La pénétration saharienne (1830-1906)

Part 14

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En 1905, des opérations sont dirigées contre un djich qui, au mois de décembre 1904, avait attaqué une caravane à Hassi-Ouchen, aux abords du Gourara. Les auteurs de ce coup de main sont battus et dipersés sur le Guir, à Garet Douifa. A la suite de cette affaire, le lieutenant Canavy s’avance jusqu’au ksar Es Saheli, dans le Haut Guir, où se trouve la petite zaouïa de Moul-Sehoul dont les marabouts reçoivent fort bien notre reconnaissance.

En janvier 1906, le groupe mobile de Berguent, appuyé sur une compagnie de la légion montée, surprend dans l’Oued Nesly un rezzou de Chaanba de Bou-Amama qui depuis plusieurs années inquiétait nos postes et nos caravanes et lui inflige une sérieuse leçon.

En mai 1906, trois détachements partis de Berguent, de Forthassa et de Beni-Ounif, viennent converger à Metarka, dans l’Oued Charef, à proximité des campements des Beni Guil dissidents qui, en janvier 1905, avaient enlevé 145 chameaux à nos Hamyan. Cette démonstration suffit pour amener les bandits à composition et les contraindre à restituer leurs prises.

La situation s’est donc beaucoup améliorée dans le Sud-Ouest depuis quelques années. Il n’y a plus eu de grand rezzou depuis celui d’Hassi-Ouchen, et l’excellence de la méthode du général Liautey a été démontrée par les faits.

Les négociations qui ont précédé la conférence d’Algésiras ont reconnu et confirmé notre droit exclusif à assurer la police dans la région-frontière « sur les territoires où résident, campent et se meuvent traditionnellement les tribus marocaines, sédentaires ou nomades en relations ou en contact habituels avec les tribus algériennes[354] ».

Le Tafilelt est désormais la région la plus hostile à notre influence. C’est là que vivent les Ouled Djerir et les Douï Menia dissidents. C’est du Tafilelt que partent les grandes harkas dirigées contre nos postes et nos administrés. L’une d’elles, au mois de juillet 1904, s’avance même jusqu’auprès de Tombouctou pour razzier les populations soumises à l’Afrique occidentale française. Elle essuie dans cette région, au mois de novembre, une sanglante défaite.

Les routes que suivent les harkas du Tafilelt pour aller au Sahel ou au Niger échappaient jusqu’ici par leur éloignement à la surveillance des postes extrêmes du Sud Algérien ; cependant quelques-uns de leurs points de passage ont été reconnus en 1905 par le capitaine Flye-Sainte-Marie, commandant la compagnie saharienne du Touat, qui a traversé l’Iguidi, poussé une très belle reconnaissance dans l’ouest de la Saoura jusqu’à 9° 11′ Ouest, à 160 kilomètres seulement de Tindouf et recoupé, aux puits de Marabouti et de Bir Aouina, les itinéraires d’Oskar Lenz et de René Caillié[355]. Le capitaine Flye-Sainte-Marie a reconnu ainsi toutes les routes du Maroc méridional au Soudan ; elles seraient aisées à dominer en occupant quelques points de l’Iguidi par lesquelles elle doivent forcément passer. Elles sont d’ailleurs aujourd’hui entièrement désertes, et aucun commerce n’y existe plus[356].

* * *

En même temps que s’effectuaient avec autant de bonheur que d’activité ces opérations de police, à l’abri de notre puissance militaire, tous les procédés pacifiques étaient mis en œuvre pour assurer définitivement notre influence. Le chemin de fer du Sud-Ouest a été poussé dans ces dernières années avec une grande activité. En réalité, il eût fallu, ainsi que l’a dit M. Etienne[357], opérer comme les Anglais dans leur marche sur Khartoum et poursuivre notre voie ferrée en même temps que nos colonnes avançaient : c’eût été une grande économie. En 1900, la ligne de pénétration de l’Oranie atteignait Djenien-bou-Rezg. La mise en chantier du tronçon suivant, de Djenien à Duveyrier-Zoubia (33 kil.), au confluent de l’Oued Dermel et de l’Oued Douis, suivait immédiatement et, le 31 août 1901, ce tronçon était ouvert à son tour. Le 2 août 1903, la voie ferrée s’avançait jusqu’à Beni-Ounif (27 kil.), à 4 kil. de Figuig. On laissait de côté l’oasis mais on s’en rapprochait assez pour que les ksouriens pussent profiter des facilités commerciales que leur offrait le chemin de fer. C’est ce qu’ils ne manquaient pas de faire, et Beni-Ounif devenait aussitôt un centre de transactions important. Le 4 février 1905, on ouvrait la section de Beni-Ounif à Ben-Zireg (61 kil.), et le 3 juillet 1905 la locomotive arrivait à Colomb[358] (51 kil.), à 744 kil. du littoral. En même temps le télégraphe était posé jusqu’à Forthassa d’un côté, Beni-Abbès de l’autre.

Une fois à Colomb-Bechar, la question se pose de savoir si la ligne doit être prolongée par la vallée de l’Oued-Guir dans la direction du Gourara et du Touat, comme on en avait d’abord eu le projet, ou si elle ne doit pas plutôt, dans un avenir plus ou moins lointain, s’orienter vers l’Oued Draa et l’Atlantique. Quel que doive être le sort futur des projets de Transsaharien, on s’est décidé à agir au lieu de discuter, et à commencer par le commencement : poser le rail et assurer la sécurité des confins militaires de l’Algérie. Dès à présent, la voie ferrée remplit vis-à-vis de la Zousfana le rôle de protection en vue duquel elle a été essentiellement construite.

Le commerce a d’ailleurs pris un développement assez notable dans cette région entre Zousfana et Oued-Guir, beaucoup moins misérable que l’archipel touatien. Un décret du 1er février 1902, complétant celui du 17 décembre 1900 qui avait autorisé l’entrée en franchise de certains produits destinés à traverser le territoire algérien pour se répandre dans le Sahara, exemptait des droits de douane et d’octroi de mer les marchandises suivantes transitant par Aïn-Sefra et Djenan-ed-Dar : les toiles de coton pur, unies, écrues ou blanchies pesant plus de 5 kilos aux 100 mètres carrés, les guinées originaires des établissements français de l’Inde et les thés de toute provenance.

Le marché franc ouvert à Beni-Ounif en 1903 est devenu rapidement un centre de transactions important, qui attire le commerce non seulement des habitants de Figuig, mais de toutes les populations environnantes. En 1904, le chiffre des transactions s’y est élevé à 696.000 francs[359]. Les commerçants européens qui ont ouvert la voie ont été bientôt suivis par les indigènes. A côté du mouvement croissant des caravanes, le commerce de détail a suivi une marche ascendante très rapide. Les nomades ont appris le chemin de Beni-Ounif et y ont amené plus de 20.000 moutons. Cette œuvre de pénétration commerciale du Sud-Marocain fait le plus grand honneur à notre armée et au Gouverneur général de l’Algérie[360].

Quant aux oasis du Gourara, du Touat et du Tidikelt, elles sont et demeureront de bien pauvres contrées. La population, que M. Sabatier estimait jadis à 400.000 habitants, ne dépasse pas 60.000 individus, qui meurent littéralement de faim. Notre occupation a modifié l’essence même des transactions[361] ; le commerce en boutique s’est substitué au commerce de caravanes, le commerce de vente et d’achat contre argent au commerce d’échanges. La ligne Gabès-Ouargla-In-Salah tend à submerger la ligne Ghadamès-In-Salah ; d’autre part, les relations avec l’Oranie ont diminué. Notre installation a achevé de faire disparaître le commerce des esclaves, et les dattes ne trouvent plus que difficilement preneur. Aussi conseille-t-on aux ksouriens de développer leurs cultures de céréales et de légumes. Des puits artésiens ont été creusés au Tidikelt : les feggaguir ont été refaites partout. Mais on n’augmentera pas indéfiniment les ressources en eau et on n’améliorera que très lentement les terres de culture dans un pays où les matières de fumure et d’amendement artificiel font défaut. Quant aux gisements de nitrate sur lesquels on fondait des espérances, bien qu’on ne soit pas entièrement fixé sur le point de savoir s’ils s’enrichissent en profondeur, ils ne semblent pas jusqu’ici avoir une réelle importance[362].

Grâce à notre situation nouvelle dans le Sahara et dans le Sud-Ouest, d’intéressantes reconnaissances ont pu être accomplies, qui nous ont procuré de précieux renseignements géographiques. En 1901 et 1902, le commandant Pierron, le capitaine Regnault, les lieutenants Cabon, Huot, Niéger, Rousseau ont levé des itinéraires, déterminé des positions, reconnu des points d’eau et des pistes dans la région située à l’ouest de la Zousfana-Saoura dans la direction de Tabelbalet et du Tafilelt, sur la rive droite du Guir, dans les massifs montagneux situés à l’ouest de Figuig[363]. Nous avons parlé plus haut de la reconnaissance du capitaine Flye-Sainte-Marie dans la direction de Tindouf.

De ces explorations et reconnaissances, ainsi que de celles qui ont été effectuées dans les régions nouvellement occupées, sont sorties des publications cartographiques intéressantes : la carte des Oasis sahariennes du commandant Laquière[364], celle du lieutenant Niéger[365] et la carte provisoire de l’Extrême-Sud de l’Algérie (partie occidentale) à 1/800.000e, dressée par ordre de M. Jonnart, Gouverneur général, et exécutée par le capitaine Prudhomme, du Service géographique de l’armée[366]. Cette carte est limitée au Nord par le parallèle de Si-el-Hadj-Eddine, à l’Ouest par l’Oued-Guir et l’Erg-er-Raoui jusqu’à Tabelbala, au Sud par le Mouydir septentrional, à l’Est par le méridien 3° 30′, légèrement à l’Est d’Ouargla.

M. Emile F. Gautier professeur à l’école supérieure des Lettres d’Alger, connu par ses explorations antérieures à Madagascar, a fait connaître[367] les grands traits de la géographie physique de la région qui s’étend au sud de Figuig, le long des oueds Zousfana et Saoura, et de la sebkha du Gourara. Au point de vue géologique, le Sahara commence exactement au Djebel-Moumen, à Ksar-el-Azoudj : c’est là qu’on quitte les sierras secondaires de l’Atlas pour les hammadas primaires du Sahara, constituées ici par le calcaire carboniférien horizontal. Au-delà d’Igli se montrent les terrains dévoniens en couches très plissées, qui paraissent représenter, selon l’expression employée pour la première fois par M. Flamand, une ancienne chaîne hercynienne. M. Emile F. Gautier déclare[368] que la cuvette du Touat n’existe pas, au moins en tant que bassin fermé où viennent mourir l’Oued-Saoura et l’Oued-Botha. A l’ouest du Touat, au lieu d’un fond de lac desséché, on trouve un grand réseau quaternaire dont l’artère principale était l’Oued-Messaoud (Oued-Saoura prolongé). Tous les oueds descendant de l’Ahaggar et de l’Atlas (y compris ceux du Tafilelt) convergeraient vers les salines de Taoudeni.

M. Edmond Doutté, qui accompagnait la commission franco-marocaine de 1902, a publié de très intéressantes notes sur Figuig et ses habitants[369]. Le capitaine Flye-Sainte-Marie a consacré à la situation économique du Touat une étude approfondie et impartiale[370].

II

Ainsi, depuis 1900, en l’espace de cinq ans, nous nous sommes établis dans les oasis sahariennes, puis dans la Zousfana et la Saoura, et en dernier lieu à l’ouest du Bechar. Enfin la question touareg s’est trouvée résolue à la suite de l’occupation d’In-Salah. On l’avait toujours prédit : « les Touareg n’étaient forts que de notre apparente faiblesse. » Des témoignages autorisés évaluaient à 1.000 ou 1.200 hommes le nombre de guerriers Hoggar, à 300 celui des Azdjer. Armés de lances et de fusils à pierre, impuissants à se concentrer sur un point donné à cause des distances, des difficultés d’eau et de pâturage, ils ne devaient pas tenir devant quelques centaines d’Européens, et un très faible effort suffisait pour les réduire. La grosse difficulté à vaincre au Sahara ne vient pas des hommes, mais de l’espace ; les officiers des oasis sahariennes ont forgé très rapidement l’instrument propre à en triompher : ce sont les méharistes des compagnies sahariennes, qu’on a très bien définis « une tribu nomade militairement encadrée »[371] ; ils nomadisent comme les Touareg eux-mêmes, mais sont assez forts pour pouvoir le faire partout et en tout temps.

Dès que notre installation à In-Salah fut consolidée[372], les investigations des officiers se portèrent sur le massif de l’Ahaggar. Au printemps de 1902, le lieutenant Cottenest[373] envoyé à la poursuite d’un rezzou de Touareg qui avait dévalisé quelques indigènes du Tidikelt, fit le tour de ce massif en passant par Idelès, Tazerouk, Tarhahaout, Tamanrasset, Tit et In-Amdjel. Le 7 mai, il fut attaqué, à Tit, par 300 Touareg qu’il mit en fuite après leur avoir infligé de grosses pertes. Le combat de Tit eut pour effet de faire constater aux Touareg notre puissance. C’est incontestablement à l’impression salutaire qu’il a produite qu’est due en grande partie la tranquillité dont nous avons joui par la suite. Du 16 mai au 15 juin 1902, le chef d’escadron Laperrine[374], commandant militaire des Oasis sahariennes, s’étant porté au devant du lieutenant Cottenest revenant de sa tournée, en profita pour reconnaître le plateau du Mouydir, qu’il traversa par Arak, Tadjemout et l’Oued el Abiod.

Le 1er octobre 1902, le lieutenant Guillo-Lohan[375] partit d’In-Salah à la poursuite d’un groupe de Touareg qui étaient venus voler des chameaux dans l’Oued-Botha ; il fit le tour de l’Ahaggar par un itinéraire légèrement différent de celui du lieutenant Cottenest[376]. Il passa par Irhafok, Idelès, Tazerouk, Tin-Tarabin, Aïtoklan, Tarhahaout, Tamanrasset, In-Amdjel.

Au mois de janvier 1903, le commandant Laperrine alla d’In-Salah à In-Zize par le Mouydir et revint à Akabli par l’Adrar-Ahnet.

Ces diverses reconnaissances se sont faites de la façon la plus pacifique, sans que les Touareg, qui avaient sans doute reçu une leçon suffisante à Tit, aient cherché à s’y opposer. Notre attitude à la fois bienveillante et ferme, dans ces circonstances, a certainement contribué pour beaucoup à amener la soumission des Hoggar, qui étaient jusqu’alors le groupe réputé le plus hostile à notre domination. Certains désormais que nous pourrons devenir leurs maîtres par la force, il sont venus à nous non pas en vaincus implorant le pardon, mais en adversaires qui reconnaissent la valeur de la leçon reçue et qui acceptent simplement la réconciliation offerte. Le 20 janvier 1904, l’amenokal Moussa-ag-Amastan est venu se présenter au capitaine Métois, chef de l’annexe du Tidikelt. La soumission des Hoggar avait été précédée de celle des Kel-Ouï et des Ifoghas de l’Adrar. Seuls quelques groupes infimes de Hoggar sont demeurés irréductibles ; ce sont en général ceux qui, se groupant autour du chef Tissi-ag-Chikat, ont été le plus compromis dans le massacre de la mission Flatters et dans quelques autres événements dont nous avons conservé le souvenir. Ils craignent que nous ne puissions pas oublier le rôle odieux qu’ils ont joué dans ces circonstances.

C’est ce groupe hostile qui est allé rejoindre les Azdjer et qui a organisé, avec la complicité de ces derniers, quelques coups de mains à la suite desquels une opération de police fut jugée nécessaire. Au mois de juin 1903, deux reconnaissances furent dirigées simultanément d’Ouargla et d’In-Salah contre les campements de ces Touareg rassemblés dans la région de Tarat. La première, commandé par le capitaine Pein, passa par Temassinin et Aïn-el-Hadjadj ; la seconde, sous les ordres du lieutenant Besset, prit la route d’Amguid. Dans cette tournée, le lieutenant Besset raccorda son itinéraire à celui de la mission Foureau-Lamy à Hassi-Tikhammar[377]. Les Touareg n’attendirent pas nos contingents et se dispersèrent avant leur arrivée.

Une autre reconnaissance importante a été accomplie à la fin de l’année 1904 dans le pays des Azdjer par le capitaine Touchard, chef du bureau des Affaires indigènes de Touggourt. Déjà, en 1903, cet officier avait été chargé d’achever et de compléter la ligne de puits commencée en 1899 dans le Gassi de l’Igharghar, entre Fort-Lallemand et Temassinin, par le commandant Pujat, et d’édifier un petit bordj en ce dernier point. Mais cette entreprise n’avait pu être complètement réalisée, en raison principalement d’une tentative des Azdjer qui avait inquiété nos travailleurs et leur avait fait perdre un temps précieux. Le projet fut repris en 1904 ; les travaux commencés furent, cette fois, menés à bien et on les compléta par le forage d’un puits artésien à proximité du nouveau bordj de Temassinin, qui reçut le nom de Fort-Flatters. Pendant l’exécution de ces travaux, le capitaine Touchard, avec un goum du cercle de Touggourt, parcourait sans encombre la région comprise entre l’Oued Erineren et l’Oued Mihero, la plaine d’Admar jusqu’à Djanet, puis la vallée de l’Oued Mihero. Durant son séjour au Tassili, il obtenait la soumission de trois fractions des Azdjer. Sa présence à Djanet, petite oasis comprenant six ksour peuplés d’environ 1.200 habitants, était l’affirmation de nos droits sur cette localité.

Telles ont été jusqu’ici les étapes de la pacification. En somme, sauf le combat de Tit du 7 mai 1902, aucune manifestation hostile ne s’est produite depuis la prise d’In-Salah. Sans doute, il ne faudrait pas en conclure qu’il n’y aura plus au Sahara aucune affaire, aucun rezzou, mais les procédés du lieutenant-colonel Laperrine et de ses collaborateurs ont montré leur efficacité pour y remédier et la question touareg est aujourd’hui résolue.

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Notre domaine d’Afrique occidentale était constitué dans ses grandes lignes en 1900 ; cependant une rectification à l’accord de 1898, survenue par la convention du 8 avril 1904, recule vers le Sud la frontière tracée autour du Sokoto, et permet ainsi la communication entre nos postes du Niger et du Tchad, jusque-là très difficile. De fréquents changements ont été opérés dans l’organisation administrative de nos colonies soudanaises, changements qui se comprennent, parce que l’étendue, la valeur, le centre de gravité de ces colonies se sont peu à peu déplacés. Les différents tronçons se sont soudés ; comme l’a dit M. le Gouverneur général Roume, « l’Afrique occidentale française est devenue une réalité, et une réalité vivante. »

La pénétration saharienne du côté du Soudan a également été poursuivie avec une remarquable activité dans ces dernières années, et les résultats obtenus ont été considérables. En 1900, Paul Blanchet, accompagné de M. Dereims et du lieutenant Jouinot-Gambetta, explorait l’Adrar de l’Ouest. Chez les tribus Maures qui vivent entre le Sénégal et l’Oued-Noun, Coppolani, poursuivant l’œuvre commencée par lui en 1898, avait réussi en 1902 et 1903 à amener l’annexion pacifique des régions Trarza et Brakna ; en 1904, investi du titre de commissaire du gouvernement général en Mauritanie, il avait pour objectif le Tagant et l’Adrar, et l’annexion du Tagant était considérée comme faite lorsque, le 12 mai 1905, il fut assassiné à Tidjikja. M. Roume envoyait immédiatement le colonel Montané-Capdebosc à Tidjikja et donnait l’assurance que l’œuvre entreprise par Coppolani avec tant de dévouement ne serait pas interrompue par sa mort tragique[378]. Sans doute cette œuvre serait singulièrement facilitée si elle se combinait avec des efforts de pénétration par la côte Atlantique, par exemple par la baie du Lévrier.

Dans la région de Tombouctou, les Kounta sont entièrement soumis et l’amenokal des Touareg Aoulimmiden, Fihraouen, est venu le 3 février 1903 faire sa soumission à Tombouctou ; les Touareg du Sud reçoivent désormais les instructions du poste de Gao.

La politique suivie à Zinder par le colonel Peroz, le commandant Gouraud et le colonel Noël nous a concilié les Kel-Ouï et ramené les Kel-Gherès, qui sont en relations avec le poste de Thaoua. Un détachement parti de Zinder est parvenu à Agadès, d’où l’on peut surveiller les routes commerciales jusqu’à Bilma, tandis que les reconnaissances algériennes ont atteint, comme on l’a vu, Djanet. Bientôt sans doute les Azdjer suivront l’exemple que leur ont déjà donné les autres groupes de Touareg et viendront à composition.

Au Tchad enfin, la puissance des successeurs de Rabah a été définitivement anéantie et la région du Chari pacifiée. Le Kanem a été dégagé des hordes du cheikh El-Mahdi-Senoussi, à la suite de la prise de la zaouïa de Bir-Alali par le commandant Tétart en 1902. Seule la question du Ouadaï donne encore de ce côté des inquiétudes[379].

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Ainsi, de toutes parts, le Sahara et ses habitants sont enserrés dans les mailles de notre réseau d’exploration. Restait à effectuer la jonction de l’Algérie et du Soudan[380]. Rien ne pouvait plus s’opposer à cette liaison du Tidikelt au Niger, que les coloniaux réclamaient depuis longtemps. La question était virtuellement résolue depuis que les compagnies sahariennes avaient eu raison du fantôme touareg et que le commandant Laperrine s’était rendu à In-Zize en 1903. En 1904, deux reconnaissances, parties l’une du Nord, l’autre du Sud, se rencontraient au cœur du Sahara. Le détachement du Sud, sous la conduite du capitaine Théveniaut, parti de Bourroum, avait remonté l’Oued-Tilemsi, dont la vallée forme la voie la plus directe et la mieux fournie en pâturages pour se rendre à Teleyet, le principal centre visité[381]. Le groupe du Nord, dirigé par le commandant Laperrine, avait passé par In-Zize et Timissao. Le 18 avril, ils firent leur jonction au puits de Timiaouine, à 150 kilomètres environ de Timissao. Le commandant Laperrine alla ensuite jusqu’au puits de Tin-Zaouaten, situé par 19° 45′ de latitude Nord et 1° de longitude Est. Les deux détachements se séparèrent enfin et revinrent à leur point de départ.

En 1905, M. Etiennot[382], inspecteur des postes, chargé d’étudier l’établissement d’une ligne télégraphique entre le Tidikelt et Tombouctou, se mettait en route vers l’Ahaggar avec une escorte saharienne fournie par le lieutenant-colonel Laperrine et commandée par le capitaine Dinaux, chef de l’annexe du Tidikelt. Sidi-ag-Gueradji, chef des Taïtoq, accompagnait la mission. Bientôt rejointe par M. Emile F. Gautier et par M. Chudeau, professeur au lycée de Constantine, elle gagnait par une route nouvelle l’Adrar-Ahnet et de là In-Zize, où elle arrivait le 16 juin. M. Etiennot, poursuivant l’étude de la ligne télégraphique jusqu’à Tin-Zaouaten, revenait aux oasis par l’Ahaggar et rentrait à In-Salah le 27 août. M. Gautier, se séparant de ses compagnons le 13 juillet, à l’Oued-Tougsemin, près de Timiaouine, continuait à travers l’Adrar des Ifoghas et l’Oued-Tilemsi, et arrivait le 18 août à Gao sur le Niger, d’où il rentrait en Europe par Tombouctou. Enfin M. Chudeau explorait la Koudia de l’Ahaggar, suivant, de Timissao à Silet, un itinéraire entièrement nouveau, et gagnait Zinder en passant par l’Aïr. Le fait que deux professeurs de l’Académie d’Alger ont ainsi effectué un voyage d’études transsaharien marque la transformation profonde qui s’est opérée en peu d’années au Sahara français.

En 1906, une petite troupe soudanaise, commandée par le capitaine Cauvin, de l’infanterie coloniale, s’est rendue, accompagnant une caravane de Berabich, de Tombouctou à Taoudeni, dont les salines, possédées à peu près par moitié par les gens de Tombouctou et par ceux de Tamgrout, dans l’Oued Draa, approvisionnent tout l’Ouest du Sahara. Il n’est donc pas sans importance que nous ayons fait acte de présence et d’autorité sur ce point. Les méharistes des Territoires du Sud de l’Algérie ont concouru à cette occupation.

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