La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique

Part 9

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Quelques jours après, les prêtres des idoles vinrent trouver Constantin et lui dirent: «Saint Empereur, il y a un dragon qui est dans une fosse, et qui, depuis que tu as reçu la foi du Christ, fait périr tous les jours, par son souffle, plus de trois cents hommes!» L’empereur rapporta la chose à Silvestre, qui lui répondit: «Par la vertu du Christ, j’obligerai ce dragon à renoncer à tout mal!» Et les prêtres promirent que, s’il faisait cela, ils se convertiraient au Christ. Alors Silvestre se mit en prière; et, le Saint-Esprit lui apparut et lui dit: «Descends aussitôt, sans crainte, dans la fosse du dragon avec deux de tes prêtres; et, quand tu seras en face de lui, dis lui ces paroles: «Le Seigneur Jésus, né d’une vierge, crucifié et enseveli, puis ressuscité et assis à la droite de son Père, doit un jour venir ici pour juger les vivants et les morts; or donc, toi, Satan, attends en ce lieu qu’il vienne!» Après quoi tu lui lieras la gueule d’un fil, que tu cachetteras d’un anneau portant le signe de la croix. Et après cela vous viendrez tous les trois chez moi, pour manger le pain que je vous aurai préparé.»

Silvestre, avec deux prêtres, descendit dans la fosse, par cent cinquante marches, portant en main deux lanternes. Il dit au dragon les paroles du Saint-Esprit, puis il lui lia la bouche, qui sifflait de rage, il la cacheta comme il avait à le faire; et, en sortant de la fosse, il trouva deux mages qui l’avaient suivi afin de voir s’il osait réellement affronter le dragon. Ces deux mages gisaient à terre presque morts, asphyxiés par le souffle empesté du monstre. Le saint les ranima, les ramena sains et saufs; et, aussitôt, ils se convertirent, ainsi qu’une foule immense. Et enfin le bienheureux Silvestre, sentant s’approcher la mort, donna à son clergé trois avertissements: ils les avertit de s’aimer entre eux, de gouverner leurs églises avec diligence, et de protéger leur troupeau de la morsure des loups. Et, cela fait, il s’endormit heureusement dans le Seigneur, en l’an de grâce 320.

XIII

LA CIRCONCISION DE N.-S. JÉSUS-CHRIST

(1er janvier)

Quatre motifs rendent célèbre et solennel le jour de la Circoncision du Seigneur.

1º Ce jour est l’octave de la Nativité. Cette fête, une des plus grandes de celles que célèbre l’Eglise, n’a point d’octave propre: car les octaves de la mort des saints signifient que ceux-ci, après leur mort, renaissent à une vie nouvelle: tandis que la Nativité du Seigneur ne comporte pas d’octave, ayant eu pour suite la passion et la mort. De même n’ont d’octave propre ni la Nativité de la Vierge, ni celle de saint Jean-Baptiste, ni Pâques,--puisque cette fête a déjà elle-même pour objet de célébrer la résurrection.--Ces fêtes n’ont que des «octaves complémentaires», où nous complétons le culte de ces fêtes elles-mêmes: et telle est, en ce jour de la Circoncision, l’octave de la Nativité;

2º La Circoncision symbolise pour nous l’imposition au Seigneur d’un nom nouveau, pour notre salut. Rappelons, à ce propos, que le Seigneur a eu trois noms, à savoir: Fils de Dieu, Christ et Jésus. Fils de Dieu le désigne en tant que Dieu; Christ en tant qu’homme; Jésus en tant que Dieu fait homme;

3º La Circoncision célèbre la première effusion du sang du Christ pour les hommes. On sait, en effet, que le Christ a versé cinq fois son sang pour nous: 1º dans la Circoncision, et ce fut le commencement de notre rédemption; 2º dans la prière, en témoignage de son désir de notre rédemption; 3º dans la flagellation, et ce fut le mérite de notre rédemption; 4º dans la crucifixion, et ce fut le prix de notre rédemption; 5º dans l’ouverture de son flanc sous le coup de lance, et ce fut le sacre de notre rédemption.

4º Enfin la Circoncision célèbre le fait même de la circoncision du Seigneur. Celui-ci, en consentant à se laisser circoncire, avait plusieurs motifs: 1º il voulait montrer qu’il avait vraiment revêtu la chair humaine: car seul un corps véritable peut émettre du sang; 2º il voulait nous montrer que, nous aussi, nous devions accepter la circoncision spirituelle, c’est-à-dire nous livrer au travail de notre purification; 3º le Seigneur s’est laissé circoncire pour ôter aux Juifs toute excuse dans leur conduite; car, s’il n’avait pas été circoncis, ils auraient pu lui dire: «Nous ne t’avons pas accueilli, mais c’est parce que tu étais différent de nos pères!» 4º le Seigneur a voulu montrer son approbation de la loi de Moïse, «qu’il était venu non pas détruire, mais compléter et réaliser».

Au sujet de la chair sacrée de la circoncision du Seigneur, on a dit qu’un ange l’avait apportée à Charlemagne, qui l’avait solennellement déposée à Aix-la-Chapelle, dans l’église de Notre-Dame. Et l’on dit qu’elle se trouve aujourd’hui à Rome, dans l’église appelée le Saint des Saints; et de là vient le pèlerinage que l’on fait, en ce jour, à cette église.

Notons enfin que les païens, autrefois, se livraient, le premier jour de l’année, à toutes sortes de pratiques superstitieuses que les chrétiens ont eu beaucoup de peine à déraciner, et dont saint Augustin nous parle dans un de ses sermons. Ces païens s’étaient imaginés de prendre pour dieu un certain chef appelé Janus; et c’était lui qu’ils honoraient ce jour-là, le représentant avec deux visages, dont un tourné vers l’année passée, l’autre vers la nouvelle. On avait aussi l’habitude de se déguiser sous des formes monstrueuses: les uns se revêtaient de peaux de bêtes, d’autres n’avaient pas honte d’introduire leurs corps virils dans des tuniques de femme. Et saint Augustin ajoute: «Quiconque garde quelque chose des coutumes païennes, je crains bien que le nom de chrétien ne puisse guère lui servir!»

XIV

L’ÉPIPHANIE

(6 janvier)

L’Epiphanie se célèbre en souvenir d’un quadruple miracle. C’est en effet ce jour-là que les mages ont adoré le Christ, que saint Jean a baptisé le Christ, que le Christ a changé l’eau en vin, et qu’il a rassasié cinq mille hommes avec cinq pains. Et cette fête porte quatre noms: 1º elle s’appelle _Epiphanie_, en souvenir de l’étoile que les mages aperçurent au-dessus d’eux; 2º elle s’appelle Théophanie, parce que, le jour du baptême du Christ, la Trinité divine apparut tout entière, le Père dans la voix, le Fils dans la chair, le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe; 3º elle s’appelle Béthanie (de _Beth_, maison), parce qu’aux noces de Cana Jésus montra sa divinité dans une maison; 4º enfin elle s’appelle Phagiphanie, en souvenir du jour où le Christ a nourri cinq mille hommes avec cinq pains. Mais nous devons ajouter que l’on doute que ce quatrième miracle se soit accompli ce jour-là: car saint Jean nous dit que «le temps de la Pâque approchait».

Au reste, le premier de ces quatre miracles est celui que l’Eglise célèbre tout particulièrement; de telle sorte que nous n’aurons à nous occuper ici que de lui. Donc, treize jours après la naissance du Christ, trois mages vinrent à Jérusalem. Leurs noms étaient, en grec, Appellius, Amérius, et Damascus; en hébreu, Galgalat, Malgalath et Sarathin; en latin, Gaspard, Balthasar, et Melchior. Ces trois mages étaient des sages, et en même temps des rois; car le mot mage, qui signifie imposteur et sorcier, a aussi le sens de «homme très savant».

On peut se demander pourquoi ces mages vinrent à Jérusalem, puisque ce n’était point là que le Christ était né. Remi en donne quatre raisons: 1º les mages ignoraient le lieu exact de la naissance du Christ, et sont venus à Jérusalem parce qu’ils supposaient qu’un enfant aussi merveilleux ne pouvait être né que dans la capitale du royaume; 2º ils sont venus à Jérusalem pour consulter les savants et les scribes de la ville sur le lieu de naissance du Sauveur; 3º ils sont venus à Jérusalem pour ôter aux Juifs l’excuse de pouvoir dire qu’ils ignoraient le temps de la naissance du Messie; 4º enfin ils sont venus à Jérusalem pour condamner, par le spectacle de leur zèle, l’indifférence et la mollesse des Juifs.

Saint Jean Chrysostome nous donne une autre explication de la venue des mages à Jérusalem. C’étaient, suivant lui, des astrologues qui, de père en fils, passaient trois jours par mois sur une haute montagne, dans l’attente de l’étoile qu’avait prédite Balaam. Or, dans la nuit de la naissance du Christ, une étoile leur apparut qui avait la forme d’un merveilleux enfant, avec une croix de feu sur la tête; et elle leur dit: «Allez vite dans la terre de Juda, vous y trouverez un enfant nouveau-né qui est le roi que vous attendez!»

On peut se demander ensuite comment douze jours ont pu leur suffire pour faire un si long trajet, depuis les confins de l’Orient jusqu’à Jérusalem, que l’on dit située au centre du monde. Suivant Remi, c’est l’Enfant divin lui-même qui les a conduits. Ou encore, suivant d’autres, la rapidité de leur course tient à ce qu’ils étaient montés sur des dromadaires, animaux très rapides, qui font plus de chemin en un jour que les chevaux en trois.

Arrivés à Jérusalem, ils ne demandèrent pas si le roi des Juifs était né, car ils le savaient déjà par l’étoile. Ils demandèrent où était né le roi des Juifs. Ce qu’entendant, Hérode se troubla fort, et la ville entière avec lui. Hérode en fut troublé pour trois raisons: 1º il craignait que les Juifs ne prissent pour maître ce roi nouveau-né; 2º il craignait d’être mis en accusation par les Romains, s’il permettait à un homme non proclamé roi par Auguste de revêtir le titre de roi; 3º comme le dit saint Grégoire, un roi terrestre ne pouvait manquer de se sentir troublé, se voyant en présence du roi des Cieux. Et quant au trouble des Juifs, il s’expliquait également par trois raisons, d’après Chrysostome: 1º par l’impossibilité où sont les impies de se réjouir de l’avènement du juste; 2º par l’adulation de ces Juifs pour Hérode, dont ils voyaient le trouble; 3º par l’incertitude où ils étaient de leur sort devant la perspective d’une révolution.

Hérode, ayant convoqué tous les prêtres et scribes, leur demanda où était né le Christ. Et quand il apprit que c’était à Bethléem, il le dit aux mages, en leur demandant de venir lui rendre compte de ce qu’ils auraient vu; lui-même, prétendait-il, irait alors adorer l’enfant nouveau-né: mais en réalité il ne songeait qu’à le faire périr.

Autre particularité: l’étoile cessa de guider les mages dès qu’ils furent entrés à Jérusalem, sans doute pour forcer les mages à s’enquérir du lieu de la nativité du Christ, et ainsi à fournir devant tous le témoignage du miracle. Quant à la nature même de cette étoile, les uns disent que c’était l’Esprit-Saint qui avait pris cette forme pour guider les mages, d’autres que c’était un ange; d’autres enfin, dont nous partageons l’avis, supposent que cette étoile était un astre nouvellement créé, qui, ayant rempli sa mission, sera rentré dans le sein de la matière universelle. D’après Fulgence, cette étoile différait de toutes les autres en trois choses: 1º elle n’était pas localisée dans le firmament, mais pendait dans les airs, près de la terre; 2º elle était si brillante qu’on la voyait même en plein jour, éclipsant la lumière du soleil; 3º elle marchait en avant des mages, comme une personne vivante, au lieu de suivre le mouvement circulaire des autres étoiles.

Entrés dans la crèche, et y ayant trouvé l’enfant avec sa mère, les mages se mirent à genoux, et offrirent, en présent, de l’or, de l’encens, et de la myrrhe. Le choix de ces présents et leur don s’expliquent par plusieurs motifs: 1º c’était l’usage, chez les anciens, de ne jamais approcher d’un dieu ou d’un roi sans lui offrir des présents; et les mages, qui venaient des confins de la Perse et de la Chaldée, à l’endroit où coule le fleuve Saba (d’après l’_Histoire scholastique_), apportaient les présents qu’avaient coutume d’offrir les Perses et les Chaldéens; 2º d’après saint Bernard, l’or était destiné à alléger la pauvreté de la Vierge, l’encens à effacer la mauvaise odeur de l’étable, la myrrhe à consolider les membres de l’enfant en expulsant les vers de ses intestins; 3º ces trois présents signifiaient la royauté du Christ, sa divinité, et son humanité: car l’or sert pour le tribut royal, l’encens pour le sacrifice divin, la myrrhe pour la sépulture des morts; 4º enfin ces trois présents signifient ce que nous devons offrir au Christ: car l’or est le symbole de l’amour, l’encens celui de la prière, et la myrrhe symbolise la mortification de la chair.

Ayant adoré l’enfant Jésus, les mages, qu’un songe avait avertis de ne point retourner auprès d’Hérode, s’en revinrent dans leurs pays par un autre chemin. Leurs corps furent retrouvés par Hélène, mère de Constantin, qui les transporta à Constantinople. Plus tard, saint Eustorge les transporta à Milan, dont il était évêque, et les déposa dans l’église qui appartient aujourd’hui à notre Ordre des Frères prêcheurs. Mais lorsque l’empereur Henri s’empara de Milan, il fit transporter les corps des mages, par le Rhin, à Cologne, où le peuple les entoure d’une grande dévotion.

XV

SAINT RÉMY, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR

(14 janvier)

La vie de saint Rémy a été écrite par Hincmar, archevêque de Reims.

I. La naissance de ce glorieux docteur et confesseur de la foi a été prophétisée par un ermite, dans les circonstances que voici. Au moment où la persécution des Vandales désolait toute la France, un saint ermite, qui était aveugle, priait avec ardeur pour la paix de l’Eglise des Gaules. Or un ange lui apparut et lui dit: «Sache que la femme qui s’appelle Ciline mettra au monde un fils du nom de Rémy, qui délivrera son peuple des attaques des méchants!» Aussi l’ermite, dès qu’il s’éveilla, se fit-il conduire à la maison de Ciline et lui raconta sa vision. Et comme la dame refusait d’y croire,--car elle était déjà vieille, et avait renoncé à l’espoir d’enfanter,--l’ermite lui dit: «Sache que, lorsque ton enfant aura pris le sein, tu n’auras qu’à me frotter les yeux de ton lait pour qu’aussitôt je recouvre la vue!» Et tout arriva, en effet, de cette façon.

Dès sa jeunesse, Rémy évita le monde et entra dans un couvent. Mais à vingt-deux ans sa renommée, sans cesse croissante, lui valut d’être choisi par tout le peuple pour l’archevêché de Reims. Et c’était un homme d’une telle douceur que, quand il mangeait, les moineaux venaient sur sa table, et qu’il les nourrissait dans le creux de sa main. Ayant été un jour reçu dans la maison d’une dame, et apprenant que celle-ci n’avait plus de vin, saint Rémy entra dans sa cave, fit un signe de croix sur le tonneau; et voici que le vin en jaillit en telle abondance que toute la cave s’en trouva inondée.

Le roi de France Clovis était alors païen, et sa pieuse femme ne parvenait pas à le convertir. Mais un jour, se voyant menacé par l’immense armée des Allemands, il fit vœu au Dieu qu’adorait sa femme de se convertir à lui, s’il lui accordait la victoire sur ses ennemis. Et Dieu lui accorda la victoire, de sorte qu’il se rendit auprès de saint Rémy et demanda à être baptisé. Mais, en arrivant aux fonds baptismaux, l’évêque et le roi s’aperçurent que le saint chrême manquait; et voici qu’une colombe, fendant les airs, apporta dans son bec une ampoule pleine de saint chrême, dont le prélat oignit le roi. Et cette ampoule se conserve dans l’église de Reims, où elle sert, aujourd’hui encore, au sacre des rois de France.

II. Longtemps après, Génébald, homme sage et pieux, qui avait épousé la nièce de saint Rémy, mais s’était séparé d’elle, d’un commun accord, par scrupule de piété, fut ordonné évêque de Laon par saint Rémy. Mais comme ce Génébald avait permis à sa femme de venir souvent s’instruire auprès de lui, ces fréquents entretiens allumèrent le désir dans son âme, et le firent tomber dans le péché. Et la femme, ayant mis au monde un fils, manda cette nouvelle à l’évêque, qui, rempli de honte, lui dit: «Puisque cet enfant est le résultat d’un larcin, je veux qu’il s’appelle Larron!» Mais plus tard, il permit de nouveau à sa femme de venir s’instruire auprès de lui, et de nouveau il finit par se précipiter dans le péché. Et comme, cette fois, sa femme mit au monde une fille, il dit: «Je veux que cette fille s’appelle Renarde!» Puis, rentrant en lui-même, il alla se jeter aux pieds de saint Rémy, et le pria de lui ôter du cou l’étole épiscopale. Mais saint Rémy s’y refusa; et après l’avoir doucement consolé, il l’enferma pendant sept ans dans une cellule, et, durant cet intervalle, gouverna lui-même son diocèse. Or, la septième année, comme Génébald célébrait sa messe, un ange lui apparut, qui lui annonça que son péché lui était remis, et lui ordonna de quitter sa cellule. Alors Génébald répondit: «Je ne le puis pas, car mon maître Rémy a fermé cette porte et l’a scellée de son sceau.» L’ange lui dit alors: «Afin que tu saches que le ciel s’est rouvert, cette porte va s’ouvrir sans que le sceau soit brisé!» Et aussitôt la porte s’ouvrit. Mais alors Génébald, se jetant en croix sur le sol, dit: «Si même le Seigneur Jésus venait me mettre en liberté, je ne sortirais pas d’ici sans y être autorisé par mon chef Rémy, qui m’a enfermé!» Alors saint Rémy, mandé par l’ange, vint à Laon, et replaça Génébald sur son siège épiscopal; et Génébald persévéra dans la piété jusqu’à sa mort, et Larron, son fils, lui succéda sur son siège, et mérita même d’être canonisé. Enfin saint Rémy s’endormit en paix, vers l’an 500. Le jour de sa fête est aussi celui où se célèbre la naissance de saint Hilaire, évêque de Poitiers.

XVI

SAINT HILAIRE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR

(14 janvier)

Hilaire, évêque de Poitiers, originaire de l’Aquitaine, brilla parmi les hommes comme l’étoile Lucifer parmi les astres. Marié, et père d’une fille, il s’était mis, après la naissance de cet enfant, et tout en restant laïc, à mener la vie d’un moine: si bien que, en raison de sa vie et de sa science, il fut élu évêque. Et il défendit contre les hérétiques, non seulement son diocèse, mais la France entière, ce qui ne l’empêcha pas d’être un jour exilé, en compagnie du bienheureux Eusèbe, évêque de Verceil, l’empereur ayant écouté l’avis de deux autres évêques qui avaient été corrompus par l’hérésie d’Arius, ainsi d’ailleurs que l’empereur lui-même. Et lorsque cette hérésie se fut propagée partout, l’empereur ayant permis à tous les évêques de se réunir pour discuter la vérité de la foi, saint Hilaire se rendit à la réunion; mais lesdits évêques obtinrent de l’empereur l’ordre, pour lui, de retourner aussitôt à Poitiers. Et comme, durant son retour, il était descendu dans l’île Gallibaria[4], qui était toute pleine de serpents, aucun de ces animaux n’osa l’approcher; et lui, il planta au milieu de l’île un poteau, et défendit aux serpents de le dépasser, de telle sorte que la moitié de l’île fut pour eux non comme une terre, mais comme une mer.

[4] Petite île de la Méditerranée, à quelques centaines de mètres d’Alassio.

A Poitiers, lorsqu’il y revint, il ressuscita par ses prières un enfant mort sans baptême. Longtemps il resta prosterné, en prière; et enfin tous deux se relevèrent ensemble, le vieillard, de sa prière, et l’enfant, de la mort. Et comme la fille d’Hilaire, Apia, voulait se marier, son père lui adressa un discours qui la décida à rester dans l’état de virginité. Mais son père, craignant qu’elle ne fléchît un jour dans cette résolution, pria le Seigneur de la rappeler à lui, au lieu de la laisser vivre plus longtemps; et ainsi fut fait, car, peu de jours après, la jeune fille mourut; et Hilaire l’ensevelit de ses propres mains. Alors la mère de la bienheureuse Apia pria l’évêque d’obtenir pour elle aussi ce qu’il avait obtenu pour sa fille. Et Hilaire le fit, et par sa prière, l’envoya au ciel.

En ce temps-là, le pape Léon, s’étant laissé corrompre par l’hérésie, convoqua en concile tous les évêques; et Hilaire, qui n’avait pas été convoqué, vint à ce concile. Alors le pape, apprenant son arrivée, défendit que personne se levât pour lui ni lui fît une place. Et lorsque Hilaire entra, le pape lui dit: «Tu es Hilaire le Gaulois?» Et lui: «Je ne suis pas Gaulois, mais évêque dans les Gaules.» Et le pape: «Donc tu es Hilaire des Gaules, et moi je suis Léon, évêque et juge suprême, assis sur le siège apostolique!» Alors Hilaire: «Si tu es Léon (lion), du moins tu n’es pas le lion de la tribu de Juda; et peut-être es-tu juge, mais certes tu ne juges pas sur le siège divin!» Alors l’évêque, indigné, se leva, disant: «Attends ici un moment, je vais revenir tout à l’heure, et saurai bien te traiter suivant ton mérite!» Et Hilaire: «Mais si tu ne reviens pas, qui me répondra pour toi?» Et lui: «Je reviendrai à l’instant, et verrai à humilier ton orgueil!» Là-dessus le pape se rendit où l’appelait un besoin naturel, et il fut saisi de dysenterie, et il mourut là misérablement, perdant tous ses boyaux. Cependant Hilaire, voyant que personne ne se levait pour lui faire place, s’assit patiemment à terre, disant: «La terre est à Notre-Seigneur!» Et aussitôt la terre, à l’endroit où il était assis, s’éleva, de façon qu’Hilaire se trouva au niveau des autres évêques. Et lorsque fut apportée la nouvelle de la mort misérable du pape, Hilaire, se levant, ramena tous les évêques à la foi catholique, et les renvoya dans leurs diocèses. Nous devons toutefois ajouter que ce miracle de la mort du pape Léon reste douteux, car ni l’_Histoire ecclésiastique_, ni la _Tripartite_ n’en font mention, et aucune chronique ne signale l’existence, à cette époque, d’un pape de ce nom; et enfin saint Jérôme dit que «la sainte Eglise romaine est toujours restée immaculée, sans se souiller d’aucune hérésie». Mais on peut supposer que peut-être ce Léon, sans avoir été élu pape régulièrement, avait usurpé le titre de pape; ou peut-être encore le nom de Léon n’était-il qu’un surnom du pape Libère, dont on sait qu’il a favorisé l’hérésie de l’empereur Constantin.

Quand enfin, après de nombreux miracles, saint Hilaire, vieux et malade, sentit approcher la mort, il appela le prêtre Léonce, son favori, et le pria de sortir de sa maison et puis de revenir lui faire part de ce qu’il aurait entendu. Et Léonce sortit, et revint dire qu’il avait entendu le bruit de la ville en tumulte. Et, vers minuit, une lumière surnaturelle, telle que Léonce lui-même ne pouvait en supporter la vue, entra dans la chambre de l’évêque: elle s’évanouit peu à peu, emportant avec elle l’âme de saint Hilaire. Celui-ci florissait vers l’an 340, sous le règne de Constantin.

XVII

SAINT FÉLIX, PRÊTRE ET CONFESSEUR

(14 janvier)

On raconte que saint Félix était maître d’école, et traitait ses élèves avec une rigueur extrême. Et comme, pris par les païens, il proclamait ouvertement sa foi chrétienne, il fut livré aux mains des enfants de son école, qui le tuèrent à coup de poinçons. Pourtant l’Eglise paraît nous affirmer que saint Félix n’a pas été martyr mais seulement confesseur. Et une autre légende raconte que, l’évêque de Nole Maxime étant un jour tombé à terre, à demi mort de faim et de froid (car il s’était enfui pour échapper à la persécution), Félix, averti par un ange, vint à son secours; et comme il n’avait apporté avec lui aucune nourriture, il pressa dans la bouche de l’évêque le jus d’une grappe de raisin qu’il vit miraculeusement attachée à une haie voisine, après quoi, prenant le vieillard sur ses épaules, il l’emporta chez lui; et, à la mort de Maxime, c’est lui qui fut élu évêque à sa place.

Un jour qu’il prêchait, et que ses persécuteurs le poursuivaient, il se cacha entre des murs en ruines; et aussitôt Dieu ordonna à des araignées de tisser leur toile devant l’entrée de cette ruine: si bien que, en apercevant cette toile d’araignée, les persécuteurs s’en allèrent, convaincus que personne n’était entré par là. Saint Félix se cacha ensuite dans un autre lieu, où une femme le nourrit pendant trois mois sans voir une seule fois son visage. Enfin, au retour de la paix, il revint à son église, et c’est là qu’il s’endormit dans le Seigneur. Il fut enterré aux portes de la ville, dans un endroit nommé Pinci.