La nouvelle Cythère

Part 11

Chapter 113,835 wordsPublic domain

Quand un homme coupe un arbre pour le creuser et s’en faire une pirogue, si l’eau sort du tronc cet homme se met à pleurer. Cela veut dire que la guerre va commencer: la pirogue ne sera jamais finie, le pays sera vaincu, le travail abandonné.

Au moment du Tuituiporo, quand la pirogue est achevée, le prêtre regarde le feu. S’il est rouge d’un côté et pâle d’un autre, c’est un mauvais signe. La poix ne fondra pas. Le toit sera brûlé. La pirogue ne sera jamais lancée: la guerre va s’ouvrir...

A en croire les Tahitiens, la venue des Européens avait été depuis longtemps présagée; on avait prédit que l’on verrait arriver des pirogues sans balanciers, des navires avec quatre branches, les mâts. Le prophète ne fut pas cru sur parole. Il jeta à la mer un _umete_ (sorte de récipient sphérique en bois) qui surnagea, et s’écria: «Voyez, il ne chavire pas!» Les Tahitiens répondirent: «Cela est peut-être vrai!»

Quelques mots sur la maladie, la mort et l’embaumement.

Le prêtre qui guérissait une personne avait le privilège de présider aux cérémonies en l’honneur des dieux et du convalescent. Il ordonnait à la famille de préparer des étoffes rouges et, quand tout était prêt, il attendait la nouvelle lune. Toute la famille était réunie dans la maison du malade. On apportait des fleurs, de l’huile parfumée et des morceaux d’étoffe. Chacun en prenait un peu. Alors le prêtre racontait la maladie et la guérison. A son discours succédaient les discours des personnes présentes qui toutes faisaient des vœux pour que le convalescent jouît désormais de la santé. La bande d’étoffe destinée à chaque dieu était portée devant le marae de ce dieu.

Un prêtre présidait aux obsèques. Si le mort l’avait demandé, ses os étaient brûlés. On lui faisait les _Tia matapo poo_, une profusion de présents où les étoffes dominaient. Des morceaux étaient consacrés aux dieux; le reste était pour la famille du mort. On en agissait ainsi par crainte de l’esprit de celui qui n’était plus. Sans cela, cet esprit serait venu tourmenter et détruire les membres de la famille. Pour célébrer la cérémonie funèbre on attendait aussi l’apparition de la nouvelle lune.

L’embaumeur retirait les viscères et les intestins du corps qu’il bourrait de linge imprégné de suc de datura et d’huile odoriférante. Le cadavre était ensuite écorché; puis, quand il était sec, on le mettait debout comme un homme vivant, on le portait dans la maison des morts et on lui présentait des aliments.

Passons à quelque chose de plus gai.

Le Tahitien cultive le calembour et s’adonne à la charade:

Quel est le bois dont toutes les parties, le tronc et les branches sont durs? C’est l’ati, le tamanu; c’est encore l’enfant né loin de la maison et accoutumé au malheur!

Quel est l’arbre dont les racines sont intactes et en bon état ainsi que les branches, mais dont les feuilles tombent au premier souffle du vent, l’arbre qui crie toujours: «E aé! E aé!» C’est le petit enfant qui vient au monde.

Prenez garde à l’insouciance! Ne faites pas comme Hitiu terai, le fameux guerrier de Moorea. Il vivait dans sa maison sans penser à rien. Et son marae a été détruit, ses arbres ont été pris pour en faire des lances. Il n’avait fait ni un casse-tête ni un harpon et il a été tué trompé par son insouciance.

C’est à Raiatea que se sont le mieux conservées les légendes des dieux d’autrefois. Ces dieux étaient fort nombreux.

Il y avait entre autres:

Oro, dieu de la destruction, dieu de la guerre; Hiro, dieu de l’adresse, dieu des voleurs; Tane, l’homme dieu, le dieu de la beauté; Ruatupuanui, le chaos, le créateur de toutes choses; Atea, déesse de l’étendue, femme de Ruatupuanui; Taere, le dieu de l’abîme, de la fondation; Apoarau, le dieu qui cache les choses; le messager de Tane; Raitupu, le dieu de la naissance et de l’achèvement; Tiatoatéa, le dieu qui bénit les efforts; Tana-i-te-titiri, le dieu qui inspire les actions; Tiaouri, le dieu de l’ombre, fils du dieu Tii; Tii, dieu de l’ombre et de la dispute; Ru, dieu de la colère; Taaroa-Tuhi-Mate, le dieu qui donne la mort; Te Mehani, la porte de l’enfer; Ruanuu, le dieu des têtes chauves; Toahiti-mata-nui, le dieu des vallées.

Je reviens à la poésie:

LE PÊCHEUR

Je pars sur ma pirogue à travers l’horizon Où l’abîme est entouré comme d’une étoffe, Homme de l’ombre changeante où souffle l’alizé Doux à la pirogue de Taunoa. Et doucement la mer Pleure dans le port de Huahine. Tout est prêt pour le service Mais les voix des orateurs sont brisées. L’homme de l’Océan est mort Et l’on a vu son visage. Laissez-le dormir et qu’il aille au large!

LAMENTATIONS SUR UNE FEMME

Le mari était Moanarai, Profondeur de l’Océan, et la femme Aitofa, Désir du Guerrier.

Viens de Toa, ô Aitofa!

Ma très belle mais fuyante femme!

Comme la marée qui monte et comme le déluge dans la vallée ainsi est l’excès de l’affection que j’ai pour toi.

O Aitofa, prends en pitié ton mari qui va mourir!

La mer immobile est comme la fille qu’on attend!

Ton époux s’évanouira d’émotion et d’anxiété quand il reverra le visage de son épouse bien-aimée venant vers lui avec amour!

Tes yeux sont les plus beaux de tous!

Quand ses regards rencontrent les tiens ton époux conserve l’image de son épouse; comme la lueur qui brille sur le récif ainsi est ton époux; il est comme la profondeur de l’espace.

Son chagrin est comme un grand nuage sombre.

Mon chagrin doit être comparé au ciel quand il est noir.

Hélas! pitié, pitié pour moi!

O ma petite femme, ma douce et bien-aimée femme, reviens de tes voyages au loin!

Ma belle femme, mon amie et ma consolatrice dans le chagrin, mon amie dans les mauvais jours et mon soutien!

Je te ferai une couronne de fleurs de pandanus, ô Aitofa!

Maintenant tes artifices me troublent.

Tu fuis comme l’eau limpide du bain et comme la fleur qui s’évanouit.

Pitié pour toi, ô Aitofa!

Tu es comme une pirogue qui se perd!

O l’agonie de mon cœur, la peine de mon esprit!

Je ne vaux plus rien et je songe à la mort!

Une frénésie soudaine s’empare de moi!

Malheur à nous deux! L’esprit de ton époux se perd dans sa compassion pour sa femme!

Aie pitié, ma bien-aimée! Que ton aimable visage se tourne vers moi!

Ma case est détruite: je suis une épine brisée!

Quelle offense t’ai-je faite, ô ma petite femme? Pourquoi as-tu fui?

Pourquoi m’as-tu brisé aussi violemment! Pourquoi es-tu partie?...

Tu es une femme impitoyable!

Mon dépit est devenu un ouragan qui passe en moi!

Il n’y a plus de force en moi et cependant mon amour soupire après toi!

Je suis sans chaleur à cause de l’ardeur de mon amour pour toi!

O Aitofa, reviens! Ici sont tes rouges étoffes! Ici sont tes vêtements écarlates! Ici sont tes colliers de perles.

Tout ici est à toi comme moi-même, Moanarai, Profondeur de l’Océan.

XV

De Papeete à Mangaréva.--Raivavae.--Rikitea.--Un Paraguay océanien.

L’envie m’a pris de voir les Gambier. Cet archipel a son histoire religieuse, politique et administrative. Tout en consultant mes notes de voyage, j’ai près de moi des brochures où les missionnaires rendent du mieux qu’ils peuvent les coups qu’on ne leur a pas épargnés. La querelle est ici non plus entre catholiques et protestants mais entre les Pères et le Gouvernement. On attaque et l’on se défend de part et d’autre avec une égale énergie. Du côté de l’administration, on entend l’apostrophe célèbre: «Varus, rends-moi mes légions!» Autrement dit: «Où sont les quatre mille indigènes qui habitaient l’île autrefois? Le drapeau français ne flotte plus que sur des tombes!» Du côté des Pères, on veut établir que tout le mal vient de l’intrusion de la France dans le gouvernement de Mangaréva. On a été jusqu’à dire que le Père Laval avait fait périr par le poison Grégorio Stanislas Maputeoa, le roi des Gambier, l’époux de Maria-Eutokia. Ce roman renouvelé des Borgia avait par trop d’invraisemblance.

Ce qu’il y a de vrai au fond de tout cela c’est l’existence, à l’abri du pavillon national, d’une colonie modelée sur le Paraguay au temps où les Jésuites y étaient les maîtres. Les Pères avaient institué un gouvernement plus religieux que politique. L’un d’eux présidait le conseil mixte où la régente Maria Eutokia puisait ses inspirations journalières. Ils étaient souverains et commerçants, quoi qu’on dise. Il faut convenir après tout que si cette population qui décroît à vue d’œil a pris au moins les apparences de la civilisation, c’est aux Pères qu’on le doit. Ils ont peu répandu l’instruction mais ils ont habitué les indigènes à se vêtir et les ont déshabitués de la chair humaine. Le mal est qu’ils ont préconisé la construction d’habitations en madrépores et que, grâce à la plonge et à ces maisons vivantes suintant l’humidité, les Mangaréviens ont été décimés par la phthisie, tués à coups de bâtisses. Doit-on encore reprocher aux Pères de n’avoir pas su réprimer efficacement l’ivrognerie, cette autre cause de mort?

Quand la France, en 1881, s’annexa définitivement, à la demande des habitants réunis en assemblée générale, l’archipel des Gambier, elle y trouva des ruines et des tombeaux. Le pays vivait sous un régime hybride. La principale ressource des habitants est la nacre. Des lagons appauvris on ne tirait plus rien, pour ainsi dire. La misère était grande, la misère intellectuelle comme la misère matérielle. Les Pères avaient élaboré des lois bizarres, on ne peut plus prohibitives, conçues tout en faveur de leur prééminence et où le souci de l’avenir des Mangaréviens tenait peu de place. C’était l’interdiction de vendre les terres ou de les louer sans l’autorisation du roi, l’exercice illimité du droit d’expulsion, etc... Toujours pressé, le commandant Chessé bâcla un Code nouveau qui reçut l’approbation des Pères précisément par ce qu’il consacrait en partie ces mêmes prohibitions. Les Maristes conservèrent toute ou presque toute leur influence politique. Ils sont encore, en l’an 1888, les maîtres de ce cimetière de trois mille hectares!

Pour se rendre de Papeete à Mangaréva, l’île principale des Gambier, il faut fréter une goëlette ou s’embarquer sur l’_Orohena_, la goëlette du Résident français. Ce dernier parti est le meilleur. Le Commandant est un aimable homme, obligeant, de bonne humeur, un loup de mer qui ne montre les dents que pour sourire, et s’emploie à consoler de son mieux les passagers. On part de Papeete à huit heures du matin et en cinq jours on est à Raivavae, une petite île qui se trouve sur le chemin de Mangaréva. Les pâtés de coraux sont si nombreux aux abords de la rade qu’il faut attendre pour entrer l’arrivée du pilote, en même temps chef de district. Ce n’est qu’après deux heures de navigation à travers les récifs que l’_Orohena_ jette l’ancre. On dîne et l’on se précipite dans le canot du commandant. Sur le wharf les indigènes sont rassemblés autour du gendarme chef de poste. C’est un personnage que ce gendarme. Il est toute la force armée et toute la police de ce petit coin de terre. Devant sa case flotte le pavillon aux trois couleurs. Il est soldat, administrateur, magistrat même. A lui seul il assume la responsabilité de la défense de l’île et du maintien de l’ordre et représente la patrie et la civilisation.

Il s’approche du commandant de l’_Orohena_, le salue, et parmi les indigènes éclatent les _Ia ora na_, les souhaits de bienvenue. Il n’est pas possible de se dispenser d’aller à la fare hau et d’entendre chanter les himéné qui célèbrent les vertus de l’ancien Résident et celles du nouveau. Le commandant aime les indigènes; il répond avec chaleur à ces marques de sympathie et l’on va se coucher.

Raivavae est comme Tahiti une île de nature volcanique. Je pense qu’en cinq heures on la traverserait dans toute sa longueur et qu’il suffirait de deux heures pour la parcourir en largeur. Des roches énormes se dressent çà et là dont les crêtes dentelées ont des aspects de châteaux-forts avec des mâchicoulis et des créneaux à moitié détruits. Ces roches sont entourées de collines que recouvre une végétation abondante: l’arbre de fer, le _purau_, l’_outou_ aux larges feuilles, des bruyères, des myrtacées. Plus bas, dans la bande étroite de terre qui borde la mer, ce sont les orangers, les cédratiers, les cocotiers, les bananiers, les goyaviers, les arbres à pain, toute la flore de Tahiti. Dans le creux des vallées où l’eau abonde se cultive le taro et c’est merveille de voir comment les indigènes ont su canaliser ces mille petits cours d’eau, ces ruisselets que le nain vert Obéron boirait d’une haleine et qui portent la fertilité dans le pays. On trouve également la patate douce, cette contrefaçon sucrée de la pomme de terre, et la papaye qu’un Européen facétieux accommode à la façon du navet. A Raivavae, on élève le porc, la chèvre et le cheval; la volaille est abondante. Un cheval se vend de trente à quarante francs.

Avant de reprendre sa route, le commandant de l’_Orohena_, à la fois lui aussi administrateur et magistrat, rend la justice sous un cocotier. L’audience n’affecte pas une solennité exagérée. Il s’agit d’un chef destitué jadis pour avoir battu sa femme et qu’on investit à nouveau après l’avoir adjuré de montrer désormais plus de patience dans son ménage.

Le lendemain on embarque des vivres frais, et vogue pour Mangaréva! Un matin, à six heures, pendant une manœuvre, des cris éveillent les passagers. «Un homme à la mer! Virez de bord! Amenez le canot! Jetez la bouée!» Tout le monde se précipite sur le pont où le commandant préside au sauvetage d’un jeune marin qui vient de tomber à l’eau. Le malheureux ne savait pas nager. Il est allé droit au fond et toutes les recherches sont vaines. Ce drame de la mer secoue les plus accoutumés aux traîtrises de l’Océan.

L’équipage se groupe, tête nue, l’air morne, autour du commandant. Un _pater_ et un _ave_ sont récités à haute voix à l’intention du pauvre disparu. Toute la journée on s’entretient de la catastrophe et l’on pense à la douleur des parents, de pauvres paysans bretons, quand ils apprendront que la mer a gardé le fils qu’elle leur avait pris.

Il ne faut pas moins de six jours pour faire les quarante lieues marines qui séparent Raivavae de Mangaréva. Rikitea, le chef-lieu de l’archipel des Gambier, est situé au fond d’une petite baie que domine le _Duff_, la plus haute montagne de l’île, bien que son élévation ne dépasse pas quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Beaucoup de maisons en pierres ou du moins en madrépores, mais abandonnées pour la plupart et tombant en ruines. Les indigènes sont revenus aux cases en bois beaucoup plus saines encore que d’une apparence moins civilisée et qui, dispersées sur le rivage, abritées sous le feuillage, ne sont point sans agrément. Les tours carrées et massives de Notre-Dame de Rikitea se voient de loin, attestant la puissance du catholicisme, une puissance qui paraît limitée aux choses et sans grand effet sur les âmes. Pourquoi faut-il que les cloches de l’imposant édifice ne sonnent le plus souvent que le glas des morts? Il y a trente ans, trois ou quatre mille êtres vivants habitaient ces îlots: aujourd’hui ils sont à peine trois ou quatre cents. Les femmes surtout meurent jeunes, vite épuisées, les fonctions essentielles de leur sexe supprimées avant la trentaine, et s’éteignent de langueur et de consomption. La source de la vie est comme tarie et il semble qu’une condamnation irrévocable pèse sur la race: «Avant peu le pavillon français ne flottera plus aux Gambier que sur des tombes!» s’écriait un gouverneur, M. Gaulthier de la Richerie.

J’attribuais à la plonge et à l’usage maintenant abandonné des maisons de pierre l’effrayante mortalité qui décime les Mangaréviens. J’y insiste. La plonge soumet l’homme qui s’y livre à des variations considérables et instantanées de température. Le pêcheur de nacre est nu, debout sur le bateau, au grand soleil; son torse brun ruisselle de sueur. Si on appliquait contre sa poitrine un thermomètre, on constaterait une chaleur de cinquante à soixante degrés peut-être. Il se jette à l’eau sans le secours d’aucun scaphandre et tombe tout à coup à une profondeur de huit à dix mètres où il trouve une température qui ne dépasse point quinze degrés. Il revient de la plonge brisé, se tenant à peine, en dépit et peut-être à cause du rhum qu’on lui a fait boire. Le lendemain se déclare une bronchite que l’indifférence du patient rend chronique. Autre cause de mort: après le coucher du soleil il fait très chaud pendant quelques heures; l’indigène demi-nu s’endort, accablé de fatigue, devant sa case, et tandis qu’il sommeille, la brise vient rafraîchir l’air subitement.

Qu’on ajoute à cela l’intempérance, une intempérance sauvage, gloutonne et furieuse, dans le boire et dans le manger, et des excès de toutes sortes auxquels on doit imputer bien plus qu’au contact des Européens l’empoisonnement de la population. Les Mangaréviens ne se soignent pour aucune maladie. Le mépris de la médecine et des médecins, où certains voient la marque d’une grande indépendance d’esprit, est une vertu commune chez eux. Ils sont tous frappés et ils meurent tous, tranquillement, impassiblement, bercés à leur dernier soupir par les litanies des missionnaires dont la paternelle autorité est pour eux un article de foi.

Je le sens, j’obéis à un premier mouvement qui n’est peut-être pas le bon quand je demande compte aux Pères de l’extinction des Mangaréviens. N’est-il pas naturel cependant d’interroger ceux qui se sont constitués les tuteurs de ces grands enfants? C’est l’humanité même qui les apostrophe, c’est cette vertu française et sentimentale qui se récrie devant le lit de mort où tout un peuple agonise: «Avez-vous instruit les indigènes? Les avez-vous élevés à la perception confuse mais encore salutaire des moyens dont nos races affinées disposent pour se défendre contre la maladie et la mort? N’avez-vous donc été que les instruments aveugles, inconscients, irresponsables, de l’inexorable sélection qui ne connaît ni coupables ni innocents mais des forts et des faibles, et qui élimine ceux-ci au profit de ceux-là? Ma pensée s’inquiète et mon âme se trouble. Je ne suis pas un sectaire et je ne vous accuse point; je vous questionne seulement. Vous êtes venus dans ces îles pour y creuser le sillon de la civilisation, vous n’y avez creusé que des tombeaux!...»

C’est sous cette impression où je m’en veux d’avoir mis du pathétique que j’ai passé huit jours aux Gambier. On ne peut tout voir et tout savoir d’un seul coup; je m’attache aux pas du Résident et peut-être parviendrai-je ainsi à éclaircir le problème qui se pose devant moi.

XVI

La terre et la mer.--Notre-Dame de Rikitea.--La plonge.--Le commerce et la contrebande.--Le Code mangarévien, sa disparition.

Les sept petites îles de l’archipel des Gambier sont à vrai dire de simples rochers émergeant de l’Océan, les uns granitiques, les autres calcaires; ces derniers très sensibles aux influences atmosphériques, à ce point qu’après les grandes pluies ils se désagrègent et s’en vont par morceaux. Tout autour de ces rochers s’étend la ceinture de madrépores qui enferme les lacs ou lagons où se pêchent la nacre et la perle et qui mieux exploités vaudraient des mines d’or pour le pays.

Sur le flanc des rochers pousse une herbe drue qui nourrit les chèvres dont le poil blanc ou roux fait tache dans la verdure; au pied, sur le rivage, croissent le cocotier, l’arbre à pain, l’oranger, le pandanus, le bois de rose, le tamanu, le purau, le bananier. Les graines potagères réussissent dans le jardin du Résident et d’avril à septembre, dans la saison relativement fraîche, on peut récolter quelques maigres légumes, voire des fraises...

L’eau manque. Pas une rivière, pas un ruisseau. Çà et là, entre deux roches, un trou où s’amassent les suintements de la montagne et c’est tout. L’absence d’eau courante ne serait-elle pas aussi pour quelque chose dans le dépérissement des Mangaréviens? C’est cette eau si rare que boivent les indigènes et qui leur sert pour tous les usages domestiques. Rien, semble-t-il, n’atteste la pauvreté du sol comme cette pénurie d’eau fraîche, de la boisson la plus naturelle et la plus hygiénique en dépit des chartreux.

Des porcs, quelques moutons, des poules et des canards constituent avec les chèvres sauvages toute la nourriture animale ici. Point de bœufs ni de chevaux... Je me trompe, à Rikitea, il y a deux chevaux!

Mais, si la terre est misérable, la mer est riche et n’est point avare. Comme aux Tuamotu elle renferme des trésors, trésors symbolisés par l’ornementation intérieure de Notre-Dame de Rikitea. Sous la direction des Pères, les indigènes ont enrichi les colonnades et les murs d’un placage de nacres découpées avec un art véritable. Il y a une treille dont les feuilles sont des valves de grandes huîtres et les raisins de petits coquillages ronds. L’œil placé au centre du triangle, au-dessus du tabernacle, est une très grosse perle. L’ensemble est celui d’un palais sous-marin, d’une décoration de féerie. Les nuances variées et changeantes de la nacre émerveillent, éblouissent. Ce sont des reflets d’or, d’argent, de diamant, de pierres fines, toute la gamme des matières précieuses que l’homme sauvage ou civilisé, toujours un grand enfant, recherche pour leur beauté, leur éclat, leur rareté, richesses dont sa vanité fait le prix et son imagination la poésie.

Le soir, au coucher du soleil, on se promène dans ce qu’on peut bien appeler les rues, des voies bordées de murailles épaisses entourant les maisons inhabitées et en ruines, les maisons de mort aujourd’hui délaissées pour les modestes et plus saines cases en bois; on s’entretient des indigènes, de leur façon de vivre, de travailler, et la conversation prend bientôt un tour triste comme les lieux mêmes. Une construction plus massive encore que les autres se montre. C’est le premier établissement de la Mission. On dirait une forteresse. Dans une enceinte de murs énormes se voient les ruines d’une usine à égrener le coton, d’une église, d’une école, d’une prison...

Le travail de la plonge était réglementé par le célèbre Code mangarévien et par les décisions du Résident français. Le code avait des naïvetés et des inconséquences que pouvait seule justifier la latitude sous laquelle il avait été conçu et rédigé. Il prescrivait le respect des belles-mères, et stipulait que «toutes les fonctions doivent être exercées avec bonté et douceur, ce qui n’empêche pas la fermeté.» Il ajoutait encore que «celui qui tient l’autorité à un titre quelconque doit être comme un père pour ses enfants.» Il instituait un grand Conseil et des assemblées de districts où les bulletins bleus et blancs de nos Chambres sont remplacés par des coquilles. Les coquilles blanches indiquent le «oui» (êh) et les coquilles noires le «non» (aïta).

J’en viens aux nacres et aux articles du code qui les concernaient: «Les bancs de nacres, disaient en mauvais français les Lycurgues océaniens, seront bien surveillés et la population devra apprendre à faire des parcs et à les bien entretenir, ce qui augmentera le nombre des nacres. Les indigènes auront seuls le droit d’y pêcher. La pêche n’aura lieu, chaque année, à l’époque indiquée (décembre, janvier, février et mars) que sur les bancs qui seront autorisés par le gouvernement. La vente des nacres se fera toujours à terre et seulement dans les endroits autorisés.»