Part 5
Et l’un d’eux se met à polker! Les feuilles mortes En groupe d’or dansent autour du corbillard... Le port s’éteint... Je me tapis contre ma porte... Le cortège apparaît au fond du boulevard...
J’ai gravi l’escalier et j’allume la lampe. Ils sont derrière moi, ils montent lentement, Et j’entends le cercueil qui cogne sur la rampe... Ils entrent solennels dans mon appartement...
Au parfum délicat des robes suspendues, Aux tiédeurs des coussins pour l’amour préparés La mortuaire odeur du bois se substitue Et le fade relent des vêtements mouillés...
Ils sont tous là... La chambre est à peine assez grande. J’ai quelques fleurs au fond des vases. Les voici! Ils tiennent leur chapeau dans la main, ils attendent... Et leur cercle autour du drap noir s’est rétréci...
Ah! quand repartira ce cortège d’automne?... Quel est le cimetière où le mort dormira?... Le prêtre s’est assis et le chantre fredonne Et quelqu’un dans un coin esquisse une polka...
COMPLAINTEDE L’HOMME QUI S’EST PERDU
Je me suis perdu dans la ville immense. Chaque réverbère est un peu de sang. Chaque ruisseau luit comme une espérance Qui vous tord le cœur en disparaissant, En tâtant les seuils je vais, gémissant. A des carrefours je croise des danses. Je vois l’assassin guetter le passant Sur un boulevard gelé de silence. Je me suis perdu dans la ville immense.
Dois-je m’arrêter ou marcher toujours? Je passe le pont, j’ai peur et je cours. Le fleuve a crié; c’est mon nom qu’il crie. Dois-je m’arrêter à l’hôtellerie Des mauvais vivants qui sont sans amour? Voici la maison de la rêverie, Et voici l’église et ses quatre tours... Les portails sont clos, les portiers sont sourds, La ville est si vaste et l’espoir si court!...
Où sont les amis et la bonne hôtesse Et la table mise et les grands fauteuils? Quelle est la fenêtre et quel est le seuil Où je puis frapper pour que je confesse Que j’ai le corps las et le cœur en deuil? Aux jours de ma joie et de ma jeunesse J’avais des amis pour me faire accueil, Pour m’offrir leur vin et leur allégresse... Où donc les amis, où donc la jeunesse?...
J’entends des volets claquer sur les murs Et tourner des clefs au fond des serrures... C’est l’heure où chacun, le pur et l’impur, Pour la solitude ou pour la luxure Fait la porte close et la chambre obscure. Chacun a sur lui son morceau d’azur Faites-en aumône à la créature! Que les murs sont hauts, que les cœurs sont durs! J’entends les volets claquer sur les murs...
Et je suis tout seul dans la grande ville. L’hôpital se tait, les bouges sont morts... Un dernier reflet de lampe vacille... Mon pas fait sonner les pavés hostiles... La ville à présent est comme un grand corps Plein de gonflements et de corridors De pierre et d’airain, desséché, fossile, Rongé par le temps, marqué par la mort... Et je suis tout seul dans la grande ville...
Ville sans pitié, ville sans pardon, Ville des ingrats et ville des lâches! Je peux appeler, nul ne me répond. L’un a son sommeil et l’autre sa tâche Mystère que seul le soleil arrache. Pour l’homme perdu pas une maison! Pourtant quelque part le bonheur se cache... Mais je butte en vain à tous les perrons Ville sans pitié, ville sans pardon!...
LA CHAMBRE AUX RIDEAUX VIOLETS
SI PETITE EST LA CHAMBRE...
Si petite est la chambre aux rideaux violets! Un Bouddha y médite avec un bracelet De jade autour du cou qu’y mit la bien-aimée. Les tapis sont foncés, les étoffes lamées, Et quand je vais ouvrir la porte, l’on dirait Qu’il va s’évaporer le parfum d’un secret. Si petite est la chambre où sont de si grands rêves! Dans cet espace étroit des aurores se lèvent Comme aucun voyageur en quête d’idéal Ne put en contempler au pays boréal. Il y descend des soirs si pénétrés d’aromes, Où les murs ont des fruits et les lampes des baumes, Des soirs comme jamais n’en ont les équateurs. La bien-aimée y fait éclore plus de fleurs Que les plus chauds soleils qui brûlent les tropiques, Les étoiles d’été ne sont pas plus magiques, Les lunes sur les lacs n’ont pas plus de reflets Que la petite chambre aux rideaux violets...
LA SILENCIEUSE
Toutes quatre parlaient et riaient dans la chambre. Les cheveux dénoués de l’une sentaient l’ambre Et sa cheville avait un anneau de corail. Elle tendait vers moi l’aile d’un éventail Et me disait: «Pourquoi gardez-vous le silence?» La seconde vibrait d’un souvenir de danse, Elle se renversait et s’offrait comme un don Et s’arrêtait pour dire: «A quoi pensez-vous donc?» La troisième sortait d’une robe lamée, Et son épaule, ainsi qu’une pêche enflammée, Surmontait d’un feu bleu la naissance du dos Et son rire d’enfant jaillissait en jet d’eau. Puis elle me disait: «Qu’avez-ous?» La dernière, Sans bouger, de son corps, absorbait la lumière, Prenait tout le bonheur disponible entre nous. Elle agitait parfois le rayon d’un bijou Comme un phare gelé sur une mer sans île. Elle était près de moi et très loin, immobile, Son jeune front courbait son beau bras accoudé: Elle me regardait, mais n’a rien demandé...
QUE LA SOIRÉE EST BELLE...
Que la soirée est belle avec une odeur d’ambre, Le tabac, les coussins, la chaleur de la chambre, Devant le Bouddha d’or et le brûle-parfums, Auprès du souvenir d’un vieil ami défunt! A mesure que monte en tournant la fumée, Sa forme est moins lointaine et moins inanimée, Il fume à mes côtés, il me parle tout bas, Je pourrais le toucher en étendant les bras. «La mort n’a ni beauté, me dit-il, ni souffrance. C’est un état subtil analogue à l’absence Où l’on voit vaguement de loin les êtres chers. L’on n’a plus de désir puisqu’on n’a plus de chair, Et l’on n’a plus d’amour, hélas! n’ayant plus d’âme... Ami, je viens chercher le reflet de la flamme. L’ombre de l’amitié, l’image du regret, Car l’au-delà est sans chagrin et sans secret...» Alors, nous demeurons tous les deux en silence. Je sens autour de moi l’amicale présence Effacer le mystère, écarter les remords... Que la soirée est belle auprès d’un ami mort!
LE VISAGE ENFANTIN
Le visage enfantin et pervers regardait. Je voyais l’œil ouvert, la fixité des traits, Le fin profil tendu sur le long cou flexible Et l’admiration en elle était sensible Par le frémissement des ongles et des cils. L’amour, le tendre amour, cet éther trop subtil, S’était évaporé au soleil d’un visage. Le jeune homme était blond et svelte comme un page. Il mâchait une rose orange entre ses dents Et parfois crachait un pétale en la mordant. Il ne pensait à rien, fixait un point et même Il semblait ignorer les yeux comme deux gemmes Ardemment allumés près de lui, les chers yeux! J’étais très loin, j’étais très seul, à côté d’eux. Aucun mot ne fut dit. Les pétales tombèrent Un à un. Puis l’amie abaissa ses paupières Quand s’éloigna l’indifférent aux cheveux d’or. Ce fut tout. Quelque chose entre nous était mort.
LE VASE IMPARFAIT
Je ne puis m’empêcher de penser à leur corps. La jambe est-elle longue avec un duvet d’or, Le ventre a-t-il un pli et le sein est-il ferme? Quelles sont les beautés que les robes enferment Et quels sont les plaisirs en puissance, dormant Sous le zaimph quotidien que sont les vêtements? Comment, quand on le prend, ce corps doit-il se tordre? Quelle force ont ces dents sous ces lèvres pour mordre? Et quel étirement doivent avoir ces bras Lorsque la volupté s’apaise dans les draps. Le mystère de chair plus que celui de l’âme Est profond, douloureux, chargé de sang, de flamme. On le voit dans les nœuds des mains, les tons bistrés Des paupières, cet air tendre et désespéré Qu’ont les fronts féminins pliant sous le silence, Le souvenir amer et la vaine espérance. O forme, vase pur dont une anse a toujours Un défaut, versant l’eau des terrestres amours, Eternelle statue émanant sous le voile Une clarté comme n’en donne aucune étoile, Marbre changeant, fragile et toujours imparfait, Sans cesse je t’étreins et je ne t’ai jamais.
J’ENTR’OUVRIS DOUCEMENT...
J’entr’ouvris doucement la porte: elle était là, Parmi la soie éteinte et les ors sans éclat, Les ivoires jaunis, les fleurs inanimées, La laque des panneaux, le jade et la fumée. Elle dormait, un bras replié sous son cou. Par la robe écartée on voyait son genou Et l’élan de la jambe longue hors de l’ombre, Pareille au sureau blanc qui supporte un fruit sombre. Elle attendait, docile, et s’offrait en dormant. La lampe basse alors charbonna brusquement Comme une fleur d’argent qui jette de la suie. Ses pollens noirs sur nous retombèrent en pluie. Alors, moi, sur le seuil, je me suis souvenu De coussins sans couleur sous un corps presque nu, D’une heure évanouie et d’une chambre morte, Je me suis souvenu...--j’ai refermé la porte...
L’AMITIÉ ET LE BAISER
Je danse le bonheur, disait-elle, et légère Sous ses gazes, dans la fumée et la lumière Elle faisait tourner son buste de cristal. Je danse tout, l’espoir, les rêves et le mal... --Dansez les souvenirs... Elle dansa l’enfance, Le rayon disparu d’un soleil de vacances, Des passages de jeunes filles dans des parcs. --Dansez l’adieu d’amour et dansez le départ... La danse avait alors tant de mélancolie! --Dites-lui de danser l’amitié, dit l’amie Qui s’appuyait sur moi peut-être tendrement. Et la danseuse alors, qui voyait son amant Sourire au loin dans le miroir, baisa la bouche D’un baiser qui se pose et frôle sans qu’il touche, Sur l’image apparue en le verre embué, Et le dessin en demeura diminué, Puis s’effaça comme un baiser qui s’évapore. Et celle qui m’aimait d’amitié dit encore, Fixant longtemps mes yeux d’un regard sans espoir: --Oui, l’amitié, c’est un baiser dans un miroir...
TIGRESSE AUX ONGLES PEINTS
Tigresse aux ongles peints des restaurants de nuit, Mangeuse d’homme, qu’à son tour mange l’ennui, Bête de proie, ayant au cou trois rangs de perles, Qui fais pousser des cris lorsque tes reins déferlent, Sur le festin du lit qui tombe en rugissant Et qui sait détourner tes babines de sang Avec un rire plus cruel qu’une morsure, Je ne crains ni tes yeux de jungle et d’aventure Où passent des reflets d’eau croupie et d’acier, Ni ton long corps félin, avide et carnassier, Ni ta main de velours, je t’ai vaincue, ô bête! Car j’eus pour te dompter une chaîne secrète, Une cravache éblouissante et je te fais, A mon gré, te vautrer parmi les draps défaits. T’allonger sur le dos, te pâmer et te tordre, Ou remettre ta robe et tes bas sur mon ordre, En te cinglant de mon dégoût, de ma rancœur Et du néant d’amour qui me remplit le cœur.
LE COLLIER DE TURQUOISES
Elle vint à minuit, chaude, décolletée, Par les parfums, les vins et l’orchestre excitée, Et des odeurs de bal traînant dans ses cheveux. Elle enchanta l’appartement silencieux, Elle fuma, sauta dans les grands divans vides Et puis se dévêtit, languissante et splendide, Riant impudemment d’un rire provocant. Elle donnait le goût de mordre en la vainquant. Elle n’avait gardé qu’un collier de turquoises Mais demeura, sans que ses beaux bras se décroisent Sur ses seins durs, avec un brin de mimosa Dans sa bouche et pour s’amuser se refusa. Les abat-jour de soie avaient des ombres vertes Et j’allai m’accouder à la fenêtre ouverte, Le sang de mon désir à mes tempes battant. Alors Paris chanta dans la nuit de printemps, Rêves des boulevards et mystères des chambres, Tant de femmes au fond des lits tordant leurs membres! Le mimosa tomba des lèvres, le beau corps Vint frissonner contre le mien... Je dis alors, Écartant cette peau qui sentait la framboise: «Les bijoux vous vont mal...» Elle ôta ses turquoises.
BAISERS MORTS
Au fond de tant de lits ses reins se sont pliés Et tant de corps humains lui furent familiers! Elle s’est exposée aux regards de tant d’hommes, Elle a tant caressé, tant répandu le baume De ses lèvres, elle a tant de fois dit les mots Purs ou grossiers, qui sont nos plaisirs et nos maux, Et tant de fois sué cette sueur amère Dans la moiteur et la fatigue mortuaire Qui suit le dernier spasme et le dernier frisson, Que lorsque je m’endors sur son corps infécond, Elle doit, en fermant les yeux dans les ténèbres, Oublier quelles mains, quel front, quelles vertèbres Sont couchés là, quel est le visage et le nom De l’homme devenu ce soir son compagnon, Que ses amants anciens prennent ma place étroite, Que je sens leurs désirs défunts qui la convoitent, Leurs frôlements avec les tares de leurs corps Et que mon lit est plein de tous leurs baisers morts.
L’ENVOÛTEMENT
Il est dans un boudoir une affreuse poupée Faite de cire vierge et d’oripeaux drapée, Avec quelques cheveux mal collés sur le front. Le polissoir, le kohl et le peigne lui font Un cadre reflété par le miroir qui penche Sur la coiffeuse. Avec une fine main blanche La sorcière aux yeux noirs la touche et la pétrit. Son corps dans le peignoir garde l’odeur du lit Et le plaisir fait tressaillir les seins qui tremblent. La petite statue en cire me ressemble. C’est ma caricature avec mes vêtements. Quatre cierges vont éclairer l’envoûtement, L’air est lourd de l’encens que l’on brûle avec l’ambre. La grosse manucure et la femme de chambre Solennelles, s’associent, grotesques assistants, Et récitent tout haut la prière à Satan. Et la jeune sorcière aux yeux de jeune fille Rit et perce mon cœur par trois fois d’une aiguille.
LA BÈTE
La bête est quelque part dans mon appartement. Je ne fais pas de bruit, je marche doucement; Si je pouvais dormir avant qu’elle s’éveille! Mais je sens qu’elle est proche et qu’elle me surveille. En vain entre mes draps je cherche à me tapir, Tout à coup, d’un seul bond, elle vient s’accroupir Sur ma poitrine, elle la fouille de son ongle, Avec ma peur, avec ma douleur elle jongle Et son mufle heurtant mon cœur comme un marteau, Dans sa patte de marbre elle tient mon cerveau. O bête! Jalousie affreuse aux cent visages! Tu m’écorches par le supplice des images... Je vois la bien-aimée entre des bras, pliant, Se renversant pâmée avec des yeux brillants Et le torse éperdu lancé de tous ses muscles Dans l’élan de l’amour que coupent des cris brusques. Toute la nuit la bête est là qui me fait voir La bien-aimée au fond des obscènes miroirs Avec tous les détails délicats de sa forme. Dormir! pouvoir chasser la vérité difforme, La bête aux visions, le monstre aux ongles clairs! Mais elle est toujours là dans les minuits amers, Elle souffle une haleine infecte, elle renâcle Et toujours ses yeux verts reflètent le spectacle, La scène, sur le lit d’hystérie et d’horreur. Il faut, pour que la bête apaise sa fureur, Que le matin naissant dans les carreaux jaunisse Et je m’endors enfin, brisé par le supplice.
ELLE SENTAIT LE THYM...
Elle sentait le thym, la fraise et la jeunesse... Elle était si sensible à la moindre caresse! Elle s’abandonnait pour un bouquet de fleurs. Elle sentait l’épi, la grappe et le bonheur... Les effluves du soir lui rougissaient la bouche. Elle faisait voler sa jupe et ses babouches Pour un brin printanier de jeune volupté Et la chaleur des yeux la faisait palpiter. Elle avait de l’orgueil à n’être pas fidèle, Hors des draps émergeait son torse de modèle Et ses reins dont l’élan a ravagé nos nuits. L’absence de plaisir était son seul ennui. Elle sentait les prés, la fougère et la vie... Créature charnelle et jamais assouvie, Elle criait d’amour quand on lui faisait mal Et vous mordait la peau de ses dents d’animal. Elle sentait le buis, le sureau, la pistache... Il fallait alterner le sucre et la cravache Pour posséder ce corps qui n’aimait qu’être nu. Elle riait, tendant ses seins d’enfant menu. Dans sa bouche on buvait la saveur des fruits aigres... Avec ses cheveux courts, ses hanches un peu maigres, Elle offrait quelquefois des grâces de garçon, Elle se renversait avec de grands frissons. A présent, je suis loin, on l’a prise peut-être, Ainsi qu’un bijou rare et savamment poli, Ainsi qu’un chien enrubanné qui cherche un maître, Une bête de luxe à jeter sur un lit...
LE MIROIR OVALE
J’avais tout disposé, le parfum, le peignoir, Les babouches de soie et d’or, le collier noir, La boîte de cristal pour mettre ses opales Et le miroir d’argent, dont elle aimait l’ovale. Elle n’est pas venue. Une femme passait. Je l’appelai, j’ouvris la porte. Elle sentait La laine, le café, la fatigue et la brume. Vite, je lui donnai, pour qu’elle se parfume, Le flacon. A son cou je mis le noir collier Et les babouches d’or et de soie à ses pieds. Le cristal retentit des épingles tordues Et j’eus la nouveauté d’une épaule inconnue. Mais quand sa main toucha l’ovale du miroir Son haleine ou la mienne empêchait de s’y voir, Faisait dans la buée un dessin de visage... J’ai cassé le miroir à cause de l’image...
OTE TES VÊTEMENTS...
«Ote tes vêtements, étends-toi sur le lit...» Et je la sentirai dans l’ombre qui rougit, Les doigts tremblants au col de sa robe montante, Une rose effeuillée au corsage, hésitante Et déchirée au fond de sa chair par les mots. Ses yeux auront les tons de laque des émaux Sous l’or épais des cils qui se mettront à battre, Ils deviendront plus grands, plus troubles, plus bleuâtres, Elle défaillira sous la brutalité Des gestes et voudra de ses doigts écartés Dérober à demi son regard aux caresses. La crudité des mots augmentant sa faiblesse La fera crier de révolte en se donnant Et mes lèvres des creux de son corps frissonnant Feront courir la volupté comme une eau vive Dans sa froideur de braise et sa pudeur lascive...
LE PASSAGE DE LA BELLE HEURE
La belle heure est venue et nous n’avons rien su. Elle a sans doute ouvert la porte à notre insu, Elle n’a pas sonné, elle a glissé sans geste. Elle était près du feu merveilleux et modeste. Nous n’avons pas été tous deux bien accueillants, Toi, tu cachais ton beau visage souriant, Tu n’as pas fait de thé, tu disais des paroles Au hasard, tour à tour amicales, frivoles, Et moi je calculais l’ennui de ces moments. Celle qui vient nous voir pourtant si rarement, Disparut sans adieu comme sans bienvenue... Une belle personne, ai-je dit, est venue. Nous l’avons ignorée alors qu’elle était là. Je ne vois qu’à présent son charme et son éclat. C’est dans le grand fauteuil qu’elle s’était assise. Sa robe était en soie éteinte, amande et grise, La chambre est parfumée avec son souvenir. Nous laisserons la porte ouverte à l’avenir... Pourvu que son image aux miroirs se révèle? Quel regret de s’être ennuyé à côté d’elle! On ne le sait qu’après! Qui donc nous préviendra Quand l’heure du bonheur doucement entrera...
CELUI-LA, JAMAIS PLUS...
Quand tu reposeras près d’un autre, la nuit Et que tu veilleras, comptant le temps qui fuit, Écoutant bourdonner ton ardeur à tes tempes Ou regardant trembler sur les tapis la lampe, Peut-être croiras-tu me voir auprès de toi. Ce seront mes cheveux où glisseront tes doigts. Ce sera mon épaule à côté de la tienne. Ce sera la présence et la chaleur ancienne. Alors, te rappelant l’étreinte sur mon cœur, Peut-être voudras-tu dans un plaisir trompeur Ressusciter l’amour de ces nuits disparues. Au bercement des bruits qui montent de la rue, Au même creux du lit creusé par vos deux corps, Tu chercheras à retrouver le frisson mort Et trois fois tu m’appelleras du fond de l’âme Et du fond de ta chair désireuse de femme. La lampe tremblera toujours sur le tapis Et les bruits monteront de la rue, assoupis, Tu fermeras les yeux pour mieux voir apparaître La volupté sortant du mystère de l’être, Tu tiendras des cheveux, des vertèbres, des bras, L’antique forme humaine en les ombres des draps, Mais le baiser vivant sur nos lèvres fermées, Celui-là, jamais plus, vois-tu, ma bien-aimée...
LE FANTÔME
Je revois quelquefois dans les glaces nocturnes, Ton visage, l’éclat de tes yeux taciturnes Et tes doigts effilés en ivoire malade. J’entends auprès de moi tes talismans de jade, Le frôlement perdu des robes familières... O vertu des miroirs dans les nuits solitaires! Je m’approche et je tends les bras vers ta pensée Et je vois ton image un peu moins effacée, Dans le clignotement des lampes qui s’endorment. Au bout d’un chemin blanc se précise ta forme. L’air de ma chambre close est plein de ta présence. Le grand mystère ouvre ses portes de silence Pour me rendre, encadré des colliers et des gemmes Et du peigne d’argent, le sourire que j’aime. O bouquet de pavots où se cache une rose! Je suis près du miroir et tendrement j’y pose Un baiser. Et voilà qu’une vie délicate Fait trembler les rideaux, brûler les aromates. J’entends le linge mort qui bouge dans l’armoire Et tes bijoux tombant dans la coupelle noire Et le papier froissé des livres que tu touches. Je vois ressusciter tes petites babouches, Ton peignoir noir et or aux nuances passées... Mais le baiser finit... Mes lèvres sont glacées... Voilà la chambre morne où l’air est moins fluide... Miroir terni! Peignoir défunt! Babouches vides!...
LE COMPAGNON
Il a les pieds feutrés, il est masqué de noir... Il marche sans lanterne à travers les couloirs... Il fait le long des murs un bruit de feuilles mortes... Il gravit l’escalier, il en touche les portes Et sous les paillassons il ramasse les clefs... Il entre... Son visage est rougeâtre et pelé, Il a la jambe grêle et le crâne difforme. Il se tient, grimaçant, auprès de ceux qui dorment Ou de ses doigts sans ongle il caresse leurs yeux. Par son attouchement humide, les cheveux Se détachent, un mal blanchâtre vient aux bouches, Une corruption gagne la chair qu’il touche. C’est pire pour le cœur. Fermez la porte, allez, Et sous le paillasson ne laissez pas la clef. C’est toujours lui qui vient, non la visite chère. Je le sais. C’est pourquoi j’allume les lumières, Je prépare un souper, je me mets en habit Et j’attends, solennel, cette hôte de minuit, Parmi tous les reflets électriques des glaces. Le monstre vient, ricane et je lui dis: Prends place Devant moi. Il s’assied. Son œil malade luit. Il enlève son masque. O seigneur! Et la nuit Est longue. Nous buvons. Jamais je ne m’écarte S’il s’approche de moi. Sais-tu jouer aux cartes? Non. Moi non plus. Lis-tu des livres? Non, jamais. Surtout ne parle pas de celle que j’aimais... Nous buvons. As-tu froid? Voici la couverture. On entend un laitier passer dans sa voiture... Quand le bonheur s’en va, vois-tu, c’est pour toujours... Et nous nous endormons tous deux au petit jour...
FEMME AUX BIJOUX
Un piano bleuté Couleur de nuit d’été, Des tentures mauves En velours byzantin, Des bijoux, des écrins, Sur des peaux de fauves,
Du feu, des miroirs froids, De vieux panneaux chinois, Des cuivres, des laques... Dans un vase en cristal Se mêlent le santal Et la sandaraque...
Les rideaux sont épais, Le jour ne luit jamais, C’est le lieu que j’aime... Et sur ton ventre impur Tu fais couler l’azur, Le grenat des gemmes.
Ah! laisse à tes genoux Ce ruisseau de bijoux, Ce torrent de bagues, Car il n’est de saphir Qui vaille un souvenir Dans tes grands yeux vagues.
Je préfère aux anneaux Sculptés dans les métaux, Aux splendides chaînes, Aux perles par milliers, L’invisible collier Tressé de mes peines.
Sa forme et sa beauté, Ni ce qu’il m’a coûté Afin qu’il existe, Tu ne sais pas cela. Tes yeux ont plus d’éclat Lorsque je suis triste.
Voir tes yeux noirs verdir Est mon plus cher plaisir Et tous les topazes Semblent moins orangés Que ton corps allongé Sans turban, ni gaze.
Aussi voici ce soir Le collier aux grains noirs Que seuls mes yeux voient. Des perles de mes pleurs, Du fil de mes douleurs, Tu feras ta joie.
L’AME DES PAVOTS MORTS
L’âme des pavots morts monte dans la fumée... Je contemple, étendu, les visages humains, Les meubles délicats, les choses bien-aimées, Bercé sur le vaisseau de l’opium divin.
L’homme à tête de chien se penche sur la lampe, La femme aux anneaux d’or avec son corps étroit, Ainsi qu’un serpent blond et métallique rampe, Ondule et me saisit et s’enroule sur moi.
Une autre, épaisse et fauve, ainsi qu’une crinière, Fait tournoyer dans l’air ses boucles de lion, Tandis qu’un peu plus loin les yeux d’une panthère Fixent sur moi le vert glauque de leur rayon.