Part 5
Il s’interrompt; par une inspiration soudaine, il se précipite sur mon pupitre, l’ouvre, le fouille et y découvre la collection de notre journal flanquée d’une série complète de _Boquillons_. Cette dernière est lancée tout de suite dans la boîte aux ordures. Mais notre chère feuille, confidente de nos rêves et de nos doléances, il se met à la parcourir en poussant des exclamations ironiques ou réprobatrices. Voici que lui saute au regard sa propre caricature soulignée d’une parodie des _Châtiments_, où ses opinions sont traitées sans aménité aucune. Cette contribution à sa biographie achève de lui faire perdre tout sang-froid.
Sommé, avec une insistance furibonde, de livrer mes complices, je reste bouche close. Je me laisserais tuer plutôt que de dénoncer personne. Ni invectives, ni menace ne parviennent à me tirer une syllabe.
--Soit, dit le Principal, nous éluciderons cela plus tard...
Alors viennent les sanctions. Il est signifié au maître d’étude, coupable au moins de négligence dans l’exercice de ses fonctions, d’avoir à quitter le collège dès le matin suivant.
Pour moi, mis au pain sec et à l’eau, je suis expédié au séquestre avec mille lignes à copier. Le lendemain, il me faudra écrire des excuses à la cousine de malheur qui m’attira ce revers. Le Principal lui-même préviendra mon père de mon inconduite et lui exposera les principes horribles dont je me suis volontairement intoxiqué. Enfin je serai privé de sortie jusqu’à la fin de l’année scolaire.
Fort bien. J’avoue que j’avais surabondamment mérité cette répression.
Mais le Principal ne s’en tint pas là. Ce passionné de politique crut devoir gratifier les élèves et le pion, atterré, mais rancuneux, d’une harangue des plus intempestives. Il fit l’apologie du gouvernement, exalta le 16 Mai, dénigra la République et conclut en prescrivant à ses auditeurs de fermer l’oreille aux propos empoisonnés des «Catilinas de bas étage» qui sapaient l’ordre moral.
Ah! ce fut un beau discours de réunion publique et, chose si rare, le Principal s’exprimait en bon français. Cependant, ces belles tirades ne convenaient guère à des collégiens. Et, d’autre part, il y avait imprudence à s’épancher ainsi.
On le lui fit bien voir. Les élections produisirent un renforcement de la majorité républicaine à la Chambre. Puis le Sénat aussi fut entamé gravement. L’avocasserie démagogique triomphait. Elle brima de telle façon le Maréchal que celui-ci donna sa démission. Il fut remplacé par Grévy, vieux résidu de basoche, aggravé de son gendre Daniel Wilson, qui vendait la Légion d’honneur au plus offrant.
L’infortuné Colombe, que dénonça, sans doute, le pion renvoyé, fut passé au creuset par l’autorité nouvelle, ivre de représailles. On découvrit en son cas plus de plomb réactionnaire et clérical que d’or démocratique. Le grief majeur invoqué contre lui fut son discours aux élèves qui, du reste, n’en avaient absolument rien retenu. On le mit à la retraite sans différer d’une minute.
Pour moi, le bénéfice que je tirai de sa déconfiture, ce fut la réapparition de notre journal, prudemment interrompu pendant les derniers mois de son règne. Du coup, j’y mis cette épigraphe empruntée à l’ode III d’Horace: _Impavidum ferient ruinae!..._
Mais j’éliminai Boquillon.
* * * * *
La religion qui comptait le plus d’adhérents à Montbéliard et dans le pays alentour était alors le protestantisme. La population de la petite ville se partageait entre quatre ou cinq sectes où chacun, selon la coutume en vigueur chez nos frères séparés, prenait de la doctrine ce qui lui semblait s’ajuster à sa tournure d’esprit et laissait le reste.
Mon père aurait désiré que je continue d’être élevé en dehors de toute confession. Mais en une localité où nous avions des parents luthérien zélés, il craignit leur réprobation; quoique j’eusse été baptisé catholique, sur les instances de ma grand’mère, il décida donc que je suivrais le culte réformé.
--Après tout, dit-il, le protestantisme c’est un moindre mal...
J’allais donc au temple le dimanche et j’assistais à la conférence que donnaient une fois par semaine deux pasteurs qui alternaient.
Autant qu’il m’en souvienne, c’étaient de fort braves gens, pieux et charitables et qui, sans obtenir grand résultat, faisaient, je crois, le possible pour nous inculquer quelques rudiments d’instruction religieuse. Leur prédication portait d’autant moins qu’au collège régnait, dans le corps enseignant et surveillant, une indifférence profonde à l’égard de toute religion. Certains professeurs même ne dissimulaient pas trop leur matérialisme agressif.
Nullement secondés, ces pauvres pasteurs étaient encore desservis par leur manque d’éloquence. Sans flamme, monotones et grisâtres, leurs discours m’ennuyaient au delà de toute mesure. Je demeurais aussi imperméable à leurs arguments qu’un manteau de caoutchouc à la pluie.
N’oubliez pas que, depuis ma naissance, j’avais entendu railler, comme inutile ou délétère, toute pratique religieuse. En conséquence de cette première éducation négatrice, j’éprouvais de la répulsion pour l’idée de Dieu. Il s’ensuivait une mise en défense presque instinctive contre quiconque eût été tenté de me la faire admettre.
Ces sentiments, je ne les manifestais guère. A quoi bon? La religion tenait si peu de place dans nos études! Mais je les fortifiais en moi comme un rempart contre toute tentative éventuelle sur mon indépendance follement ombrageuse.
Néanmoins, les premiers temps, j’écoutai quelque peu les dires des deux pasteurs. Mais je ne tardai pas à remarquer que, s’ils se rencontraient sur le terrain de la morale, ils divergeaient du tout au tout dans leur façon de commenter la Bible--que je tenais, au surplus, pour un recueil de légendes aussi absurdes qu’inconsistantes.
L’un, le plus âgé, accordait une part assez grande à la Révélation; il inclinait à la prédestination inexorable qui fait le fond du calvinisme.
L’autre, imbu de kantisme, semblait n’attacher qu’une importance médiocre au dogme. Il recommandait le «témoignage intérieur» et de la déférence aux suggestions d’une entité bizarre qu’il désignait par ce vocable obscur: «L’Impératif catégorique».
Tous deux s’accordaient pour bien spécifier qu’il nous fallait posséder une foi, mais ils précisaient que nous étions libres de la choisir à notre gré.
--Quoi, pensai-je, l’un me dit: agis comme tu voudras ou comme tu pourras, si Dieu a décrété ta damnation, tu n’y échapperas point. S’il te prédestine au salut, ton âme ira au ciel après ton décès. Alors que sert de me prêcher une morale?
L’autre soutient que je trouverai en moi-même, exclusivement, des motifs de croire et que je ne relève que de ma conscience. Alors, pourquoi l’écouter, lui qui ne sait pas ce qui se passe au-dedans de moi?...
Que ces bons messieurs commencent par se mettre d’accord. Pour moi, puisqu’ils me reconnaissent le droit de choisir entre leurs théories, je choisis--rien du tout.
Dès que j’eus constaté l’incertitude de cet enseignement bicéphale, je ne donnai plus la moindre attention à leurs propos. Le cours hebdomadaire de religion me fournit un loisir que j’employai à rédiger mes devoirs de latin ou de français tout comme je faisais au cours de mathématiques.
Au temple, nous devions emporter un recueil des psaumes traduits par Clément Marot et dont le style avait été modernisé d’une façon assez gauche par je ne sais plus qui. J’arrachai ce texte et le déposai soigneusement dans un coin de mon casier. Sous la couverture de basane noire, je le remplaçai par des vers de Hugo et de Musset, et aussi par du _Boquillon_. Je lisais cela tandis que le pasteur pérorait en chaire ou débitait de longues oraisons tout abstraites, debout derrière la table, recouverte de serge brune, qui occupait le centre de l’édifice.
Parmi mes camarades, certains faisaient comme moi. D’autres dormaient d’un sommeil paisible. Les pions dissimulaient d’effroyables bâillements dans leur chapeau tenu à hauteur de la bouche.
Et c’est ainsi que nous pratiquions le protestantisme, «ce sauve-qui-peut religieux», comme l’a défini un homme d’esprit.
* * * * *
Le Principal qui remplaça M. Colombe disgracié était, en contraste avec son prédécesseur, l’homme le plus doux et le plus calme et le plus perspicace qui se puisse rencontrer.
Outre ses fonctions de grand chef, il tenait la classe de philosophie. Si j’ai bonne mémoire, on y enseignait alors l’éclectisme blafard de Victor Cousin, nuancé de kantisme. Peut-être n’allait-on jusqu’à _la critique de la raison pure_, mais _la déraison insuffisante_ y tenait une place déjà notable.
Notre nouveau Principal avait passé naguère un an ou deux dans une université d’Allemagne. Il en était revenu conquis par Hégel. Il servait donc négligemment à ses élèves la doctrine officielle en leur laissant entrevoir que cette matière à baccalauréat ne présentait rien de solide. Puis, à côté, avec beaucoup plus de complaisance, il leur exposait le système panthéiste du rhéteur wurtembergeois. Il les balançait entre la thèse, l’antithèse et la synthèse. Il leur prônait «l’identité des contradictoires» et «le perpétuel devenir». A pratiquer ce jeu d’escarpolette métaphysique, les uns s’ahurissaient sans remède, les autres inclinaient au scepticisme absolu. Cependant, le Principal poursuivait son rêve nébuleux, sans être troublé le moins du monde par ce résultat plutôt burlesque[5].
[5] Soit dit en passant, l’Hégélianisme n’a rien de neuf. Il dérive du système d’Héraclite et un peu des subtilités de l’hérésiarque Valentin, choryphée de la Gnose. Professer cette doctrine en ignorant la philosophie catholique et même en écartant le spiritualisme, en somme inoffensif, où s’englua le pauvre Cousin, c’est donc ressemeler les plus antiques savates du Diable. Et pourtant, le Principal, propageant ces sophismes réchauffés, était tout pavé de bonnes intentions. L’enfer l’est aussi.
Sa marotte germanique mise à part, il était, je le souligne, l’intelligence et la bonté même. J’en parle d’expérience, ayant eu l’occasion d’éprouver sa mansuétude clairvoyante. Il avait fort bien compris mon caractère et ce qu’on pouvait tirer de moi. En effet, dès qu’il eut pris le pouvoir, certains de ses subordonnés, que lassaient ma turbulence, mes incartades continuelles et mon entêtement à traiter comme des épluchures les études qui me déplaisaient, lui demandèrent mon renvoi.
Le Principal les écouta sans interrompre d’une seule objection leur réquisitoire. Quand ils eurent fini, m’ayant observé à fond auparavant, il déclara qu’il me garderait. Puis il réussit à les convaincre que leur méthode de répression opiniâtre à mon égard ne valait pas grand’chose. Enfin, il leur conseilla de me laisser tranquille et se porta garant de ma bonne conduite à l’avenir.
Ensuite, il me fit appeler à son bureau. Avec des intonations sincèrement affectueuses, il m’interrogea sur mes goûts, élucida mes tendances et, bref, s’y prit de telle sorte que je me sentis tout à fait à l’aise vis-à-vis de lui. Me voyant apprivoisé, il ajouta que je devais, ne fût-ce que par amour-propre, poursuivre mes succès en latin et en français. Puis il conclut:
--Vous êtes doué pour la littérature, cela me paraît incontestable. Si vous le voulez fortement, une belle carrière d’écrivain s’offre à vous. Mais il faut être sage, travailler et ne plus vous livrer à des gamineries comme celles dont vous avez contracté la détestable habitude. Promettez-moi de laisser vos maîtres en repos. Si vous vous y engagez, je passerai l’éponge sur le passé; de plus, je veillerai à ce qu’on ne vous entrave pas dans votre vocation.
Ces paroles habiles et sages me comblèrent d’allégresse. Être un littérateur, rien qu’un littérateur, quelle admirable perspective s’ouvrait devant moi! Il me sembla qu’un soleil se levait sur mon existence.
Mais un nuage soudain éclipsa cette aurore. Je me rappelai que mon père souhaitait qu’on m’aiguillât vers le métier d’ingénieur. Je me rappelai aussi que mes bulletins trimestriels lui ayant appris ma nullité quant aux chiffres, il m’avait écrit des lettres pleines de reproches et de menaces.
Alors, des larmes aux cils, je m’écriai d’une voix lamentable:
--Mais papa me destine à l’École centrale... Il ne me connaît pas; c’est à peine s’il m’a vu quand j’étais tout petit. Et maintenant il ne veut pas comprendre que je suis incapable d’établir le produit de la moindre multiplication sans me tromper dix fois. Les chiffres, rien que de regarder des chiffres, cela me rend imbécile!... Que faire?...
Le Principal me rassura:
--J’écrirai à M. votre père, reprit-il, espérons que je le dissuaderai de vous lancer sur une voie où vous ne pouvez que dérailler... Ai-je votre confiance?
--Vous l’avez tout entière, dis-je avec enthousiasme.
Et, de fait, grâce à lui, je voyais de nouveau l’avenir rayonner devant moi.
--A présent, retournez à l’étude et conduisez-vous bien.
--Je vous en donne ma parole, dis-je en étendant la main comme pour prêter un serment solennel.
Ce qui acheva de m’attendrir et de lui valoir mon affection, ce fut qu’il ne me demanda rien de plus. Il eut un geste bienveillant et un sourire tout amical pour me congédier. Il se fiait à mon sentiment de l’honneur. Cela me grandissait à mes propres regards et me fortifiait dans mes bonnes résolutions.
A la suite de cet entretien, je me montrai beaucoup moins ingouvernable, malgré les plaisanteries de l’équipe révoltée dont j’avais été l’oracle jusqu’à ce jour. J’eus bien encore, parfois, quelques velléités d’indiscipline, mais le Principal n’avait qu’à me regarder d’une certaine manière qui me rappelait mon engagement pour que, confus et repentant, je rentrasse aussitôt dans le devoir.
La plus grande preuve de mon apaisement, ce fut que je fis des efforts pour me réconcilier avec mes vieilles ennemies, les mathématiques. Mes avances échouèrent: elles me sont restées à jamais revêches. Mais enfin, on put me rendre cette justice que ce n’était pas de ma faute.
Je touchais alors à mes dix-sept ans. C’était cette période critique de l’adolescence où les premières poussées de la sensualité se mêlent aux élans de l’imagination pour la rendre encore plus facilement excitable. Chez moi, cette crise se manifesta par une disposition morbide de l’esprit. Une mélancolie me tenait qui me faisait prendre en grippe la réalité. Je m’éperdais en des songeries où des formes féminines, issues de mes lectures, jouaient un rôle insidieux. Je soupirais et je ne savais pourquoi. J’avais des envies de pleurer sans motif. J’aspirais à un idéal fugace «n’importe où hors du monde». Sous l’influence des romantiques, je cherchais dans les livres moins des idées que des émotions.
C’était l’état d’âme signalé par Taine lorsque, définissant les René, les Didier, les Antony, tous les héros extravagants du romantisme, il résume leur délire en ces termes d’une ironie justifiée:
«Leur thème est toujours: Je désire un bonheur infini, idéal, surhumain; je ne sais pas en quoi il consiste, mais ma personne a droit à des exigences infinies. La société est mal faite, la vie terrestre insuffisante. Donnez-moi le je ne sais quoi sublime que je rêve ou je me casse la tête contre le mur...»
Chez beaucoup, cette maladie morale, dite «l’âge ingrat», n’a qu’une durée assez brève. «Tout notaire a rêvé des sultanes», écrivait Flaubert. Chez moi, elle persista longtemps et revint, génératrice de toutes mes erreurs de conduite ou de raisonnement, jusqu’au jour où la foi catholique m’apprit à réfréner mon penchant aux chimères, chassa l’inquiétude et les tristesses vagues pour les remplacer par la paix intérieure et par cette joie lumineuse sur laquelle le désenchantement des choses de la terre ne saurait prévaloir.
Mais, en ce temps-là, j’étais très loin de l’Église. Et, ce qui achevait de me porter à une conception morose de l’univers, c’était mon isolement. Qu’on veuille bien se rappeler à quel point j’étais abandonné à moi-même. Mon père était en Russie et ne m’écrivait que pour me témoigner son irritation de ma résistance aux projets qu’il avait formés sur moi. Ma mère, ses lettres... il vaut mieux n’en point parler. Je passais mes vacances au collège ou, partiellement, chez des étrangers qui, quel que fût leur désir de se montrer affables, ne pouvaient m’accorder cette affection familiale que rien ne remplace.
Ajoutez que nos maîtres ne se préoccupaient nullement de notre formation morale et que ce défaut essentiel du protestantisme: le manque de certitudes en commun sous une autorité acceptée de tous m’en avait éloigné d’une façon définitive.
Dans ces conditions, il était fatal que je devinsse «un réfractaire». J’aurais pu devenir pis encore si Dieu ne m’avait doué d’une âme nullement dépravée et ne m’avait octroyé ce goût de l’art qui maintient les fervents du Beau dans un courant de sentiments élevés et d’idées nobles.
Sans cette marque de la sollicitude divine, il est fort probable que, par l’effet de ma nature impétueuse, rebelle à toute contrainte, j’aurais bientôt fourni un exemplaire typique du parfait voyou.
Malgré mes accès d’idées noires et les incitations troubles de la puberté, je m’étais mis au travail avec plus d’ardeur et surtout plus de suite que je ne l’avais fait jusque-là. Mon grand stimulant, c’était l’espoir que le Principal m’avait donné. S’il persuadait mon père, j’irais tout entier dans le sens qu’indiquait mon évidente vocation littéraire.
Mais avant que mon protecteur eût écrit, mon père mourut subitement à Saint-Pétersbourg, dans des circonstances tragiques. Aussitôt ma mère exigea que je lui fusse rendu.
On pensera que je bondis d’allégresse en apprenant que ma mise en clôture prenait fin. Oui, malgré le deuil que me causait la mort de mon père, si peu que je l’eusse connu, j’eus un premier mouvement de joie. Mais, à la réflexion, le retour chez ma mère m’apparut sans attrait. C’était avec appréhension, presque avec angoisse que je l’envisageais. Hélas! une expérience par trop précoce m’avait appris combien la pauvre femme était incapable de me diriger et même de s’occuper de moi. Musicienne consommée, son art la possédait toute. Elle voyait la vie comme une sorte d’opéra lyrique d’où les contingences positives devaient être éliminées. Le sens pratique lui faisait défaut à un degré stupéfiant. Je pressentais qu’à son contact j’allais devenir un citoyen du royaume de Bohême. J’entendrais de la grande musique, supérieurement exécutée, commentée avec une passion lucide. Mais il ne me fallait pas compter sur une tendresse vigilante et ferme à la fois ni sur une compréhension judicieuse de mon caractère.
Depuis mon entretien si fécond en bons résultats avec le Principal, celui-ci m’avait pris tout à fait en gré. Souvent il me faisait venir à son bureau. Nous y avions des causeries sur toutes sortes de sujets littéraires au cours desquelles, si grande que fût la différence d’âge, il me traitait non comme un pédagogue instruisant son élève, mais presque d’égal à égal. Mes jugements primesautiers l’amusaient parfois; il se gardait pourtant de les tourner en dérision. Par des exemples bien choisis, il les rectifiait sans avoir l’air de me donner une leçon. Et c’est ainsi qu’il m’inculqua de la méthode pour analyser mes admirations et raisonner mes antipathies. Par exemple, il m’inspira de la méfiance pour la rhétorique vide et sonore de Hugo et il m’apprit à préférer le théâtre de Musset à ses poésies. Je n’ai jamais oublié ses enseignements.
J’étais donc trop en confiance avec lui pour lui taire mes craintes touchant l’avenir immédiat qui s’ouvrait devant moi.
Il s’efforça de me rassurer, insistant sur ce point que, dans le milieu nouveau, peuplé d’artistes, où j’allais vivre, je trouverais sans doute des facilités pour m’adonner à la littérature.
--Et puis, ajouta-t-il en riant, vous serez libre: plus de pions, plus de règle astreignante. Vous qui n’avez jamais su vous plier complètement aux rigueurs de l’internat, cela doit vous réjouir?
--Je mentirais, répondis-je, si je vous affirmais que je ne suis pas content de reprendre mon indépendance. Mais je me demande si, dans les conditions où elle se présente, elle ne me sera pas néfaste.
Il savait trop de choses sur ma famille pour blâmer mon doute à cet égard. Mais, par un sentiment de réserve fort compréhensible, il garda le silence touchant mes rapports futurs avec ma mère.
Il conclut:--Vous aurez la Muse pour auxiliatrice. L’ambition de saisir le laurier qu’elle vous tend vous donnera du courage pour réprimer les écarts de votre imagination et dompter vos instincts aventureux.
Pensif, je secouai la tête:--Ce ne sera peut-être pas assez, dis-je, pour m’empêcher de commettre beaucoup de sottises...
Ah! comme, à ce moment, je sentais, d’une façon aiguë, les lacunes de mon éducation!...
Mais je dois avouer que ce ne fut qu’une impression passagère. Dès que j’eus franchis, pour toujours, le seuil du collège, dès que l’air du dehors m’eut caressé le visage, l’ivresse de la libération s’empara de moi. Je me hâtai vers la gare sans même donner un souvenir de pitié aux camarades que je laissais captifs de ces mornes murailles. Tout aux délices de la minute présente, je respirais largement et je montai dans le train en déclamant ces vers qui me semblaient fort de circonstance:
Mais moi, fils du désert, moi, fils de la nature, Qui dois tout à moi-même et rien à l’imposture, Sans crainte, sans remords, avec simplicité, Je marche dans ma force et dans ma liberté!...
Je les avais retenus d’une traduction d’_Othello_ par Ducis. Certes, le soin méticuleux que mit ce bonhomme exsangue à édulcorer de sa mélasse et à couper de son eau de guimauve le vin rude et fort de Shakespeare ne m’agréait nullement. Mais ce quatrain,--par hasard bien frappé--me reflétait tout une part de mon être intérieur. Je me l’étais cent fois récité; maintenant que le poulain sauvage de naguère cassait sa chaîne, débordant d’une superbe enfantine, je le répétais, d’une voix haute et claire, comme un défi à la destinée.
Mes voisins de compartiment, sur qui je dardais de la sorte un jet brûlant de poésie, me regardaient, tout ébahis, puis échangeaient des œillades perplexes. A coup sûr, ils me croyaient le cerveau dérangé.
Mais que m’importait leur opinion? J’étais libre!...
CHAPITRE IV
TEMPS PERDU
Mon séjour à Bruxelles auprès de ma mère ne dura qu’une dizaine de mois. Je passerai rapidement sur cette période de mon existence.
Comme je m’y attendais, nous ne réussîmes pas à vivre en bon accord. Il y eut mésentente totale entre son caractère aussi impulsif que versatile et le mien, aussi opiniâtre en ses volontés propres que peu formé à subir un joug, quel qu’il fût. Comme je n’étais point méchant, une personne calme qui aurait su comment polir mes aspérités eût obtenu beaucoup de moi. Ma mère n’en obtint aucune concession.
Il importe de mentionner que son excessive nervosité accrue par les fatigues de sa profession ne la désignait guère pour entreprendre mon éducation. Maîtresse de chant justement appréciée, elle se trouvait en relations continuelles avec des artistes débutant sur la scène, parfois très bornés et à qui elle devait seriner leur rôle jusque dans les moindres détails. Tout ce qu’il pouvait y avoir de patience en elle s’y dépensait. Il ne lui en restait plus une miette pour son fils.
A ses intervalles de liberté, au lieu de prendre du repos, elle s’irritait les nerfs encore davantage à déchiffrer des partitions difficiles. Elle cultivait la musique de Wagner avec une sorte d’idolâtrie. Certes, ce n’était ni la _Tétralogie_, ni _Tristan_, œuvres géniales mais terriblement excitantes, qui pouvaient lui rasseoir le tempérament.