La pédagogie d'un saint

Part 7

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Pourquoi faut-il qu’une œuvre si forte ait été gâtée dans le détail par le jansénisme dont Pascal ne secoua jamais le joug? Cette raison qu’il eût suffi de montrer incertaine dans ses démarches, faculté amoindrie par la faute originelle, il la présente comme frappée d’impuissance absolue; cette volonté, dont il devait souligner les défaillances quotidiennes, il nous la donne comme radicalement incapable de se déterminer au bien; cette nature enfin, amoindrie par la faute d’Adam, puissamment inclinée au mal, brisée dans son harmonieux équilibre, il nous la dépeint comme foncièrement mauvaise, et tout cela pour faire triompher la théorie janséniste de la grâce infailliblement victorieuse. Et comme les idées sont des forces tendant incessament à s’épanouir en actes dans les divers champs de l’activité humaine, cette théorie devint une règle de vie, et cette règle de vie enfanta un système d’éducation.

Le plus illogique qui soit, mais aussi le plus admirable pour le temps! Illogique, car s’il est vrai que, abandonnée à elle seule, la nature ne peut que suivre la pente de son égoïsme, et que, dès que la grâce intervient, comme elle est toujours nécessairement efficace, la nature humaine se trouvera irrésistiblement orientée vers Dieu, pratiquement la vie morale du chrétien devrait consister dans un simple «laisser faire». Mais ces Messieurs de Port-Royal[19] ne prirent pas garde à l’inconséquence de leur système, et ils s’attachèrent fortement à jouer à la grâce efficace, et à contraindre la nature à se régler suivant le bien. De là un corps d’idées qu’à juste titre les spécialistes de tous les temps ont admiré. Le voici en quelques lignes:

[19] Les Messieurs de Port-Royal étaient quelques «solitaires» jansénistes qui avaient ouvert dans l’ancienne Abbaye de Port-Royal-des-Champs, sise en la vallée de Chevreuse, les fameuses «Petites Écoles» où la pédagogie janséniste tenta ses premières applications.

D’abord il faut soustraire l’enfant au monde, où il perd son innocence, et aux collèges trop peuplés où il se gâte. Rappelez-vous la phrase de Mirabeau: «Les hommes sont comme les pommes, toutes les fois qu’ils sont en groupe ils se pourrissent.» Le chiffre des élèves des _Petites Écoles_ ne dépassera donc jamais cinquante, et pour que l’enseignement puisse s’adapter à la nature de chacun, et que la surveillance, absolument nécessaire, soit facile à assurer, la maison se subdivisera en chambres, et chaque chambre ne comprendra pas plus de six élèves placés sous la direction d’un maître spécial. Les maîtres se rappelleront qu’ils doivent se montrer plus «précepteurs que professeurs». Dans ce but ils écarteront soigneusement tout ce qui serait de nature à faire connaître le mal et donner l’éveil aux passions. Ils auront soin aussi de tenir l’élève constamment occupé pour écarter du rêve, toujours dangereux, sa jeune imagination; et enfin ils accompliront leur tâche sans rigueur, mais sans gâterie, et n’useront jamais de coups, ni de verges... Tandis qu’ailleurs les élèves apportaient dans leurs relations une familiarité brutale, ils étaient habitués là à se prévenir d’honneur et à ne se tutoyer jamais. D’un mot, ces éducateurs s’efforçaient de reproduire l’image de la maison paternelle. Pour apprécier cet ensemble de règles si justes ne suffit-il pas d’écrire: quoi de plus salésien!

Mais il y a le revers du tableau, les articles inspirés par la pensée janséniste. Ainsi, les fêtes et les jeux bruyants n’étaient pas de mise dans la maison; on les remplaçait--hélas!--par des travaux et par des pratiques religieuses sévères et prolongées; de la sorte on pensait éviter les saillies de la nature viciée. Puis, comme unique excitant au travail, on avait le devoir; le seul désir de mériter l’approbation du maître devait les encourager au bien. Défense absolue de faire appel à l’amour-propre, à l’intérêt, à l’émulation, sentiments naturels, donc corrompus dans leur fond. «Quand il y avait quelque bien dans ces enfants, a écrit l’un de ces maîtres, on me conseillait toujours de n’en point parler et d’étouffer cela dans le secret.» Le résultat, on le prévoit. Si l’émulation peut faire des vaniteux, son absence fait presque toujours des paresseux. Pascal désenchanté disait en parlant de ces élèves: «Les enfants auxquels on ne donne point cet aiguillon d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance.» Ils tombaient aussi dans autre chose, témoin cet enfant qui déroba, pour la vendre deux liards, la calotte d’un de ces graves messieurs et vola plus tard des couverts en argent. Sa victime, il est vrai, se consolait en disant: «Que voulez-vous, il n’était pas prédestiné!» Avec sa profondeur habituelle de style, Pascal aurait pu dire de cet essai pédagogique: «Qui veut faire l’ange finit par faire la bête!» Pour avoir trop comprimé la nature, elle a réagi avec violence.

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A un siècle de là, pour l’avoir libérée, sans scrupule, de toute contrainte, en vertu de principes jugés certains, elle devait se déchaîner de la façon la plus atroce. Voici comment la chose advint.

La même question que Pascal s’était posée devant le mystère de contradiction de notre nature, de bien et de mal panachés que tout homme porte en soi, Rousseau se la posa. Comment expliquer cet être de contrastes? Une loi terrible plus impérieuse que celle de la pesanteur l’attire en bas, ses facultés penchent vers le mal, son corps en nourrit l’incessant désir; et cependant ce même homme se sent soulevé vers les hauteurs, tout idéal l’attire, tout rêve le sollicite. Par moment il paraît éprouver la nostalgie de la fange et l’instant d’après vous le trouvez en flagrant délit d’extase devant la pureté. Quel sphinx donnera le mot de l’énigme? Ah! ce fut vite fait. Pascal avait répondu avec sa foi, ses traditions, son siècle, sa pensée nourrie de l’Écriture; mais l’autre, le vagabond élevé sur les grands chemins, répondit avec sa seule sensibilité et son expérience des grandes routes. «L’homme est bon, mais les hommes sont mauvais.» Voilà! C’est tout. Mais encore comment cela est-il arrivé? «Voici: moi aussi j’ai été bon, raisonne Rousseau, j’ai eu quarante ans de bonté facile: c’était l’époque où je vagabondais de Suisse en Savoie, de Savoie en Italie, d’Italie en France! Les heureux jours! Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les ai-je éprouvés? Depuis que je suis entré dans la société des hommes. Si tant est que je sois gâté, je l’ai été par eux. L’humanité tout entière a dû subir la même transformation. L’homme est né bon, il s’est rendu méchant en se faisant social. C’est à l’état de nature que l’humanité devait rester: revenons-y. L’homme naturel, voilà ce qui était bon; l’homme naturel, voilà ce que l’éducation doit tâcher de retrouver.» Pour cela, il faut d’abord isoler l’enfant de la société, le retirer même de sa famille dont le contact pourrait lui être fâcheux, et le confier à un précepteur chargé, non pas de l’instruire, mais de veiller jalousement sur son ignorance. Pour l’indispensable à acquérir, laisser faire la nature: elle est bonne; de soi, instinctivement, rien qu’à suivre sa pente, elle trouvera son bien; plus tard l’expérience des choses et l’observation, c’est-à-dire encore la nature, compléteront ce rudimentaire bagage d’élève. Liberté, liberté complète, dans l’isolement et la solitude! Point de maillots dans le tout bas âge, point de lisières au seuil de l’adolescence! Veiller seulement à ce que le dehors n’ait pas prise sur lui: cet unique souci suffira à préserver son esprit de l’erreur, son cœur du vice. Ainsi entendue, l’éducation se définirait fort bien: «L’art de respecter dans l’enfant la nature, de le laisser se développer à l’aise, en se contentant de le défendre contre la pernicieuse influence des conventions sociales.» (_Jules Lemaître_)

Éducation purement négative, comme on le voit. Plus tard seulement, vers l’âge de douze ans, le maître songera--non pas à enseigner, cela jamais--mais à mettre l’enfant dans de certaines conditions où il sera capable de s’instruire, bien disposé à s’instruire, excité à s’instruire. Dans ce dessein il ne se servira pas de livres--absolument inutiles dans cette éducation--mais des choses qu’il rapprochera soigneusement de l’enfant, de façon à éveiller sa curiosité ou aiguiser son besoin. Ainsi, par exemple, Émile--vous savez que c’est son nom--reçoit de temps en temps des billets d’invitation pour un goûter... il cherche quelqu’un qui les lui lise; on se dérobe; alors l’enfant se décide à apprendre à lire;--ou encore--dans une promenade on feint de s’égarer: épouvante du mioche qui essaie de s’orienter: on lui glisse alors en douceur l’astronomie. Comme c’est simple! Dernier exemple, moins risible celui-là. Vers quinze ans, pas avant, car l’élève ne serait pas capable de supporter de si hautes pensées, par un clair matin d’été, on emmène Émile sur le sommet d’une haute colline au-dessous de laquelle passe un fleuve imposant; et là, devant ce paysage magnifique, on lui fait une belle démonstration d’un Dieu personnel, créateur de ces merveilles, de l’immortalité de l’âme et de la vie future. Et ainsi du reste.

Petit à petit, de soi-même, aiguillonné par son excellent maître, réfléchissant et observant, jamais contraint, sevré de tout livre, avec le moindre effort possible, renseigné toujours par les choses mêmes, par l’expérience, ce jouvenceau atteindra l’âge d’homme. Son intelligence, en cours de route, aura acquis tout ce qu’il est nécessaire de savoir d’astronomie, de physique, de chimie, de géographie; l’apprentissage d’un métier manuel, tout en assouplissant ses muscles, aura mis à sa disposition son gagne-pain pour les heures de misère, et son cœur sera paré de toutes les vertus. Ah! le chef-d’œuvre! Ce chef-d’œuvre nous l’avons tenu avant la lettre même. Car l’enfant ainsi élevé, en toute liberté, en dehors de la famille et du collège, en marge de la société, à son caprice, en pleine nature, sans trop de livres, ne recevant de leçons que des choses, autodidacte, se formant par ses propres sottises, ce fut lui, Jean-Jacques. Son livre n’a fait que raconter son éducation. Or, chacun sait quelle merveille de sagesse, de vertu et de sensibilité est éclose de ce système[20].

[20] Nous ne faisons pas mystère que nous devons à la lecture de J. Lemaître, Faguet et Brunetière d’avoir pu donner à nos lecteurs un résumé de ces deux grandes écoles pédagogiques.

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Toutefois, en dépit de l’insuccès de cette éducation, elle s’obstine à vivre--comme l’autre aussi. Écoutez deux contemporains, deux illustres. C’est Michelet d’abord qui écrit dans son livre d’erreur intitulé: _Nos Fils_: «Besoin est d’examiner, d’approfondir notre principe, la foi pour laquelle on combat, le fond de notre vie politique et religieuse. Notre marche sera indécise si cette idée vacille.» Et ce fond, cette idée la voici: «Plus de péché originel. L’enfant naît innocent et non marqué d’avance par la faute d’Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. A sa place, solidement, se fonde la justice et l’humanité. Donc deux principes en face: le principe chrétien et le principe de 89. Quelle conciliation entre eux? Aucune. Jamais le pair et l’impair ne se concilieront, jamais le juste avec l’injuste, jamais 89 avec l’hérédité du crime. La conséquence est donc que du berceau partiront pour la vie deux routes absolument contraires. L’éducation sera autre et tout opposée selon qu’elle part du vieux ou du nouveau principe.» Et c’est Ferdinand Brunetière qui, du camp opposé, lui répond: «Belle ou laide, la nature n’est pas bonne... Allons plus loin, la nature est immorale, foncièrement immorale, j’oserai dire immorale à ce point que toute morale n’est, en un sens, et surtout à son origine, dans son premier principe, qu’une réaction contre les leçons ou les conseils que nous donne la nature.» Ce sont les pures théories de Jean-Jacques Rousseau que l’on essaya jadis d’appliquer à l’orphelinat rationaliste de Cempuis; ce sont les idées de ces Messieurs de Port-Royal, qui, dans certains collèges, continuent à inspirer l’éducation des petits chrétiens. Jamais question, on le voit, ne fut plus actuelle!

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Ne pourrait-on pas, partant d’une idée juste, orthodoxe, de la chute originelle, et empruntant à ces systèmes leur part de vrai, fonder une pédagogie qui respecte l’ordre réel des choses, et passe victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté? Quelqu’un l’a tenté, et, après trente ans d’essais laborieux, sa pensée a constitué un monument d’une noble unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté s’équilibrent dans une constante harmonie.

D’instinct et parce qu’il savait que la nature a des pentes terribles, il prit--oh! sans le savoir!--à ces austères Messieurs toutes les disciplines qu’impliquait cette triste constatation. Il leur emprunta la haute idée qu’ils se formaient de l’éducateur, la place de choix qu’ils donnaient à l’éducation individuelle, la douceur de leurs procédés, leur surveillance de toutes les minutes, et ce souci moral toujours à l’affût de l’occasion mauvaise pour l’écarter; mais, en opposition avec eux, il voulut voir l’enfant se divertir; il le laissa crier, chanter, s’exprimer de toutes manières; il donna du jeu à sa liberté naissante, encourageant son initiative qu’il contrôla sans l’étouffer et visant à obtenir l’obéissance consentie de sa raison. Il ne rougit pas non plus de faire appel aux moyens humains: affection, intérêt, émulation, quitte à les vider avec le temps de leur contenu un peu trop naturel.

D’autre part, se souvenant--c’est Bossuet qui parle--que sous les ruines de cette nature déchue il y a encore quelque chose de la beauté et de la grandeur du premier plan, il n’eut pas peur d’imiter, sans le savoir encore, le philosophe genevois, d’user abondamment de l’enseignement intuitif, d’introduire dans la mesure du possible le plaisir en éducation, de ne pas demander qu’aux livres, mais aussi aux promenades, aux leçons de choses, aux observations sur le monde, les connaissances nécessaires à la vie, de respecter la personnalité de l’enfant et d’en provoquer l’éveil spontané. Mais, en opposition avec lui, il se refusa de croire à la bonté native de l’homme, à son désir permanent du vrai et du bien; il ne consentit pas à faire du maître un vulgaire surveillant, au rôle tout négatif, mais il le regarda toujours comme un agent très actif de réforme morale, car s’il accordait à l’âme de l’adolescent de bons instincts que l’éducation peut laisser se développer, il y découvrait aussi de méchantes inclinations qu’elle a pour mission de réprimer, par des armes de lumière et d’amour, certes, mais sans faiblesse toutefois.

Éducation idéale que celle-là, car elle répond bien à l’idée chrétienne que nous nous en faisons. Elle ne doit pas, en effet, consister à étouffer la personnalité de l’enfant, mais à l’épanouir; à libérer ses énergies, mais à les discipliner. Pour elle, le maître n’est pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui doit apprendre à l’enfant à se passer de lui. Enfin et surtout, le Dieu qu’elle offre le plus tôt possible à l’âme du petit chrétien n’est pas le Dieu morose, sévère et terrifiant du jansénisme, dont le sanctuaire semble être le vestibule de la vallée de Josaphat, ni ce Dieu complaisant, assez vague et banal de Rousseau, dont le temple est l’univers--le premier, acteur unique de nos destinées, le second, témoin indulgent de nos actions,--mais le Dieu qui marche avec nous sur nos chemins, dont nous sentons la bonté et l’humanité «_Apparuit benignitas et humanitas Salvatoris Domini Jesu Christi_», dont les attraits sont ineffables, le frère, l’ami, l’aide et la nourriture quotidienne, dont la demeure est douce et captivante comme la maison de nos premiers ans: seul capable de verser au fond du cœur du disciple et du maître la somme effrayante d’amour qu’exige cette commune entreprise.

Arrêtons ici ces aperçus. Aussi bien on pourrait les multiplier sans limites, mieux vaut conclure--et nous croyons le pouvoir faire légitimement--que cette pédagogie de l’amour est bien fille de notre raison et de notre foi, que Don Bosco qui l’a fondée eut bien le génie de l’éducation, et que ses fils sont bien avisés de la divulguer à travers le monde par leurs œuvres et leurs écrits.

VIII

Nil novi sub sole

Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup, expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la jeunesse.

Nous devons l’idée de ce chapitre et deux des citations que l’on y trouvera à la lecture du charmant livre d’Henri Brémond, de l’Académie française: _L’Enfant et la Vie_.

Plus d’un lecteur pourrait se méprendre sur l’intention de ce chapitre. Il ne veut nullement démontrer que le Bienheureux Don Bosco n’a rien inventé en fait d’éducation, et qu’il s’est contenté de répéter, plus fortement peut-être, ce que maint éducateur avait dit ou murmuré avant lui. Telle n’est pas notre pensée.

Le Saint a bien écrit au début de son petit traité: «Il y a deux systèmes employés de _tous temps_ en éducation, le répressif et le préventif.» Mais, en dépit de cette affirmation, nous pensons qu’il fut le premier à préciser tout un monde d’idées flottantes, et surtout à les appliquer intégralement sur tous les terrains de l’activité pédagogique.

Dans le domaine des idées, comme en biologie, la génération spontanée est inconnue. Une théorie ne naît pas aujourd’hui, toute constituée, qui hier n’existait pas encore. Des périodes de tâtonnements précèdent toujours les créations complètes de types. La nature s’essaie gauchement d’abord, s’y reprend à plusieurs fois; puis, un beau matin, surgit une force rare, unique, qui, de ces matériaux épars, tire un être harmonieusement constitué dans toutes ses parties essentielles.

Ce fut le cas pour Don Bosco en fait d’éducation.

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Voici mon serviteur, mon ministre de choix, dit le Seigneur; mon cœur se complaît en lui, et mon esprit le remplit. On n’entendra pas sa voix au dehors; ses cris ne retentiront pas sur les places. Il n’achèvera pas le roseau à demi brisé, et n’éteindra pas la mèche qui fume encore.

Isaïe.

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On amenait à Jésus de petits enfants, afin qu’il les touchât; mais les disciples repoussaient durement ceux qui les présentaient. Jésus, les voyant agir ainsi, en fut indigné, et il leur dit: «Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent...» Et les embrassant et imposant les mains sur eux, il les bénissait.

Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant me reçoit moi-même, dit Jésus; et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. Ce n’est pas sa volonté qu’un seul d’entre eux périsse. Si quelqu’un scandalise un de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attachât au cou une meule de moulin, et qu’on le précipitât au fond de la mer.

Jésus leur dit cette allégorie: «Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est point pasteur, auxquels les brebis n’appartiennent pas, voient venir le loup, plantent là les brebis, et prennent la fuite; et le loup les ravit et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se met point en peine des brebis. Je suis le bon pasteur; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père; et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas dans cette bergerie; il faut aussi que je les amène et elles entendront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul pasteur.

Venez à moi, vous tous qui êtes lassés et accablés et je vais vous refaire. Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes: car mon joug est doux et mon fardeau léger.

Jésus, ayant résolu de se rendre à Jérusalem, envoya devant lui des messagers. Ceux-ci, s’étant mis en route, entrèrent dans un bourg de Samaritains pour préparer sa réception. Mais les habitants ne le reçurent point, parce qu’ils reconnurent à son extérieur qu’il se rendait à Jérusalem, la capitale de l’ennemi héréditaire. Ce que voyant, ses disciples Jacques et Jean lui dirent: «Seigneur, voulez-vous que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume?» Jésus, s’étant tourné vers eux, les reprit en disant: «Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre des âmes, mais pour les sauver.» Et ils allèrent dans un autre bourg.

Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils seront les maîtres de la terre!

Bienheureux les cœurs miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde.

Les Évangiles.

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Le serviteur du Seigneur ne doit pas être batailleur. Qu’il soit accueillant pour tous, qu’il sache enseigner, qu’il supporte l’opposition, qu’il reprenne avec douceur les adversaires. Sait-on si Dieu ne leur donnera pas de se convertir..., et de recouvrer leur bon sens, hors des filets du diable qui les tient asservis à sa volonté?

Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous pour en gagner le plus possible. Avec les Juifs j’ai été comme juif, afin de gagner les Juifs. Avec les faibles je me suis fait faible, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous.

La charité est patiente. La charité est bonne. La charité n’est pas envieuse, ni glorieuse, ni orgueilleuse. Elle n’est pas malhonnête, elle ne recherche pas son avantage, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas rancune du mal. Elle ne prend pas plaisir à l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. La charité n’aura point de fin...

Saint Paul.

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Après son élection, que l’abbé ne perde pas un instant de vue le fardeau accepté par lui, et le Maître auquel il devra rendre raison du bien qui lui est confié.

Qu’il sache aussi qu’il lui faut bien plutôt songer _à être utile qu’à être le maître_.

Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant où puiser les maximes anciennes et nouvelles.

Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, _faisant toujours prévaloir la miséricorde sur la justice_, afin qu’il obtienne pour lui-même un traitement pareil.

Qu’il haïsse le vice, mais qu’il aime ses frères.

Dans les corrections mêmes, qu’il agisse avec prudence et sans excès, _de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase_. Qu’il ait toujours devant les yeux sa propre fragilité, et qu’il se souvienne de ne pas broyer le roseau déjà éclaté.

Et par là nous n’entendons pas dire qu’il doive laisser les vices se fortifier; au contraire, il doit travailler à les détruire, mais avec _prudence et charité_, et selon qu’il le jugera expédient à l’égard de chacun, _et qu’il s’étudie plus à être aimé qu’à être craint_.

En imposant les travaux, qu’il use de discernement et de modération, se rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait: «Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour.»

Saint Benoit.

* * * * *

«Indiquez-moi donc, je vous en prie, disait à saint Anselme, prieur de l’abbaye de Bec, un abbé du voisinage, indiquez-moi quelle règle il faut tenir à l’égard de mes jeunes gens, car ils sont pervers et incorrigibles. Jour et nuit nous ne cessons de les battre, et cependant ils deviennent toujours pires.

--Vous ne cessez de les battre! répondit saint Anselme! Et quand ils sont adultes, que deviennent-ils?

--Hébétés ou brutes.