapitre, dû au lieutenant Cajard, commandant de l’escorte qui ramena Ville d’Ouargla à Laghouat, traite de l’origine, des mœurs, de la religion et de l’organisation politique des Mozabites.

Quant à Pomel, après avoir parcouru la région des Ksour avec le commandant Dastugue, il eut la bonne fortune d’accompagner en 1862 le commandant Colonieu à Ouargla[106] ; il était attaché à la colonne comme naturaliste, et eut même à lever le plan de l’oasis[107]. Ce voyage d’exploration, par Géryville, Laghouat et Metlili, lui procura d’importantes observations de tout ordre qu’il devait utiliser plus tard (1872) dans sa publication sur le Sahara.

Dans le but de développer ou de faire renaître, dans l’Est comme dans l’Ouest, le commerce de caravanes, le Gouvernement général résolut (1856) d’envoyer à Ghadamès le capitaine de spahis de Bonnemain, avec la mission d’étudier la situation commerciale de la ville et de démontrer aux autorités et aux principaux commerçants tout l’intérêt qu’ils avaient à lier avec les marchés sud-algériens des relations plus suivies. Profitant de la présence d’une colonne dans le Souf, le capitaine de Bonnemain partit d’El-Oued le 26 novembre 1856, avec une petite caravane de gens du pays conduite par le cheikh Ahmed ben Touati. Sa route, toute entière à travers les dunes, fut assez pénible. A son arrivée, quoique recommandé par le pacha de Tripoli, il fut froidement accueilli ; il réussit cependant dans une certaine mesure à dissiper les défiances du _hakem_ (gouverneur), Osman-Bey, prévenu, paraît-il, contre les Français par le consul anglais à Tripoli, Dickson. Le capitaine de Bonnemain rapportait un itinéraire de son voyage dans l’Erg et un mémoire sur le commerce de Ghadamès[108].

Après s’être rendu compte de l’accueil qui serait fait aux caravanes algériennes à Ghadamès, il importait de savoir comment elles seraient reçues plus au Sud, chez les Touareg Azdjer. Vers le milieu de 1856, Cheikh Othman revint à Ouargla[109], et se chargea de conduire une caravane composée de nos sujets indigènes, avec leurs marchandises, jusqu’à la ville de Ghat. A trois jours de marche de la ville, ils furent rejoints par El Hadj Ikhenoukhen, qui entra avec eux à Ghat. La protection du cheikh et de l’amenokal se montra efficace et réussit à calmer les habitants de Ghat, fort mal disposés pour ces amis des Français. La caravane regagna Ouargla au mois de Mars 1858, rapportant des présents pour le Gouverneur de la part de quelques négociants de Ghat, entre autres d’un Tunisien nommé Younès ben Sala, partisan des Français.

Au mois d’août de la même année, Cheikh Othman repartait pour Ghat avec une caravane dont faisait partie un jeune indigène algérien, Ismaïl Bou Derba, né d’un père musulman et d’une mère chrétienne, ayant reçu une éducation toute française et ayant dans l’armée le grade d’interprète militaire. Le choix de Bou Derba était fort heureux. La caravane passa par Guerrara et Ngoussa, laissant Ouargla un peu à l’Est, traversa l’Erg jusqu’à El-Biodh et gagna Ghat par la route ordinaire, qui passe par Temassinin et le lac Menghough. A Ghat, l’agitation à son arrivée fut très grande, et il fut question de faire un mauvais parti à l’envoyé du Gouverneur général. Cette fois encore, le dévouement d’Othman et d’Ikhenoukhen réussit à rétablir la tranquillité. Le retour à Laghouat s’effectua sans rencontre fâcheuse. Les études de Bou Derba sur Ghat concordent avec celles de Barth ; il avait en outre reconnu la route de Ouargla à Ghat avec les points d’eau qui la jalonnent.

Ces résultats satisfaisants donnèrent un nouvel essor aux études commencées et stimulèrent les explorateurs. Un jeune homme de dix-huit ans, doué d’une rare énergie et de remarquables qualités d’observateur, Henri Duveyrier, allait rapporter le premier travail complet et sérieux sur le pays des Azdjer. « Il était[110] le fils d’un Saint-Simonien de marque et l’élève de Barth. Son père, disciple d’Enfantin, ami intime de Michel Chevalier, de Barrault, de Péreire, de d’Eichtal, d’Urbain, de Félicien David, avait embrasé son âme d’idées généreuses, et son maître lui avait indiqué, comme le plus beau terrain d’apostolat scientifique, son propre champ d’action, le Sahara central. Il y ajoutait de sa personne un patriotisme élevé, que la conquête de l’Algérie à peine achevée excitait au dévouement, et qui ne s’est jamais démenti jusqu’à sa dernière heure. »

Duveyrier commença d’abord son exploration dans les limites modestes d’un voyage privé, avec des ressources dues à la libéralité de son père, d’Arlès-Dufour et d’Isaac Péreire. Après un voyage d’essai qui, en 1857, le mena à Laghouat, en compagnie de Mac-Carthy[111], il revint en Algérie le 8 mai 1859, et se rendit aussitôt à Biskra, ne redoutant qu’une chose, écrivait-il à son père, que « soit par raison politique, soit par défiance de mes forces, soit par un faux intérêt pour mon sec individu, on me refuse la liberté d’aller plus loin[112]. » Il n’en fut rien heureusement. Il put parcourir le Mzab, dont il étudia à fond la constitution si curieuse, et s’avança par Metlili jusqu’à El-Goléa[113]. Mais le fanatisme des habitants du ksar arrêta ses projets ; il les stupéfia par sa témérité, faisant tranquillement ses observations astronomiques sur la place, malgré la population ameutée ; il fut retenu prisonnier trois jours, et n’échappa à la mort qu’en revenant sur ses pas. Après une deuxième excursion au Mzab, en novembre 1859, il partit de Biskra le 1er février 1860, et visita successivement le Souf, Ouargla, Touggourt, le Djerid tunisien et Gabès.

Ces voyages n’étaient pour Duveyrier que les préliminaires de la grande exploration qu’il projetait de faire dans le Sahara central, une préparation et un entraînement ; ils complétaient ses connaissances techniques et son expérience des populations africaines. Ils attirèrent sur lui l’attention du général de Martimprey, qui obtint pour lui une mission officielle chez les Touareg Azdjer, avec lesquels il devait, complétant la mission de Bou Derba, nouer des relations amicales.

D’El-Oued, Duveyrier, accompagné de Cheikh Othman et de quelques autres Touareg, se rendit d’abord à Ghadamès, où Ikhenoukhen vint le rejoindre. Arrêté quelque temps dans cette ville par les tracasseries des autorités turques, il n’en triompha qu’en se rendant lui-même à Tripoli, d’où il revint muni de fortes recommandations du pacha et du consul général de France, Botta. Il put alors partir pour Ghat avec Cheikh Othman et Ikhenoukhen. Ce dernier l’accompagna ensuite à Mourzouk où il le quitta pour rentrer dans ses campements, tandis que Duveyrier, achevant son voyage, aboutissait à Tripoli.

Duveyrier regagna aussitôt Alger, après un long voyage qui avait duré près de trois ans. Mais une maladie terrible, une fièvre typhoïde compliquée d’accidents pernicieux, ébranla si fort sa santé et même sa mémoire, qu’il ne put rien ajouter aux notes qu’il avait précédemment rédigées. Par bonheur, la carte était gravée et le manuscrit en partie imprimé. Le concours du docteur Warnier, qui avait soigné Duveyrier, permit de mettre le volume sur pied. Ce volume, les _Touareg du Nord_[114] est dans les mains de tous ceux qui s’occupent du Sahara. L’auteur s’est effacé devant les faits qu’il rapporte ; il a proscrit de ce compte rendu tout ce qui lui est personnel, tout ce qui n’est que pittoresque, tout ce qui a trait aux obstacles rencontrés sur la route, aux fatigues supportées, aux dangers courus[115]. Il a préféré la forme d’un ouvrage méthodique à celle d’un récit de voyage. L’œuvre est divisée en quatre livres : le premier est consacré à la géographie physique, à la géologie et à la minéralogie ; le second aux productions minérales, végétales et animales ; le troisième, aux centres de rayonnement commerciaux et religieux ; le quatrième traite des Touareg du Nord, de leurs origines, de leur division en tribus, de leur constitution sociale, de l’historique des tribus, de leurs caractères distinctifs, de leur vie intérieure et extérieure[116]. La carte jointe au volume comprend une partie positive et une partie hypothétique. La partie positive est la réduction des itinéraires du voyageur ; la partie hypothétique est basée sur des itinéraires par renseignements, et sur le plan en relief des parties inexplorées du territoire Touareg qu’à la prière du voyageur, Cheikh Othman fit pour lui sur le sable. La carte de Duveyrier, à laquelle étaient empruntés, jusqu’à ces dernières années, la plupart des renseignements portés sur nos cartes pour le massif central, a été reconnue très fidèle dans les parties où on a pu la vérifier, et la mission Foureau-Lamy en a loué l’excellence.

Quant à l’ouvrage même, Duveyrier s’y révélait le digne élève de Barth, élève bien inférieur au maître assurément, mais le fait n’a pas lieu de surprendre, si l’on songe à son extrême jeunesse. Il faisait connaître la véritable nature du relief saharien et du massif central targui, pays très accidenté et nullement plat comme on se l’imaginait ; il indiquait le véritable caractère du climat saharien, avec ses extrêmes brusques de température. Il a mérité cet éloge d’un juge sévère, lui-même un des maîtres de la géographie moderne[117] : « Henri Duveyrier a été le type accompli de l’explorateur consciencieux et modeste. En voyage, il a fourni à lui seul, au prix d’un labeur de tous les instants, autant de travail utile que toute une mission scientifique ; et pourtant, nul n’a moins que lui entretenu le public de sa personne, nul n’a fait à la fois plus de besogne et moins de bruit. »

Les journaux de route de Duveyrier, c’est-à-dire les volumes de notes d’où a été tiré le livre des _Touareg du Nord_, étaient demeurés inédits : M. Ch. Maunoir s’était proposé de combler cette lacune en faisant connaître un des principaux journaux, celui du 13 janvier-15 septembre 1860. Son œuvre interrompue par la mort, a été achevée par M. Henri Schirmer[118]. Dans ces notes, Duveyrier se révèle plus vivant que dans le cadre sévère des _Touareg du Nord_, plus personnel aussi que dans cette encyclopédie écrite sous le contrôle d’un autre et où l’on risque de trouver parfois l’écho d’une pensée qui n’est pas la sienne. Le livre apporte encore du nouveau après 45 ans de découvertes, et fait honneur aux savants qui l’ont fait connaître comme au grand voyageur qui l’a écrit.

On a reproché à Duveyrier, non sans raison, d’avoir apprécié avec trop d’optimisme le caractère des Touareg. Nul n’a contribué plus que lui à propager sur leur compte d’étranges illusions. A sa suite, « on les a dépeints généreux, hospitaliers, pleins de droiture et de franchise, fidèles à leur parole, même vis-à-vis d’un ennemi ; on s’est plu à les parer de toutes les vertus chevaleresques, on leur a fait une auréole d’héroïsme et de poésie[119]. »