Part 2
Il y avait chez moi cet invincible besoin d’idéalisme et de généralisation qu’ont les jeunes gens. Je lui déclarai que les filles valaient mieux que les filles de marchands de vins. Et dans un cri qui devait rendre définitive notre rupture, je lui jetai à la face:
--J’ai dix-sept ans. Je sais ce que c’est qu’un chais. C’est un hangar... un sale hangar... Les chiffonniers ont des chais...
Cependant l’année de philosophie nous rapprocha. J’y fus un brillant élève. Et, aujourd’hui encore, je ne crois pas y avoir perdu mon temps. Ce qu’il y a de logique dans la spéculation philosophique la rend plus accessible aux jeunes gens que les œuvres littéraires. Les plus beaux poèmes n’ont qu’une valeur de sonorité pour qui n’a pas encore expérimenté la vie.
Mais après il fallut choisir une carrière. Par malheur, ce fut avec Henriette Godillet que j’étudiai ce choix. Elle me proposa simplement de me mettre avec elle.
Je refusai.
Elle insista:
--Tu seras comme un coq en pâte...
Quand je pensais à la morale de ma tante, j’avais envie d’accepter. Il y avait dans celle de mon oncle de quoi me faire hésiter.
Mais les vacances passées, comme je me refusais à préparer l’École Normale, ma tante réussit à me brouiller avec mon oncle et avec mon père. Et les derniers mots qu’elle me dit furent:
--Tu n’es bon qu’à servir au comptoir...
Je ne servis pas au comptoir.
En deux jours, j’épuisai cinquante francs d’économies au bal de la Fauvette et dans une promenade à Clamart avec Henriette Godillet et deux de ses amies.
Le troisième jour, je me trouvai dans Paris sans un sou dans ma poche et sans domicile...
Par l’intermédiaire de l’agence de l’enseignement libre, je trouvai une place à l’Institution Victor Cousin, à Asnières. J’y exerçais les fonctions de maître d’études et j’y enseignais le latin, le grec, le français, l’histoire, la géographie et l’arithmétique. J’étais de dortoir un soir sur deux. J’étais nourri et logé et je touchais soixante francs d’appointements par mois, dont je devais verser un tiers à l’agence pendant les deux premiers mois. Le directeur, licencié ès-lettres, officier d’Académie, avait une belle barbe bouclée et se grisait. Quand il était saoul, il inspectait les classes. Mes collègues étaient trois vieillards résignés à tout, deux jeunes gens dont l’un espérait une place de comptable et dont l’autre attendait, pour donner sa démission, que sa maîtresse sortît de Saint-Lazare, où l’avait conduite le mépris des règlements sanitaires. Les élèves étaient tous internes. Quelques-uns avaient des parents, mais qui habitaient les colonies. Les autres avaient une mère, mais pas de père. Leurs mères, quand elles venaient les visiter au parloir, sentaient bon, mais trop fort.
L’école possédait une fanfare, une sorte de fanfare muette. Des pistons et des trombones étaient exposés au parloir, mais les élèves n’en jouaient jamais.
Je ne fus pas malheureux. Je gagnais ma vie. Il n’y avait pas six mois que j’avais chahuté mon dernier pion. La première fois que j’entrai en étude, j’en avais un peu de remords. L’expérience me l’ôta. Les élèves ne s’occupèrent pas plus de moi que je ne m’occupais d’eux. Je compris que c’étaient les pions qui avaient tort. S’ils n’étaient pas des chiens de garde, les enfants ne songeraient pas à les exciter.
Les trois garçons de réfectoire et de dortoir se chargeaient de la police générale et de l’espionnage. Ils étaient tout-puissants. Les maîtres passaient. Eux restaient en place. J’ai entendu le chef des garçons dire au réfectoire à l’un des professeurs, qui se plaignait que la table n’eût pas été nettoyée:
--Si tu continues, je te mettrai mon pied au derrière...
Le troisième mois, je fus renvoyé, parce que je n’avais pas dénoncé deux grands qui fumaient au dortoir.
Je louai un cabinet dans un hôtel meublé de la rue Lepic. J’aurais pu me loger dans le quartier de la Gaîté. Mais j’avais, en choisissant Montmartre, le sentiment d’un jeune provincial qui décide de tenter la gloire à Paris. Mon cabinet meublé recevait un peu d’air du couloir. Et par ce hasard, que l’un des carreaux de sa porte vitrée était brisé. Le couloir s’aérait lui-même sur une courette gluante, boyau commun à quatre immeubles. Je payai d’avance la location d’une quinzaine.
Pendant huit jours, mes repas se composèrent alternativement de deux sous de pain et deux sous de cervelas, deux sous de pain et deux sous de pâté de foie, deux sous de pain et deux sous de frites. Le huitième jour, je n’avais plus un sou. J’attendis patiemment que vînt le neuvième jour. Il vint. J’avais faim. Les premiers tiraillements de la faim sont désagréables, tout simplement, mais à peine douloureux. Le premier jour, l’estomac est préoccupé. La faim reste localisée. Ce n’est pas la faim, la vraie faim, qui creuse tout dans un homme, l’esprit comme le corps. Le second jour, on pense à des repas possibles, comme un petit employé pense à ses vacances. A peine a-t-on quelques vertiges. On n’a pas encore le vertige. Le troisième jour, on est saoul. Mes jambes allaient comme des ailes. Je ne sentais pas le trottoir. Une seule pensée remplissait mon esprit: manger, manger n’importe quoi. L’aliment devient une chose merveilleuse. J’y pense comme un naufragé pense à la terre, comme une idée pèse dans le cerveau d’un fou. L’idée de l’aliment est en moi. L’idée seulement. Derrière le creux de ma poitrine, il me semble qu’il y a le vide, le vide comme on le contemple du haut d’un précipice.
Je me présentai comme figurant au théâtre des Batignolles, au théâtre Moncey, au théâtre de Belleville et au théâtre des Gobelins. Dans la même journée. Il pleuvait. On n’avait pas besoin de figurant. Je n’allai pas au théâtre Montparnasse. On ne revient pas au village, avant d’avoir trouvé son pain.
Je retournai à l’agence de l’enseignement libre. On m’indiqua une place à Bois-Colombes. C’était le quatrième jour sans pain. J’allai à Bois-Colombes à pied. La place venait d’être prise. Je revins à Paris, à pied.
Avenue de Clichy, je rencontrai une côtelette panée. C’était à l’éventaire en gradins d’une grande épicerie, qui vendait aussi des produits de charcuterie. Dix ans ont passé. Je vois encore cette côtelette panée. Je la distinguai, comme on reconnaît un ami dans une foule. Je n’eus aucune envie des boîtes de thon ou de sardine, nourriture cachée à l’usage des gens qui peuvent attendre, et qui d’ailleurs s’étageaient en architecture déjà lointaine, au dernier gradin de l’éventaire. Mais la côtelette panée restait seule sur une assiette au second gradin. Elle eût été au premier gradin qu’il eût fallu pour la prendre le mouvement d’incliner mon corps et de le redresser. Mais elle était au second gradin, à la hauteur même de ma main pendante. L’acte de la saisir prolongeait et terminait naturellement le balancement distrait de mon bras droit. Je regardais la côtelette panée, comme un adolescent, en faction devant la porte des coulisses, contemple une actrice qui sort du théâtre. Devant moi, il n’y avait que la côtelette panée. Derrière moi, c’était les passants de l’avenue de Clichy, les passants anonymes, que l’affamé ne distingue pas plus qu’on ne distingue les gouttes d’eau d’un fleuve. A la porte de l’épicerie, à ma droite, un garçon sortit, accompagnant une cliente à l’étalage. Tous deux, manipulant déjà des victuailles, me tournaient le dos. Dans l’embrasure de la porte, personne. C’était le moment.
Dans mon bras brusquement immobile et raidi, je sentais comme un dessin du mouvement à accomplir. Ainsi un paresseux, somnolant le matin, a pendant de longues minutes l’illusion de sauter à bas de son lit.
Si pourtant j’étais vu? On me traînera au poste. L’avenue de Clichy arrêtera son double courant. Un tourbillon de passants se formera autour de moi. Scène odieuse, ou non moins odieuse la pitié de l’épicier refusant de porter plainte: Allez et ne péchez plus...
Déclarons la guerre à la société... Oui... en volant une côtelette panée. C’est lui déclarer la guerre en s’avouant vaincu.
Mes jambes sont vacillantes. Je n’ai pas pris la côtelette, j’ai marché jusqu’à la place Clichy, mais j’emporte en moi, à jamais, l’image de cette côtelette.
Je rentre dans mon cabinet meublé et je m’étends sur mon lit, entre sept heures et huit heures et demie. La ville dîne. Quand la ville a fini de dîner, je sors, rempli d’une espérance immense. Je discute en moi-même, opposant les uns aux autres des arguments abstraits, cette question: «Est-il vrai qu’on ne meurt pas de faim?» J’éprouve une certaine joie à me prouver la liberté de mon esprit, en refusant de tenir compte de mon cas particulier. Mais a-t-on le droit de négliger un cas particulier? Est-ce de bonne méthode? La méthode, tout est là... Nom de Dieu, que j’ai faim!... Je passe devant le Moulin-Rouge. Et si je tombe dans la rue, d’inanition? Le sergent de ville, qui en a vu d’autres: «Où habitez-vous?...» C’est aussi odieux que d’être pris en flagrant délit de vol à l’étalage, ou que de subir la pitié de l’épicier en gros... Je pense aussi aux miséreux de Whitechapel... Suis-je le frère des malheureux de Whitechapel?... Un personnage en habit noir descend d’une automobile, accompagné d’une femme en toilette de bal. Serai-je un jour, après beaucoup de gloire, semblable à cet homme? Ou suis-je à tout jamais le frère des miséreux de Whitechapel. Le groom m’écarte. Larbin...
Je me souviens que j’ai entendu un physiologiste affirmer, à la fin d’un bon dîner, qu’il faut trois semaines pour qu’un homme meure de faim, dans de bonnes conditions expérimentales. Toute la question est de savoir si je suis dans de bonnes conditions expérimentales.
Je pense aussi aux pièces de cinquante centimes qui glissent parfois dans la doublure d’une poche. Je tâte toutes mes poches, celles de mon gilet où j’ai l’habitude de mettre mon argent, et les autres aussi où je n’en mets jamais. Les ai-je assez tâtées, mes poches, depuis ces quatre jours...! Je devrais pourtant m’être fait une certitude... Mes doigts rencontrent à nouveau ma montre d’acier qu’on m’a déjà refusée dans trois monts de piété. Boulevard des Batignolles, je passe devant l’étroite boutique d’un bijoutier. Il va «fermer». C’est un petit vieux à barbiche blanche. Il porte une blouse noire. Je lui propose d’acheter ma montre:
--Oh, non... pas ces montres-là... On ne peut même pas les réparer...
Je suis droit devant lui. Je sens mes jambes, comme un support unique, piqué au plancher de la boutique. Les montres et les bijoux d’occasion, dans la devanture, ont un balancement lent et régulier sous le bec Auer. Le petit vieux me dit:
--Ça nous est défendu de prêter sur gage. Seulement, si vous voulez, je pourrais... tout de même... vous prêter deux francs... Je vous la rendrai quand vous aurez de l’argent... Mais sans bénéfices.
Pourquoi ai-je eu la bassesse de lui dire que j’attendais de l’argent sous peu?... Ce n’est plus de faim, c’est de honte que je tremble.
Mais les minutes suivantes furent plus belles. Le petit vieux et moi, nous échangeons des mots si simples, à mi-voix. Il me dit:
--Il y a de la misère partout...
Deux francs!... Un jeune homme ne sait pas gérer un capital. J’entre dans un restaurant, j’étudie la carte. Je mange pour trente-quatre sous. Je laisse les six sous au garçon.
Je retourne à mon cabinet meublé, où je vomis. Et le lendemain, le patron me donne congé, parce qu’il ne veut pas de poivrots comme clients.
Quand les agents me réveillent sur le banc où je dors, je fais semblant d’être un noctambule assoupi, qui s’est reposé en rentrant du Cercle.
J’ai vécu six mois. Comment? Est-ce qu’on se souvient? J’ai vendu un pantalon, une paire de ciseaux. J’ai retrouvé un timbre neuf, en échange duquel un marchand m’a donné des marrons. J’ai surveillé aux Halles les chevaux des maraîchers, pour une soupe. J’ai déchargé des paniers jusqu’au matin.
Un jour, j’ai rencontré un ami de lycée. Je lui ai avoué que «ça n’allait pas très fort». Il m’a adressé au docteur Daguteau.
--Tu verras, il te tirera d’affaire. Il connaît tout Paris et c’est un cœur d’or.
Je suis allé chez Daguteau. J’ai attendu une heure et demie, bien qu’il n’y eût pas de malades. Daguteau, ouvrant la porte de son cabinet, a eu, pour m’inviter à entrer, un geste de pédicure forain attirant son sujet. C’est un petit homme d’une cinquantaine d’années, gros et noir, aux paupières blettes, aux yeux jaunes.
Je ne sais rien de Daguteau, sinon qu’il connaît tout Paris. Je saurai plus tard qu’il n’a pas de clients, qu’il a épousé une paysanne riche, dont la dot lui a permis de s’installer, qu’il a fait sa médecine dans les cafés du quartier latin et dans les tripots, et qu’il écrit dans les journaux quotidiens et dans les revues pharmaceutiques sur les «à-côté» de la médecine et même sur des sujets de médecine qu’il étudie dans le Larousse.
Je n’étais pas assis que déjà il me protégeait. Il avait l’instinct de la protection comme le tigre est carnivore, comme le chien est coprophage. En me regardant, il avait l’air d’une bête qui renifle sa proie. Plus précisément, d’un chat qui joue avec une souris. Il n’en vint pas tout de suite à la protection. Il retarda, pour le raffiner, son plaisir. Tout d’abord, sans le regard de sadique jouissance qu’il portait tour à tour sur mes vêtements élimés et verdis, sur mes souliers éculés et béants, sur mon chapeau troué, j’aurais pu croire qu’il pensait à toute autre chose qu’à me protéger. Il me parla du matérialisme et du spiritualisme. Je fis tous mes efforts à poser subtilement les problèmes. Très sincèrement d’abord, subissant cette passion d’idéologie à laquelle les jeunes gens n’échappent pas. Moins ardemment ensuite, et seulement pour être indulgent à sa manie. Bientôt, je m’ennuyai comme à un examen et, si je ne détournai pas brutalement la conversation, ce fut pour n’avoir pas l’air d’un solliciteur indigne. Daguteau raisonnait comme un répétiteur de boîte à bachot. Et de temps en temps, il s’interrompait pour me dire:
--Je suis très occupé... C’est effrayant... Plus une minute à moi... Mais je suis heureux, bien heureux de pouvoir causer avec vous. Cela me change... cela me change... Ah! la médecine!... Et les clients!...
Déjà, je devinai qu’il n’en avait pas.
Il me montra sa collection: une ignoble copie d’un primitif italien, trois ivoires chinois, un vieux poignard ciselé, une fausse faïence persane. Les bibelots étaient enfermés dans une vitrine dorée. Le tableau dominait un canapé-pouf «de style oriental». Le docteur Daguteau me parla de peinture:
--Ma foi... l’impressionnisme... je ne suis pas hostile à l’impressionnisme... Mais le dessin... le dessin avant tout... Les lois du dessin sont imprescriptibles.
Et tout d’un coup, comme un chat qui donne un dernier coup de patte à une souris qu’il a lentement tuée, la rejoint d’un bond et s’accroupit pour la manger, il me dit:
--Une situation... mais on vous trouvera ça... Ne vous inquiétez pas... D’ailleurs la purée... ce n’est rien. J’ai connu ça... moi... au quartier latin... Ah! si j’avais autant de louis dans ma poche que j’ai fait de fois l’amour rue Monge et rue des Écoles... mais je serais millionnaire, mon cher ami... Vous m’entendez, mon cher ami... D’ailleurs, il n’y a de souffrance que la souffrance d’amour... Souffrir de la faim ce n’est rien... Souffrir par une femme... voilà qui est atroce... C’est pour ça que je me fous des ouvriers... et des pauvres... Mais j’aime les artistes... Je suis un sentimental... moi... Et pourtant j’ai été élevé à rude école... l’hôpital... Voilà qui vous intéresserait, l’hôpital... Voilà qui vous apprend la vie...
Il m’énuméra plusieurs situations possibles. Il connaissait intimement tous les ministres, tous les directeurs de journaux, tous les écrivains célèbres.
--Un bon secrétariat... je vous trouverai un bon petit secrétariat... Tenez... allez donc trouver de ma part mon ami Dalize. Il a une clinique de rayons X à Montrouge... Il pourra peut-être vous utiliser pour des recherches de bibliothèque... Revenez me voir demain... Si ça n’a pas marché, je vous trouverai autre chose... Je vais réfléchir.
Je le remerciai. Comme je prenais congé, une lueur de joie traversa ses yeux:
--Voulez-vous me rendre un petit service?... me dit-il.
Je balbutiai:
--Je suis déjà votre obligé...
Il me tendit une lettre.
--Voulez-vous la mettre à la poste et la recommander? Je ne puis sortir aujourd’hui... Et je ne veux pas que ma femme ou mon domestique en voient l’adresse. C’est pour une dame... oui, pour une dame... Hé... mon garçon...
On eût dit qu’il plaisantait sur ses bonnes fortunes un personnage invisible.
Je pris la lettre. Il me tendit une pièce de vingt sous.
--C’est que... lui dis-je, c’est que... je n’ai pas de monnaie sur moi...
Son visage fripé fut tendu par la joie. Il s’écria:
--Mais trop heureux de vous obliger... Vous plaisantez... Vous garderez les treize sous... Pour me faire plaisir... J’aurais scrupule à ne pas vous rétribuer... je connais la vie... moi... je connais la vie...
Je m’avançai vers lui. J’étais prêt à l’étrangler.
Il eut peur.
Mais mes jambes faiblirent. Et une pensée traversa mon esprit; une pensée qui fut plus forte sur mon esprit que la faim ne l’était sur mon corps: «Je n’ai pas mangé...» J’avais assez de force dans mes bras pour tuer Daguteau ou le corriger. Mais je fus pris d’une humiliante hésitation. J’eus le sentiment d’une sorte d’indignité et que cet affront était mérité.
Daguteau avait profité de ma faiblesse. Il m’entourait maintenant le cou d’un bras, et de l’autre il me frappait cordialement sur l’épaule:
--Pour me faire plaisir... pour me faire plaisir... Traitez-moi comme un vieux camarade... je vous en prie...
* * * * *
Le lendemain, j’allai quand même chez l’ami de Daguteau. Sans doute, je manquai de dignité. Mais j’étais à bout de forces. Et je trouvai de bonnes raisons: «C’est une adresse que le hasard a mis sur mon chemin... Un autre que lui aurait pu me la donner.»
Le docteur Dalize se composait d’une barbe noire et d’un lorgnon. Il me proposa des recherches dans des traités de physique. Je ne savais pas un mot de physique. Je pris congé de lui, avec l’air dégagé du solliciteur à bout d’espoir et qui n’avoue pas. Je me vois encore dans le cabinet encombré d’appareils, souriant d’un sourire contraint. Toute mon attitude signifiait: «Mais cela n’a pas d’importance... cela n’a aucune importance... Je n’étais venu que par acquit de conscience... pour me distraire...»
Déjà je descendais les marches de l’escalier, quand, derrière moi, la porte du palier s’ouvrit. Et une voix m’appela:
--Monsieur... Monsieur...
C’était la bonne de la clinique, une vieille femme édentée, au ventre bombant, aux yeux sombres et brillants, comme passés au cirage et frottés à la brosse à reluire.
--Entrez... entrez... me dit-elle, avec un vif accent méridional.
Elle me conduisit dans une pièce obscure qui servait de cabinet de débarras et où, entre deux malades qu’elle introduisait, elle s’occupait à des travaux de couture.
Ses paroles étaient accompagnées de petits mouvements saccadés de l’avant-bras et d’un perpétuel clignement d’yeux. Elle me dit:
--Je sais... je sais... j’ai entendu... Vous ne pouvez pas faire le travail du docteur. Mais moi, j’en ai pour vous, du travail. Une de mes amies, qui est somnambule, a besoin d’un bon prospectus... une petite brochure... pour distribuer dans la rue... Est-ce que vous sauriez faire ça?... Et ce n’est pas une somnambule, comme y en a... C’est une femme sérieuse... Elle fait _l’hynoptisme_... si vous voulez... et le marc de café pour les bonnes femmes... enfin tout...
Je pris la carte de la somnambule.
MADAME EKATERINODAR DE LIORKA _Diplômée des sciences occultes. La plus célèbre des voyantes. Tarots. Télépathie. Marc de café. Magnétisme. Graphologie. Passé. Présent. Avenir. Consulte par correspondance._
Cette cartomancienne fut le meilleur de mes patrons. Je rédigeai pour elle une brochure de vingt pages sur l’occultisme, les rapports de la science et du mystère, et sur l’art de connaître et de vaincre la destinée. C’était d’ailleurs une excellente femme, qui donnait à ses clients les plus raisonnables conseils.
A quelque temps de là un libraire des environs de la Sorbonne me confia le soin de rédiger les «corrigés» du baccalauréat. J’arrivais le matin à huit heures, je m’installais dans son arrière-boutique. J’assistais, le ventre vide, au petit déjeuner de sa femme, tandis que lui s’en allait rôder dans les couloirs de la Sorbonne, et obtenait d’un appariteur, moyennant pourboire, les sujets des compositions. Rapidement, à coups de dictionnaire, je traduisais les versions et je développais en trois points la matière proposée pour la dissertation française. Puis il passait mon «corrigé» à l’autocopiste. Et les candidats, vers dix heures, en venaient, moyennant dix centimes, acheter un exemplaire. Le jour de la version grecque, quelques candidats murmuraient sur le pas de la porte. Il paraît que j’avais fait des contresens.
Le libraire ferma boutique, fit faillite et ne me paya pas.
Je rédigeai des articles pour une revue de publicité. Je fus secrétaire de rédaction d’un journal d’alimentation. Je gagnais de quoi vivre deux jours, huit jours, quelquefois quinze... Et chaque fois, il fallait franchir les intervalles sans besogne et sans pain, où l’on ne sait pas s’il faut aller chercher du travail ou se coucher, pour faire durer un jour de plus les souliers qui se coupent ou qui bâillent.
Puis je fus journaliste pour de bon. J’interviewai des assassins, des victimes, des grues, des escrocs,--ce qui m’était égal--des acteurs et des hommes de lettres--ce qui me répugnait...
Une année j’interviewai tant d’assassins que je pus aller passer un mois de vacances au bord de la mer.
Ce fut après avoir piqué du haut d’un rocher que je sentis l’eau pénétrer dans mon oreille. Ce fut si violent qu’il me sembla qu’un projectile avait été tiré, passait violemment dans l’oreille et s’arrêtait au beau milieu de ma tête. Je continuai à nager. La douleur se calma. Mais lorsque je sortis de l’eau, je crus qu’une moitié de ma tête était enflée. Le surlendemain, j’avais une otite. Je ne souffrais pas. Mais mon oreille bourdonnait et suppurait et j’avais de la fièvre.
Comme toutes les chambres de l’auberge étaient prises, on m’avait trouvé chez un pêcheur une chambre blanchie à la chaux, qui donnait sur un jardinet de sable clair, un de ces jardinets de pêcheur qui semblent dessinés par des enfants dans le sable d’une plage. Il y a là quelques plantes pauvres, mal fleuries. Et partout des débris de coquillages et des morceaux de filet.
Je me couchai dans la journée et ne me levai pas pour le dîner. Je dormis d’un sommeil très lourd. Mon corps pesait au matelas. Quand je me réveillai, il faisait nuit déjà. Je regrettai cette journée vide. Je n’avais pas vu la mer, le port ni les bateaux, ni cette monotone plaine d’ajoncs et de bruyères, douce et triste, qui va de Loguivy aux étroits chemins, bordés de chênes taillés, qui descendent à d’autres villages. Je n’avais pas vu non plus Angéline, la servante de l’auberge, qui porte la coiffe aux ailes de libellule. J’aime le visage ferme et les yeux clairs d’Angéline. Son visage de jeune femme gothique semble d’une seule masse et des sensations trop agiles ne lui ont pas donné le dessin facile et calligraphié qu’on trouve aux visages des jolies femmes dans les villes. Le visage d’Angéline est sérieux et, même quand elle sourit, elle ne se livre pas tout entière dans un sourire. Je ne suis pas amoureux d’Angéline. Je ne suis pas un commis-voyageur qui sait plaisanter avec les bonnes d’auberge. Je suis même avec elle d’une réserve si excessive que je finis par croire que j’ai un sentiment profond à lui cacher.