La neuvaine de Colette

Part 1

Chapter 13,987 wordsPublic domain

JEANNE SCHULTZ

LA NEUVAINE DE COLETTE

_Ouvrage couronné par l’Académie française_

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18.

CE QU’ELLES PEUVENT 1 vol. LES FIANÇAILLES DE GABRIELLE 1 -- JEAN DE KERDREN 1 -- LA MAIN DE SAINTE-MODESTINE 1 --

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

LA

NEUVAINE DE COLETTE

1er mars 18...

«De mourir de désespoir et d’ennui, préservez-moi, Seigneur! et ne m’oubliez pas dans cette neige qui monte tous les jours un peu plus autour de moi!»

J’ai tant formulé cette oraison jaculatoire sans que jamais nul y réponde que, de guerre lasse, je viens l’écrire. Les choses écrites ont plus de poids, me semble-t-il; puis elles durent plus à faire surtout; et, par la même raison qui m’a donné l’habitude de parler tout haut au lieu de penser, parce qu’un mot à prononcer et à faire résonner contre mes grandes boiseries me prenait plus de temps, je me mets à écrire aujourd’hui... Que trouverai-je pour demain, hélas!

Mon bagage n’est point élégant, même pas suffisant, et il n’y a pas la plus petite serrure à secret pour fermer mon cahier! L’encre était séchée dans la bouteille que j’ai trouvée, toutes mes plumes sont perdues, et je n’ai jamais eu une feuille de papier ici. Pourquoi en aurais-je puisque je n’écris à personne?

Descendre au village était impossible. Il y a six pieds de neige par les routes, sans parler des _combes_ et des trous, où le vent entasse les flocons à des hauteurs où s’engloutirait une diligence de l’essieu jusqu’à la bâche... J’avais bien lu dans plusieurs livres comment les prisonniers se piquent une veine pour écrire avec leur sang sur un mouchoir de poche; mais je n’y crois plus, car le linge boit tout et ce n’est pas lisible. Je peux le dire, car je l’ai essayé!

Avec un peu d’eau, d’ailleurs, mon encre est revenue; j’ai fait emprunter deux grandes plumes à la queue d’une oie, qui s’est laissé faire en toute patience, la pauvre bête, et, à force de bouleverser les rayons et les armoires, j’ai trouvé ce gros cahier de parchemin, jaune comme du safran et épais comme du carton, dont on n’avait employé par bonheur qu’un seul côté des pages. L’autre me reste, et j’ai, de plus, l’avantage de lire en passant tout ce qu’il y a déjà d’écrit.

Ce sont des querelles et des procès intentés par un sieur Jean Nicolas à une dame de Haut-Pignon, à propos de garennes dont les lapins dévastaient ses trèfles, et de limites dont les variations lésaient ses champs...

Mon Dieu! donnez-moi un voisin Jean Nicolas querelleur et disputeur, et des frontières qui prêtent à contestations, pour occuper ma solitude!

Y a-t-il beaucoup de gens, je me le demande, qui connaissent exactement la signification de ce mot: _solitude_, et qui pensent quelquefois à tout ce qu’il veut dire?

«_Solitude_, explique le dictionnaire, solitude, état d’une personne qui est seule.» Et plus haut, au mot: _seul_, il ajoute judicieusement pour compléter ses renseignements: «_Seul_, qui est sans compagnie, qui n’est point avec d’autres.»

Et c’est tout, pas un commentaire, pas un développement, pas une distinction, rien qui indique qu’on touche là à un des supplices les plus odieux de l’existence; rien qui établisse des catégories, qui dise enfin qu’il y a solitude et solitude, et que la plus cruelle n’est pas celle des chartreux dans leur cellule de cinq pieds carrés, dont ils ont choisi l’envergure et le silence; pas même celles des trappistes dans le petit jardinet où ils creusent leur fosse mortuaire d’un bout de l’an à l’autre, en échangeant des paroles encourageantes; mais la mienne, celle de Colette d’Erlange, qui n’a pas choisi sa vie et qui est tout près de ne plus vouloir la supporter!...

Seule à dix-huit ans, avec des idées plein les mains, et pas la possibilité d’en faire parvenir seulement une à oreille qui vive, seule pour rire, seule pour pleurer, et seule pour se mettre en colère: c’est à perdre l’esprit!...

Durant l’été, l’automne même encore, c’était supportable: les arbres et les fleurs en disent et en savent plus long que beaucoup de gens ne le pensent.

Couchée sous bois dans un nid de mousse, j’avais cent voix qui conversaient tous les jours avec moi, et les petites bêtes qui couraient le long de mes joues me faisaient rire toute seule.

Ou bien je montais, tant qu’elle avait de forces, la vieille Françoise, la jument qui tourne la roue du puits, et mon gros chien me prenait sur son dos pour finir la promenade quand elle n’en pouvait plus; mon bon «Un», avec ses beaux grands poils noirs où mes pieds s’enfoncent en ce moment jusqu’à la cheville pendant qu’il me regarde écrire.

Le soir enfin, j’avais les étoiles. Je m’étais mise en confiance avec toutes celles qu’on voit dans notre coin, et, quand je leur racontais mes ennuis, plus d’une faisait un signe pitoyable qui me répondait de là-haut comme un clin d’œil amical.

Mais ce vent qui souffle depuis six semaines, cette neige qui me bloque et cette voix de ma tante qui fait comme la bise et qui mord un peu plus fort tous les jours, c’est tout près de me conduire au désespoir!

Il y a pas d’imagination qui puisse résister à cela; je suis au bout des histoires que je me raconte, et j’ai peur qu’il n’y ait plus rien du tout derrière mon front et que je ne trouve qu’un grand creux quand le moment sera venu de frapper à sa porte pour lui demander aide dans quelque aventure extraordinaire! Car j’aurai mon aventure quelque jour, et même je la connais déjà.

Elle est grande, brune, avec les cheveux noirs, les sourcils durs et les yeux sévères. Son teint est sombre, sa parole impérieuse, et il y a dans son regard un reflet singulier, oriental par la douceur, mais oriental aussi par une rigidité froide comme l’acier bleu des cimeterres ou comme le ressouvenir de quelque passé terrible; car mon aventure, pour arriver jusqu’à moi, aura traversé peut-être d’étranges routes.

Sa moustache sera fine, une simple ligne noire un peu hérissée; et tout cela s’éclairera pour moi seule d’une grâce et d’un sourire imprévus.

M’arrivera-t-elle au milieu des champs, dans la gaieté du matin ou dans la paix du soir? Naturellement, ou au moyen de quelque bouleversement? je ne sais, mais je sais seulement qu’elle viendra.

Il me paraissait plus probable et plus joli de la trouver pendant les jours de mai ou de juin, et je ne passais jamais alors près d’une haie sans la tourner pour voir ce qui se cachait derrière; mais j’espère encore pourtant, et chaque matin, en soulevant mon rideau, je regarde avec soin si ses deux pieds n’ont pas marqué leur trace dans la neige sous ma fenêtre.

Quand je vois que rien n’est venu, je l’excuse vis-à-vis de moi-même. Le temps est si dur, et les sentiers si défoncés! J’entends qu’elle m’arrive intacte des quatre membres; aussi je la loue de ne pas risquer une entorse pour se présenter un jour plus tôt, et je me remets en soupirant à attendre un lendemain qui n’est pas encore venu.

Puis, si ma foi dans l’avenir devient trop chancelante, je m’en vais chercher un des gros volumes qui remplissent la bibliothèque et qui ont bercé tous mes jours de pluie, et je relis de quelles façons diverses, mais toujours merveilleuses, les princesses des temps passés, qui se trouvaient enfermées dans une tour en ruine, parvenaient à en sortir. Entre elles et moi, l’analogie est frappante, en vérité, et en voyant nos débuts si semblables, je ne demande qu’à avoir même fin.

En effet, si la tour que j’habite ne croule pas,--celle de l’Est et celle d’à côté l’ont déjà fait, et la mienne peut les suivre d’un instant à l’autre,--j’ai dans ma boiserie une porte qui s’ouvre sur un escalier dérobé, et dans ma figure deux yeux bien fendus, bien brillants, qui seraient aussi propres à récompenser un héros qu’aucun de ceux qui luirent jamais.

Cela dit sans fatuité ni outrecuidance, car je n’ai jamais compris la nuance qui permet de crier bien haut: «Voilà un beau cheval! Voilà une rose admirable!» et qui interdit sévèrement la même remarque sur un visage à la confection duquel on n’a pas pourtant pris plus de part, tout simplement parce qu’il est à vous.

Il est reçu, et même assez goûté, d’entendre quelqu’un parler de son nez ou déclarer que ses yeux sont louches; mais avouer tout bêtement que le bon Dieu les a placés droits... horreur! c’est une chose sur laquelle chacun a dû garder la plus candide ignorance, comme si le plus petit coin de miroir ou la moindre source vive ne vous l’apprenait pas sans le secours de personne!...

On se penche, on regarde et on voit joli... Est-ce un crime, et faut-il troubler l’eau pour que ses rides vous tordent le visage?... Les cerfs et les biches qui venaient boire cet été pendant que je rêvais à petit bruit tout près d’eux faisaient ainsi. Après avoir fini, ils restaient là encore un instant, sans bouger, avec la tête inclinée et leurs yeux doux fixés sur leur image; puis ils s’en allaient d’un bond, tout naïvement heureux de savoir leur pelage d’un brun si charmant et leurs grands bois si bien plantés. Après les biches, c’était moi qui me penchais, et je voyais tout ce qu’elles avaient vu sur le même fond bleu, avec les mêmes coups de nuage qui passaient brusquement en taches blanches ou grises, et quand je m’en allais ensuite, d’un bond, toujours comme elles, il ne m’était point désagréable non plus de songer à mon pelage.

Mon portrait, d’ailleurs, peut se faire en deux mots et rappelle celui des bohémiennes de tous les pays, car mes yeux sont noirs et mes joues hâlées; seulement je les crois blanches en dessous, et on s’en doute encore. Mon nez, un peu court, me fait l’effet d’un individu si pressé de voir le monde qu’il n’a pas pris le temps de se finir avant d’y entrer, et Dieu sait pourtant s’il avait de la marge pour cela au train dont je l’y conduis; et ma bouche ressemble à toutes les bouches... qui ne sont pas trop laides. Mon seul chagrin est la nuance de mes cheveux, d’un blond si rouge qu’il en est plus rouge que blond, et avec des mèches inégales qui tranchent au milieu comme une jupe de paysanne. S’il faut en croire les dires de ma tante, je ne serais pas grande, et elle a une façon de murmurer, quand je me trouve auprès d’elle: «Petite femme!» qui me remet au ras du sol; la vérité est que j’arrive à la hauteur de son coude, et je ne connais pas dans le pays un seul homme qui lui dépasse l’épaule; la proportion me semble suffisante...

Et c’est ainsi faite, et ainsi pensante, que j’attends dans ma tour enguirlandée de lierre, dont le pied se perd dans la neige, mon libérateur et mon héros!...

2 mars.

Une chose qui m’a fait songer souvent et que je n’ai pourtant jamais osé demander à ma tante, c’est la nature des rapports qui nous lient. Est-elle chez moi, ou suis-je chez elle? Est-ce elle qui m’a recueillie dans son manoir, ou moi qui l’abrite dans ma ruine? et les deux tours et les quatre murs qui restent debout, et qui ont encore la force de porter leur nom «d’Erlange de Fond-de-Vieux», sont-ils à mademoiselle d’Épine ou à mademoiselle d’Erlange?...

Aussi loin que mes souvenirs remontent, je nous revois toujours, elle et moi, comme nous sommes encore aujourd’hui. Elle si froide, si sèche et si grande, enfermée éternellement dans la plus vaste chambre du château, du côté où donne le soleil, et où ne souffle pas le vent, et moi poussant à mon gré, dehors ou dedans, au froid ou à la pluie, sans qu’elle parût s’en douter. Entre nous deux, Benoîte: la cuisinière, la fermière, le sommelier et le jardinier incarnés en une seule personne qui est de plus mon unique amie, et Françoise à la roue du puits, tournant du même pas un peu plus agile peut-être, voilà tout.

Puis viennent mes deux années de couvent, ces deux années adorables où on me parlait, où on m’appelait par mon nom, où mon lit dormait entre douze autres lits blancs tout pareils, sous les couvertures desquels j’éveillais des chuchotements si joyeux rien qu’avec un signe, et pendant lesquelles j’ai appris tant de choses, sinon toutes celles qu’on nous enseignait aux heures de classe. Mon couvent, où j’ai noué des amitiés éternelles, où on m’a montré à tordre mes cheveux et à ouvrir un éventail, où j’ai su pour la première fois ce qu’on appelait un idéal et comment il fallait qu’un homme, pour devenir un héros, fût nécessairement brun, pâle, un peu âgé, ténébreux et sarcastique!... Qui me rendra les heures charmantes de mon couvent!...

Si hauts que fussent ses murs, tous les bruits de Paris ne mouraient pas au dehors, et les jours de parloir, il entrait des bouffées profanes qui faisaient leur chemin jusqu’à nous, et qui nourrissaient les conversations de toute la semaine. Oh! ces colloques mystérieux dans les massifs du parc qui nous protégeaient comme les jungles les plus impénétrables, et où cependant un bruit de feuilles sèches nous mettait sur nos pieds et nous faisait détaler en un instant; ces parties de cache-cache autour du piédestal des statues pour fuir ces religieuses qui avaient la réputation si terrible et la voix si bonne; et ces billets fous qui couraient de pupitre en pupitre sous la forme d’un renseignement géographique, où retrouverai-je jamais quelque chose d’aussi charmant?... La mer Méditerranée signifiait une personne et la mer Baltique une autre, et on leur faisait dire et faire des choses qui auraient bouleversé en un instant toutes les lois de la nature.

Après les billets, c’étaient des cadeaux, de gros nœuds de faveur, bleus ou feu, épinglés sur des papiers blancs qu’on ornait de devises et de dessins, et qui étaient le signe d’une tendresse et d’une préférence qui faisaient battre le cœur.

Puis un jour, brusquement, reparaissant pour la première fois depuis qu’elle m’avait amenée, ma tante est venue et, sans un mot d’avertissement, elle m’a ramenée de même.

--Votre éducation est finie, m’a-t-elle dit sans préambule, et, puisque vous n’avez point trouvé à vous établir convenablement durant ces deux années, il faut rentrer à Erlange.

Rentrer à Erlange! J’étais atterrée. Il me semblait qu’on me poussait tout à coup dans un tombeau, et qu’on fermait la pierre sur moi pendant que je respirais encore...

--Mais, ma tante, disais-je éperdument, ne croyez pas cela, ne croyez pas que je sache rien du tout, c’est bien le contraire, car l’orthographe... le calcul... l’histoire...

Je balbutiais, je ne trouvais plus que dire, j’aurais voulu en vérité ne plus savoir parler pour lui donner l’idée de me laisser là, rapprendre _b a ba_ dans mon alphabet... Mais elle ne s’embarrassait point de si peu, et me coupant la parole avec sa manière habituelle:

--Si vous ne savez rien, ma nièce, me dit-elle sèchement, c’est donc que vous avez fait ici un séjour inutile de deux ans, et je me ferais scrupule de vous y laisser une heure de plus! C’est, d’ailleurs, affaire à vous, et il en résultera simplement que vous ajouterez à votre position de fille sans dot le charme et l’appoint de fille ignorante, ce qui ne sera pas pour faciliter votre chemin dans la vie. Mais, Dieu merci! ce ne sont point des choses que j’aurai sur la conscience, et j’ai pour moi de vous avoir mise en mesure de vous sortir d’embarras...

Elle se levait en même temps avec une décision qui rompait l’entretien sans retour et qui me jeta dans un désespoir si vif que je me rappelle m’être écriée, presque sans en avoir la volonté:

--Et, si j’avais la vocation religieuse, ma tante?

--Dans ce cas, me répondit-elle en se retournant brusquement avec un sourire particulier, je vous laisserais ici en effet...

Elle s’arrêta un peu, puis marchant vers la porte sans me regarder:

--Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir là-dessus, ajouta-t-elle.

Et elle disparut comme un mauvais rêve.

Vingt-quatre heures de gagnées! Il me semblait que j’avais la paix pour jamais, et la coiffe et le grand voile de nos religieuses me semblaient presque jolis quand je pensais que c’étaient eux peut-être qui allaient m’arracher à l’exil!

Quoique la défense fût formelle à cet égard, je gagnai les dortoirs au premier instant de loisir, et en un tour de main, avec deux mouchoirs blancs et mon tablier de laine noire, j’arrangeai sur ma tête la coiffe susdite.

Indiscutablement j’étais mieux à l’ordinaire, mais il n’y avait pourtant rien de repoussant dans mon aspect, et ce bandeau blanc au-dessus de mes sourcils et de mes yeux les faisait même, je crois, paraître plus longs et plus noirs. C’était un premier point, le plus important en tout cas, et ma résolution dès lors fut irrévocablement prise. Pendant le reste de la journée, je m’adonnai entièrement aux austérités auxquelles ma nouvelle vie me condamnait, et chargée d’une commission pour l’infirmerie, qui était située à l’autre bout du parc, je trouvai moyen de faire pieds nus, sans être vue, les trajets d’aller et de retour.

Je n’en éprouvai point d’autre mal que des écorchures insignifiantes; et, de plus en plus certaine de ma vocation, je passai une partie de cette nuit-là, je me le rappelle, agenouillée au pied de mon lit, pressant contre ma poitrine un trousseau de petites clefs, un canif fermé et un coupe-papier d’ivoire que je m’étais attachés au cou en manière de discipline, et dont les pointes aiguës m’entraient désagréablement dans la peau.

Deux fois, au passage de la surveillante, il me fallut bondir dans mon lit, et le cliquetis de ma ferraille l’attira près de moi et la fit se pencher longtemps; mais elle entendit une respiration si égale et vit des yeux si bien clos qu’elle crut avoir rêvé et s’en alla.

Le lendemain, à mon réveil, le couvent était en émoi. Un archevêque, attendu pour la prise d’habit de cinq novices, et qui devait venir dans quelques jours seulement, s’était annoncé brusquement le matin, pressé par un voyage imprévu, et la cérémonie s’apprêtait à la hâte.

C’est à ravir, me disais-je en m’efforçant de lisser mes cheveux, dont les boucles se reformaient toujours, malgré toute l’eau que j’y employais, le ciel met sur mes pas tous les moyens d’épreuve, et je pourrai répondre à ma tante ce soir positivement et en toute connaissance de cause. Il ne me fut cependant pas possible de parler en particulier à la supérieure ce matin-là, et je dus à mes essais de simplicité d’être renvoyée assez vivement au dortoir:

--Tu t’es coiffée en goutte d’eau, c’est adorable! me dit une compagne au moment où nous nous mettions en rang.

Et, presque au même instant, la voix de la sœur Agathe s’éleva à son tour, mais sur un ton beaucoup moins encourageant.

--Mademoiselle d’Erlange! me cria-t-elle impérieusement, avez-vous trempé votre tête dans la fontaine? Allez vous sécher et vous recoiffer, je vous prie!

Une fois en haut, je me rendis compte de l’effet. Mes cheveux s’étaient remis à tirebouchonner de plus belle, et l’eau s’était amassée en gouttes au bout de toutes les frisures et un peu partout. Ce n’était pas laid certainement, mais c’était antimonacal, et j’essuyai vivement cet ornement intempestif, qui simulait les diamants à s’y méprendre.

Mon exaltation alla croissant jusqu’au milieu de la cérémonie; ces fleurs, ces lumières et ces cinq jeunes filles vêtues de blanc, dont les grandes jupes de satin balayaient le chœur, excitaient ma ferveur jusqu’à l’impatience d’en être là.

De très loin je voyais l’assistance, et, au premier rang, j’apercevais un grand jeune homme, un officier en uniforme dont les yeux me paraissaient rouges.

Était-ce un fiancé qui venait pour la dernière fois contempler sa fiancée? Quelque bruit de ce genre avait circulé parmi nous, et cela me sembla le comble du romanesque...

Mais, quand on apporta cinq cercueils béants, et que les mariées de tout à l’heure habillées maintenant en religieuses et cachées sous un grand voile noir, s’y étendirent pour entendre chanter l’office des morts, ma résolution sauta par une brusque volte; je sortis vivement mes clefs de mon corsage, et je m’en fus sans rien écouter, et grondée pour la dernière fois au couvent, afin d’apprêter moi-même et en toute hâte mon bagage.

A l’heure dite, j’étais au parloir, mon sac à la main, les yeux noyés de mes adieux et les mains embarrassées par les images et les cadeaux de la dernière effusion, mais si résolue, qu’Erlange m’apparaissait au loin dans un nimbe glorieux, et que je marchai vers la porte aussitôt que ma tante entra.

--Eh bien! dit-elle avec un geste de surprise, que signifie cela?

--Je suis prête à partir, répondis-je seulement et sans faire attention à une nuance de dépit bien marquée qui m’est revenue plus tard.

Je retrouvai de nouvelles larmes pour embrasser la supérieure, et, sans rien voir qu’un brouillard humide, je passai la porte.

--Gare de l’Est! dit ma tante en montant en voiture.

Et deux heures après nous roulions en chemin de fer, dans un silence digne des cinq nouvelles religieuses qui venaient de me chasser si inconsciemment de la maison du Seigneur.

A la gare où nous nous sommes arrêtées, la patache jaune qui fait le service du village n’attendait plus que nous; ma tante m’y poussa d’un geste, et, comme gagnée involontairement par son mutisme, je lui indiquais, par geste aussi, ma préférence pour la banquette du haut:

--Non, non! me répondit-elle d’un ton sec, vous ne me quitterez plus désormais.

Au village, Françoise et la carriole étaient là, et ce même soir, encore tout étourdie de ce brusque changement, je me retrouvais entre les quatre murs de ma chambre, dont je m’aperçus à mon vif étonnement que tous les meubles avaient été déménagés.

Dans cette nuit, ma bougie ressemblait à un lumignon funéraire; mes pas sonnaient comme dans une église, et en me voyant tout d’un coup si abandonnée et si perdue, je fis la seule chose raisonnable qui fût à ma portée et, assise sur le parquet, les deux bras passés autour de ma valise, je me remis à pleurer toutes les larmes que j’avais cru tarir le matin, et dont la source généreuse s’était rouverte à point. Quand ce fut fait, je me levai pour ouvrir ma fenêtre à un rayon de lune qui frappait au carreau, et remarquant pour la première fois combien la vallée qui nous isole de tout le pays est profonde et noire:

--Mon Dieu! ne pus-je m’empêcher de dire tout haut, qui viendra jamais me tirer d’ici?...

Et une bonne petite voix, que j’entends encore de temps en temps, me répondit à l’oreille:

--Lui, sois tranquille!

Et c’est depuis lors que je l’attends chaque jour, que je l’excuse chaque matin et que je l’espère sans relâche.

3 mars.

Décidément, écrire a du bon, et je prends goût plus que je ne l’aurais imaginé au cahier de Jean Nicolas.

Quand je suis devant lui, la plume en main, j’oublie tout le reste, et il me semble que je compte mes peines à quelque âme compatissante. Je me figure que j’ai près de moi un sourd-muet, que l’ardoise et la craie sont les compléments obligés de notre intimité, et je griffonne, je griffonne!...

Loin de lui, j’emmagasine soigneusement toutes les idées qui me viennent, et quand, rentrée dans ma chambre, je me mets à lui parler, je m’aperçois qu’une chose en entraîne une autre, et qu’après lui avoir dit ceci, il faut encore ajouter cela, sous peine qu’il ne comprenne plus rien à mes affaires!

Alors, il me faut remonter de plus en plus, tourner les pages, arroser ma bouteille, et l’oie du sacrifice doit préparer de nouveaux holocaustes, pour peu que le temps actuel dure encore quelques jours!

J’en étais donc restée à mon désespoir des premiers jours et aux paroles par lesquelles ma tante m’avait accueillie dans le parloir, et dont quelques mots m’avaient frappée particulièrement:

--Puisque vous n’avez pas trouvé à vous établir convenablement pendant ces deux années, m’avait-elle dit...