La main de Sainte Modestine

Part 10

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Aussi quand, laissant le passé, dont les événements lui paraissaient jugés et définitifs, il osa revenir au présent et demander avec une tendre gaieté, bien timide sous sa forme plaisante, lequel des multiples conseils de Madeleine elle comptait suivre pour s’habituer au nouvel aspect de son mari, reçut-il cette réponse d’un ton à glacer le feu:

--Le regarder le moins possible!...

Plan sévère, suivi rigoureusement depuis Paris, et que la jeune femme allait reprendre, évidemment, son voile et son petit chapeau déjà ressaisis d’une main ferme.

Que le hasard eût contribué pour une bonne part à son malheur, Anne, au fond d’elle-même, en convenait, sans doute; mais, où il y avait une victime, il lui fallait un coupable, et, personne ne pouvant lui refuser le premier titre, Michel avait forcément l’autre... Elle jugeait son enjouement cynique, et l’indignation qu’elle éprouvait déjà s’en trouvait redoublée!

Qu’avait-elle espéré, qu’avait-elle attendu? elle n’aurait pu le dire au juste: une explosion de désespoir... des regrets... des excuses... l’assurance qu’elle avait mal vu, que c’était un méchant songe, et que la surprise inverse allait se produire. Un miracle.

Des folies, évidemment!...

--Et quand il fera noir, noir... A la jolie heure du soir où vous retrouverez votre ami?...

--Non! laissez-moi!... Il ferait nuit que je ne pourrais pas davantage, parce que j’y penserai tout le temps... Je croirais les voir flamboyer!...

«Flamboyer!...» L’épée de l’archange, alors,--fermant le Paradis perdu,--qu’il portait sur lui-même et qui lui défendrait toutes les félicités promises!...

Et il se voyait ravageant même la douce nuit de cette lueur funeste. Gêné, horripilé, avec la sensation, au-dessus de son front, d’une forêt dont les racines se multipliaient et le brûlaient vif, raidissant tous ses gestes et le rendant gauche jusqu’à l’extrémité de ses doigts:

--Et... vous me trouvez vraiment laid?...

--Je vous trouve... comme vous êtes!...

Une horrible vexation, qu’il dissimulait de son mieux, lui avait arraché cette question suprême. Après la réponse, qui sonna durement, le silence régna de nouveau,--Anne rentrée dans son voile et sa songerie, Michel tourné vers la campagne, qu’il regardait furieusement.

* * * * *

L’imprévu et la singularité de sa disgrâce avaient occupé le jeune homme tout d’abord, en même temps que les élancements inavoués, mais douloureux, de l’amour-propre l’entretenaient en ébullition. Mais voici qu’une mélancolie affreuse l’envahissait, l’emportait à l’excès contraire du doute, à l’horreur de lui-même.

Il n’y avait jamais songé; mais, s’il était ridicule vraiment!... Combien cette jeune femme n’allait-elle pas en souffrir?... Pour retrouver sur sa tête ces mèches brunies que les jeux de la lumière lui avaient prêtées pendant un mois, il eût donné, sans marchander, tout ce que valait son être moral. L’idée d’une répulsion physique le troublait jusqu’à la douleur. Que répondre et que faire à cela? C’est chose qui ne se discute pas...

Désormais le moindre geste arrêterait et couperait l’élan le plus sincère. Il aurait peur de ses regards!... Et que de tendresses il avait au fond du cœur, jalousement gardées pour elle,--pour lui être dites enfin, dans cette première heure de solitude, comme il voulait pouvoir les dire!...

Machinalement, il suivait l’idée que la fantaisie d’Anne avait éveillée tout à l’heure, et, pour se figurer ce qu’elle pouvait bien ressentir à cette heure, il la regardait, se représentant ce qu’elle serait avec tous les changements dont est susceptible un corps humain: et ce n’était jamais, quoi qu’il fît, que prétexte à la trouver plus charmante.

Ces yeux étincelants, cette bouche fraîche, la courbe de cette taille exquise, la grâce molle de son abandon sur les coussins, la pose lassée, et câline en dépit d’elle-même, de sa petite tête fatiguée,--quoi! tout cela était à lui, et le plus sot des contretemps viendrait arrêter son amour!...

«Une heure de causerie, avait demandé jadis Gringoire, et je ferai oublier ma laideur à cette jolie fille que voilà...»

Et la poésie avait obtenu le miracle; et l’amour serait moins puissant!

--Une heure à moi celle que j’aime, et j’obtiendrai plus que l’oubli! se répétait maintenant Michel.

Et, dans ce train qui les emportait comme un dragon de contes de fées, abolissant pour eux le temps, les gens, les choses, il l’avait là, près de lui, et c’était de récriminations et de regrets qu’ils s’occupaient tous les deux!

Il ne voulait rien de l’avenir, rien que l’habitude fît pour lui: il fallait qu’Anne l’aimât tout de suite, tel qu’il était, comme on avait aimé Gringoire, ou bien tout son bonheur en resterait empoisonné...

* * * * *

La nuit venait tout à coup; et, avec elle, cette impression de froid matériel et d’isolement mélancolique particulière au voyage.

Cette fuite éperdue, à travers ces choses stables qu’on entrevoit une seconde, et qu’on sent, la seconde d’après, irrémédiablement éloignées, cette machine hurlante qui vous tire, dans la paix de la campagne endormie, tout ce contraste violent provoque, ne fût-ce qu’une minute, la nostalgie intense, ou la pensée très vive, au moins, du «chez soi».

Nulle part la lampe aperçue derrière un rideau ne donne avec cette force la sensation du bien-être et du recueillement; et la douceur du foyer se prouverait assez par l’émotion de ceux qui passent devant cette petite lueur immobile.

A l’excès d’une fatigue aussi près, chez elle, de se traduire en larmes qu’en sourires, et qui le laissait, lui, à la merci du moindre choc achevant son trouble en attendrissement, tout cela s’ajoutait; et soudain Michel s’était levé, il était venu auprès d’Anne.

Il y a vingt manières de mettre un châle à une femme. On le lui pose; on le lui drape; on l’en enveloppe, chaque pli formé si doucement que cela vaut une caresse.

Sans remuer, Anne s’était laissé entourer du plaid que son mari lui apportait; et lui, aussitôt sa tâche finie, avait commencé à parler...

Se savoir aimée peut être un sentiment d’une douceur profonde; mais l’entendre dire, avec la joie des mêmes paroles cent fois répétées, qu’on n’oserait pas redemander et qu’on trouve délicieux d’entendre indéfiniment, c’est le raffinement du bonheur;--à la millième heure de tendresse, aussi bien qu’à la première. Les hommes l’oublient parfois; ils ont bien tort: «Puisque ça est, et qu’elle le sait!...» S’ils savaient, eux, le charme des mots!...

Sans penser à rien d’autre qu’à se faire écouter et croire, Michel en usait, de ce charme infaillible, et Anne, sans songer à se raidir, cédant à son instinct, se laissait pénétrer par cette douceur.

Sons, paroles, images évoquées, chaleur de la voix, autant de puissances distinctes, qui la frappaient différemment, et peu à peu l’ébranlaient toute.

Dehors la nuit était complète. Il n’y avait même plus aux fenêtres ces clartés mélancoliques qu’on envie, et l’idée revenait, très douce, de cet absolu qu’on emporte avec soi quand on aime et qu’on se tient;--et toute la fuite de ce grand train et la vitesse de la vapeur semblaient maintenant une magie au service de leur bonheur.

* * * * *

A genoux, devant la banquette où Anne dormait dans son grand châle, Michel attendait son réveil. Un peu ému, un peu tremblant, avec une petite angoisse qui lui serrait la gorge, mais placé bravement en plein jour!...

Quand elle ouvrit les yeux, elle sourit d’abord, à tout hasard, sans rien voir. Puis, sous la gravité persistante du regard qui l’observait, elle se souvint de la veille, et une rougeur de confusion gagna jusqu’à son front.

Un instant, elle tâcha de soutenir, sans rien répondre, ce regard droit, qui l’interrogeait; puis un de ses mouvements imprévus la mit tout à coup sur pied, et, toujours silencieuse, elle prit une feuille au buvard de voyage oublié la veille, pendant que Michel, stupéfait, la contemplait, les yeux énormes...

Est-ce que tout allait recommencer?

En une seconde, au crayon, elle avait griffonné deux lignes, et, pliant son papier en quatre, elle vint gravement le lui remettre:

--Il faut faire partir ça tout de suite!...

Le billet laconique disait proprement ceci:

«Tu t’étais trompée, Madeleine, et je te l’avais bien dit, moi, Michel est blond!»

* * * * *

Puis, comme il n’en finissait pas de lire et demeurait là, immobile, hochant la tête et souriant, elle lui enleva la feuille, et, la retournant, griffonna de l’autre côté, encore plus vite, un second billet, encore plus court:

«Ma petite Madeleine, je l’adore!»

LE TIROIR

On discutait sur le bonheur et la souffrance. Leur inégalité chez tous les êtres. Leurs manifestations apparentes. Leurs orages cachés, bien autrement violents souvent; et chacun, comme il arrive dès qu’on agite les choses de sentiment, s’émouvait de sa propre cause; de pensées, de souvenirs personnels qui lui revenaient en foule, qu’il ne voulait ou ne pouvait dire, et qui eussent été, lui semblait-il, l’argument le plus décisif.

Les femmes surtout étaient vibrantes.

Ce monde des émotions sentimentales ou passionnées, qui est très spécialement le leur, remué à plusieurs, avec tout l’abandon qui se peut, provoquait des demi-confidences, des jugements, des affirmations, des opinions, depuis longtemps souhaitées d’entendre; répondant sans qu’on le sût à quelque doute secret, et apportant, sans autre raison que de toucher un point sensible, blessure ou satisfaction.

Certains, par le regard échangé en parlant, soulignaient la phrase dite pour tous, qui devenait personnelle. D’autres, en les surprenant, concluaient.

C’étaient les êtres, tels qu’ils se laissent voir dans le monde. Demi-sincères, demi-confiants. Encore cachés. Sans fausseté chez les meilleurs, mais déformés, contraints, par l’éternelle obligation des usages et des préjugés, par la pudeur des sentiments. Employant les mêmes mots, discutant des mêmes choses et gardant entre eux cette prodigieuse différence qui existe entre les individus et fait que, le même acte, la même parole, le même geste, n’ont jamais pour personne la même signification. Impulsifs au demeurant, dans l’animation commune de cet instant, avec un courant de sympathie suffisant pour s’attendrir et s’indigner aux mêmes instants, quittes à se reprendre ou se déjuger aussitôt qu’ils seraient seuls.

Sur un point, cependant, il y avait eu concordance absolue de protestations.

Quelqu’un, dans le but optimiste de prouver tout très bien sur terre, avait tenté de démontrer qu’il n’y avait pas, tant que cela, injustices ou privilèges, mais seulement différence de forme.

Heur et malheur. Pour chacun les quantités étaient égales, mais variablement présentées. «Successives ou très tassées.»

Et comme l’individu en question--un heureux à la façon successive évidemment, un peu tous les jours--développait son système, on s’était mis à le huer.

--Oui, oui, disait une femme. La formule pour déshérités ou pour gens trop éprouvés. Je connais. J’ai entendu.

«Les minutes qui comptent double.» «L’intensité de sensations.» «Tout le bonheur d’une vie, résumé en entier, dans les vibrations d’une seconde...»

On espère qu’ils le croiront, que ça compensera les écarts.

Grande fiole, suffisante pour donner à boire toute la vie, ou petit flacon minuscule. Même chose toujours. Extrait simple ou triple essence.

Et comme on riait cette fois:

--Pourtant la souffrance, madame,--interrompit un homme âgé, assis volontairement isolé, et qui avait peu dit jusque-là,--vous ne croyez pas qu’elle ait parfois des heures tellement excessives, que la mesure du temps soit en réalité dépassée? De l’attente, de l’angoisse, des remords. Surexcités, exacerbés, contenus en des jours limités. Vous ne pensez pas que ça puisse devenir d’une horreur, à égaler d’autres faits, ayant rempli des années...

--Et à les expier et les absoudre peut-être?

--Alors, docteur, dites votre histoire.

--Pourquoi mon histoire, madame? Je ne peux pas à moi seul raisonner sagacement, sans tirer ça d’une histoire?...

--Parce que, quand vous prenez ce ton-là, que vous gardez les yeux baissés et que vos mains restent immobiles, vous dites peut-être des choses que vous avez pensées tout seul; mais vous songez certainement à la personne connue qui vous les a fait trouver un jour...

Et comme le docteur souriait, amusé de la remarque, en regardant ses mains inactives, toutes les femmes présentes avaient insisté à la fois.

--Ça ne se rend pas, murmurait-il. Il faudrait, pour bien me comprendre, que vous tiriez de vos propres cœurs toute l’émotion et l’angoisse de la chose que je veux vous dire... Que je parle et que vous sentiez.

Jamais, assurément, milieu n’y était préparé davantage, et, s’en étant rendu compte d’un regard, sans protester davantage, il commença pensivement:

--C’était dans une grande ville de l’Est, un ménage de fonctionnaire.

L’homme très tenu; la femme exquise. La fille, presque jeune fille déjà, pensionnaire dans un couvent, où son éducation s’achevait.

Très gâtée, fort désœuvrée, séduisante, je l’ai dit, la femme avait une liaison. Et ceci, non point discrètement, prudemment, avec le mystère et les précautions que la peur de son mari ou la pensée de sa fille auraient pu lui conseiller. Follement, sans retenue, au su de la moitié de la ville qui le racontait à l’autre, avec le scandale et l’éclat de surprises, de rencontres, de portes qui se fermaient devant elle, en dépit de sa situation. Affolée de sa passion, au point de la risquer cent fois dans des équipées où elle s’exposait à perdre d’un seul coup: elle, son mari et son ami, avec l’audace, l’envolée, le front, la bravoure si l’on veut, d’une femme du XVIIIᵉ siècle.

Épris, autant qu’homme puisse être, le mari ignorait tout, sincèrement, maintenu dans cet état miraculeux par l’affection qu’il inspirait et la nature de ses fonctions.

Il advint un jour, pourtant, que d’autres s’émurent pour lui, résolus à faire finir cette situation déplorable.

Et la ville apprit un matin que le substitut trop aimé s’en allait sans avancement, et que le préfet, désigné pour un nouveau poste dans le Midi, se réjouissait de se retrouver si voisin de sa propriété, qu’il pourrait presque l’habiter.

Un mois ne s’était pas écoulé que, repris effectivement au charme du chez soi, à la douceur du tête-à-tête, il envoyait sa démission, et qu’ils se revoyaient là, seuls, lui et sa femme, comme au lendemain de leur mariage.

Lui, plus mûr; aussi aimant, dans la plénitude mélancolique de ce tournant de la vie, où on tient intactes encore toutes les facultés du bonheur; mais en sentant que désormais chaque jour vous en enlèvera une grâce, une force ou une joie.

Elle, atterrée et farouche, demeurée sous le coup de cet écroulement subit; n’ayant pas achevé de pénétrer, s’il était fortuit ou médité.

Devant ces deux déplacements simultanés, elle n’avait pas pu douter de ce qui était visé chez elle et chez son ami. Mais quelle était la volonté qui avait agi ce jour-là?

Pas celle de son mari, certainement. Il eût fallu pour cela qu’il eût quelques soupçons, et un homme d’esprit troublé ne se montrerait pas auprès d’elle l’amoureux obstiné qu’il restait.

Le brusque envoi de sa démission réveilla ses doutes un instant.

Que signifiait ce parti extrême? Il savait? Il l’enfermait?

Puis, quand elle comprit le simple et tendre mobile qui le faisait agir de la sorte, estimant tout le reste si peu, à côté de son bonheur intime, qu’il n’y voulait plus rien sacrifier, maintenant qu’il avait rempli sa vie, suffisamment, lui semblait-il; oubliant toute inquiétude, toute modération surtout; une fureur insensée la souleva contre lui.

Quoi! d’un caprice, d’un trait de plume, il la rayait ainsi du nombre des gens qui vont, qui viennent, qui voyagent, qui s’amusent, qui se retrouvent.

Il lui faudrait à présent, pour le moindre déplacement, trouver un prétexte, une raison.

Il n’y avait plus à compter sur un de ces impersonnels décrets, signé par un lointain ministre, inspiré, cette fois encore, mais par une influence meilleure, qui rétablirait dans un temps ce que le premier avait défait.

C’était la séparation, sans limites, sans espoir, pour un avenir d’idylle bourgeoise, où la rage la saisissait à l’idée de jouer son rôle.

Comment osait-on ainsi disposer de sa vie à elle?

Sa colère l’égarait si loin, qu’elle oubliait sincèrement que sa vie «à elle» c’était ça: son mari, sa fille, ce château délicieux, où lui cherchait déjà joyeusement les embellissements à faire. Qu’on ne disposait de rien du tout en l’y laissant, apparemment heureuse et estimée. Qu’elle avait risqué bien plus grave.

Sans frein, sans patience, prête aux coups de tête les plus fous, elle préparait, dix fois dans le jour, un départ qu’elle eût exécuté sur-le-champ, sans balancer, n’était la volonté de son ami, maintenue en sagesse seulement par les lettres impérieuses qu’elle recevait de lui. Si exaspérée parfois, dans sa fureur impuissante, qu’elle courait jusqu’à son mari, mourant de désir de lui crier:

--Vous! Vous vous retirez ici pour vivre doucement avec moi!... Mais vous ne savez donc pas... Mais vous ne voyez donc rien!...

Enragée de lui faire du mal, de troubler sa joie quiète, dont elle jugeait la paix stupide. Méchante, acerbe, ironique.

On peut croire ce que furent les premières semaines de cette existence renouvelée que le pauvre mari avait cru bâtir avec des éléments de paradis!...

Il mit bien successivement l’humeur mauvaise de sa femme sur le compte du temps, du climat, de sa vie mondaine arrêtée, de tout ce que ses nerfs changeants avaient donné jadis à son caractère de mobilité, de grâce, de mélancolie et d’imprévu séduisant, quand elle était toute jeune femme. Puis il rappela sa fille, espérant dans une diversion.

Ils souffrirent deux au lieu d’un, la seule modification apportée par la mère, lors de la venue de la fillette, n’ayant été qu’un redoublement de ses besoins de solitude, devenus presque farouches.

Or, un soir qu’elle avait ainsi cherché très tard et très loin la paix dans les choses, ou peut-être simplement le droit de suivre en liberté sa mauvaise hantise, elle fut prise d’un malaise extrême.

Des vertiges, des frissons, une fièvre affreuse. Non plus cette fièvre morale, réelle, déjà cependant qui lui battait aux tempes depuis des semaines. La vraie fièvre, qui chemine seule, qui brûle, accable, anéantit; que nulle détente d’esprit ne saurait plus arrêter, qui ne se dissimule pas, surtout.

Elle l’essaya, bien vainement.

Une heure après son retour, elle était couchée dans son lit, son mari assis auprès d’elle, sa fille debout à son chevet.

Dans la nuit, de vives douleurs se déclarèrent au côté. Le lendemain, elle était fort mal. La congestion du second poumon paraissait presque inévitable, et le médecin gardait peu d’espoir, malgré la promptitude et l’énergie des remèdes appliqués.

--Mais elle était jeune, et si forte!

Il avait dit au mari toute la gravité de l’état, et puis cette pauvre phrase d’espoir, qu’on ajoute après, pour finir, tant par pitié que dans l’ignorance sincère de ce que la nature fera. Et le malheureux homme avait commencé cette cruelle faction de garde-malade, faite d’angoisses et de mensonges, de ruses, d’attente et d’épouvante. Ce guet terrible, la bonne humeur sur le visage et le désespoir dans le cœur, de tels symptômes redoutés, dont on vous a dit le danger, qu’on ose à peine surveiller pour ne pas troubler le malade, dont on s’informe en souriant, sans insister, alors que la réponse attendue est vie ou mort.

Adorablement, la fillette le soutenait, plus forte de son ignorance laissée, du jeune espoir de ses quinze ans, tendre, discrète, avec une compréhension instinctive de la minute où chaque chose plaisait à sa mère ou la lassait. Légère sur ses pieds menus, adroite à manier sur la table, sans rien heurter, la profusion de tasses et de fioles si vite accumulées près des malades. Humble et ardente, touchante aux larmes dans cette passion si peu explicable qu’ont certains enfants mal aimés près de leur mère, même mauvaise.

Pour la patiente personnellement, son état d’âme, moins aisé à définir, s’était modifié assez fréquemment depuis qu’elle s’était étendue là, pour l’avoir menée fort loin de l’humeur où elle s’y était mise.

Son esprit, resté très lucide, avait subi la maladie, d’abord avec la révolte qui marquait désormais presque chaque heure de sa vie.

Cette inertie physique qui la remettait, plus que jamais, aux mains de ceux qui l’entouraient, lui avait semblé insupportable, comme une brutalité humaine que quelqu’un aurait eue contre elle, et elle l’avait manifesté par un repliement taciturne que n’entamait nulle prévenance.

Après quoi, l’autre sentiment que produit parfois l’anéantissement du corps, lui était revenu ensuite.

Dans des crises morales intenses, être jeté violemment hors de la lutte et de l’action, même sans que rien soit terminé, semble quelquefois un bienfait.

Plus de décisions à prendre. Plus de coups nouveaux à attendre; rien qu’à souffrir passivement d’un mal que, cette fois, chacun, ému de pitié et d’intérêt, fait tout ce qu’il peut pour soulager.

Et elle s’était reposée, réellement, appréciant ce temps.

Puis, si bien qu’elle y fût faite, ces deux affections troublées qui veillaient près d’elle en tremblant, l’émouvaient parfois d’un remords.

Elle y parait avec un sourire, des grâces délicieuses et reconnaissantes, disparues depuis si longtemps; et rendues par sa faiblesse, si tristement alanguies, que son mari, le cœur brisé, redemandait au sort, en pleurant, les brusqueries de naguère.

Pas un instant elle ne douta de sa guérison d’abord.

Non qu’elle la souhaitât avidement. Il y avait eu déjà trop d’extrêmes atteints par elle, pour que l’idée du dernier de tous la bouleversât complètement. Mais elle n’y avait pas songé.

Il fallut le hasard cruel d’une porte mal fermée, derrière laquelle son mari et le docteur échangeaient hâtivement les mots sincères qu’on se dit, après la malade quittée, en même temps que tombe l’expression confiante des figures composées, pour qu’elle apprît tout en une seconde.

«La marche se ralentit... Elle peut durer cinq ou six jours... Je n’ai plus rien à essayer; mais elle finira sans souffrances. Nous l’endormirons de piqûres.»

Les pas et les voix éloignés, sa fille revenue en même temps, de la chambre voisine, où elle demeurait, le cœur battant, pendant la durée des visites, la pauvre femme s’était mise à réfléchir.

Le visage tourné vers le mur, feignant un sommeil bien absent, elle repassait les mots surpris.

C’était net et précis comme la sentence d’un tribunal, et sans même qu’on lui laissât, comme on fait pour les condamnés ordinaires, le leurre d’une grâce possible.

Elle aurait pu, de sa jeunesse, des miracles de la nature, tirer un espoir analogue. Mais aux mots irrévocables, entrés dans son esprit, il répondait, dans son être physique, une telle fatigue, de si vives douleurs; une sorte d’abandon surtout, de désagrément matériel, commencé déjà, lui semblait-il, par la défaillance de sa volonté, que l’accord entre ces symptômes et les paroles de mort, lui parut irrécusable.

«Cinq jours, avait dit cet homme, six peut-être»; et tout ce qui était réel ou imaginable finirait pour elle. L’inconnu commencerait.

Chez cette créature troublée, ce qui dominait, je l’ai dit, n’était pas cette naturelle horreur de la mort, pas même le regret de ne plus vivre, si l’on peut distinguer ces deux angoisses. Plutôt l’étouffement et l’épouvante de toutes ces choses contraires à sa volonté, qui la meurtrissaient depuis quelque temps, et allaient l’étreindre définitivement.

Avec une âpre douleur, sa pensée fuyait vers l’ami absent. Elle mourrait donc sans le revoir. Elle ne le verrait «plus» surtout--plus jamais--dans la réalité de ce mot implacable.