Part 2
Était-ce donc pour chercher un mari qu’elle m’avait envoyée au couvent, et s’imaginait-elle qu’on poussait la sollicitude là-bas jusqu’à nous réunir, le jeudi et le dimanche, avec des jeunes gens de bonne maison et d’âge approprié, qui causaient avec nous en nous renvoyant nos volants et nos balles?
La naïveté eût été grande, et je ne voyais pas bien ce sentiment trouvant abri et nourriture sous le front d’une telle femme; mais la chose valait pourtant d’être éclaircie, et, malgré le temps que cette idée avait mis à faire son chemin dans mon esprit, malgré surtout la peur bien sentie et un peu lâche que j’ai éprouvée auprès de ma tante depuis l’âge du maillot, je me suis décidée à l’interroger il y a deux mois environ.
De la très courte explication que nous avons eue à ce sujet date ma complète connaissance de son caractère, ainsi que les quelques aperçus que j’ai recueillis sur sa vie passée, dont elle ne parle jamais, n’y trouvant apparemment aucun doux souvenir à évoquer. Cette entre-bâillure fortuite m’a permis en outre d’apercevoir pas mal de choses concernant l’avenir qu’elle me réserve et qu’elle prépare à sa façon dans un sens qui contrarie absolument tous mes plans personnels. Je ne m’en tourmente guère d’ailleurs, et la laisse à ses arrangements, me sentant très bien de force à les sauter à pieds joints, le cas échéant.
Aurore-Raymonde-Edmée d’Épine ne s’est jamais connue autrement que laide, à quelque époque de son existence qu’elle veuille prendre; et j’ai beau en la regardant me la figurer sans rides, sans moustaches, sans couperose, sans tout ce que l’âge lui a donné, enfin, il y a là des traits auxquels le temps n’a rien pu ajouter ni rien changer, malgré toute sa puissance.
Benoîte d’ailleurs en témoigne, et elle certifie cette laideur fabuleuse comme légendaire dès le berceau, alors que ce poupon en langes et en bonnet ruché trouvait déjà moyen de ne ressembler à nul autre!... Le plus triste, c’est que là ne se bornait pas la disgrâce, et que le caractère et l’humeur qui animaient ce visage dépassaient en déplaisance tout ce que celui-ci pouvait montrer ou promettre.
Cette morosité chagrine venait-elle du sentiment de tant de laideur, ou cette laideur, au contraire, ne prenait-elle pas son principal désagrément dans cette habituelle et maussade expression?... Nul n’aurait pu le dire au juste, et c’était exactement le pendant de la question du mauvais estomac et des mauvaises dents. «Lequel a gâté l’autre?» se demandait-on volontiers en la voyant... Mais il était avéré que tous les deux l’étaient également.
Et pourtant, si valable que fût l’excuse de cette humiliation, la loi n’est pas formelle à cet égard, et on a vu des laides aimables. La Belle et la Bête en font foi, et les contemporains de ma tante affirmaient, m’a raconté Benoîte, avoir plus souvent encore été rebutés par les choses désagréables qu’elle leur disait que par la très vilaine bouche qu’elle ouvrait pour cela; car parents, amis et étrangers y passaient indistinctement, et on peut croire si ce nom symbolique d’Épine, qui était le sien, fournissait des jeux de mots et des comparaisons appropriés à la jeunesse d’alors.
On conçoit aisément d’après cela que la créature qui unissait à des degrés si extrêmes tant de défauts divers n’ait eu qu’un printemps sans grâce. Elle éloignait instinctivement, et ma mère, plus jeune de quelques années, était mariée depuis longtemps quand ma tante attendait encore l’être assez courageux pour l’arracher à son célibat. De cet espoir non réalisé et qui est resté tenace jusqu’au delà de ce qui était possible, une amertume et une humiliation intolérables lui sont toujours demeurées, et une rancune pleine de colère est le sentiment suprême qui survit dans son cœur.
Les morts et les temps ont passé, mais son dépit est toujours là, et je dois ajouter qu’elle entretient et cultive sa verdeur avec un soin qu’elle n’a jamais dépensé pour personne. C’est son chat, sa perruche, son bichon, l’animal favori de sa vie solitaire, et je ne verrais nul inconvénient à l’occupation, peu évangélique pourtant, qui remplit tous ses jours, si le petit tigre qu’elle nourrit ainsi n’avait dents et ongles et ne s’en servait à l’occasion.
Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce ressentiment, si amèrement profond, au lieu de se tourner, comme il l’aurait dû normalement, contre les auteurs du mal, s’est jeté tout entier sur les femmes plus heureuses qu’elle qui ont su fixer ces êtres enviés, et jusque sur celles qu’elle pressent capables de le faire un jour à leur tour!
A-t-elle pensé que dans le péché il fallait regarder la cause plus que l’effet, et trouve-t-elle le polisson qui prend un fruit moins coupable que la pomme ou la pêche qui le tentent par leur insolente beauté? ou plutôt encore, cette indulgence n’est-elle pas le dernier vestige d’une faiblesse et d’une partialité bien mal récompensées jadis? Je ne sais, n’ayant jamais fait que subir les effets de ce bizarre système de compensation.
A ce titre pourtant, sa rancune serait un éloge; mais il y a tel compliment dont la persistance et la forme surtout ne sont point enviables, et je crois que ma mère, d’après ce que je devine de son existence, aurait volontiers acheté un peu de paix du sacrifice de beaucoup de ses charmes.
Cette horreur si puissante chez ma tante s’étend d’ailleurs à toutes les classes de la société, aussi bien qu’à tous les âges.
Le bruit d’une noce montant du village jusqu’ici la met hors d’elle, et dans ses rares sorties, si le hasard place sur sa route un couple de promis ou de jeunes époux un peu tendres, il est à croire qu’ils n’oublient plus après cela le regard qui les a suivis.
Ce qu’elle voudrait, somme toute, c’est que son sort et son ennui fussent le sort et l’ennui communs, et, très logique en cela, elle a des tendresses et des soins caractéristiques pour les laides, les disgraciées, les oubliées, toutes celles qui promettent à son amour-propre des compagnes d’infortune.
Qu’une d’elles se marie pourtant, et le charme est aussitôt rompu!...
Telle est ma tante, et telles sont les causes singulières de la vie que je mène auprès d’elle.
Quelle catastrophe m’a livrée tout enfant à ce cœur si peu tendre, je ne le sais qu’à moitié, et je crois que la mort de mon père, arrivée brusquement, est le mal dont ma pauvre mère est morte elle-même peu de temps après.
De la famille, ma tante Aurore restait seule (je dis Aurore, car, par une amère ironie, c’est celui de ses trois noms qui a prévalu), et la garde de l’orpheline lui revenait de droit; mais de la façon dont elle portait la charge, le poids devait lui en être léger, et je crois qu’elle se bornait à m’ignorer jusqu’à l’heure où, je ne sais par quel réveil, elle s’avisa que l’ennemie traditionnelle était entrée chez elle en ma personne, et que, par une transformation assez naturelle, la fillette se ferait femme quelque jour. Si ce ne fut pas uniquement cette idée qui détermina notre brusque départ pour Erlange, au moins la raison véritable et celle-là durent-elles éclore bien près l’une de l’autre, car j’avais à peine dix ans quand elle me transplanta soudainement dans ce milieu agreste, où tout me charma, bien entendu.
Là s’écoula la phase nébuleuse de mon âge ingrat, phase suivie par ma tante avec un œil que je voudrais qualifier de bienveillant, mais où je crains plutôt qu’une curiosité inquiète n’ait dominé. Que sortirait-il, en effet, de ce teint brouillé, de ces yeux bistrés, de ces pieds et de ces mains qui ne s’arrêtaient pas de grandir?... Le doute était permis!...
Par malheur, il en sortit ce que j’ai dit, et le jour où j’eus secoué ma dernière écaille, ma tante me conduisit droit au couvent.
Ma pauvre mère, qui prévoyait sans doute l’avenir, avait exigé de sa sœur la promesse que, pendant deux années au moins de mon temps de jeune fille, je vivrais à Paris, et c’est la façon ingénieuse dont celle-ci a trouvé moyen d’exécuter cet ordre d’outre-tombe sans sortir de ses propres voies. Pour rien au monde elle n’aurait voulu manquer à sa parole, j’en suis persuadée, mais elle l’a habillée de ce froc, sans le plus léger scrupule, et il demeure convenu que j’ai vu de Paris tout ce qui se voit!
Le temps révolu, elle est venue m’arracher à mes mondanités, et elle a ramené à Erlange cette nièce dont nul n’a voulu et qui, avec la grâce de Dieu, marchera peut-être sur ses traces.
Étant donné cela, on juge si ma proposition de ne plus quitter le couvent devait lui agréer!... Religieuse, mais c’était la solution consolatrice qui ne devait froisser aucune des papilles toujours hérissées de son chatouilleux amour-propre!
Ce n’est point un mari, le voile! et fille et religieuse se touchent de bien près quand on effeuille les marguerites, sans compter que tout le monde peut prétendre à ce sort au même titre. Moins exigeant que les hommes, le couvent ne regarde pas à la qualité des minois qu’il enterre, et j’ai certainement agité le cœur de ma tante, pendant ces vingt-quatre heures, plus que je n’y avais encore réussi depuis ma naissance...
Mais, pendant l’intervalle, ma vocation trop fragile s’était fondue comme on sait, et force a été à mademoiselle d’Épine de garder mes dix-huit ans à ses côtés. Voisinage qui paraît lui peser si fort que je ne peux pas m’empêcher de me figurer que, par un arrière-mirage diabolique, sa pensée la ramène, en nous voyant ensemble, au souvenir des freluquets d’autrefois--ces trop grands amateurs de bons mots--pour lui représenter le parti qu’ils auraient su tirer de ce rapprochement, et la façon dont ils auraient fait fleurir, dans leur langage imagé, un bouton frais sur les rameaux piquants, trop célèbres jadis!...
Si ce ne sont pas là rigoureusement les termes dont elle s’est servie en me parlant, car peu de gens se donneraient eux-mêmes les étrivières avec cette franchise d’allures, le sens en est scrupuleusement gardé, et je suis certaine que, tant avec mes propres souvenirs qu’avec ceux de Benoîte, et avec l’aide de ce que ma tante m’a dit elle-même, j’ai reconstitué son personnage dans le passé, le présent et même, hélas! dans le futur!...
Depuis lors, la vie a repris ici son cours ou plutôt sa stagnation habituelle, et ma tante se fait un devoir de verser régulièrement sur ma tête des paroles qui sonnent comme de petites pelletées de terre, et avec lesquelles elle espère arriver à me prouver que Colette est défunte et ne réclame plus en ce monde que la grâce d’un _De profundis_.
Je la laisse aller!... Mais, vive Dieu! comme disait le plus charmant de nos rois, qu’elle y prenne garde, car je ne suis pas encore morte, et je compte bien le lui prouver quelque jour.
4 mars.
Mon bon Jean Nicolas, il neige toujours plus fort et mon thermomètre a encore baissé! Est-ce parce qu’il dit vrai ou est-ce parce qu’en le reprenant ce matin à la fenêtre, après avoir déjeuné, il a effleuré l’épaule de ma tante? Je ne sais plus, mais je songe à brûler mes chaises pour augmenter le feu de ma cheminée!
Pour comble de malheur, les souvenirs des mois passés que j’avais évoqués depuis trois jours ont dû s’échapper de ma chambre comme un vol de chauves-souris ou de corneilles de mauvais augure, car l’aggravation d’humeur de ma tante ne peut s’expliquer autrement, et jamais ses prévisions d’avenir n’ont pris un tour plus aimable.
Isolement et pauvreté, car il paraît que je suis pauvre; murailles de pierre et murailles d’oubli, elle résume tout ce qui me sépare du reste des humains avec une joie qu’elle ne parvient pas à cacher; et quand elle découvre dans ses paroxysmes de gaieté ses longues tablettes où la carie met des points de dominos, il me passe entre les deux épaules un souvenir d’ogresse que je ne domine pas.
Tout n’est pas ombre cependant dans ses prévisions; elle a des mots charmants quand elle me trace le tableau de nos deux vies se prolongeant indéfiniment ainsi, et s’achevant toujours ensemble, et j’ai besoin, dans ces cas-là, pour ne pas pleurer, de regarder la fenêtre et de m’assurer qu’on n’y a point encore mis de ces barreaux qui empêchent les petits oiseaux de s’envoler, quand ils n’ont plus ni courage ni force quitte à mourir faute de grain sur la grande route.
Elle a bu à l’âcre source de la déception; bon gré mal gré, elle entend que je m’y abreuve à mon tour! Et si le sort ne se charge pas de l’exécution, elle se réserve de me tourner de ses propres mains le gobelet de quassia amara où toute tisane devient amère... Sans doute, les planètes qui ont tracé mon horoscope lui semblent trop indulgentes, car elle se promet _in petto_ d’en effacer toutes les lignes d’or, afin de réduire ma destinée bien juste au cadre de la sienne.
Mon Dieu! les bonnes gens de la Révolution n’en demandaient pas davantage, après tout. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement que leur misère devînt la misère commune, et pour être plus sûrs que personne ne dînerait les jours où ils avaient faim, ils prenaient le rôti... Mais de là à penser qu’une demoiselle d’Épine coiffât jamais le bonnet phrygien, il y avait un monde!...
En attendant, je me remeuble. Un hasard fortuit m’a révélé ce que je soupçonnais depuis longtemps, à savoir que mes fauteuils les plus douillets et mes armoires les moins délabrées ornent aujourd’hui la chambre de ma tante. Si fermé que soit le sanctuaire, la porte en était restée battante, et un de ces coups de vent qui éparpillent les branches de nos arbres comme des fétus sous le battoir l’a ouverte au moment où je passais.
C’est un petit palais.
Ma tante a dû consacrer les deux années de mon absence à ouater son nid, tant il semble moelleux; seulement, elle l’a fait avec la laine d’autrui, comme un oiseau pillard, et je ne cherche plus les tapisseries de la salle à manger ni les rares coussins du salon: je sais qu’elle leur a fait un sort!...
Dans ces conditions, la délicatesse m’a paru hors de propos; aussi, me suis-je mise à tirer chez moi tout ce qui n’a pas excédé la force de mes bras doublés de ceux de Benoîte: quatre bras qui en valent six! Et mes murs se repeuplent.
En revanche, les pièces intermédiaires se vident, et de l’aile gauche à l’aile droite, ce n’est plus qu’un vaste désert où l’on chemine en se guidant sur le feu de nos campements des deux extrémités. La salle à manger reste le seul terrain commun; aussi en ai-je respecté la vaisselle plate et toutes les chaises!... Les sièges, d’ailleurs, ne me manquent plus, et j’en ai beaucoup, sinon de très variés.
Mes trois canapés, par exemple, sont tous pareils. Du chêne sculpté, fouillé comme par des grignotements de souris, tant les détails des reliefs en sont menus, et comme couverture de grandes tapisseries vertes, où des belles dames et des chevaliers bardés de fer se débitent des fadeurs dans un jardin dont les allées montent à pic.
Les bonnets pointus des châtelaines rejoignent souvent la cime des arbres, et toutes les figures sont vues de profil, les faces exigeant sans doute un travail trop difficile pour être brodées; mais l’ensemble n’en est pas moins gai...
Je les ai rangés chacun dans un panneau, et ma chambre est si longue à traverser, qu’en arrivant près de l’un, j’ai oublié comment était l’autre. Depuis le premier, je devrais voir lever le soleil; du second, je fais face au couchant, et du troisième, je verrais la lune, si la lune se voyait encore; mais aujourd’hui, de tous les trois, je n’ai vu que tomber la neige, et j’aurais voulu en posséder un quatrième pour m’en aller pleurer dessus.
Mes tables ne se comptent plus; c’est ce que ma tante aime le moins, et le choix en était innombrable. Il y en a de rondes, de carrées, de toutes les formes et de toutes les couleurs, et «Un» qui a pris, j’en ai peur, quelque chose de mes désirs errants, essaye sa niche sous chacune d’elles successivement. Entre les pieds des plus petites, sa bonne grosse carrure l’arrête, et il les entraîne avec des bonds de colère quand il se sent pris, en faisant voler les petits tiroirs et en aboyant comme un fou. Mais il me reviendra bientôt, je le sais, et je retrouverai le tapis dont mes pieds n’ont jamais eu plus besoin; sans cela, mon chien mériterait-il le nom que je lui ai donné depuis mon retour, et qui signifie tant de choses dans son unique syllabe?
Autrefois, pendant toute sa petite enfance, je l’appelais Pataud, un nom sans prétention que je lui avais choisi à cause de sa grâce un peu lourde et de sa grosse tête; mais je me connais mieux en individus aujourd’hui, et quand je me suis retrouvée ici, et qu’au bout de quelques jours j’ai fait le compte des amis qui me restaient, qui pensaient encore à moi et qui me le prouvaient... en tout et pour tout, il y en avait un, un seul, et c’était lui!... De là son nom...
Pour en finir avec mon mobilier, je l’ai complété par six prie-Dieu trouvés d’un bloc, qui ont des colonnes torses en chêne noir et des coussins en velours cramoisi à glands d’or, où les genoux ont marqué leur trace. Je m’abîme devant ces deux petits ronds, cherchant l’histoire et les pensées de ceux qui les ont faits; mais je ne sens qu’une affreuse odeur de poussière, d’où sortent des papillons qui volent d’un air effaré, encore lourds de leur interminable gourmandise!...
Un de ces prie-Dieu, rendu à sa destination première, est placé à l’écart, et des autres, ma foi, j’ai dû faire tout ce qui me manquait: des chaises basses, des chauffeuses, des rêveuses... qui ne se distinguent d’ailleurs entre elles que par les noms que je leur donne, mais qui me procurent l’illusion que je pourrais asseoir douze personnes à la fois... si elles venaient.
Ma pauvre Benoîte perd son latin à tâcher de me distraire. Quand elle me voit au dernier point de la mélancolie, elle emploie son grand moyen, et elle me dit tout bas en guignant la porte pour se préserver des surprises:
--Veux-tu faire des crêpes, ma Colette?
Mais je me lasse vite d’arroser le feu avec la pâte et mes doigts avec le beurre, et je m’assieds sur l’âtre pendant qu’elle reprend ma place.
Parfois aussi elle essaye de me mettre entre les mains son tricot, une chausse interminable dont je compte les mailles sans me déranger, mais je n’aime pas plus à travailler qu’à cuisiner, et la bonne vieille en vient à recommencer ses contes de nourrice pour me faire rire. «Il y avait une fois un roi et une reine...» Mais, pour Dieu! où donc sont-ils, ce roi et cette reine; et puisqu’ils n’avaient pas d’enfants, que ne m’ont-ils pas adoptée pour fille?...
5 mars.
Ce matin, une diversion s’est produite, et j’en ris encore toute seule. La provision des salaisons était épuisée, paraît-il, et ma tante, qui est très friande de ces choses, avait fait dire au village qu’on en apportât d’autres, de sorte que, vers neuf heures, une voiture couverte d’une toile, avec de la neige jusqu’aux cerceaux et tous ses grelots en branle, entrait dans la cour; c’était Bidouillet et ses provisions qui arrivaient.
Un nouveau visage, une nouvelle voix, du bruit sous la porte; il me semblait qu’on tirait un rideau devant moi, et je suis descendue jusqu’en bas comme une folle.
--Ah! monsieur Bidouillet, c’est vous! et vous apportez des saucisses?
--Mais pour vous servir, Mademoiselle!
Et le bonhomme se tournait vers moi, ahuri et stupéfait, avec sa bouche et ses yeux en plein ébahissement, ses comestibles dans les bras et son bonnet fourré qui lui caressait les sourcils, pendant que son fils, occupé à réveiller les jambes du cheval avec un bouchon de paille, s’arrêtait tout court, comme un jouet dont le ressort vient de se casser...
Évidemment ils me trouvaient aussi singulière l’un que l’autre; la chaleur de ma réception les surprenait, et je suis certaine qu’ils me croient à l’heure actuelle une passion de jambonneaux que je n’ai jamais connue; mais on n’a pas attendu trois mois son interlocuteur pour se rebuter quand on le tient, et pendant que Bidouillet, qui n’est pas grand causeur, suivait Benoîte, je m’en suis prise au garçon, que j’avais emmené se chauffer.
--Que faisait-on au village? Comment passait-on le temps? Et croyait-on là-bas que la neige durerait encore longtemps?
Mais plus j’allais, plus le petit se retranchait dans son silence, fendant sa bouche dans un rire inextinguible, et s’amusant à mes dépens avec tant de bonne foi que sa gaieté a fini par me gagner, et que nous voilà riant tous les deux comme des nigauds.
Après ça, la confiance est venue; il est arrivé à me répondre, et je sais maintenant que dans la journée les gens d’en bas préparent les semences et remettent en état les charrues et les outils, et que le soir ils voisinent sans façon, entre un tas de noix qu’il s’agit de casser et des pommes qu’on doit éplucher. Quand c’est fait, on tire les marrons du feu, on débouche le vin blanc, et on s’en va coucher tout gai!... Il me semble que j’en sens le fumet depuis ici, et j’ouvrirai ma fenêtre ce soir pour écouter rire de loin, comme ce pauvre hère qui mangeait son pain à l’odeur du rôti qu’il enviait.
Quant à la neige, dame! elle peut durer, comme aussi elle peut s’arrêter, car il est sûr qu’il suffirait à cette heure d’un seul rayon de soleil pour que ce soit fini. Je crois que j’en aurais trouvé autant, et je me figurais qu’il y avait parmi les paysans de vieux malins qui en savaient plus long...
--Et les soirs où vous êtes seuls, que fais-tu, mon bonhomme? ai-je demandé enfin.
--On dit le chapelet.
--Et quand on l’a fini?
--Quand on l’a fini, ah! dame! mam’selle Colette, y a longtemps que je dors!
Nous nous sommes mis à rire, et de là nous sommes passés aux bêtes.
--Les Bidouillet en ont-ils beaucoup? De quelles espèces sont-elles, et qui les soigne?...
Il m’a décrit le troupeau par têtes de bétail comme un pasteur entendu, car c’est lui le berger; et comme il ajoutait que la peine allait se doubler cet été, tant la bande s’était augmentée:
--N’auriez-vous pas besoin d’une bergère? lui ai-je demandé. Dans ce cas-là, moi j’en connais une qui s’engagerait volontiers et sans faire trop de difficultés sur la question du salaire, encore!
Aussitôt il a pris l’air matois du paysan qui flaire une bonne affaire et, d’un ton indifférent:
--On pourrait voir, a-t-il dit; est-ce qu’elle est de chez vous, mam’selle Colette?
--Je crois bien qu’elle en est, lui ai-je répondu, car c’est moi-même!
Pour le coup, ç’a été notre dernier mot! l’ahurissement a repris le dessus, et je ne lui ai plus arraché un geste jusqu’au moment où son père a crié depuis là-bas:
--Eh! garçon! y es-tu?
Je laisse à croire s’il y était, et s’il en avait long à raconter, encore!
--Pense à moi quand vous chercherez, lui ai-je dit au moment où la carriole passait la porte; c’est très sérieux, tu sais?
Et je suis remontée jusqu’ici en courant, ravie de ma matinée.
Tout à l’heure, j’ai rencontré Benoîte dans le corridor, et, malgré la pile d’assiettes qu’elle tenait, je l’ai embrassée à pleins bras en lui criant:
--Réjouis-toi, Benoîte! aujourd’hui nous casserons des noix toute la soirée.
--Des noix! m’a-t-elle dit, pourquoi faire? Est-ce que tu as envie d’en manger?
--Eh! non, ma pauvre vieille, c’est pour nous amuser! Il paraît que ça fait rire, ce métier-là.
Elle est partie en secouant la tête; mais elle m’a promis de descendre un sac du grenier et de nous trouver deux marteaux pour taper au coin du feu!
6 mars.
Depuis huit jours, nos deux vaches sont malades. Le cas ne semble pas drôle, ni même intéressant, et il m’a cependant procuré la meilleure journée que j’aie passée depuis longtemps.
Le premier jour de la sécheresse, on nous avait fait du thé, le second du café, et Benoîte parlait d’une soupe pour le troisième matin; mais mademoiselle d’Épine, peu amie des privations, a fait prévenir une laitière du village qui, depuis lors, nous monte à dos d’âne la ration nécessaire.