Part 8
--Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite leur entretien, si elles n’aboutissent qu’à en faire des bêtes?
--Qu’y pouvons-nous? Nous les contraignons de toutes les manières pour qu’ils fassent des progrès: résultat nul.
--Vous les contraignez!--Dites-moi, je vous prie, seigneur abbé, je suppose que vous ayez planté un arbre dans votre jardin; si vous le comprimez ensuite de manière à l’empêcher d’étendre ses rameaux et que vous le débarrassiez de ses entraves au bout de quelques années, quel arbre trouverez-vous? A coup sûr un arbre inutile, aux branches tordues et entortillées. Et à qui la faute? Eh bien! Voilà ce que vous faites pour vos enfants. Par la crainte, par la menace, par les coups, vous les tenez dans une telle contrainte qu’ils ne peuvent jouir d’aucune liberté. Ainsi comprimés à l’excès, ils accumulent dans leur sein, caressent et nourrissent des pensées mauvaises qui s’entrelacent comme des épines, et ils les entretiennent et les fortifient de manière à repousser opiniâtrement tout ce qui pouvait servir à leur correction. Comme ils ne sentent en vous aucune affection, aucune bonté, aucune bienveillance, aucune douceur, et qu’ils n’espèrent de vous aucun bon traitement, ils imaginent que vos procédés sont inspirés par la haine et l’irritation. Et, par un malheur déplorable, il arrive qu’à mesure que leur corps se développe, la haine et toute sorte de mauvais soupçons croissent en eux, et qu’ils sont inclinés et courbés vers le vice. _Et comme personne ne les a élevés dans une véritable affection, ils ne peuvent plus regarder personne que le sourcil baissé et avec des yeux de travers._ Mais, au nom de Dieu, quelle raison avez-vous de vous acharner ainsi contre eux? Ne sont-ils pas de la même nature que vous? Voudriez-vous qu’on vous infligeât les mêmes traitements, si vous étiez à leur place?--Et par ailleurs, prétendez-vous les former aux bonnes mœurs à force de coups? Avez-vous jamais vu un artisan se contenter de battre une lame d’or ou d’argent pour en faire une belle figure? Pour donner au précieux métal une forme convenable, tantôt il le serre et le frappe doucement à l’aide d’un instrument; puis, avec des tenailles plus délicates il le saisit et le façonne plus doucement encore. Vous de même. Si vous désirez que vos enfants soient ornés de bonnes mœurs, vous devez tempérer les corrections corporelles _par une fraternelle bonté, par une assistance pleine de mansuétude... Si vous vous mettez ainsi au niveau de tous vos enfants, vous faisant fort avec les forts, faible avec les faibles, vous les gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe de le faire._»
Saint Anselme.
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Mais tenés la méthode que je vous ay dite de commencer par l’exemple; et bien qu’il vous semblera prouffiter peu au commencement, ayez néanmoins de la patience et vous voirés ce que Dieu fera. Je vous recommande sur tout l’_esprit de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et gaigne les âmes_...
Il vous faut le plus qu’il est possible agir dans les espritz comme les anges font, par des mouvements _gracieux et sans violence_.
Il faut résister au mal et réprimer les vices qui sont en nostre charge, puissamment, vaillamment, mais _doucement, paisiblement_... Je ne me suis mis en colère, pour justement que ç’ayt esté, que je n’aye reconnu par après que j’eusse encore plus justement fait de ne me point courroucer.
Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un peu ardent: or, maintenant que son entendement commence à se desployer, il faut y fourrer _doucement_ et _suavement_ les prémices et premières semences de la vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles aigres, mais en ne cessant point de l’avertir avec des paroles sages et aimables à tous propos, et les luy faisant redire, et luy procurant des bonnes amitiés de filles bien nées et sages.
Il faut voyrement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous avons en charge, constamment et vaillamment, mais _doucement_ et _paisiblement_... On ne prise pas tant la correction qui sort de la passion quoy qu’accompagnée de raison, que celle qui n’a aucune origine que la raison seule.
Croyés moi, Philothée, comme les remontrances d’un père, faittes doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger que non pas les cholères et courroux, de même pour notre propre cœur.
Saint François de Sales.
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_Il faut toujours les connaître à fond avant que de les corriger._ Ils sont naturellement simples et ouverts, mais si peu qu’on les gêne ou qu’on leur donne quelque exemple de déguisement, ils ne reviennent plus à cette première simplicité.
Laissez donc jouer un enfant et mêlez l’instruction avec le jeu.
Une libre curiosité, dit saint Augustin sur son expérience, excite bien plus l’esprit des enfants qu’une règle et une nécessité imposées par la crainte.
Entretenez seulement sa curiosité et faites dans sa mémoire un amas de bons matériaux. Viendra le temps qu’ils s’assembleront d’eux-mêmes.
Il faut considérer que les enfants ont la tête faible, que leur âge ne les rend encore sensibles qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent une _exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent seraient incapables_.
Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère que possible.
Quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer toujours d’employer la crainte pour le commun des enfants, dont le naturel est dur et indocile, il faut pourtant n’y avoir recours qu’après avoir patiemment éprouvé les autres remèdes.
Il faut chercher tous les moyens de rendre agréables à l’enfant les choses que vous exigez de lui.
Ne prenez jamais _sans une extrême nécessité_ un air austère et impérieux qui fait trembler les enfants.
_Faites-vous aimer d’eux_; qu’ils soient libres avec vous et qu’ils ne craignent point de vous laisser voir leurs défauts.
Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires: on met tout le plaisir d’un côté et tout l’ennui de l’autre; tout l’ennui dans l’étude, tout le plaisir dans le divertissement. Que peut faire un enfant, sinon supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux? Tâchons donc de changer cet ordre: rendons l’étude agréable: cachons-la sous l’apparence de la liberté et du plaisir.
Il faut toujours commencer par une conduite ouverte, gaie et familière sans bassesse, qui vous donne moyen de voir agir les enfants dans leur état naturel et de les connaître à fond. Enfin, _quand même vous les réduiriez par l’autorité à observer toutes vos règles, vous n’iriez pas à votre but_: tout se tournerait en formalité gênante, et peut-être en hypocrisie. _Vous les dégoûteriez du bien dont vous cherchez uniquement à leur inspirer l’amour._
Il faut toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se réduit tout ce qu’on leur demande, et moyennant quoi on sera content d’eux; _car il faut que la joie et la confiance soient leur distraction ordinaire_; autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage. S’ils sont vifs, on les irrite; s’ils sont mous, on les rend stupides. La crainte est comme les remèdes violents qu’on emploie dans les maladies extrêmes; ils purgent mais altèrent le tempérament et usent les organes: _une âme menée par la crainte en est toujours plus faible_.
Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu...
Une ourse avait un petit ours qui venait de naître. Il était horriblement laid. On ne reconnaissait en lui aucune figure d’animal: c’était une masse informe et hideuse. L’ourse, toute honteuse d’avoir un tel fils, va trouver sa voisine la corneille, qui faisait un grand bruit par son caquet sous un arbre. Que ferais-je, lui dit-elle, ma bonne commère, de ce petit monstre? J’ai envie de l’étrangler.--Gardez-vous-en bien, dit la causeuse; j’ai vu d’autres ourses dans le même embarras que vous. Allez: léchez doucement votre fils; il sera bientôt joli, mignon, et propre à vous faire honneur. La mère crut facilement ce qu’on lui disait en faveur de son fils. Elle eut la patience de le lécher longtemps. Enfin, il commença à devenir moins difforme, et elle alla remercier la corneille en ces termes: «Si vous n’eussiez modéré mon impatience, j’aurais cruellement déchiré mon fils, qui fait maintenant tout le plaisir de ma vie.» O que l’impatience empêche de biens, et cause de maux!
Fénelon.
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Un système d’éducation où le maître n’a pas d’influence personnelle sur l’élève, c’est un hiver au pôle nord, un collège pris et pétrifié dans les glaces. J’ai vu cela de mes yeux, voici plus de vingt-cinq ans.
Oui, j’ai connu un temps, dans une université fameuse, où tout allait uniquement par routine. Le formalisme était la grande dévotion de l’endroit. Entre les maîtres et les élèves se dressait une barrière infranchissable, chacun d’eux vivant à part soi, sans connaître les pensées de l’autre... Ni d’un côté ni de l’autre on ne songeait à se voir en dehors de la classe ou de la prière, à se rencontrer sans cérémonie. Gestes guindés, voix solennelle, froideur hautaine étaient les caractéristiques du maître. De la conduite privée de l’élève, il ne savait ni ne voulait rien savoir, et il affichait à ce sujet sa complète indifférence.
... Dans cette situation lamentable, pendant que le plus grand nombre allait, d’ici, de là, jouir de leur liberté, j’ai vu comment ceux qui étaient mieux disposés et avaient des ambitions plus hautes regardaient à droite et à gauche, comme des brebis sans pasteur. Partout où ils apercevaient une foi plus définie, une pensée plus vivante, plus de dévouement, ils accouraient, les pauvres enfants... Alors, comme, sans aucune cause visible, ces sentiments se répandaient mystérieusement parmi les étudiants, tout un groupe de maîtres se dessina peu à peu, en rivalité avec les autorités constituées, qui gagnèrent le cœur des générations nouvelles et les guidèrent vers le bien.
Newman.
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Vous tous, qui vous dévouez à l’œuvre sacrée de l’éducation... _soyez pères_; ce n’est pas assez: _soyez mères_. Il faut être comme une mère: _fovens filios suos_. Il faut aimer les enfants et leur faire sentir qu’on les aime: non seulement en évitant avec eux la dureté, les froideurs injustes, les sévérités décourageantes, mais en leur prodiguant les soins les plus tendres, en leur témoignant une cordiale affection, en leur montrant enfin qu’on leur a dévoué sa vie, et qu’on trouve du bonheur à être avec eux, et à y demeurer toujours.
Voilà pourquoi il faut être mère.
Le père n’est pas toujours avec ses enfants; il a d’autres soins: la mère n’en a pas d’autres; elle y est toujours. La mère, qui les a portés dans son sein, ne sait pas s’en séparer et ne les quitte jamais: _Sicut gallina congregans pullos suos sub alas_, dit Notre-Seigneur.
Tel est le modèle: Voilà ce qu’il faut être quand on remplace un père et une mère. Je ne saurais d’ailleurs mieux faire entendre ma pensée qu’en disant qu’il faut s’identifier avec les enfants, non seulement pour le travail, l’étude, la surveillance, la classe, mais pour tout le reste et dans tous les détails de leur vie écolière. Il faut jouer avec eux, converser avec eux, prendre ses repas avec eux, prier, chanter avec eux, en un mot être à peu près toujours avec eux, toujours.
On fait comme cela quand on aime.
Je connais tel enfant qui a été touché, gagné à Dieu par cette bonté de ses maîtres: _Oh! ici_, écrivait-il à sa mère, _nos maîtres nous aiment. Quand ils me rencontrent, ils me disent: Édouard, comment cela va-t-il? Ils nous parlent en récréation; ils s’intéressent à nous; ils jouent même avec nous._
Si les enfants ne voient en vous que la compression et les rigueurs de l’autorité, leurs cœurs ne s’ouvriront guère. Du moins, de temps à autre, soyez aussi pour eux la personnification de l’aménité, de la bienveillance, de la charité affectueuse.
Si vous ne leur parlez jamais que pour les corriger, pour les reprendre, pour les gronder, pour leur imposer silence, que voulez-vous qu’ils pensent, qu’ils sentent, qu’ils disent de vous, et de la maison?--Ce n’est vraiment qu’en récréation que vous pouvez prévenir ces tristes et quelquefois funestes impressions. La récréation permet de dépouiller la sévère austérité d’un maître pour revêtir la cordialité d’un ami; et cette condescendance montre aux enfants que si vous employez quelquefois la rigueur, c’est malgré vous, et qu’elle n’exclut jamais l’affection.
C’est en jouant à la balle, au cerceau et aux barres avec les enfants que je gouverne au fond la maison et sans aucune punition, comme vous le voyez. Je n’ai guère de meilleur secret... Je dois ajouter, toutefois, et en causant avec eux cordialement à la lecture spirituelle.
C’est en vous identifiant avec les enfants que vous serez fidèle à une de mes grandes recommandations qui est d’éviter les punitions; car il le faut bien entendre: Quand on a des cantiques, le tribunal de la pénitence, des exhortations pieuses, la parole divine, la communion fréquente, la messe chaque jour, etc., si une maison ne va pas pour ainsi dire toute seule, c’est qu’on n’y entend rien; si on est obligé de sévir, de frapper, c’est qu’on est incapable d’élever les enfants de Dieu. Quand on a les fêtes du Saint-Sacrement, un mois de Marie et des retraites chaque année, quand on a la sainte Eucharistie, la confession, le chant des louanges de Dieu dans une maison d’éducation, s’il faut punir en même temps, tout est perdu... Non, non, c’est autrement qu’il faut gagner les âmes.
J’ai entendu dire parfois que la discipline scolaire devait être inflexible comme la discipline militaire. Je ne suis pas le moins du monde dans cette pensée: et même, à parler franchement, l’expression et la pensée me blessent étrangement. Une institution d’enfants à élever n’est pas un régiment: un collège n’est pas une caserne; ni le supérieur, un colonel. Au régiment, il est possible que la discipline militaire, matérielle et inflexible, suffise. Mais il n’en est pas de même au collège, et la raison de cette différence est simple, quoique très profonde: au régiment, il n’y a guère charge d’âmes; dans une maison d’éducation, il y a charge d’âmes: il ne faut jamais l’oublier. C’est une œuvre toute intérieure, toute spirituelle, qu’il est question d’accomplir. Voilà pourquoi il faut nécessairement la discipline morale, c’est-à-dire la fermeté dans la bonté. Cela est souvent très difficile, je le sais, mais il le faut. Ah! sans doute, la discipline matérielle coûte beaucoup moins à ceux qui l’exercent; on n’y songe guère aux âmes; on ne se croit même pas obligé de songer beaucoup à la sienne. L’ordre matériel est tout; le corps, à peu près tout; l’âme, à peu près rien. On peut exercer une telle discipline sans faire grande réflexion ni sur soi-même, ni sur les autres.
Dans de telles maisons on ne s’occupe ni du bonheur, ni de la vertu des enfants: il suffit qu’ils ne troublent pas. Il est tout à la fois plus simple et plus commode de s’en tenir là. Mais à quoi aboutit-on? A une exacte police, dit Fénelon: ce sont des âmes qu’il faudrait élever; ce sont des corps qu’on mate et qu’on dresse; mais pour arriver là et faire d’une maison d’éducation une caserne bien disciplinée, des instituteurs ne sont pas nécessaires; des sergents de ville suffiraient au besoin.
Cela obtenu, que devient le reste? Ce qu’il peut. Or qu’est-ce que le reste? C’est simplement le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la volonté libre, c’est-à-dire l’homme tout entier.
Mgr Dupanloup.
IX
Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco
_Dominique Savio_, ou l’innocence conservée.
_Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée.
Un arbre se juge à ses fruits, dit l’Évangile. Si celui-là est bon, ceux-ci seront savoureux. Il faut croire que la façon qu’avait Don Bosco de saisir par le dedans l’âme de ses enfants, pour la mettre, le plus tôt possible, en contact avec Dieu, ne manquait ni d’opportunité, ni d’efficacité, puisque, de ses écoles, l’on vit constamment sortir deux races d’adolescents prédestinés: ceux qui, grâce à ces soins merveilleux, avaient su conserver l’innocence du cœur, et ceux qui, vaincus par cette méthode enveloppante, avaient recouvré ce trésor de pureté, perdu un soir d’oubli, de faiblesse ou de solitude. Au jardin de Don Bosco, les lys conservaient l’éclat de leur blancheur, et les sombres fleurs du repentir s’épanouissaient abondamment. Parfums divers! Les fils des hommes, sans doute, préfèrent le second, celui-là seul qu’un jour, au lendemain de leur conversion, leur pénitence offrira au Seigneur; mais qui donc, même parmi les cœurs les plus souillés, peut échapper à la douceur pénétrante du premier? Sainte Thérèse de Lisieux compte des amis même parmi les plus grands pécheurs...
* * * * *
Il était de la famille de ces âmes vierges, le petit Dominique Savio qui, un soir d’octobre 1854, entra comme interne à l’oratoire salésien de Turin. Douze ans à peine, et déjà tous les signes du prédestiné. Le jour de sa première Communion, à sept ans, sur un petit carnet, d’une main malhabile, il avait écrit:
1º Je me confesserai très souvent, je communierai toutes les fois que mon confesseur me le permettra;
2º Je veux sanctifier les jours de fête;
3º Mes amis seront Jésus et Marie;
4º Plutôt la mort que le péché.
Un soir d’été qu’il revenait de classe, achevant, pour la quatrième fois de la journée, la bonne lieue qui séparait son village de l’église, un voisin dont le pas avait emboîté le sien et la curiosité interrogé l’enfant, était demeuré émerveillé de son sens de l’au-delà.
«Dis donc, petit, tu n’as pas peur de cheminer ainsi tout seul?
--Je ne suis pas seul, monsieur, j’ai mon ange gardien avec moi.
--Mais c’est éreintant d’aller ainsi quatre fois par jour à l’école!
--Oh! quand on travaille pour un maître qui paie bien...
--Quel maître?
--Mais le Dieu créateur qui paie un verre d’eau donné par amour pour Lui.»
Ce Dieu très bon, pour rien au monde, comme il l’avait promis au matin de sa première Communion, il n’eût voulu l’offenser.
«Dominique, viens-tu faire une partie? lui demandait, un soir caniculaire d’août, un de ses compagnons:
--Une partie de quoi?
--De nage.
--Non, merci: je ne sais pas nager.
--On t’apprendra.
--Merci encore! C’est mal de s’exposer à un péril inutile.
--Penses-tu? Tout le monde y va bien.
--En ce cas je vais demander la permission à ma mère.
--Ne fais pas ça, grosse bête: elle te le défendrait.
--Alors c’est donc mal: ne comptez pas sur moi.»
On pouvait au contraire compter sur lui dès qu’il s’agissait de rendre service; et son dévouement allait parfois bien loin. Un certain jour, il frisa même l’héroïsme.
En classe, une faute avait été commise; pas une gaminerie, mais une faute grave, et le coupable méritait l’expulsion... Tout simplement on accusa Savio... Vous voyez d’ici de quelle hauteur tomba son maître: Savio! Le modèle de sa classe! La perle de l’école!
Devant tous ses camarades réunis, le bon prêtre fit à Dominique une semonce énergique et, comme il s’agissait du meilleur élève, il lui accorda la loi de sursis.
L’enfant baissa la tête humblement, comme le Christ faussement accusé.
Ce ne fut que le lendemain que le maître découvrit le vrai coupable. Il appela Dominique.
«Pourquoi n’as-tu pas dit hier que tu étais innocent?
--Parce que le coupable, qui n’est déjà pas bien noté, aurait été sûrement mis à la porte; tandis que moi, j’avais quelque espoir que... D’ailleurs je songeais à Notre-Seigneur qui, lui aussi, fut injustement accusé.»
Délicate bonté qui n’était pas le fait d’un niais, croyez-le bien. Dominique, à l’école de son village, _Mondonio_, arrivait toujours bon premier. Intelligent et travailleur, il aimait l’étude comme un devoir très cher, et il y progressait.
Il ne manquait plus qu’un saint, sur la route de cet enfant, pour le pousser vers les cimes. Un matin d’octobre, sous les traits du Bienheureux Don Bosco, ce saint se présenta.
* * * * *
Ce fut à sa maison natale, aux _Becchi_, où tous les ans, à l’époque des vendanges, il avait accoutumé d’emmener en colonie de vacances le plus joyeux des bataillons, que le grand éducateur rencontra celui qui devait être son disciple préféré.
L’enfant venait de Mondonio, accompagné par son père.
«Qui es-tu et d’où viens-tu? lui demanda le prêtre.
--Je m’appelle Dominique Savio. Mon maître, Don Cugliero, a dû vous parler de moi.»
Et le prêtre interrogea l’enfant sur ses études et sur sa vie.
«Eh bien, que pensez-vous de moi? questionna Dominique à la fin de cet entretien.
--Hé, qu’il y a en toi de l’étoffe.
--A quoi pourra-t-elle servir?
--A tailler un riche habit à offrir au bon Dieu.
--Entendu! Mais dans ce cas vous serez le tailleur, mon père.
--Pourvu, ajouta Don Bosco, que ta santé te permette de faire tes études!
--Ne craignez rien. Dieu, qui m’a aidé jusqu’à ce jour, m’aidera encore dans l’avenir.
--Mais que feras-tu à la fin de tes études?
--Si Dieu le veut, je serai prêtre.
--Fort bien! En attendant je veux savoir si tu es capable d’étudier. Tiens, apprends par cœur la page de cet opuscule: tu viendras me la réciter demain.»
Dix minutes après, l’enfant était déjà là.
«Si vous voulez, mon père, je vais réciter ma leçon.»
Et il récita la page; il en donna même le sens exact. Alors Don Bosco comprit le signe de Dieu.
«Tu as devancé le temps pour ta leçon: je devance, à mon tour, ma réponse. En quittant les Becchi, je t’emmène à Turin avec toute ma petite bande.»
Un des premiers jours qui suivirent son arrivée dans cette ville, Dominique alla trouver Don Bosco dans sa chambre. A la paroi de la muraille était appendue une inscription en latin, phrase de la Bible, qui résumait tout le programme d’action de ce prêtre: _Da mihi animas: cætera tolle._
«Quel est le sens de ces mots? interrogea le petit.
--Ceci, expliqua Don Bosco, veut dire: «Donnez-moi des âmes; pour le reste je n’en ai cure.»
--J’ai compris, dit l’enfant. Cela signifie qu’ici on ne fait pas commerce d’argent, mais commerce d’âmes. J’espère bien que la mienne sera une de celles que vous voudrez gagner.»
* * * * *
Alors commença la vie montante de cet enfant, qui ne devait s’arrêter qu’à la dernière crête, celle qui touche à Dieu.
De cette maison de son maître il aima tout.
Il en aima la gaîté, qu’il partagea abondamment, qu’il accrut souvent. Il fut de tous les jeux de la cour, et on le voyait tourner sans cesse autour des «nouveaux», pour essuyer leurs dernières larmes ou provoquer leur premier sourire.
Ses petits amis, ses compagnons de classe et de jeu, il les aurait voulus animés de la même ferveur, éclairés des mêmes lumières que lui: alors il racolait pour le bon Dieu. Il racolait pour la visite au Saint-Sacrement, il racolait pour le confessionnal, avec un sourire si gentil que bien peu lui résistaient.
Dehors, en se rendant en classe--car Don Bosco, en ce temps-là, était contraint, faute de personnel, d’envoyer ses petits latinistes étudier en ville--Dominique était parfait de modestie et de diligence. Personne ne l’eût détourné du plus court chemin, et nul spectacle équivoque n’eût capté le moindre de ses regards.
Une fois, cependant, il fit l’école buissonnière, mais au retour de la classe, et pour le bon motif.
Une dispute passionnée avait mis aux prises deux de ses camarades, qui avaient décidé que l’affaire se réglerait définitivement sur un glacis de la citadelle, à coups de pierres.
Dominique s’interposa: on ne l’écouta pas.
Alors, il s’offrit à les suivre sur le lieu du combat, non sans avoir promis qu’il ne se mêlerait pas à la bataille, et n’appellerait personne pour séparer les adversaires.