Part 6
En outre, s’occuper du ménage l’agaçait. Elle n’y portait qu’une attention intermittente et toujours fort distraite. Que de fois je la vis interrompre ses comptes avec la servante pour courir à son piano et reprendre les passages les plus ardus d’un opéra qu’elle étudiait depuis quelques jours. Elle ne le quittait pas avant de s’être assimilé la pensée de l’auteur. Quand elle y était parvenue, elle m’appelait et, faute d’un public plus compétent, me jouait le morceau avec une joie triomphante. Moi, j’applaudissais et m’exaltais à son exemple.
Cependant la bonne se donnait du loisir. La poussière veloutait les meubles. Les repas étaient gargottés va-comme-je-te-pousse; l’argent s’évaporait, car on devine que l’anse du panier se livrait chez nous à des cabrioles ingénieuses et à des pas redoublés.
Mais les minutes où, en guise de préceptes, je ne recevais que de fiévreuses impressions musicales étaient clairsemées. Plus souvent ma mère, qui s’exaspérait de me voir flâner, oisif, autour d’elle, m’envoyait «prendre l’air» dès le matin. Par là je contractai de nouveau ces habitudes de vagabondage dans les rues où je m’étais dépensé avant mon internement au collège.
Pourtant il arrivait que ma mère s’aperçût, par éclairs, et comme au sortir d’un songe, de mon inaction. Aussitôt elle échafaudait tout un programme d’études régulières et me l’exposait en un flot de paroles qui tendaient à me démontrer que je devais me préparer pour le Conservatoire. Ensuite je viserais à monter sur les planches comme baryton d’opéra-comique. Je ne sais quelle fantaisie de son imagination lui faisait croire que j’étais doué pour cet emploi.
Or, rien de moins exact. A dix-sept ans, je ne connaissais pas une note de musique et j’étais bien trop féru de littérature pour envisager une autre carrière.
Je le lui disais d’une façon fort nette et j’ajoutais que je me sentais tout prêt à devenir un travailleur zélé, pourvu qu’elle me laissât suivre mes goûts.
Elle se fâchait. Moi aussi. Et c’était à qui crierait le plus fort. Cela se terminait, de son côté, par un déluge de larmes et par l’octroi solennel de sa malédiction, tout comme si nous représentions devant un parterre pantelant l’acte le plus horrifique d’un noir mélodrame. Pour moi, je jurais, en vociférant, que je serais littérateur.
Ce conflit saugrenu se prolongea deux mois au cours desquels je fus maudit, sans trop m’en émouvoir, quatre fois par semaine environ. Au bout de ce temps, un fossile qui fréquentait la maison suggéra la plus étrange des idées à ma mère.
C’était un vieillard cacochyme, mis à la retraite après avoir raclé, quarante ans, de la contrebasse à l’orchestre du théâtre de la Monnaie. Il piquait l’assiette à notre table avec persévérance. Puis, l’hiver, il se recroquevillait au coin du feu, en prisant d’une manière dégoûtante; l’été, il s’éternisait parmi les géraniums du balcon et déléguait des renvois vineux aux passants. Ma mère, par bon cœur, souffrait sa présence; je soupçonne même qu’étant fort distraite, elle ne faisait guère plus attention à lui qu’à un meuble hors d’usage.
Les choses étant ainsi, comment advint-il que ce débris rabâcheur et puant lui parut soudain une incarnation de la sage Minerve? Pourquoi se mit-elle à prendre ses avis comme s’ils méritaient d’être écoutés avec une profonde déférence?
Ce sont là deux énigmes dont je n’ai jamais pu trouver le mot.
Quoi qu’il en soit, le barbon lui inspira de me placer chez un commerçant! Assurément, depuis mon arrivée, j’en avais entendu de fortes, mais cette turlutaine dépassait toutes les autres. Ma mère s’en éprit tellement qu’elle ne cessa plus d’en parler.
Son conseiller improvisé ignorait totalement ce que c’est que le commerce. Elle-même, n’ayant jamais vécu que pour et par la musique, n’était pas mieux renseignée. N’importe, elle me voyait déjà potentat de quelque vaste caravansérail tel que _le Printemps_ ou _le Bon Marché_. Pendant plusieurs jours, elle m’obséda de ses imaginations sur ce thème.
J’en fus d’abord étourdi comme si j’avais reçu un coup de matraque sur le crâne et je gardai un silence d’ahurissement. Mon second mouvement fut de me rebiffer avec la dernière énergie. Puis, à la réflexion, je me dis que mieux valait gagner du temps. Après tout, entrer comme aspirant-calicot dans une maison de tissus ou ailleurs, cela m’était fort égal puisque, dans quelque emploi qu’on me colloquât, j’étais absolument décidé à ne rien faire--sauf de la littérature.
J’acquiesçai donc, pour le plus grand contentement de ma mère, que je n’avais pas accoutumée à tant de docilité.
Notre contrebassiste au rancart fréquentait au café où il allait tous les soirs, un commissionnaire en marchandises diverses avec lequel il jouait aux dominos. Celui-ci, à peu près retiré des affaires, ne conservait qu’un employé pour sa correspondance, qu’il raréfiait de jour en jour. Par coïncidence, le dernier en date venait de le quitter pour une firme plus active. Le musicien posa ma candidature. M’ayant vu noircir du papier--ébauches de poèmes ou de romans--il croyait, de très bonne foi, que j’étais entièrement capable de rédiger tout ce qu’on voudrait.
Sur sa parole, le négociant m’accepta comme scribe et apprenti-comptable. Il se réjouit même de me former aux finesses d’un métier qu’il tenait, cela va sans dire, pour le plus beau du monde.
Dès le lendemain, j’entrais en fonction. M. Vanderstraeten, mon patron, n’était pas un malotru. Il se montra plein de mansuétude à mon égard et mit du soin à m’initier aux secrets de la mécanique commerciale. Malheureusement pour lui, je n’y entendais rien et, pis encore, je m’en désintéressais de parti pris. Pas une seule fois je ne réussis à établir une facture. Quant à la correspondance, elle me fut un prétexte à exercer mon humeur facétieuse. Je jugeais le style en usage entre négociants tout à fait hideux. Les formules convenues, les phrases gourmées ou patelines qui l’émaillent me semblaient d’une telle platitude que j’inventai de les remplacer par des tirades hautes en couleur d’après les traditions les plus échevelées du romantisme.
Je crevais de rire en relisant ces épîtres hétéroclites. Mais M. Vanderstraeten, qui goûtait peu la plaisanterie, me les faisait recommencer, après quelques reproches pas bien sévères. J’en profitais pour y ajouter de nouvelles truculences et j’y mêlais des citations de mes auteurs favoris.
Il fallait que mon patron fût doué d’une grande patience pour ne pas me mettre à la porte sur-le-champ. Au contraire, il se dit qu’à la longue, je m’amenderais. En attendant, il eut la bonhomie de reprendre lui-même la rédaction de ses lettres d’affaires. Entre temps, il désira que j’apprisse «comment on fait fortune».
C’était le titre que portait un in-quarto massif dont il me fit cadeau en me recommandant de l’étudier avec dévotion.
J’emportai le volume sans l’ombre d’une objection. Mais une fois seul dans la petite pièce qui me servait de bureau, je m’écriai:
--S’il se figure que je vais me ravager l’esprit sur ce stupide bouquin, il se trompe fort. Qu’ai-je de commun avec les opérations de Bourse, l’escompte et autres saletés de ce genre?... Il aurait agi d’une façon plus intelligente en me donnant ce bel exemplaire de _La Légende des Siècles_ qui enrichit sa bibliothèque et dont, je le parierais, il s’est gardé de lire la première strophe!...
Sur quoi, je jetai le manuel de finances dans un placard humide où l’on rangeait des balais et des torchons et je l’y laissai moisir en une obscure solitude.
N’avais-je pas, pour tuer les heures, d’une façon plus utile à mon sens, les livres d’un cabinet de lecture où je m’étais abonné en cachette? J’y découvrais la littérature contemporaine. Ce qui ne m’empêchait pas de poursuivre la fabrication d’un poème épique: _les Argonautes_, commencé dès avant ma sortie du collège. Conquérir, dans une atmosphère de rêves, la Toison d’Or avec Jason, cela me paraissait beaucoup plus urgent que d’apprendre l’art d’entasser des ors réels sous l’égide de M. Vanderstraeten.
Si débonnaire que fût ce brave homme, il finit par douter de mon avenir commercial. Après quelques hésitations, car il craignait de me faire de la peine, un matin, il m’allongea quelque monnaie--Dieu sait que je ne méritais pas cette largesse,--en me priant de ne plus revenir au bureau.
--Vous y perdez votre temps, me dit-il, et, du reste, je crains que vous ne soyez pas fait pour le commerce.
--Vous avez parfaitement raison, répondis-je.
Il me considéra d’un air qui prouvait que, malgré mes incartades, je lui inspirais de la sympathie, voire de la pitié, car il soupçonnait l’incohérence où nous vivions, ma mère et moi.
--Qu’allez-vous essayer maintenant? reprit-il.
--Je me ferai soldat, déclarai-je.
C’était, en effet, le projet que je nourrissais depuis quelques mois. J’avais dix-huit ans et je ne voyais pas d’autre moyen de me tirer du milieu sans consistance où je risquais de gâcher ma jeunesse d’une façon irrémédiable.
--Ce n’est pas une mauvaise idée, dit M. Vanderstraeten, en France il y a là une carrière d’avenir.
Il me serra vigoureusement la main et nous nous quittâmes très bons amis.
Péripétie inattendue, ma mère renonça sans récriminer à ses illusions commerciales me concernant. Elle ne reparla pas non plus du Conservatoire. Sans doute l’idée la séduisit que j’allais revêtir un uniforme qu’elle supposait élégant. Peut-être aussi éprouva-t-elle du soulagement à la pensée que, libérée de ma présence intempestive, elle pourrait se donner toute à la musique et--qui sait?--composer une marche guerrière pour célébrer mon élévation indubitable et prochaine au grade de général.
Mais alors, dira-t-on, pourquoi m’avoir retiré du collège?
Oui, pourquoi? Je me le demande encore...
Quoi qu’il en soit, elle consentit à mon départ pour l’armée. Muni de son autorisation, je gagnai Mézières et j’y contractai le 1er septembre 1881 un engagement de cinq ans au 12e cuirassiers qui tenait garnison à Angers.
CHAPITRE V
AU RÉGIMENT
Outre le motif que j’indique à la fin du précédent chapitre, il se peut que j’aie été porté à m’engager d’abord par un certain penchant vers les choses de la guerre qui me restait de la ferveur napoléonienne dont ma petite enfance fut imprégnée. L’atavisme aussi a dû m’influencer car, si loin que remonte le souvenir, il y eut des soldats dans ma famille paternelle. Le dernier en date était mon oncle Adolphe, mort capitaine de zouaves, à Solférino. C’est en mémoire de lui que ce prénom me fut donné.
Mais il semblait probable que, vu l’esprit d’indiscipline et de révolte dont j’avais fourni tant de preuves, le régiment ne me modifierait pas et que j’y deviendrais bientôt un pilier de salle de police ou ce qu’on appelle en argot militaire un _tire-au-flanc_.
Eh bien, l’événement démentit toute prévision à cet égard. Non seulement je m’adaptai très vite aux exigences parfois pénibles du métier, mais encore je fus, je puis le dire sans vanité puérile, un bon soldat.
Par une disposition vraiment providentielle, cette vie si rude, si nouvelle pour moi, me fit reprendre conscience de la réalité. Si j’étais demeuré dans le civil, comme, fils de veuve, c’était mon droit[6], j’aurais encouru le péril de sombrer dans la rêvasserie romantique au point de me détériorer l’entendement ou de m’empêtrer d’une façon si étroite dans l’aberration révolutionnaire que je n’aurais pas conservé assez d’énergie pour rompre, à temps, les mailles de cet absurde filet.
[6] En ce temps-là, les fils de veuve étaient exemptés du service militaire.
Au régiment, j’eus cent devoirs terre-à-terre à remplir. Tenir mes armes propres, bien panser mon cheval, apprendre l’exercice et l’équitation. Cela demandait de la ponctualité et une docilité toujours attentive. Il fallait exécuter, sans discussion ni murmures, des ordres dont souvent je ne saisissais pas l’utilité immédiate. Si je sortais, il fallait rentrer à heure fixe. Enfin il fallait me plier à vivre, sans cesse, avec des camarades paysans ou plébéiens, moins cultivés que je ne l’étais, mais qui, en revanche, possédaient certaines qualités dont l’acquisition me fut profitable.
Si je prétendais que mes humbles occupations et le contact perpétuel des êtres frustes qui m’entouraient me furent, dès le début, très agréables, on refuserait de me croire. Il y eut des moments où je trouvais dur de balayer l’écurie, de porter des civières de crottin au tas de fumier, d’accueillir, avec une feinte bonne humeur, les plaisanteries lourdes de la chambrée et les épithètes malgracieuses dont nos instructeurs se montraient prodigues. Mais le sentiment ne tarda pas à naître en moi que ces corvées et ces froissements d’amour-propre m’étaient salutaires. Je cessai de me tenir pour le centre du monde; j’appris la modestie en constatant que plusieurs de mes émules, à l’école des élèves-brigadiers, montaient mieux que moi et maniaient le sabre avec plus de dextérité; j’appris surtout les bienfaits de l’obéissance réfléchie à une règle qui, à l’époque, était très rigide.
Du sérieux m’entra dans l’âme: je vécus avec la pensée que _servir_ le pays sous l’uniforme était une noblesse, et que je devais m’en rendre digne en prenant des habitudes de dévouement et d’abnégation.
D’autre part, mon physique, robuste de naissance, acquit un surcroît de vigueur et d’endurance. Menant une vie active, toujours à l’air et en toute saison, par la gelée, par la pluie, par le vent, par le soleil, je jouissais d’une santé si imperturbable qu’en cinq ans je ne fis pas un seul jour d’hôpital ou d’infirmerie. Je l’ai conservée telle jusqu’à la quarantaine.
Lorsque, sans grand délai, je pus coudre sur mes manches des galons de laine rouge puis d’argent, je fus un gradé qui mérita de bonnes notes pour la tenue de ses hommes, leur instruction technique et la précision de leurs mouvements sur le terrain. J’obtins beaucoup d’eux parce que je ne les persécutais pas d’exigences tatillonnes ni ne les tarabustais à-tort-et-à-travers.
Je leur disais seulement:--Si vous me faites punir, je saurai vous rattraper. Que chacun travaille de son mieux, je n’aurai pas à sévir.
Faisant appel à leur fierté, je leur disais aussi:--Vous ne voudriez pas qu’il soit dit que notre peloton manœuvre plus mal que les autres.
Enfin je confiais, pour une grande part, la formation des recrues à leurs anciens. Le résultat était excellent. Grâce à ma méthode, je n’eus jamais à infliger de punition. Ceci est à la lettre.
D’ailleurs tout le régiment, bien commandé, tenait un rang des plus distingués dans la cavalerie de la région. Les généraux inspecteurs le voyaient d’un bon œil.
Il faut dire qu’en ces temps, pas très anciens, le recrutement régional, avec ses inconvénients multiples, n’existait pas. Les permissions étaient rares; la discipline beaucoup plus stricte qu’elle ne le fut par la suite. On cultivait l’esprit de corps. Et enfin les miasmes du socialisme n’infectaient point la caserne, d’autant qu’il était sévèrement et judicieusement défendu d’y introduire des journaux, de quelque nuance politique qu’ils fussent.
De la sorte, on avait une armée solide et ne ressemblant en aucun point aux milices sans cohésion que s’entêtent à réclamer les disciples de feu Jaurès.
Ah! certes, nous ne réalisions pas non plus le vœu que le rhéteur inepte Jules Simon formulait en ces termes à la fin du second Empire: «Nous demandons une armée qui ne possède à aucun degré l’esprit militaire!»
Et ce n’étaient pas nos officiers qui, sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, auraient donné satisfaction à ce précurseur du défaitisme. Passionnés pour leur profession, mus par le désir de constituer une armée capable de tenir tête à l’Allemagne et surtout de reprendre les provinces volées par l’ennemi héréditaire, ils se donnaient tout entiers à cette tâche essentielle.
A cet effet, ils dressaient la troupe avec une sollicitude infatigable. Mais tout en maintenant la hiérarchie, ils se gardaient de traiter leurs hommes en machines sans âme comme cela se voit couramment chez les Boches. Ils ne se désintéressaient ni de leur bien-être matériel, ni de leur moral. Ils s’efforçaient de développer en eux l’amour de la patrie et le sentiment que combattre pour elle était un titre à la gloire. Comme ils s’adressaient aux fils d’une race depuis des siècles propres aux vertus guerrières, ils enregistraient des résultats fort appréciables.
Eux-mêmes, en dehors des exercices et des prises d’armes collectives, travaillaient âprement à perfectionner leurs aptitudes. Ils n’étaient pas «les fêtards» imbéciles qu’une légende d’origine démocratique commençait à dénoncer pour la plus grande joie des survivants de la Commune. Issus, pour la plupart, de familles appartenant à la noblesse terrienne, ne possédant que des revenus médiocres, attachés par tradition à la Monarchie légitime, on ne peut dire qu’ils aimaient la République. Ils aimaient la France, ce qui n’est pas du tout la même chose. Sans doute, entre eux, ils jugeaient le régime avec une sévérité motivée. Mais ils évitaient de fréquenter les salons où l’on s’occupait de politique et ne manifestaient point leur opinion devant les soldats. Une seule fois, je les vis déroger à cette règle de conduite. Je dirai tout à l’heure en quelle occasion.
Dans leurs relations avec nous, simples soldats et gradés subalternes, ils se montraient fort courtois et même affables. Je n’ai connu qu’une exception: un capitaine que l’intempérance rendait sottement tracassier et mal-embouché lorsque l’absinthe, dont il avait pris, paraît-il, la désastreuse habitude en Algérie, menait tapage dans sa cervelle. Les hommes, par allusion à la couleur de sa boisson favorite, l’avaient surnommé _Vert-de-gris_. Ses collègues le tenaient à l’écart. Les lieutenants et les sous-lieutenants de mon escadron lui marquaient la plus grande froideur et n’entretenaient avec lui que les rapports nécessités par le service. Le colonel ne pouvait le souffrir. Il le punissait constamment et n’eut pas de cesse qu’il n’eût provoqué sa mise en réforme. Ce fut un soulagement général quand il s’en alla, car tout le monde considérait son vice comme un déshonneur pour le régiment.
Combien différents nos autres officiers! Aussi étaient-ils respectés et mettait-on du zèle à les satisfaire. Pour certains, on éprouvait une sincère affection. Parmi ces derniers il y avait mon chef de peloton, M. de Condat. Nos cuirassiers l’adoraient. C’est à qui le lui témoignerait par sa promptitude à lui obéir aussi parfaitement que possible. Il le méritait par son équité, sa ferme douceur et son extrême politesse. La phrase la plus acerbe que je l’entendis prononcer, lorsque quelque chose clochait à la chambrée ou à la manœuvre, la voici:--Voyons, Retté, c’est absurde! Dites donc à nos garçons de faire un peu attention!...
Cette réprimande si mesurée suffisait. Tout marchait de nouveau à merveille.
Jamais M. de Condat ne prenait de ces airs distants qu’affichent volontiers les parvenus. Sans nulle morgue, aux moments de repos ou sur la route, il causait souvent avec moi de choses d’art et surtout de musique dont il était grand amateur.
Il y avait alors au Grand-Théâtre d’Angers un orchestre excellent, des chanteurs passables et, le dimanche après-midi, des concerts classiques fort bien organisés par le marquis de Foucauld. M’y sachant fort assidu, mon lieutenant m’en demandait mon impression lorsque quelque contre-temps l’avait empêché d’y assister lui-même. Tandis que nous gagnions le terrain, lui en tête du peloton, moi en serre-file, chacun à sa place réglementaire, il me faisait venir à côté de lui. Tout en chevauchant botte-à-botte, il m’interrogeait sur le spectacle de la veille ou sur la dernière audition de Beethoven ou de Mozart. Nous n’étions pas toujours d’accord sur le mérite des solistes ou sur la valeur de l’opéra en cours de représentation. J’argumentais avec feu, selon ma nature. Lui gardait toujours un ton calme, selon la sienne. Et nous allions, discutant, jusqu’au débouché dans la plaine calcaire où nous faisions la manœuvre. Alors M. de Condat lançait un commandement pour faire passer le peloton de la formation en colonne par quatre à la formation en bataille. Il redevenait le chef avisé qui, tenant ses hommes bien en main, leur enseignait les évolutions les plus compliquées. Les connaisseurs apprécieront sa maîtrise par ce détail qu’il nous faisait exécuter des conversions à pivot mouvant au galop sans que l’alignement fût rompu. Mais aussi quelle ardeur à le contenter nous y mettions!
Ce sont là de petits faits. Je les crois significatifs, comme tout ce que je viens d’écrire sur nos officiers dans leurs rapports avec la troupe. J’ai pris d’autant plus de plaisir à les assembler qu’ils se réfèrent à une époque où l’armée n’était pas encore stupidement et odieusement calomniée. Alors, tout le monde était patriote même, sauf quelques disciples du Juif bochisant Karl Marx, les socialistes.
Depuis, nous avons assisté à l’éclosion d’un clan d’écrivains antimilitaristes qui décriaient l’armée parce que, durant leur volontariat, ils n’avaient pas été traités--estimaient-ils--avec la considération que réclamaient leurs hautes capacités intellectuelles.
Si je ne me trompe, ce fut ce tarabiscoteur plombagineux d’Abel Hermant qui donna le signal avec son _Cavalier Miserey_. Il reçut, du reste, une verte leçon de M. Anatole France. Je citerai un fragment de cette critique, ne fût-ce que pour montrer à quelle distance du bolchevisme l’auteur de _Sylvestre Bonnard_ se tenait alors. Après avoir blâmé le fiel recuit dont s’imprègnent maintes pages du roman, M. Anatole France conclut:
«Ce serait me flatter, sans doute, que de croire que l’honorable colonel du 12e chasseurs s’inspirait de ces idées quand il rédigea l’ordre du jour par lequel il interdisait à ses hommes la lecture du _Cavalier Miserey_. En ordonnant que tout exemplaire saisi au quartier fût _brûlé sur le fumier_, le chef du régiment avait d’autres raisons que les miennes, et je me hâte de dire que ses raisons étaient infiniment meilleures. Je les tiens pour excellentes: c’étaient des raisons militaires. On veut l’indépendance de l’art. Je la veux aussi; j’en suis jaloux. Il faut que l’écrivain puisse tout dire; mais il ne saurait lui être permis de tout dire de toute manière, en toute circonstance et à toutes sortes de personnes. Il ne se meut pas dans l’absolu. Il est en relations avec les hommes. Cela implique des devoirs. Il est indépendant pour éclairer et embellir la vie; il ne l’est pas pour la troubler et la compromettre. Il est tenu de toucher avec respect aux choses sacrées. Et s’il y a, dans la société humaine, du consentement de tous, une chose sacrée, c’est l’armée.» (_La Vie littéraire_, tome I, page 79).
Toutefois, la lourde diatribe de M. Hermant doit être considérée comme assez anodine si on la compare à ce que nous avons lu hier sous la signature de pacifistes enragés. Par leur fait, beaucoup se sont accoutumés à entendre traiter les officiers de soudards ignorants, de braillards qui ne rêvent que massacres et pillages, de brutes inhumaines tenant leurs subordonnés pour un bétail bon à mener à la boucherie à coups de plat de sabre.
Aujourd’hui--à peine sortis de cette guerre où l’armée donna tant d’exemples d’héroïsme et d’abnégation--des communistes, opérant dans des feuilles où l’on vénère Lénine et Trotsky, resservent ces infâmes sottises. Il n’est donc pas inutile qu’un vieux soldat dise, après d’autres, l’influence salutaire que l’armée exerça sur lui[7]...
[7] Certains rappelleront peut-être que moi-même, vers 1894-95, j’ai bafoué l’armée. C’est exact. Je dirai plus loin comment et pourquoi. Et je ne dissimulerai rien.
Maintenant, pour terminer cette esquisse de mon existence au régiment, je donnerai trois croquis. Ils achèveront, je l’espère, d’en susciter nettement l’impression chez le lecteur.
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