La maison blanche

Part 1

Chapter 14,016 wordsPublic domain

LÉON WERTH

LA MAISON BLANCHE

_Préface d’OCTAVE MIRBEAU_

PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11

1913

Tous droits réservés.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande_.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

PRÉFACE

Léon Werth... celui-là, je n’ai pas à le prendre par la main et à le présenter comme on présente une jeune fille qui débute dans le monde.

_La Maison Blanche_ est son premier livre. Mais Léon Werth s’est depuis longtemps présenté lui-même.

Il a parlé des peintres que nous aimons... il a parlé des peintres que nous n’aimons pas... et son intelligence est si claire qu’elle lança comme une projection de lumière sur les hommes et sur les œuvres. Pourrions-nous désormais oublier le mouvement de sa phrase, la sonorité et l’accent de sa voix?

Son œuvre, aujourd’hui, se mesure à la puissance de haine et à l’ardeur d’enthousiasme qu’il a su provoquer.

Il sait ma tendresse fraternelle. Avec la ferveur qui fait étreindre un compagnon très cher la veille d’un premier départ, je voudrais dire seulement quelle envie, quelle joie de vivre il a su me donner.

A l’époque où je rencontrais encore ce ministre qui me fait regretter de n’être pas gendarme, cette grande dame qui me fait regretter de n’être pas gavroche, cet écrivain qui me fait regretter d’avoir essayé d’écrire, j’apercevais parfois devant la gare Saint-Lazare un trimardeur qui, las du chantier où le travail est toujours le même, contemplait avec toute l’ardeur d’une inlassable espérance un paquebot à cheminée rouge qui fumait sur une affiche bleue.

Léon Werth, non plus, n’aime pas les chantiers, il s’évade toujours avant que le contremaître ait sorti sa montre et son sifflet et son carnet de paye. Il s’embête avec vous et s’en va en voyage; je pars souvent avec lui. Il n’a pas besoin d’aller loin pour s’enrichir et pour nous enrichir. Il ne joue pas de la dolente musique des ailleurs et des autrefois, il n’est pas le poète qu’aiment les fruitières de rêve et les crémières neurasthéniques, il est violemment, il est brutalement un pauvre homme d’aujourd’hui...

Une de ses dernières étapes fut une chambre d’hôpital, où la maladie l’avait conduit. Ce voyage, avec quel accent il nous le conte!... Nous savons maintenant quels autres livres nous pouvons attendre: fermes, rudes, riches et généreux.

Avec ses yeux doux et féroces, Léon Werth est un fauve. Il a besoin d’agir, il a du sang et de la race. Pour le tenir en cage, il vous faudrait d’abord l’attirer avec une belle proie, mais il ne flaire pas vos cadavres, il ne saute pas comme une grenouille sur le ruban rouge, ni comme un brochet sur une cuiller d’argent. Il saute par-dessus les pièges parce qu’il a des jarrets de fauves comme il a des yeux et des dents de fauves.

On serait intimidé parfois si, brusquement, on ne découvrait sur l’échine cambrée ce petit frisson multiplié qui trahit sa sensibilité. Car il est tendre au repos lorsqu’on ne le regarde pas en dessous pour lui offrir du sucre.

Il est tendre et sa tendresse est d’une qualité que nous ne connaissons plus, puisque nous ne connaissons que des animaux domestiques. Elle est discrète, et il faut être seul avec Léon Werth, en voyage, pour en sentir la chaleur et la grave douceur.

En voyage? Oui... voyage dans une chambre de _la Maison Blanche_, voyage de découvertes dans la vie.

OCTAVE MIRBEAU.

LA MAISON BLANCHE

Peut-être les hommes sauront-ils un jour tirer de la maladie une leçon de joie et de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance pour elle-même, par haine de la santé et de la vie, et se consolèrent par la magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils s’en détaillaient voluptueusement les symptômes, comme un père attendri contemple en chemin le cadeau qu’il vient d’acheter et qu’il porte à son enfant. En contraste, de gros hommes gloussent ridiculement à la seule pensée de la souffrance physique.

Mais personne n’aime la maladie pour ce qu’elle contient d’imprévu, de comique ou de joyeux.

Le comique... Nous croyons qu’il est décent de ne pas l’apercevoir là où est la tristesse, là où est le malheur. Les nègres sont moins bêtes que nous. Un explorateur qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant fait halte près d’un gué et s’étant endormi sous sa tente, il fut réveillé par les éclats de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et s’approcha d’eux, qui faisaient cercle près de la rivière. Ils étaient agités par la plus irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement penchés et redressés, basculaient sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs cuisses nues de grandes tapes sonores, du plat de la main. Il s’enquit du motif de leur hilarité: un nègre, en traversant la rivière, avait eu le pied sectionné net par un crocodile.

Un malade débute dans la maladie, comme un enfant fait ses premiers pas. Il n’est pas ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant. Mais n’ayez pas la larme à l’œil, chaque fois que vous voyez un malade, ne pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie, le malade ne tire aucune joie, c’est qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est qu’il est indigne de la santé.

Et ne prenez pas un air trop grave, si vous songez qu’il est menacé de mourir. La mort n’est pas un événement exceptionnel. Et le miracle, ce n’est pas la mort, c’est la vie.

J’aimerais votre respect des malades, s’il n’était absurde. Vous acceptez, vous vénérez tout ce qui fait mourir, sauf la maladie.

Les malades ont des soins. Même les pauvres, qui sont mal soignés, cependant sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure de la maladie. Quand vous rencontrez un miséreux dans la rue, vous lui donnez deux sous, si vous avez bon cœur. Mais vous consentez pleinement à sa misère. Si ce miséreux est malade, vous lui bâtissez un hôpital. Pourquoi?

Vous avez fait de la maladie le luxe des classes pauvres. Vous avez décidé qu’elles étaient indignes de tout autre luxe. Bien. Mais ne vous caressez pas vous-même de votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal et dépasse son objet. Vous me faites penser à ce gamin qui par un jour de juillet eut la pensée charmante d’apporter un éventail pour éventer sa mère, qui avait la migraine. Mais il approchait si soigneusement sa tête de l’éventail balancé, que le meilleur de la fraîcheur était pour lui. Modérez votre pitié de la maladie. Vous manquez d’imagination, ou du moins de perspicacité. Vous n’entrez en pitié qu’au spectacle de l’agonie.

Dieu nous envoie la maladie comme une épreuve, disaient les mystiques. Et ils avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance à Dieu et de la recevoir de lui. Pour nous la maladie n’est pas une épreuve, mais elle a sa place dans notre vie. Elle est un moyen d’expérimenter la vie. Elle est aussi, bien souvent, le moyen de retrouver en soi les forces vraies qui permettent de vivre. Car elle est un repos, une station.

Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon malade est celui qui n’a pas peur de la mort et qui explore gaîment la maladie. Le bon malade garde de la maladie un agréable souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain. Il ne désire pas recommencer. Mais il y pense comme, de retour en Europe, le voyageur pense à la brousse tropicale.

On en meurt? C’est possible. Mais qui me dit que sans la maladie, dont j’ai guéri, je ne serais pas mort de dégoût?

La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la belle maladie, de la maladie qui a un commencement et une fin, et non pas de ces maladies qu’on appelait autrefois de langueur.

Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments haletants et dispersés. Mon adolescence s’en accommoda. Ma jeunesse commençait à en souffrir. La maladie m’apporta le calme. Tout d’abord elle m’étonna et m’exaspéra. Je ne connaissais pas le métier de malade. Mais bientôt je fus comme un nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la planche, détend ses muscles et s’abandonne.

Les riches qui ont une vie molle et sont toujours au centre du monde comme des malades précieux, sur qui veillent les autres hommes, ne connaissent de la maladie que la souffrance corporelle. Les paresseux n’y trouvent qu’une occasion de paresse moins agréable. Enfin les malades professionnels n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment pas leur mal. Ma rude santé et la vie que j’avais menée me prédisposaient à aimer, d’un amour sain et passager, ma maladie.

Mon père était marchand de vins, avenue du Maine, tout près de la rue de la Gaîté. J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère. La clientèle de mon père était composée--pour le restaurant--de cochers et de quelques filles qui venaient en pantoufles de l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel de l’Avenir. Mais elle était--pour la limonade--beaucoup plus variée. En ai-je vu, devant le comptoir, des ouvriers, des camelots, des chanteurs ambulants, des acrobates de la rue et des employés sans place! Quand les lumières s’allumaient, les ménagères, parfois, en revenant du lavoir, buvaient des raspails, et le soir, les filles, entre deux passes ou entre deux quarts, buvaient des vins blancs.

Assis sur la banquette, au fond de la boutique, j’écrivais mes devoirs sur une des tables de marbre.

Mon père s’occupait peu de moi. «Les enfants, disait-il, c’est l’affaire des femmes...» Il avait des principes. Je ne devais pas l’embrasser le matin, quand je partais pour l’école, mais seulement le soir quand j’en revenais. Le client du matin boit vite et veut être servi de même. On sert des cafés et des vins blancs gommés. Mon père n’avait pas de temps à perdre. Mais quand je rentrais à l’heure de l’apéritif, il disait:

--V’là le gamin.

Je passais derrière le comptoir. Mon père se penchait, glissait sa serviette sous le bras et me tendait une joue épaisse, ronde et rude. S’il versait une consommation, il ne s’interrompait pas et ne se penchait vers moi qu’après avoir posé la bouteille dans le trou du zinc qui lui était destiné. Mais, après, il prenait son temps. L’heure de l’apéritif permet de la tendresse et du loisir. Il y a gros travail. Mais le client flâne et cause. Après ce baiser de l’apéritif, mon père ne s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais sommeil sur ma banquette, c’était une des filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel de l’Avenir qui m’envoyait au lit.

Je jouais à la sortie de l’école avec les petites Italiennes qui déjà font métier de modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs des casernes d’ateliers.

Deux ou trois fois par an, mon père disait:

--Tâche de rentrer à l’heure... Le ruisseau n’est pas fait pour les enfants...

Je connus le ruisseau et la rue: la rue de la Gaîté qui est la plus belle du monde, la rue de la Gaîté qui est une transition entre le faubourg et la ville, et où le faubourg, laissant ses peines, apporte et rassemble ses joies.

La meilleure de mes camarades de jeu fut Henriette Godillet, qui était la fille d’un homme de peine et d’une femme de ménage. Elle avait un visage très doux, ovale et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un bébé ou d’une femme en pleine maturité. Mais il est certain que, dès l’âge de dix ans, elle ne ressemblait guère à une fillette. Je l’aimais beaucoup. Le jeudi, nous allions nous promener jusqu’aux fortifications. Je lisais d’effroyables romans à treize sous et je les lui racontais. Très paresseuse, elle ne lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire ses devoirs.

Je me souviens surtout de nos promenades. Henriette connaissait la rue beaucoup mieux que moi. Habitué aux longues méditations dans la boutique paternelle, surveillé malgré tout, habitué à faire la différence entre les gens comme il faut et les rien-du-tout, j’aimais la rue, comme une perpétuelle espérance d’aventures; mais aussi je la redoutais, je savais qu’elle était dangereuse. Je voyais que rien ne s’y passe comme dans les boutiques ou dans les livres, que rien n’y est prévu, qu’on y rencontre des voyous. Mon expérience déjà m’avait appris que l’enfant n’y est pas chez lui, qu’on l’y tolère seulement. J’ai entendu bien souvent des:

--Que j’t’y reprenne à rôder par là, galopin.

Ou des:

--J’vas t’botter, gluant...

Et cela, pour avoir simplement arrêté le cours d’un ruisseau, dans une rue transversale, en assemblant quelques pavés ou en déplaçant la toile de sac que les balayeurs du matin laissent souvent au niveau de la bouche d’égout. Si je prenais part à un rassemblement, certes personne ne me chassait. Mais hors les cas de cheval abattu, il arrivait souvent qu’un vieux livreur à la moustache tombante ou qu’une ménagère portant son ventre comme un sac chargé, laissât tomber sur moi un:

--Ce n’est pas la place des enfants...

Je faisais semblant de ne pas entendre. Mais j’étais gêné. Timide, je ne protestais pas. Je ne répondais que bien rarement par un gros mot.

Un jour, à la fête du Lion, une fille en cheveux, à moitié saoule, eut une crise nerveuse. Des agents, comme elle se roulait sur la chaussée, la prirent aux épaules, avec brutalité. La foule en cercle riait. Une boutiquière du quartier voulut m’emmener. Des gamins avaient les yeux fixés sur moi. Ce jour-là, je trouvai la riposte:

--Hé, la petite mère, je t’empêche pas de te rouler aussi, si ça te démange...

J’eus un gros succès. Mais je ne recommençai pas. J’avais, comme la plupart des enfants, un grand besoin qu’on m’approuvât.

Henriette au contraire n’avait aucun souci de l’opinion.

Son père était mort, comme elle avait six ans. Sa mère lavait au lavoir et faisait des ménages. C’était une femme travailleuse, mais qui ne voyait que le travail. Le travail fini, elle mangeait d’un appétit à peine distinct du sommeil. Je la vois encore assise lourdement sur sa chaise, tout au coin de la table, le pied de table creusant un sillon dans sa jupe. Je la regardais avec étonnement et aussi avec un peu d’effroi. A onze ans, je savais déjà comment mangent les pauvres.

Très douce avec Henriette, jamais elle ne s’occupait d’elle. Elle pensait qu’une fillette va à l’école et que lorsqu’elle a treize ans, on prend quelques précautions pour qu’elle ne tourne pas mal. Elle l’embrassait, mais ne savait pas lui parler. Cette femme, dont j’ai bien des fois éprouvé la bonté, avait fini par ne plus trouver ses mots que pour parler au lavoir. Je ne comprenais pas alors qu’on pût dire que madame Godillet était bavarde. J’ai compris plus tard combien était dramatique la vie de cette femme qui bavardait en tapant son linge, comme un soldat crie en montant à l’assaut et qui, le reste du temps, se réfugiait dans le silence, comme une bête au repos.

Henriette était libre. Elle sentait déjà sa force dans la rue. J’avais un visage de gamin palot. On me criait: «Va-t’en à l’école, mauvaise graine...» Je comprends maintenant qu’on redoutait en moi déjà l’apache que peut devenir le gamin des rues. Mais déjà les hommes prévoyaient en elle le plaisir que bientôt elle saurait leur donner. Elle s’avançait au premier rang des rassemblements avec une audace tranquille. Si je hâtais le pas pour traverser la rue devant un fiacre, elle me retenait par le bras:

--Que tu es bête, il arrêtera bien.

Je l’ai vue une fois se poser, immobile et souriante, en plein milieu de la chaussée, comme une voiture derrière elle arrivait au trot. Elle resta ainsi jusqu’au moment où les naseaux du cheval touchèrent ses cheveux. Et comme le cocher tirait brusquement sur les rênes, elle alla au trottoir d’une démarche molle...

Je la grondai, je la suppliai de ne pas recommencer. Elle me dit:

--Tu m’ennuies... va jouer au Luxembourg...

Je lui répondis:

--Tu as attendu le cheval... Mais tu n’aurais pas osé le regarder... Tu lui tournais le dos...

A quatorze ans, Henriette quitta sa mère, alla au bal de la Fauvette et changea de quartier. Elle fut arrêtée par la police et envoyée en correction. Je ne la revis qu’à sa majorité. Elle vint à moi, ardente et belle. Elle se souvenait de nos promenades et des livres que je lui racontais. Elle se souvenait de tout, sauf que nous avions été ensemble des enfants. Henriette n’avait qu’une méprisable mémoire.

Les premiers éléments de ma formation spirituelle furent cette boutique de marchand de vins et la rue. La rue et l’avenue,--tout un quartier qui tient à la fois du faubourg de misère et d’on ne sait quel faubourg d’idylle et de joie. Mais un autre élément s’y vint bientôt ajouter qui fut: l’Université.

Mon oncle Villeroi était professeur de physique à la Sorbonne. Il était le frère de ma mère. Mais du jour où elle se maria jusqu’au jour de sa mort, il ne la vit jamais qu’à l’insu de ma tante. Ma tante Marguerite Villeroi avait exigé qu’il rompît toute relation avec les bistros de l’avenue du Maine.

Mon oncle était très supérieur à l’homme remarquable ou au brave homme. Il pensait droit sur la vie et son caractère était ferme. De plus, il était, paraît-il, un physicien original. J’ai su plus tard qu’il ne lui manqua, pour atteindre à la grande célébrité, qu’un peu d’adresse et une âme moins dédaigneuse. Il négligea toujours de transformer en conclusions douteuses et claires les plus justes et les plus ingénieuses de ses expériences. Mais il était insensible aux détails de la vie. Il disait volontiers: «Je ne suis pas un héros de roman.» Il avait horreur de la fausse sentimentalité. Cela le conduisit à omettre des sentiments essentiels, sous prétexte qu’il ne faut pas les cultiver en esthète, et surtout à une véritable cécité morale, quand il jugeait ses proches. Il s’en remettait alors à l’usage et à la convention. Sa sensibilité aux idées était d’une richesse magnifique. Mais il se contentait pour la vie quotidienne d’une sensibilité décente.

Il avait accepté une fois pour toutes, afin d’être tranquille et de se conformer à une règle, que sa femme fût sa femme. Incapable de lutter jour à jour, il avait préféré céder d’un coup et sur tout. Incapable d’un sentiment bas, il ignorait la bassesse des autres. Et je crois bien que ma tante Marguerite lui faisait peur. Cela est assez difficile à expliquer. Ce n’était pas de sa femme qu’il avait peur, c’était de la femme. Et non pas de la femme telle que la présentent des livres d’amour, mais telle qu’il la voyait, irrésistible en sa trivialité dont rien ne peut venir à bout. Mon oncle avait l’impression d’une force naturelle. Il ne songeait pas plus à lutter contre les sentiments de sa femme qu’il n’eût pensé à modifier le cours des marées.

C’est ainsi que cet homme tendre et noble avait pu accepter de voir sa sœur clandestinement.

Cependant, après la mort de ma mère, ma tante avait consenti à ce que mon oncle s’occupât de moi. J’étais un bon élève à l’école primaire. J’obtins une bourse au lycée. Mon oncle surveilla mes études. A m’expliquer le sens que recouvrait, à la façon d’une poussière modelée sur un objet, l’enseignement de mes livres ou de mes maîtres, il mettait une ardente patience. On me donnait au lycée des formules cabalistiques. Il avait du génie pour y substituer la vie. Plusieurs fois par semaine, je passais une heure dans son cabinet ou nous nous promenions au Luxembourg. Je redoutais toujours de rencontrer une de mes anciennes compagnes de la rue de la Gaîté. Je devinais que mon oncle n’aurait pas compris, qu’il était d’un autre monde.

Ma tante m’accueillait avec indulgence, je ne dis pas avec tendresse. Elle avait fini par parler à tout propos et à n’importe qui de son neveu. Elle espérait en «mes succès». Déjà elle en était fière. N’ayant pas d’enfant, elle reportait sur moi tout ce qui chez elle pouvait ressembler à de la tendresse maternelle: elle me voyait descendant, à la distribution des prix, les marches de l’estrade, ayant été couronné par le préfet, le général ou le recteur. Il y avait pour ma tante trois sortes d’enfants: ceux qui ont des prix, ceux qui ont des nominations, ceux qui n’ont ni prix, ni nominations. Elle n’avait de respect que pour l’argent et pour l’Université. L’instinct des insectes a des manifestations qui semblent miraculeuses. L’ammophile pique sa proie au niveau de tel ganglion nerveux, en un point où elle reste à sa disposition, paralysée, mais vivante. Il fallait à ma tante un égal instinct pour concilier, sans qu’aucune en souffrît, la vénération qu’elle avait pour l’argent et la vénération qu’elle avait pour l’Université. Elle les portait ensemble avec une prodigieuse adresse, comme une ménagère porte deux œufs dans un panier, sans les casser, malgré les heurts inévitables. Son esprit tenait une juste balance des salaires. Les appointements gagnés hors du professorat ne comptaient pour elle que s’ils dépassaient le traitement des maîtres secondaires ou supérieurs. A égalité, ils ne comptaient pas.

Boursier d’internat jusqu’à son entrée à l’École Normale, mon oncle, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, n’avait connu de la vie que les jeudis et les dimanches. Nommé professeur dans une petite ville du Midi, il y avait épousé ma tante Marguerite, qui était la fille d’un marchand de vins en gros.

Un jour que j’avais dit à ma tante:

--Mon papa, il est aussi marchand de vins.

Elle m’avait répondu sévèrement:

--Les enfants doivent se taire, quand ils ne savent pas... Mon père n’a ni boutique, ni magasin... Il a des chais... tu entends... des chais... Tu ne sais pas ce que c’est que des chais... Un chais n’est pas un magasin... Un chais... c’est... des magasins...

Je lui demandai:

--Est-ce qu’il y a des chais à Paris?...

Elle me répondit:

--Non... A Bercy il y a bien des entrepôts, mais il n’y a pas de chais...

Elle prononçait: chais, les deux lèvres en avant, la bouche grande ouverte. Elle me disait: «Tu n’as pas vu les chais», comme elle m’eût dit: «Petit, tu n’as pas vu la mer».

Je fus jusqu’à la seconde un assez bon élève. Mais alors je fus perdu ou gagné par les cinémas et les bals. Le lycée, les visites assidues chez mon oncle m’avaient éloigné de mes compagnons et de mes compagnes de la rue. Je ne retrouvai pas mes compagnons qui tous, ouvriers d’usine, employés de bureau ou gouapes de quartier, s’étaient dispersés. Mais je retrouvai toutes mes compagnes. Bien peu travaillaient. Elles vivaient la plus glorieuse époque de leur existence, entre la sortie d’une maison de correction ou de préservation--ah! comme on les avait bien préservées!--et la noce de la femme adulte. Ni fillettes, ni femmes, elles avaient désappris tout ce qui de la vie n’était pas la recherche du pain quotidien et de la joie immédiate. Elles étaient les reines insolentes et magnifiques de l’avenue du Maine. Ceux même qui les traitaient en public d’apprenties-traînées tâchaient de les aborder, dès qu’elles avaient franchi le coin de la rue Vercingétorix ou de la rue de Vanves.

Henriette Godillet me disait souvent:

--Je fais ce que je veux... Hier, j’ai fait quarante francs...

Deux années se passèrent ainsi. Mon application en classe diminua. A la fin de ma rhétorique, j’eus un bulletin détestable. Il y eut entre mon père et mon oncle une sorte de conseil de famille, auquel ma tante Marguerite daigna assister. Mon père conclut:

--Tu travailleras pour être professeur ou tu prendras la serviette et tu m’aideras au comptoir. Moi... toi... et un garçon... on pourra s’agrandir...

Je ne voulais être ni garçon de café, ni professeur. Ma tante Marguerite me tint un long discours:

--Tu seras professeur... Tu débuteras à 3.600.

Ah non... Elle me disait déjà ça quand j’avais neuf ans.

Je lui ai répondu:

--La barbe...

Et beaucoup d’autres choses... que je détestais les femmes des professeurs, que je ne voulais pas être professeur, parce que si je me mariais, ma femme serait une femme de professeur...

Ma tante me répondit:

--Tu préfères te promener avec des filles... je t’ai vu...

Elle avait un accent étonnant pour dire le mot: des filles..., un accent de vieille actrice de tournée...

Je lui répondis:

--Si tu m’as vu, c’est que tu m’espionnes... J’aime les filles, moi... Elles sont moins embêtantes que tes amies...