La pénétration saharienne (1830-1906)

Part 3

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C’est à partir de cette époque que les Ouled-Sidi-Cheikh commencent à jouer un rôle considérable dans nos projets de pénétration. On songe d’abord à se servir d’eux pour ces projets, et des résultats dont on ne saurait méconnaître l’importance sont obtenus par cette voie. Mais ces résultats ne sont pas aussi complets qu’on l’avait espéré, d’abord parce que, comme on le verra, ils ne s’y prêtent pas toujours sans réticences et sans hésitations, puis parce qu’on s’exagère, peut-être sur leurs propres indications, leur pouvoir sur les populations sahariennes et qu’on leur demande plus qu’ils ne peuvent donner.

Le chef de la branche aînée des Ouled-Sidi-Cheikh était alors Si Hamza ben bou Bekeur. Ce personnage[56] était d’une humeur très versatile, tour à tour sérieux et capricieux comme un enfant gâté ; malaisé à mettre en selle, mais y restant des journées entières ; curieux comme une femme ou indifférent à l’excès ; aujourd’hui flexible comme un roseau, demain ferme comme un chêne. Cependant sous cette versatilité apparente se cachait une rare ténacité lorsque ses intérêts étaient en jeu. Enfin, un des traits les plus frappants de son caractère était son extrême avidité ; il entassait dans ses magasins, où ils se perdaient sans profit pour personne, les dons en nature qu’il recevait des indigènes et ne craignait pas de s’abaisser en faisant le commerce des œufs d’autruche. Malgré ces graves défauts, il faut convenir avec M. Jules Cambon[57] que « Si Hamza montra, dans le cours de sa vie, une grandeur peu commune, associa sa cause à la nôtre et nous témoigna une fidélité dont on ne s’est peut-être pas toujours souvenu. Il détruisit le sultanat d’Ouargla pour le remettre entre nos mains et fut ainsi le principal agent de notre expansion dans l’Extréme-Sud. »

L’ambition de Si Hamza était de commander à tout le Sud, sinon jusqu’à Tombouctou[58], du moins depuis Ouargla jusqu’au Touat. En 1852, il fut investi d’un grand commandement et nommé khalifa. En même temps, on plaçait auprès de lui un officier pour jouer le rôle de nos résidents actuels dans certains pays de protectorat ; on choisit le lieutenant de Colomb, qu’on chargea de le guider et de l’initier à nos exigences administratives. La mesure fut complétée par la création d’un poste à El-Biodh (Géryville), où s’installa le lieutenant de Colomb avec une petite garnison. Cet officier reçut d’abord le titre de « chef politique », titre qui se transforma au fur et à mesure que l’organisation du nouveau commandement se développait, et devint successivement celui de chef de poste en 1853, chef d’annexe en 1854, commandant supérieur en 1855.

A peine installé, le nouveau khalifa fut appeler à coopérer à la lutte engagée avec Mohammed ben Abdallah et dut, avec ses contingents, poursuivre les Larbaâ et les Ouled-Naïl qui avaient pris fait et cause pour le chérif ; il en vint à bout pendant que nos troupes assiégeaient Laghouat. Quelques mois plus tard, à la fin de 1853, Si Hamza, bientôt suivi par le colonel Durrieu et une colonne légère, nous faisait sans coup férir traverser Metlili, le Mzab, et planter pour la première fois notre drapeau sur les vieilles kasbas de Ngoussa et de Ouargla. Il tenait ainsi la promesse qu’il avait faite de conquérir pour nous l’Extrême-Sud[59].

Le maréchal Randon avait aussi témoigné à Si Hamza le désir de nouer des relations avec les Touareg. En 1854, le khalifa était allé à Ghat et avait décidé divers personnages touareg, appartenant aux tribus des Oraghen, des Ifoghas et des Imanghasaten, à l’accompagner à Alger[60]. L’un d’eux était le cheikh Othman, de la tribu maraboutique des Ifoghas et de l’ordre des Tidjani, neveu de Sidi Ahmed el Bekkay qui avait accueilli Barth à Tombouctou[61]. Cheikh Othman, homme d’intelligence et de cœur, d’un dévouement éclairé et sincère, semble avoir souhaité réellement faire régner la sécurité et la paix — une paix relative — chez les Touareg.[62] Le cheikh fut l’objet de l’accueil le plus favorable de la part du maréchal Randon, auquel il promit une alliance avec la France, en son propre nom et au nom d’Ikhenoukhen, amenokal des Azdjer. Ikhenoukhen, vieillard énergique, guerrier respecté pour sa force, paraît lui aussi avoir éprouvé une certaine sympathie pour les Français[63]. Après un séjour d’un mois à Alger, Cheikh Othman repartit pour le Sud. Sa visite devait être féconde en résultats, puisqu’elle a abouti, comme on le verra, à l’exploration de Duveyrier et au traité de Ghadamès.

Une des principales occupations de Randon était d’établir des relations commerciales avec le Soudan[64]. A son avis, l’arrivée régulière sur nos marchés des caravanes qui, en échange des produits de notre industrie, nous donneraient les matières dont Tripoli et le Maroc profitent seuls, était de nature à procurer à la France d’incontestables avantages. Personne ou à peu près ne mettait en doute, à cette époque, l’importance du commerce saharien et transsaharien, quoique dès 1854 le comte H. de Sanvitale eût émis à cet égard des appréciations assez pessimistes[65]. Quant aux « pays noirs », on s’en faisait une idée assez vague ; on les considérait comme uniformément riches et peuplés ; la renommée antique de Tombouctou attirait particulièrement les imaginations[66].

Cependant c’est seulement en 1860 que furent rapportées les mesures douanières de l’ordonnance du 16 décembre 1843, qui avait interdit toute importation en Algérie par les frontières de terre. Un décret du 25 juin 1860 déclara la ligne Géryville-Laghouat-Biskra ouverte à l’importation en franchise de droits de douane des produits naturels et fabriqués originaires du Sahara et du Soudan.

Les projets de Randon se résumaient en ceci : étant donné que des échanges s’effectuent avec le Soudan à travers le Sahara, attirer les caravanes vers les possessions françaises, et frayer également à des caravanes parties de nos possessions le chemin du Soudan. Ce résultat devait être obtenu autant que possible d’une manière pacifique, en agissant à l’Ouest dans la vallée de l’Oued Saoura, à l’Est dans la vallée de l’Igharghar, en pénétrant à In Salah et à Ghadamès. D’où un double objectif des explorations : le Touat et Ghadamès. Nous allons passer en revue successivement les tentatives faites dans ces deux directions, en commençant par celles qui furent dirigées vers le Sud-Ouest.

I

C’est sous le patronage du khalifa Si Hamza que le général de Lussy de Pelissac, commandant par intérim la province d’Oran, proposa en 1853 de pousser une mission d’exploration au Gourara, qui serait confiée au sous-lieutenant Dastugue, adjoint au bureau arabe de Mascara. Cet officier devait partir avec la caravane annuelle des Trafi, et le terme extrême du voyage devait être Timmimoun. Là, le lieutenant Dastugue recueillerait une foule de renseignements, principalement sur Insalah, sur l’importance du commerce qui s’y fait et sur les routes qui y conduisent. Les événements politiques qui se déroulaient dans l’Extréme-Sud empêchèrent les nomades d’envoyer des caravanes au Gourara à la fin de 1853, et le projet d’exploration présenté par Dastugue ne fut pas exécuté. Mais Dastugue est un des officiers qui ont le plus fait pour la connaissance scientifique du Sud-Ouest Algérien, un de ceux dont les travaux, aujourd’hui encore, présentent le plus d’intérêt. Plus tard colonel, puis général, il a recueilli et publié avec intelligence des données sur le Sahara orano-marocain[67] ; il a donné notamment un excellent travail sur la géographie du Tafilelt, d’après des renseignements recueillis en 1859-61.

En 1854, de nouveaux essais furent projetés ou tentés dans la direction de Tombouctou. Un indigène appartenant à la famille des Cheurfa d’Ouezzan, El Hadj Mohammed ben Ahmed el Ouezzani, qui avait déjà fait pour son compte à différentes reprises le voyage de Tombouctou, était chargé d’une mission dans le Sud en vue de lier des relations avec ces régions et de préparer les moyens d’y expédier plus tard des caravanes. Cet individu, après une absence de quatre mois et demi, forgea un récit de voyage, un itinéraire à Tombouctou, et présenta un morceau de houille soi-disant trouvé dans les environs d’In-Salah, mais pris en réalité au Maroc. Sa fable fut découverte et on put reconnaître l’inutilité de cette mission[68].

Le géographe Mac-Carthy fut aussi chargé de se rendre à Tombouctou par le Sahara. C’était un homme original et intéressant, le prototype, dit-on, du Vandell dont Fromentin, dans _Une année dans le Sahel_, a retracé la physionomie. « Chez Vandell et chez Mac-Carthy, même ouverture d’esprit et même curiosité de toutes choses, même insouciance et mépris de la vie matérielle, même philosophie douce et tranquille, même négligence à utiliser les matériaux péniblement amassés[69]. » Au milieu des préparatifs de départ de Mac-Carthy, des renseignements venus de Gourara présentèrent le voyage comme trop périlleux. Il sembla préférable d’attendre le résultat des efforts tentés à la même époque pour nouer des relations avec le Touat, avec les principaux personnages touareg et même avec les notables de Tombouctou. En attendant, on proposa à Mac-Carthy d’explorer le Sahara central en partant de Tripoli, et de rentrer en Algérie par le Touat, si auparavant une caravane parvenait à y effectuer un premier voyage comme on l’espérait. Cet itinéraire ne fut pas plus exécuté que le précédent. On prétend que, plus de vingt ans après, le biscuit préparé pour l’expédition existait encore et que Mac-Carthy parlait toujours de son prochain départ. S’il n’exécuta aucun de ses grands projets, il renseigna et guida souvent les explorateurs. Devenu conservateur de la bibliothèque d’Alger après Berbrugger, Mac-Carthy prit notamment une grande part à la préparation scientifique du voyage au Maroc du vicomte de Foucauld : ceux qui ont fréquenté la bibliothèque à cette époque savent combien les conseils du vieux savant furent précieux à l’illustre explorateur.

D’autres propositions furent faites pour le voyage à Tombouctou, qui hantait à ce moment les esprits, et pour lequel la Société de Géographie de Paris avait voté quelques fonds. Vignard, chef du bureau arabe départemental de Constantine, se mit sur les rangs, ainsi que Cusson, d’Oran. Un israélite d’origine allemande, nommé Joseph Benjamin, domicilié à Oran chez le grand rabbin, demanda les moyens de parcourir le Sahara pour y retrouver les tribus perdues d’Israël ; l’enquête faite démontra qu’on avait affaire à un personnage suspect, et on l’embarqua pour Marseille. Un certain Auguste Krafft, né à Mulhouse, et se recommandant de la grande duchesse Stéphanie de Bade, ne mérite pas plus d’intérêt[70]. En 1856, un habitant du Touat, El Hadj Abd el Kader ben Aboubekeur, de passage en Algérie, fut chargé de lettres pour les principaux personnages de son pays ; il revint en Algérie, où il reçut 1.500 francs de gratification, mais ne rapporta aucune réponse. Ainsi les grands projets de traversée saharienne dans la direction de l’Ouest n’avaient donné aucun résultat.

Il en est autrement des expéditions moins ambitieuses de De Colomb, un des hommes qui ont le plus contribué à nous faire connaître le Sud-Ouest Oranais. Il convient de rappeler les travaux de cet officier, en y rattachant ceux de ses collaborateurs et de ses compagnons, notamment le docteur Paul Marès et de la Ferronays[71].

C’est en 1854 que commence l’ère des travaux de De Colomb ; au mois de décembre, prévenu qu’un fort parti de Doui-Menia s’était réuni pour piller nos tribus, il part d’El-Abiod-Sidi-Cheikh et s’enfonce dans la direction de Figuig, en prenant par le sud des montagnes vers l’Oued-Namous, qu’il coupe à El-Outed. Arrivé à Oglat-el-Hadj-Mohammed, il défait les Doui-Menia et rentre à Géryville.

L’automne de l’année 1856 voit encore de Colomb sur les routes du Sahara ; il était cette fois accompagné du docteur Paul Marès, qui se livra à des observations météorologiques et géologiques, et détermina les altitudes des principales stations. La colonne traversa la région du Chott-Tigri et s’avança jusqu’aux redirs de Meharroug, à 43 kilomètres Nord-Ouest d’Hassi-el-Aricha ; elle revint par la région de Figuig.

En janvier 1857, un voyage pacifique mena de Colomb jusqu’à moitié route entre El-Abiod-Sidi-Cheik et les premières oasis du Gourara. A peine rentré à Géryville, il en repartit aussitôt, emmenant encore avec lui le docteur Marès : « C’est, dit de Colomb[72], un jeune médecin touriste, qui s’occupe beaucoup de géologie et de météorologie. Il désirait autant que moi s’égarer dans les solitudes sahariennes et explorer un pays que jamais pied européen n’avait foulé, et qui semblait promettre bien des révélations, bien des merveilles à sa science favorite. Il nous accompagna et donna à notre excursion une tournure d’exploration savante qui lui seyait à merveille. » Le lieutenant de la Ferronays, adjoint au bureau arabe, se chargea du levé géographique de la route parcourue. Les voyageurs, partant d’El-Abiod-Sidi-Cheikh, suivirent la vallée de l’Oued-el-Khebiz (Oued-Gharbi), passant à Benoud et à Mengoub et s’avançant jusqu’au redir de Metilfa. De là, ils se dirigèrent vers le S. S. E., entrèrent dans la région des dunes et des daïas qui se trouvent à leur lisière nord, et regagnèrent Géryville par la vallée de l’Oued-Seggueur. La relation du voyage de Colomb[73] est fort intéressante et marque un progrès notable des connaissances. L’auteur décrit très bien[74] et à peu près comme on pourrait le faire aujourd’hui, les régions naturelles qu’il a parcourues : chaîne saharienne avec les Kheneg par lesquels débouchent les grands oueds du Sahara oranais ; hammadas avec leur gour « qui s’élèvent, coupés à pic, au-dessus des plaines sahariennes, semblables à ces témoins que, dans un déblai, les ouvriers terrassiers laissent de distance en distance pour que l’ingénieur puisse cuber leur travail ; indices du gigantesque travail de nivellement qui s’est accompli dans ces solitudes ; » vallées des grands oueds avec leur cours souterrain et leurs redirs ; région des daïas où ces grands oueds, sauf l’Oued-Saoura qui tourne la digue, sont arrêtés par les dunes et créent à la lisière des pâturages magnifiques, « magnifiques pour des Sahariens, bien entendu[75] ». De nombreux renseignements sont donnés sur la flore, la faune, les habitants de ces régions, leur genre de vie et leurs légendes. Justice est faite de la légende de la Daïa-el-Habessa[76] qui, au dire des indigènes, engloutissait les voyageurs. Enfin Marès rapportait de ce voyage des documents pour l’étude géologique de la région, dont il traçait peu après lui-même les premières grandes lignes avec beaucoup de sagacité[77]. En 1858, Marès accompagnait encore Cosson dans son exploration botanique des parties méridionales de l’Algérie, et visitait successivement l’Oued-Rir, le Souf, Touggourt, Ouargla et le Mzab.

Le repos de De Colomb fut de courte durée. Une colonne expéditionnaire, réunie sous ses ordres, quittait El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois d’avril 1857, se dirigeait vers l’Ouest, en longeant le versant sud des montagnes ; après avoir passé El-Outed et franchi l’Oued-Namous, elle arrivait par le Kheneg-Zoubia en vue de Figuig. Elle parcourait tout le pays des Douï-Menia, s’avançant jusque près de la zaouïa de Kenadsa et du ksar d’Aïn-Chaïr. En 1859, pendant que l’expédition placée sous les ordres du général de Martimprey opérait contre les Beni-Snassen, le colonel de Colomb conduisait une colonne légère jusqu’à Athnacher-Gara-ou-Gara, chez les Beni-Guil, non loin de la région des sources de l’Oued-Guir[78]. En 1860, de Colomb rédigeait un mémoire complet par renseignements sur les oasis du Gourara et du Touat, leur commerce, leurs lignes de communication ; il dressait une carte de ces oasis dont l’exactitude a été vérifiée ultérieurement[79]. Enfin, dans trois rapports sur le décret du 25 juin 1860, il étudiait d’une manière très complète la question du commerce transsaharien ; il montrait les difficultés que soulèverait dans le Sud la création de postes de douanes, déconseillait l’établissement d’agences de commerce au Touat, et proposait de créer des comptoirs à Géryville et plus tard à Laghouat[80].

Cherbonneau rééditait en 1857 un _Itinéraire de Touggourt à Tombouctou_[81], traduit de l’arabe, qui donnait quelques détails sur le Touat. En 1860, le docteur Maurin[82] racontait le voyage fait au Gourara par un indigène à la solde d’un négociant de Saïda, nommé J. Solari, et recueillait de nouveaux renseignements sur le commerce des caravanes.

Jusqu’à la fin de son commandement, le maréchal Randon n’avait cessé de poursuivre, en les développant et les précisant, la réalisation de ses projets de pénétration économique au Sahara. Il en vint à penser (mai 1858) que la solution de cette question serait indéfiniment ajournée si les négociants du Soudan se trouvaient livrés à l’avidité peu scrupuleuse d’une certaine classe de commerçants. Pour réussir, il ne fallait pas seulement attirer à nous les marchands par la sécurité des routes, il fallait y joindre la loyauté dans les transactions. Dans ce but, le maréchal fit appel au concours d’une maison de commerce importante et se recommandant par sa haute moralité, la maison Lafon et Cie de Marseille. Un de ses membres, désigné particulièrement par sa longue pratique des choses algériennes, L. Bourilhon, fut chargé d’exposer au Gouvernement les combinaisons commerciales qu’il croyait propres à assurer, sous le patronage et avec le concours de l’administration, l’arrivée régulière des caravanes sur les marchés d’Algérie. En même temps, il manifestait aux Ouled-Sidi-Cheikh le mécontentement que lui causait leur peu d’empressement à seconder ses desseins ; des documents inédits, qu’il nous a paru intéressant d’analyser, font connaître les différentes phases de ces pourparlers :

Plusieurs fois, écrivait le maréchal Randon[83], des renseignements qui me sont parvenus m’ont fait connaître le peu d’empressement de Si Hamza, khalifa des Ouled-Sidi-Cheikh, à favoriser nos projets de relations avec le Sud. Loin d’engager, selon mes désirs, les habitants du Touat et du Tidikelt à entrer en rapports avec nous, je crois savoir qu’il les en détourne.

La famille des Ouled-Sidi-Cheikh a gardé dans toute la région saharienne, sur le Gourara, le Timmi et même le Tidikelt, une influence qui ne saurait être contestée. Si le khalifa actuel, Si Hamza, avait voulu mettre à notre service cette influence puissante, nul doute que déjà nous n’eussions atteint notre but ; mais loin de là, nous en sommes encore à chercher les moyens d’entrer en relations, parce que le mauvais vouloir de ce chef tend à neutraliser nos efforts.

En faisant donner à Si Hamza la récompense qu’il ambitionnait avec tant d’ardeur, j’avais en vue non seulement ses services passés, mais surtout ceux qu’il devait rendre. Il n’ignorait pas à cette époque combien je souhaitais établir le courant commercial entre le Soudan et l’Algérie, et ses promesses me laissaient croire qu’il était disposé à me seconder dans cette entreprise. Il paraît non seulement avoir oublié et la récompense et ses promesses, mais encore il semble animé du désir d’entraver nos desseins.

Je vous prie d’inviter M. le Général commandant la subdivision de Mascara à faire connaître à Si Hamza que je suis bien disposé à ne pas subir une telle situation ; que je le rends personnellement responsable des empêchements que les Chaanba pourraient chercher à mettre au parcours des caravanes, ainsi que de tous les bruits fâcheux qui pourraient être lancés dans le pays. Il lui appartient de les démentir et de nous montrer sous notre véritable jour. Je regarderais même l’inaction et l’inertie de Si Hamza comme une protestation contre ce que nous voulons faire.

Je désire que des observations très sérieuses soient faites à Si Hamza et qu’on ne lui laisse pas ignorer que je ne suis nullement satisfait de son attitude en ce qui concerne les relations commerciales avec le Touat et le Soudan. Il ne tient qu’à lui de me faire modifier mon opinion à son sujet en déployant le zèle qu’il aurait déjà dû mettre au service de mes intentions.

Conformément aux instructions du Gouverneur, le général Durrieu, commandant la subdivision de Mascara, fit venir Si Hamza et lui fit part, avec tous les ménagements que comportait son caractère et sa position importante dans le Sud, du mécontentement du maréchal. Une lettre du général Durrieu[84] fait connaître le résultat des conférences qu’il eut avec le khalifa :

Si Hamza se plaint que trop de monde ait voulu à la fois se mêler de la question qui intéresse M. le Gouverneur général à un si haut degré, l’ouverture du Sud à nos relations commerciales. Combien de fois n’a-t-il pas eu, dit-il, à prêter son concours à des émissaires qui ont traversé son pays pour chercher à pénétrer dans le Sud ; mais ces émissaires n’avaient ni le courage, ni la capacité nécessaires pour réaliser leurs promesses ; ils ont préféré rejeter sur lui l’insuccès dont ils n’avaient à accuser qu’eux-mêmes ; son aide ne leur a jamais manqué. Il se plaint aussi de n’avoir jamais reçu à cet égard de mission nette et définie : on ne lui a jamais dit ce qu’on attendait de lui[85]. Quant il a été chargé spécialement par M. le Gouverneur général de faire venir du Sud une djemaâ des Touareg, il s’y est employé de toute son activité et a eu la satisfaction de la conduire lui-même à Alger. Depuis cette époque, toutes les négociations avec le Sud ont été entreprises en dehors de lui, soit par Laghouat, soit par Biskra, sans qu’il ait eu aucun rôle à jouer. En examinant sa conduite, le khalifa m’assure qu’il ne croit avoir aucun reproche à se faire, et du moment qu’on recherche encore ses services, il est tout prêt à les donner et à mettre en cela à la disposition de M. le Gouverneur général, pour seconder ses vues, tout ce qu’il peut emprunter à sa position politique et religieuse et à sa connaissance personnelle du pays.

D’après le résumé de mes conversations avec lui, voici à peu près à quoi il s’engage : 1o à conduire de sa personne jusqu’à El-Goléa, et au besoin jusqu’à Tidikelt, une mission française de quatre personnes, dont le choix serait naturellement fait par M. le Gouverneur général ; 2o à constituer et gréer un convoi de 50 chameaux destiné à transporter le matériel nécessaire à la mission et des marchandises à lui appartenant, lesquelles, d’après ses calculs, peuvent s’écouler dans le Sud ; 3o à faire arriver la mission de Tidikelt à Tombouctou, par son influence et ses relations avec les chefs des Touareg Hoggar et des Nabeugh. Aujourd’hui, et avant de savoir si un projet de cette espèce sera agréé par M. le Gouverneur général, je n’entrerai point dans les détails qui, d’après Si Hamza, doivent assurer le succès de la mission. Il les a développés devant moi avec une certaine complaisance et des appréciations qui indiquent une grande connaissance du pays à traverser. Je me borne à vous dire que l’époque favorable pour le départ de cette mission, qui serait réunie à Géryville, serait le commencement de novembre.

D’après Si Hamza, une fois arrivée à Tombouctou, pays organisé, où l’autorité est respectée, la mission n’aura plus d’inquiétude à avoir, surtout si elle s’annonce comme attirée par le seul désir de nouer des relations commerciales. Il ne doute pas que si, par ses cadeaux, elle gagne les bonnes grâces du chef de Tombouctou, elle ne parvienne à visiter tous les autres états du Soudan.