La nouvelle Cythère

Part 10

Chapter 103,887 wordsPublic domain

Tout cela fut ordonné pour rendre plus éclatante la splendeur des _Deux Époques_ et pour réunir une grande assemblée devant le roi _Ivresse_.

Ce rébus astronomique n’a jamais été déchiffré. Qu’est-ce que _Caverne puissante qui fait naître_? Le dieu créateur ou le soleil, le grand générateur?

On trouvera peut-être plus d’intérêt à la légende guerrière, au récit plutôt que voici, et qui est dû aux souvenirs de l’orométua (pasteur) Turaitaroa, plus connu sous le nom de Tiupo que lui avait donné la feue reine Pomaré.

LA VENGEANCE DE TETOHU

PRÊTRE DE NUURUA

L’origine de la vengeance de Tetohu fut l’affront infligé à trois rois, lors de la grande fête de Tarahoi, ordonnée par l’illustre roi de Teporionuu, Tériietutetanooterai Tuuieaaiteatua. Cette fête fut célébrée près du marae de Raianaunau à Papaoa. Les rois de tous les promontoires de Tahiti et de Moorea avaient été conviés à cette solennité où devaient être mangés les porcs sacrés aux pendants d’oreille de fibres de coco.

Presque tous les rois étaient venus. Ils s’assirent en cercle, appuyés aux pierres royales, autour des aliments préparés pour la circonstance. Adossé à une pierre plus haute, le roi de Teporionuu présidait en silence et par gestes la distribution des cuisses et des épaules des cochons sacrés. Il étendait la main et désignait successivement les morceaux choisis et le roi à qui ils étaient destinés.

Trois rois furent oubliés, c’étaient Teraitua, roi de Varari (Moorea), Tetuanuimaruaiterai, roi de Punaauia, et Outu, roi de Mahaena.

Pour venger cet outrage, le roi de Varari déclara la guerre au roi de Teporionuu.

Les troupes ennemies se rencontrèrent devant la forteresse de Temahue, sur un plateau auquel aboutissent huit collines. Teraitua, roi de Varari, avait pour allié Tepau, roi d’Afareaitu. Bien que ce dernier ne se fût pas rendu à la fête de Tarahoi, l’affront reçu par Teraitua ne s’en adressait pas moins à lui également, et il en était de même pour Tevahitualpaté, roi de Paea, l’allié de Tetuanuimaruaiterai, roi de Punaauia et pour les trois frères de Outu, roi de Mahaena, qui étaient les rois de Ahuare, Atiraa et Vahitaraa.

L’armée de Moorea fut défaite... Ses morts blanchirent au soleil sur la plage et sur le récif de Taaora à Papaoa.

Tetohu, prêtre du marae de Nuurua, le marae de Varari, fut fait prisonnier et conduit au fort de Temahue où il devait être mis à mort.

Ceux des guerriers de Moorea qui avaient échappé se tenaient au large sur leurs pirogues de combat. Parmi eux se trouvait le roi de Nuurua, Temana. Quand Tetohu fut pris, on confia sa petite fille à Temana. Cette enfant avait à peine cinq ou six ans; elle s’appelait Teroroitiahioarii.

Tetohu prisonnier songeait à faire parvenir un message aux gens de Moorea. Il implora de ses gardiens la suprême faveur de pouvoir embrasser une dernière fois son enfant bien-aimée. Le vainqueur se laissa toucher. On alla chercher la petite Teroroitiahioarii et on l’amena vers son père. Tetohu la prit dans ses bras, l’assit sur son genou droit, et répandit des larmes amères à la pensée qu’il ne reverrait plus ni sa fille ni son île de Moorea, qu’elles allaient bientôt l’une et l’autre disparaître pour jamais à son regard.

--Pourrais-tu, Teroroitiahioarii, retenir ce que je vais te dire? demanda Tetohu à sa fille, au moment où ils étaient sans témoins.

--J’essaierai! répondit l’enfant.

--Eh bien! Voici ce que tu diras de ma part au roi Temana: «Dès que tu seras de retour à Moorea, agis.» S’il te demande ce qu’il doit faire, tu lui répondras: «Il faut construire des pirogues de combat. Moorea a huit districts, Temahue a huit collines; il faut construire huit pirogues de combat.»

--Je retiendrai ces paroles, promit Teroroitiahioarii.

Tetohu ajouta:

--Dis encore à Temana: «Coupe des troncs de Teofaainuurua (bois de tamanu fort et souple dont on faisait les pirogues de guerre), place ces troncs sur des traverses à Taarauava et quand ils auront été creusés en pirogues, mets-les à la mer à Taitaiavete. Lorsque, sur le récif de Matatiaro, tu verras une pieuvre, saisis-la et fais-en dix morceaux. Les huit tentacules seront pour les huit districts de Moorea: elles figurent les huit pirogues de combat et les huit collines de Temahue. Quant à la poche à encre, porte-la à Pereaïtu (Punaania et Paea), et le reste porte-le à Vahitaraa (Mahaena et Ahuare).

Après avoir entendu ces paroles, la petite Teroroitiahioarii partit; dès qu’elle ne fut plus là, Tetohu fut mis à mort.

Arrivée près du roi Temana, l’enfant lui rapporta les paroles de son père sans en oublier une seule. Temana accueillit avec empressement le message de Tetohu dont il comprit sans peine la signification. La voile fut hissée bientôt et les derniers guerriers de Moorea retournèrent à Eimeo où Temana divulgua les ordres de Tetohu et son dessein de s’y conformer. Tous les guerriers de Moorea applaudirent.

Les troncs de Teofaainuurua furent coupés, placés sur des traverses à Taarauava et creusés en pirogues de guerre. Quand ces pirogues furent achevées, on les mit à l’eau à Taitaimavete. On vit une pieuvre sur la roche de Matatiaro; elle fut pêchée, découpée et l’on en distribua les morceaux comme l’avait demandé Tetohu. Les huit tentacules furent envoyées aux huit rois de Moorea, la poche à encre à Pereaitu et le reste du corps à Vahitaraa. La bouche et les dents demeurèrent à Vahitaraa et les yeux furent envoyés à la vallée de Taumatua.

Tous les districts qui avaient été humiliés dans la personne de leurs rois ou de leurs alliés à la fête de Tarahoi s’unirent, pour venger la mort de Tetohu, le prêtre du marae de Nuurua dans la coalition symbolisée par les morceaux de la pieuvre pêchée à Matatiaro.

Le mois de Teeri, un des anciens mois lunaires des Tahitiens, et la nuit de Tane, chaque nuit du mois avait un nom, les alliés, formés en trois corps d’armée, opèrent leur jonction. Leur ligne de bataille est établie à Tarae (Pirae). Ils montent ensemble à l’assaut du fort de Temahue dont ils s’emparent et massacrent sans pitié les malheureux habitants de Teporionuu qui s’y étaient réfugiés. Les femmes enceintes sont éventrées...

Les guerriers illustres qui périrent dans cette bataille furent Nuifitoa, frappé du «ae», lance, par Taneiarupa, Tauaitaatainuoroa, Tutahatautuatu et Raitutoa d’Eimeo, Aroaito et Toe de Pereaitu, Taneiarupa et Uetetoiroa de Vahitaraa.

Teporionuu fut complètement dévasté et tous ses villages incendiés. C’est ainsi que s’exerça la vengeance de Tetohu et que fut expié l’impardonnable affront de la fête de Tarahoi.

Le roi vaincu de Teporionuu, Teriietutetanooterai Tunuieauiteatua fut emmené prisonnier avec sa famille au fort de Horera, dans une vallée de Tiarei.

La véritable grandeur procède de la simplicité et c’est par là que les poèmes antiques surpassent les œuvres de nos époques prétendues civilisées. Le récit qu’on vient de lire avec ses détails vulgaires, ses puérilités, pourrait-on dire, vaut surtout par ce parfum de vérité naïve autant que par cette allure sauvage et héroïque qui s’y mêlent et s’y confondent à chaque trait. Cette vengeance patriotique ordonnée par ce prêtre et ce père, confiée à cette enfant, exercée par ces guerriers obéissants, ne vaut-elle pas telle action des Grecs et des Romains recommandée à notre admiration par la pédagogie universitaire ou non?

Au dire de ceux qui ont pénétré la nature tahitienne, de ceux qui se sont assis, le soir tombé, dans la case de bambou ouverte à tous les vents, il faut entendre raconter ces belles et anciennes histoires en la langue du pays. Les Tahitiens s’échauffent à ces récits. Leurs yeux brillent. Ils aiment surtout ces noms fameux, ces vieux noms de rois et de héros que le narrateur fait revenir à tout moment et dont la signification obscure augmente le charme de la légende tout en la compliquant. Il faut prendre son parti de l’absence de monuments littéraires écrits mais quel passé noble et glorieux révèle l’enthousiasme qui accueille encore ces chants et ces récits de batailles? Sans effort la pensée évoque des troupes de guerriers au torse nu et luisant, au regard fier, et dont la haute taille, les muscles souples et forts ne semblent pas moins faits pour la statuaire que ceux dont le ciseau de Phidias ou de Praxitèle immortalisa la beauté plastique et idéale.

* * * * *

J’en reviens aux arioi. Il y a tant à dire à propos de cette secte mystérieuse que, sans avoir l’ambition d’épuiser le sujet, force m’est bien d’en reparler. Je n’ai fait qu’indiquer le rôle que jouaient les femmes dans la célèbre congrégation et c’est à peine si j’ai fait allusion au meurtre des enfants nouveaux-nés. Je n’ai pas encore dit qu’on les étranglait ou qu’on les asphyxiait au moyen du cordon ombilical.

Le sujet auquel je touche est délicat. A bien considérer les choses, il m’apparaît que les arioi avaient organisé la débauche et qu’ils en vivaient. M. Alexandre Dumas fils fera ce qu’il voudra de cette hypothèse qui n’a rien de hasardé.

Les femmes de chambre, _vahine roï_, femmes du lit, des arioi les suivaient dans leurs voyages. Elles portaient leurs vêtements et elles en prenaient soin, mais elles étaient respectées par eux. Quand les arioi faisaient le tour de Tahiti, ces femmes les accompagnaient toujours. Arrivées au district, elles se tenaient dans la maison réservée aux arioi et les jeunes gens criaient:

«Femmes, venez, venez, venez!» Ils approchaient de la maison et demandaient: «Où sont-elles? Nous voici! Courons! Non! Étreignons-nous ici! Venez! venez!». Il se passait alors des scènes telles que Suétone en impute à Tibère et Tahiti était comme une autre Caprée. L’amour n’y était point vénal; tout se passait en plein jour et, ce qui peut donner une idée des excès où l’on se portait, c’est que des femmes en mouraient. Du regard et de la voix l’on s’invitait. Après le festin les femmes appelaient les hommes à leur tour: «Venez! venez! venez»! leur disaient-elles. Provoquantes sous leur ceinture de ti (dracena terminalis), le corps oint d’huile odoriférante et de mati (ficus tinctoria) échevelées et ivres de kava, liqueur extraite d’une plante du pays, ces bacchantes devaient être belles en leur frénésie amoureuse. Les ressouvenirs de l’antiquité m’obsèdent.

Écoutons le narrateur parler des filles laides.

Voyez cette fille laide! Elle a soin de la maison. Elle est attachée à la maison par une corde. Qu’elle ne suive point les pas des arioi! Elle est comme un morceau de bois enfoncé dans la terre. Elle a une couronne et des vêtements de feuilles de cocotier; elle a pour chapeau un panier. Elle doit avoir une lance à la main. On lui fait porter toutes sortes de fardeaux et, quand les arioi s’en vont, ils lui disent:

«Reste ici! Tu es laide! Reste dans le pays et garde notre héritage! Ne nous suis pas dans notre voyage de peur qu’on ne se moque de nous et que nous ne soyons insultés! Nous voulons que notre voyage soit heureux et, quand nous ferons le tour de l’île, nous serons reçus partout avec les acclamations des meilleurs danseurs de l’upa-upa, au son des tambours, au milieu des rires et des applaudissements!»

Mais à une belle fille, ils disent: «Viens et que les danseurs de l’upa-upa t’applaudissent avec nous.»

XIV

Le roi en tournée.--L’upa-upa d’autrefois.--Cérémonies funèbres et dansantes.--L’engraissement des enfants.--L’initiation.--Le pêcheur.--Lamentations sur une Femme.

Comme la royauté était à la fois élective et héréditaire, les rois se voyaient entourer d’un grand respect et leur arrivée dans un district était le signal de manifestations, de chants, de danses et de festins. Les romatané, une classe de prêtres, leur présentaient des feuilles de cocotier. Des rahiri, diacres qui veillaient aux danses sacrées, aux upa-upa, et servaient à la fois la divinité et le roi, s’approchaient et prononçaient des discours:

Sois le bienvenu, ô Roi! Salut à toi, Roi des multitudes. Salut à toi, Roi des terres! Salut à toi, Roi qui viens des extrémités des cieux! Ne viens-tu pas des hauteurs des cieux, des jardins des cieux? N’es-tu pas venu dans une pirogue, assis à l’avant, à l’arrière ou au milieu? Sois le bienvenu, O grand Roi! Voici le cadeau que ton serviteur te présente.

Tu es le grand Roi qui nous protège!

Viens et prends part au repas préparé pour toi!

Les rahiri ne s’en tiennent pas là. Ils s’excusent. Ils disent que les serviteurs des dieux et des rois ne savent pas comment il faut recevoir convenablement le roi. Ils offrent des cochons...

Le grand prêtre intervient:

«Salut! Apportez le cadeau aux pieds du Roi! Les cochons que vous avez offerts ont tout payé! Vous ne devez plus rien! La corde qui liait vos pères par le cou est détachée. Tout est bien, à roi miséricordieux!»

Alors le roi répondait:

«Allez en paix!»

A cette heure encore quand Pomaré V, roi déchu et pensionné du gouvernement de la République française, fait le tour de l’île, il reçoit de ses anciens sujets des marques de respect que soulignent les mêmes cadeaux, les mêmes cochons, et sa venue est saluée par les mêmes festins si ce n’est par les mêmes acclamations. Il faut qu’il s’en défende pour qu’on n’organise pas comme aux temps anciens l’upa-upa, la danse guerrière et sacrée, véritable motif à tableaux vivants, et qui ne tourne à l’obscène, assurent de bienveillants observateurs, que sous l’empire des excitations alcooliques.

Tous les événements un peu importants étaient d’ailleurs des prétextes à upa-upa.

On commençait par construire une case (faré) pour l’upa-upa. Tous ceux qui devaient y prendre part étaient nus ou ne portaient qu’une ceinture (maro) ainsi que la famille du roi et les notables (hui-raatira). Si l’upa-upa était donnée en l’honneur d’une personne sans importance, les danseurs étaient vêtus davantage. Si elle était donnée en faveur d’un guerrier mort sur le champ de bataille, les femmes y jouaient le principal rôle et la terminaient par une figure où elles s’abandonnaient au premier venu. Le guerrier qui avait tué son ennemi était considéré par la famille du mort comme un véritable ami, comme un frère même. Si le père était tué, les filles cherchaient un guerrier pour le remplacer. Elles faisaient de même pour un frère mort. La case ne pouvait rester sans tane, sans taata, sans homme, sans mari.

Quand un homme avait été tué, ses parents disaient: «Amis, nous avons une fête à célébrer! Il nous faut sacrifier la tête d’un guerrier pour venger notre frère qui est mort! Le voulez-vous? Oui!»

Alors commençaient les jeux, les danses, les festins et les exercices de la lance jusqu’à ce que tous ceux qui prenaient part à ces démonstrations fussent contraints de s’arrêter, épuisés et non rassasiés.

La veille du jour choisi, on allait chercher de petits bambous pour en faire des flûtes (vivos), et la salle préparée pour les danses était consacrée suivant les rites. Personne ne devait plus y pénétrer jusqu’à l’heure fixée.

Le matin, les femmes s’approchaient de la maison des danses. Toutes elles apportaient quelque chose à manger. Le feu était allumé et les vivres placés dans le four. La danse s’ouvrait alors par une invocation au dieu dont les prêtres, les romatané, avaient le pouvoir de donner la pluie à la terre ou de la lui refuser. Dans chaque lieu dédié aux jeux et aux danses, derrière la case elle-même, se trouvait toujours un marae. C’est là que le romatané disait les prières aux dieux, aux cinq dieux dont il était le prêtre.

Je voudrais m’en tenir là. Que de choses intéressantes j’aurais encore à dire pourtant! Ces contes, ces légendes, cette peinture de mœurs étranges, cette fleur de poésie primitive m’enchantent tout le premier. Dans chaque détail je retrouve ce mélange de mollesse et de fierté, d’abandon et de courage qui paraît encore chez les Tahitiens que j’ai sous les yeux. Plus je vais, plus je me confirme dans l’idée qu’on est trop prompt à condamner une race qui possède un tel passé. Que l’on me pardonne donc si je consacre encore quelques lignes au Tahiti d’autrefois.

On engraissait les enfants. Les _Amouraai te hua pipi_ étaient des hommes beaux et bien faits, bien nourris et bien entretenus dès leur enfance. Ils formaient une caste peu nombreuse, étaient aimés de toutes les femmes. Un simple contact, le fait de toucher la ceinture d’un _amou_ avec le bout d’un bâton suffisait pour plonger les femmes dans une extase amoureuse.

Les enfants des hui-raatira étaient engraissés aussi. On les nourrissait pour cela avec l’_opio_ sacré (mayoré laissé longtemps dans le four) et avec la _popoï_ (mayoré ou feï écrasé qui entre encore aujourd’hui dans l’alimentation des petits Tahitiens). Ces aliments étaient préparés pendant la nuit. Tandis qu’on les engraissait, les filles ne pouvaient aller se baigner. Elles portaient des vêtements qui leur tombaient jusqu’aux pieds; le jour elles restaient dans la case; on ne leur permettait de sortir qu’un moment avant le coucher du soleil ou pendant la nuit.

Quand on parle des usages d’un peuple comme celui-ci, l’écueil est de voir des analogies partout. Comment ne pas songer au carnaval, par exemple, à propos du _marama raa pori_, mois où l’on se gorgeait de nourriture et que les arioi observaient fidèlement? Les enfants des deux sexes étaient alors disposés en groupes. Ils ne portaient que le maro (ceinture) sauf les fillettes un peu âgées qui pouvaient se vêtir davantage. Les vivres, cochons, poissons, fruits, étaient apportés et préparés par les pères de famille et le repas commençait. Tout le monde donnait des étoffes aux arioi pour qu’ils fussent vêtus convenablement à ces fêtes.

Pendant le _marama raa_, l’arioi en chef désignait les hommes capables d’entrer dans la congrégation. Si un arioi avait un enfant adoptif ou un parent beau et bien fait, il lui donnait un nom et cet enfant ou ce parent était reçu aussitôt. Les célèbres _Jambes noires_ dont j’ai parlé plus haut faisaient de leurs pupilles des arioi du premier rang. Les femmes des arioi choisissaient les plus belles filles pour compagnes.

Quelquefois, le corps luisant d’huile de coco, les personnes grasses étaient portées en triomphe jusqu’à l’endroit où se célébraient les jeux. Cette tradition s’est perdue avec tant d’autres comme à Paris celle du Bœuf gras si regrettée des badauds; cependant les Tahitiens apprécient toujours l’embonpoint, et pour eux les plus grosses sont les plus belles femmes.

Après ces fêtes de la nourriture on s’allait coucher. Le lendemain, c’était le _Hua-pipi_. De la maison où l’on s’engraissait on se rendait dans un lieu ombragé. Là, le roi des arioi habillait le nouveau compagnon en lui donnant le _maro_ (ceinture) et le _tiputa_ (sorte de poncho). Puis il criait: «Voici le nouvel arioi! Il est prêt! Il peut aller dans sa maison maintenant! Il en sait assez!» On se rendait chez le Roi; les arioi jouaient et dansaient. Un festin suivait.

Tous étaient parés d’étoffes aux couleurs éclatantes et couronnés de fleurs.

On appelait _Tatu pehe_ ceux qui formaient des chanteurs et transmettaient à la jeunesse les chants composés par eux-mêmes et l’art d’en composer de nouveaux. Chaque district avait ses chœurs et ses chansons. A la fête de _Topata tahi_, les jeunes gens qui apprenaient à chanter offraient des présents, des vivres, des cochons, des fruits, des gâteaux et des étoffes à leur instituteur. _Topata tahi_ veut dire une goutte. La première chanson de l’élève était comme la première goutte de son savoir; on ne célébrait cette fête que si les jeunes gens étaient bien instruits. La fête terminée, ceux-ci rentraient dans leurs familles où ils enseignaient à leur tour aux jeunes filles ce qu’ils avaient appris des _Tatu pehe_.

Les Tahitiens ont leur clef des songes. Les petits volumes niais, imprimés avec des têtes de clou sur du papier à chandelle, que les colporteurs vendent dans les fêtes de village, en France, ne valent assurément pas les traditions étranges de ce pays mais ils en sont un peu cousins. Qu’on en juge!

Une étoile filante annonce le vent ou présage la naissance d’un roi.

Quand le petit grillon crie à l’avant de la pirogue près du rivage, elle chavirera au moment où la flotte des arioi voudra partir.

Si une femme rêve qu’elle porte un Té, sorte de palette en bois dont on se servait pour fabriquer les étoffes d’écorce, elle concevra bientôt et elle aura un fils.

Si une femme rêve qu’elle est allée cueillir des lis dans la vallée, elle aura une fille.

Si une femme rêve qu’elle s’est cassé une dent de la mâchoire supérieure, elle aura un garçon.

Si une femme rêve qu’elle s’est cassé une dent de la mâchoire inférieure, elle aura une fille.

Quand le prêtre a dit les prières sur une pirogue qui part pour un long voyage, il prend un morceau de _nape_, un fragment de corde d’écorce de noix de coco provenant du gréement de cette pirogue, et le place sous une pierre plate devant le marae. Tandis que la pirogue est au loin, les amis du navigateur viennent trouver le prêtre et lui demandent des nouvelles de celui qui est parti. Si le nape n’est plus placé de même ou s’il est tordu, le prêtre dit: «La pirogue a chaviré loin du rivage!» Si le nape est toujours au même endroit, le prêtre dit: «La pirogue a touché la terre; le navigateur est sain et sauf!»

Quand le navigateur part, il fait une prière: «Si je hisse la voile de ma pirogue et si je vais jusqu’à Tehua (une passe de Papara fort dangereuse), que les lames de la mer me portent et que je passe par-dessus les épaules du dieu Tane!»

Quand le prêtre a consacré un fragment de cordage lors de la construction d’une case, et quand ce fragment de cordage a bougé, cela veut dire que la maison sera détruite par les Huhu, abeilles sauvages, ou par un incendie.

Si le pêcheur rêve qu’il traîne à la remorque un cocotier, le lendemain il prendra une anguille ou un requin.

Si le pêcheur rêve qu’il jette à la mer un morceau d’étoffe, il est certain de prendre le lendemain plusieurs sèches (_fee_).

Si le pêcheur rêve que sa pirogue est remplie de feuilles de cocotier, le lendemain sa pirogue sera remplie des thons qu’il aura pris.

Si le pêcheur rêve qu’il a tué un homme, il prendra le lendemain un gros requin ou des bonites.

Si le pêcheur rêve qu’une petite maison est construite à l’avant de sa pirogue, le lendemain il prendra une tortue.

Si dans une cérémonie religieuse les dieux laissent tomber seulement quelques gouttes de pluie, le prêtre déclare que cette cérémonie est défectueuse et sent la pourriture de la mort. S’il n’a pas plu du tout, cela veut dire que la guerre est prochaine. Si la pluie du ciel est tombée à torrent, le prêtre annonce que la fête sera propice. La paix est assurée et les dieux sont contents.

Quand une flottille de pirogues est préparée pour la guerre, si l’arc-en-ciel se montre peu distinctement, ceux qui ne servent pas les dieux prétendent que le succès est certain et que l’arc-en-ciel se moque des guerriers.

Si un homme coupe un arbre de sa hache et que son outil se brise, cela veut dire que le travail qu’il a entrepris ne sera jamais achevé car la guerre sera bientôt déclarée. C’est la fatalité qui a brisé la hache et tout le pays sera subjugué par l’ennemi. Si la hache est seulement ébréchée, c’est une chose mauvaise encore, un signe de maladie. Cet homme, sa femme ou ses enfants tomberont malades.

L’arc-en-ciel annonce le vent. Il signifie encore qu’un poisson est envoyé pour hâter la destruction des ennemis. Ce poisson s’appelle «le Poisson qui se tient sur l’arc-en-ciel.»

Si l’on rêve de la germination des plantes, on aura des enfants.

Quand la paix est conclue, si un homme commence à construire une case et qu’il éternue une ou plusieurs fois, la paix ne sera pas de longue durée.

Lorsque le scorpion se frappe trois fois avec sa queue, c’est un signe de guerre ou de maladie.